"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

mercredi 2 juin 2010

LE PIEGE « HUMANITAIRE » DU HAMAS DANS LEQUEL L’ETAT BOURGEOIS ISRAELIEN EST TOMBE


« La grande aventure du XX° siècle qui s’achève s’appelait le marxisme.
La grande aventure du XXI° siècle commence et s’appellera mouvement humanitaire ».
Bernard Kouchner


Ce texte est le produit (en même temps que la conséquence) d’une discussion que j’ai menée avec des sympathisants du Hamas, et il contiendra mes réponses à leurs deux principales objections :
- les raiders meurtriers de l’Etat d’Israël n’avaient pas à tirer sur des militants « humanitaires »,
- « le Hamas est chez lui en Palestine ».
Cette contribution s’attachera à démontrer que l’exhibition de la « question nationale palestinienne » par la bourgeoisie internationale n’est que le devant de la vitrine impérialiste et sa dictature dans la région du Moyen Orient (zone pétrolière + masses paupérisées, armée de réserve de sans papiers pour l’Europe industrielle), pour masquer aux prolétaires de cette région que la véritable question posée mondialement est la suppression de toutes les frontières, et dériver leur colère contre la misère capitaliste et colonialiste dans les ornières des nationalismes juif et arabe.


1. NAISSANCE DU GRAND CIRQUE HUMANITAIRE :

Laissons dans leur tombeau les infirmiers Chevaliers de Malte et leurs hôpitaux pour recueillir les chrétiens blessés après avoir été captifs en terre d’Islam (qui n’est d’ailleurs à l’origine pas du tout terre d’Islam), et Bartholomé de Las Casas pour sa défense des Indiens américains. Dans l’histoire de l’œcuménisme humanitaire bourgeois, avant la Croix-Rouge, les curés précédaient les armées colonialistes pour « civiliser les sauvages ». La Croix-Rouge a été fondée en 1863 et n’a pas secouru les milliers de communards torturés et fusillés, ou déportés en 1871. Le jeune Trotsky a remarqué au cours de la Première Guerre mondiale que la Croix-Rouge servait à soigner les blessés pour qu’ils retournent plus vite au front » !
On peut faire remonter l’idéologie d’un capitalisme plus humain ou du moins qui se contrôlerait dans sa barbarie, à 1918. La guerre mondiale interrompue par les ouvriers russes et les bolcheviks, fût présumée être « la der des der ». En 1945, « plus jamais ça », non plus. Et pourtant toutes les dites « libérations nationales » qui servirent de masque à la confrontation – dans la « guerre froide » - entre les deux blocs, firent autant de morts probablement jusqu’à la fin des années 1970 que la seule Deuxième boucherie mondiale, quoique hors du territoire européen.
Malgré les grandes déclarations « humanitaires » qui avaient présidées aux conclusions triomphales de la démocratie américaine et du stalinisme, les guerres de décolonisation dites de « libération ou de révolution nationale », guérillas révolutionnaires, affrontements religieux ou tribaux allaient décupler les horreurs, encore plus éloignées des catégories du conflit classique comme aux règles dudit droit humanitaire. Or, la guerre, même localisée, reste la guerre « protégée par un rempart de mensonges » (cf. Churchill) dont la section « action humanitaire » a accédé au rang de composante obligatoire à l’époque moderne où le prolétariat demande des comptes (même à travers les étudiants américains durant la guerre du Vietnam) : « Les États voient dans l’action humanitaire au mieux une arme de propagande dans le conflit idéologique - chacun dénonce les violations commises par l’adversaire tout en s’employant à couvrir celles auxquelles pourraient se livrer ses partenaires -, au pire un élément propre à déstabiliser la conduite de politiques étrangères réalistes : faut-il rappeler la recommandation de Henry Kissinger de ne pas introduire dans les négociations avec l’U.R.S.S. le problème des dissidents et des juifs d’Union soviétique ? » (Pierre Garrigue)
Les années cinquante et soixante du siècle dernier ont vu une floraison d’organisations non gouvernementales - O.N.G. auxquelles les Nations unies reconnaissaient un statut consultatif – qui, révélant les carences des Etats emprisonnés dans leur idéologie nationale autarcique, montrant la nécessité de créer des organismes d’assistance qui prétendaient atténuer les horreurs du capitalisme (famines, guerres locales, etc.) que ni les États bourgeois ni les institutions du système onusien - Haut-Commissariat pour les réfugiés, U.N.I.C.E.F., F.A.O., O.M.S. – n’étaient en mesure de réduire.
L’idéologie humanitaire n’est pas tombée du ciel. Elle n’est pas une création du Président français Giscard ni de son petit télégraphiste Kouchner. A l’origine elle apparaît déjà comme une théorie « qui n’est pas discutable », dans le cas du Biafra, comme l’a rappelé il y a peu et désobligeamment Rony Brauman : « C’est là, en 1968-69, qu’apparaît le thème du génocide et de la mobilisation de l’opinion publique pour empêcher un nouvel Auschwitz. Il n’y avait pas plus de génocide au Biafra qu’au Vietnam mais c’est cette référence – avec tous les leviers d’intimidation morale et de mobilisation compassionnelle qu’elle implique – qui a été alors mobilisée. La victime d’un génocide est la “victime absolue” : toute interrogation autre que celle portant sur les moyens d’un sauvetage immédiat est disqualifiée d’avance. Tout effort de compréhension politique de la situation est stigmatisé comme coupable complaisance envers le mal absolu. Cette scène inaugurale n’a cessé de se répéter et les responsables de l’Arche de Zoé sont les héritiers maladroits et zélés de Kouchner ».
L’idéologie humanitaire « qui n’est pas discutable » est une invention du bloc occidental, face au bloc russe « anti-capitaliste » et « anti-guerre », popularisée plus tardivement par des nations devenues secondaires dans l’arène inter-impérialiste. La bourgeoisie française en premier lieu, eût le culot – après avoir refilé la patate chaude du Vietnam aux USA – de prétendre remettre son nez (contre la « barbarie communiste ») dans le carnage militaire en 1979 avec « le bateau pour le Vietnam » où le prude Giscard avait enrôlé les deux principaux philosophes de la droite et de la gauche, les Aron et Sartre déjà gâteux, pour la grande cause humanitaire qui consista à récupérer des milliers de « boat-people » jetés à la mer par les séides du bloc stalinien. Du fait de son intense médiatisation, l’opération patronnée par un certain Bernard Kouchner (cf. Biafra 1968), ex-leader maoïste reconverti dans un créneau de longue marche pour devenir ministre tôt ou tard (l’affrètement du paquebot Île-de-Lumière, en 1979), opération, intitulée “Un bateau pour le Vietnam” est déjà ironiquement rebaptisée à l’époque “Un bateau pour Saint-Germain-des-Prés” ! Rony Brauman a rappelé en 2008 le retournement subit d’un quarteron de petits chefs maoïstes dans « l’humanitaire-spectacle » pro US : « Il s’agissait d’un cargo affrété à l’initiative d’intellectuels français (Olivier Todd, Claudie et Jacques Broyelle, André Glucksmann, Bernard Kouchner notamment), pour recueillir en mer de Chine les Vietnamiens qui fuyaient leur pays par la mer. Tout avait commencé avec un navire (le “Haï Hong”) arrivé sur la côte de Malaisie en novembre 1978 avec près de 2500 réfugiés à bord et que les autorités de ce pays menaçaient de renvoyer en mer. Des reportages télé avaient fait du Haï Hong un nouvel Exodus, dans un contexte où le Vietnam était devenu le symbole de l’oppression totalitaire soviétique après avoir été celui du triomphe d’un peuple contre l’impérialisme américain. D’innombrables bateaux de “boat people” ont été attaqués par des pirates. On estime que des dizaines de milliers de Vietnamiens se sont noyés lors de la traversée de la mer de Chine. A l’époque, André Glucksmann avait parlé d’”Auschwitz liquide”… Un peu plus tard, après une livraison de vivres à Phnom Penh, Kouchner avait déclaré : “J’ai remonté le Mékong jusqu’à Auschwitz.” Le décor était planté, les thèmes installés : la machine de mort, le génocide d’un côté, les éveilleurs de conscience de l’autre. Je ne prétends pas que toute action visant à frapper les esprits soit condamnable en soi, loin de là. De là à en faire un système, il y a un pas que je ne franchis pas ».
Une Claire Moucharafieh, qui dénonce pourtant un « humanitaire-alibi », a repris une idée à la mode selon laquelle l’humanitaire aurait suppléé à la « disparition du communisme » (sans préciser que celui-ci n’a jamais existé), et sans préciser que la conversion d’anciens leaders gauchistes comme Kouchner n’était que leur alignement arriviste sur l’idéologie humanitaire du bloc occidental fabriquée contre le bloc russe : « L’enthousiasme pour l’action humanitaire découle de la transformation des mentalités survenue au cours des années 70, liée au déclin des idéologies radicales et notamment du communisme en tant que force morale et horizon politique plus qu’en tant que système de gouvernement. La chute du Mur de Berlin ne vient qu’entériner, sur le plan politique, un processus entamé depuis longtemps. Dans le reflux de l’idéologie, l’horizon de la justice est occulté au profit de l’immédiateté : à défaut de faire régner la justice, allégeons le sort des victimes individuelles. Ce troc de la volonté de transformer la société contre une implication immédiate et une éthique individuelle fournit les conditions d’essor de l’humanitaire ». Mlle Moucharafieh confond la tourne-bride d’une fraction de la petite bourgeoisie avec une propagande déterminée et offensive des élites bourgeoises, sans demander son avis au prolétariat universel. L’Etat français et des intellectuels gauchistes recyclés ont contribué à modeler le nouveau masque de l’impérialisme de petite puissance, ou puissance devenue secondaire au nom d’un « sans-frontiérisme » humanitaire qui, se cachant sous le « devoir d’urgence » théorise le « devoir d’ingérence », suggérant que des Etats ou des régions entières sont devenus incapables d’appliquer au moins le minimum du « droit humain ». Contrairement à la Croix-Rouge muette, les « médecins sans frontière » s’institutionnalisent comme « nouveaux diplomates » occidentaux bien sûr. Dans les guerres permanentes entre grandes puissances, rendues opaques par l’affrontement entre pays secondaires, les nouveaux diplomates de telle ou telle puissance secondaire sont chargés de « faire la morale » en posant aux côtés des blessés ou avec un sac de riz sur l’épaule. Tous les théoriciens de la saga humanitaire hypocrite, à la Pierre Garrigue, fabulent sur les soit disants conflits internes entre communautés qui « échappent souvent à la rationalité politique et ne peuvent être traités par les moyens de la diplomatie classique » ! Puis les Etats dominants fonderont à leur tour leurs ONG, comme on forme toujours des avant-gardes militaires ou des espions pour précéder la marche des armées… Les Carter et Mitterrand s’illustrèrent dans les chansons humanitaires à la charnière des années 1980 et scellèrent la complémentarité de l’idéologie politique dominante et de la prétention humanitaire de chaque Etat (Kouchner obtient sa promo de ministre en 1988). Pendant les dix années qui précèdent l’effondrement de l’URSS, le bloc occidental, à travers l’ONU, va jouer les intermédiaires avec ses casques bleus pour tempérer les conflits régionaux. On peut déduire que, sur ce plan, le bloc occidental a grillé la politesse au bloc russe et à ses multiples filiales qui finançaient les mouvements et manifestations « pour la paix ». Sans rire, P.Garrigue nous confie que : « l’armée devient une grande organisation humanitaire et envisage la formation d’unités spécialisées ». Bienheureuse mue de l’armée mais qui nous fait trop penser au changement des termes « ministère de la guerre » devenu partout « ministère de la défense » ! Aucune ONG n’est vraiment « indépendante » et chacune dépend en tout cas des « autorisations » de cartels d’Etats. La plupart des ONG humanitaires dépendent financièrement de leurs propres États, des instances européennes comme le service d’aide humanitaire de la Commission Européenne (DG-ECHO) ou des institutions internationales.

2. DU PRINCIPE DE NON-INGERENCE :
L’impérialisme peut s’asseoir sans se gêner sur le « principe de non-ingérence ». Tout Etat fauteur de guerre peut invoquer ainsi la barbarie du voisin pour y mettre les pieds. Mais qui est juge de la réelle barbarie d’un côté ou de l’autre ? L’ingérence « humanitaire » US en Irak contre le « barbare » Saddam Hussein a commis plus d’un million de morts probablement, un chiffre que S.Hussein n’a jamais atteint ni frôlé tout au long de son règne. L’invocation du « chaos international » ou de la « décomposition » de certains pays sert trop bien la prétention des puissances des pays riches à être les seuls vrais porteurs des « droits de l’homme ». Provoquer la guerre a toujours dépendu de l'art de déguiser ses intentions, d'une manière ou d'une autre, en endossant l'uniforme d'infirmier ou du soldat d'en face; le prétexte pour Hitler d'envahir la Pologne avait été l'attaque des soldats polonais contre l'Allemagne, or ces soldats étaient les siens: l'Etat-major avait envoyé de l'autre côté de la frontière une rangée de soldats teutons revêtus de l'uniforme polonais et qui firent mine d'attaquer le Reich en tirant en l'air...
P. Garrigue ne mesure pas toute la gravité de « l’ingérence coercitive » - où la gesticulation prend la place de l’action - qu’il établit sur les droits « seigneuriaux » de l’idéologie humanitaire : « L’humanitaire d’État, que les médecins sans frontières appelaient de leurs vœux, a donc pour première conséquence l’intervention des puissances et de leurs forces armées : soit indirectement, par les actions de la communauté internationale conduites avec l’appui des casques bleus ; soit directement, sous un mandat du Conseil de sécurité. Associée aux dispositions du chapitre VII de la Charte des Nations unies autorisant le Conseil de sécurité à recourir à la force en cas de menace pour la paix, la résolution de 1988 sert ainsi de fondement aux interventions humanitaires au Kurdistan irakien, au lendemain de la guerre du Golfe, en Somalie et dans l’ex-Yougoslavie ». Tout est mélangé dans l’idéologie « humanitaire », aussi bien les secours apportés aux populations d’Éthiopie victimes de la famine, l’aide aux Arméniens après le séisme de 1988, l’intervention des casques bleus en Bosnie et en Somalie, ou encore l’intervention militaire criminelle « Tempête du désert ». L’éclatement de l’ex-Yougoslavie et l’enlisement en Somalie laissèrent le prétendu droit d’ingérence humanitaire (= le droit du plus fort) aux portes de Sarajevo… quand les convois d’assistance restent au sol ou sont détournés et que les bombardements continuent. En 1979, ce qui pèse le plus dans la chute de Bokassa ce n’est point son lâchage par la bourgeoisie française mais la campagne d’Amnesty International qui annonce que cent enfants ont été tués dans une prison de Bangui, pour avoir protesté contre le coût élevé d’uniformes à son effigie. Bokassa a non seulement participé à cet événement, mais a également mangé certaines des victimes ; le dictateur protesta de sa foi chrétienne intense (malgré un bref crochet par l’Islam suite aux conseils de Kadhafi) mais était définitivement décrédibilisé au niveau international aux yeux de toute puissance éventuelle prête à le « racheter ».
Claire Moucharafieh a fourni un bon exemple de l’humanitaire instrumentalisé : « L’exemple-type de l’humanitaire-spectacle, c’est le voyage de François Mitterrand à Sarajevo en juin 1992 : dévoiement de l’humanitaire qui nous place délibérément en situation d’impuissance politique. Face au siège de Sarajevo, un pont aérien (de pansements) va être mis en place. Le politique ne s’affirme plus qu’en renonçant à tous ses attributs: la gestion d’un rapport de force. Face à l’agression contre un pays reconnu (la Bosnie), la seule mesure adoptée consiste à envoyer des pansements, en optant pour la logique traditionnelle de l’humanitaire : ne pas nommer l’agresseur, s’abstenir de toute prise de position, et ne voir que des victimes. C’est la politique de la pitié, qui ne connaît ni citoyens, ni espaces de liberté, mais seulement des victimes, des blessés, des estomacs ». En effet, malgré son innocence initiale à la fin des années 1960, l’humanitaire ne sert plus à faire la guerre par d’autres moyens (sans faire la guerre soi-même tant que la puissance de tutelle ne demande pas de contingent national supplétif ad hoc à chaque allié « humanitaire ») ; il sert à cacher l’impuissance d’un Etat protecteur ou dans le cas de la France, d’alibi à son soutien à la Serbie. Sarajevo, en juin 1992 : « souffrait d’encerclement, et non de la faim, ni de l’absence de moyens médicaux. L’humanitaire n’y était utilisé que comme écran de fumée, une aubaine pour les agresseurs ». Elle aurait pu nous parler aussi de « l’opération turquoise » en 1994 au Rwanda, où la bourgeoisie française fût coresponsable du génocide et où l’humanitaire-instrumentalisé trouve pas son explication dans un simple rapport de force franco-africain mais inter-impérialiste plus large ; où la bourgeoisie française est obligée de surfer avec l’humanitaire. Dans les faits, l’effondrement du bloc soviétique et les nouvelles offensives néolibérales en matière de coopération internationale pour le développement avaient fragilisé les relations (pétrolifères en particulier) entre le gouvernement français et ses amis africains.
L’humanitaire-alibi est dénoncé depuis longtemps par toute une frange politique de la gauche bourgeoise en France, mais incomplètement… Un Mohamed Belaali, qui trône régulièrement dans un site satellite du PCF - « Le grand soir » - dénonce justement l’humanitaire-alibi de grande puissance : « Le cas de Haïti a démontré d’une manière plus éclatante combien l’humanitaire est au service du capital. Tous les pays impérialistes, grands et petits, se sont précipités comme des vautours, au nom de l’humanitaire, sur la tragédie de ce petit pays. Que voit-on sous nos yeux ? D’un côté l’armée américaine, avec ses boys surarmés, qui se déploie dans les rues de Port-au-Prince, qui contrôle l’aéroport de la capitale haïtienne et tous les axes stratégiques. (…) ONG, entreprises multinationales, artistes, sportifs de haut niveau, hommes et femmes politiques sont ainsi enrôlés dans cette sinistre opération coordonnée par un commandement militaire. « La coopération s’opère à tous les niveaux sous la conduite du Pentagone, seul capable d’assurer le rôle de leader (...) le contrôle est laissé au militaire, subordonnant l’acteur civil et humanitaire » disait Stéphane Sisco membre du Conseil d’administration de Médecins du Monde. (…) L’aide humanitaire est évidemment la mission officielle de cette armada : « Notre mission est de fournir une assistance humanitaire », déclarait à l’AFP le colonel Pat Haynes. (…) Les multinationales dont la brutalité exercée sur leurs propres salariés est quotidienne (exploitation, conditions de travail insupportables etc.) se métamorphosent en entreprises philanthropiques et envoient, dans un élan de générosité, des millions d’euros ou de dollars aux pauvres haïtiens. (…) Pour ces entreprises et pour bien d’autres qui participent à cette grande messe humanitaire, le drame haïtien est utilisé, avec beaucoup de cynisme, comme opération de relations publiques. L’humanitaire constitue, pour elles, une aubaine qui leur permet, à peu de frais, d’améliorer leur image de marque bien ternie par des scandales multiples et par leur attitude inhumaine (…) L’humanitaire sert de paravent aux visées hégémoniques impérialistes. Il exploite cyniquement les sentiments altruistes et de solidarité des citoyens pour servir, en dernière analyse, les intérêts d’une classe sociale minoritaire, mais qui possède tous les pouvoirs ».

3. ET L’HUMANITAIRE DU PARTI NATIONALISTE HAMAS, DESINTERESSE OU ALIBI ?

Il est toujours frappant de voir que la plupart des journalistes ou apprentis politiques de gauche sont sourds d’un côté ou aveugles d’un œil. Nos Claire Moucharafieh et Mohamed Belaali, qui ont si bien dénoncés l’humanitaire-alibi, et avec des exemples édifiants, oublient d’appliquer ce raisonnement au parti Hamas, et adhèrent aux déclarations du « Free Gaza Movement » : « Les menaces d’Israël d’attaquer des civils non-armés à bord de bateaux transportant de l’aide pour la reconstruction sont scandaleuses et montrent la nature cruelle et violente des politiques d’Israël envers Gaza. La Flottille de la Liberté, en défiant un blocus déclaré illégal par l’ONU et d’autres organisations humanitaires, agit en accord avec les principes universels des droits humains et de justice. Les palestiniens de Gaza ont droit aux milliers de produits essentiels, dont le ciment et les manuels scolaires, interdits d’entrée par Israël, ainsi qu’a l’accès au monde extérieur. La coalition Flottille de la Liberté demande à tous les signataires de la Quatrième Convention de Genève de faire pression sur Israël pour qu’elle remplisse ses obligations vis-à-vis de la loi humanitaire internationale, qu’elle arrête le blocus meurtrier sur Gaza et qu’elle se retienne d’attaquer ce convoi pacifique » (communiqué du FGM). Ce ralliement ou soutien implicite de la mouvance du PCF au Hamas ne nous étonne guère de la part de gens qui défendent des « solutions nationales » à la crise, et qui sont toujours prêts comme toutes les cliques gauchistes, à applaudir le moindre dictateur « anti-impérialiste », comme la moindre mafia nationaliste « anti-américaine » ou « anti-européenne ».
Or, toute l’opération dite « humanitaire », même si d’innocentes ONG y participent, a été préparée de longue main par le Hamas. Face à ce qu’il faut bien nommer une fausse bavure, avec véritable intention de terroriser, pour l’heure, ce parti nationaliste en tire tous les bénéfices politiques au niveau mondial. Le dictateur Kadhafi a accusé les Etats-Unis de "financer" Israël et d'être ainsi responsables de l'assaut israélien contre une flottille pro-palestinienne qu'il a qualifié de "crime odieux", dans un message au président américain Barack Obama : "La responsabilité de ce crime odieux n'incombe pas aux Israéliens mais aux Etats-Unis et au pauvre contribuable américain qui finance cette entité coloniale...", a ajouté le vieux colonel décrépi avec ses ray-ban. Ceux "qui ont tué des dizaines de partisans de la paix, des civils non armés, ne l'auraient pas fait s'ils n'étaient pas appuyés par la sixième flotte (de la marine) américaine", a-t-il encore indiqué. Il a appelé par ailleurs le président américain à "épargner au peuple américain de financer une mafia terroriste", en allusion à Israël. Question mafia terroriste Kadhafi est bien placé pour faire la leçon… C’est encore Mohamed Belaali qui nous expliquait fort justement, mais uniquement comme « généralité » (non généralisable ?) qu’on fait la guerre au nom de l’humanitaire (In Alternatives): « L’humanitaire et la guerre sont deux moyens contradictoires mais complémentaires avec un seul objectif : servir les intérêts des classes dominantes. Il est difficile de distinguer clairement l’humanitaire du militaire tellement les deux instruments sont imbriqués l’un dans l’autre.
On fait la guerre au nom de l’humanitaire et on invoque l’humanitaire pour justifier la guerre. Mais l’humanitaire reste souvent subordonné au militaire comme le rappelle Stéphane Sisco membre du Conseil d’administration de Médecins du Monde, « La coopération s’opère à tous les niveaux sous la conduite du Pentagone, seul capable d’assurer le rôle de leader. Comme nous le voyons en Irak les forces armées fixent l’ordre des priorités et maîtrisent le déroulement de la mission, du pré-déploiement à la sortie de crise (exit strategy). Le contrôle de l’OTAN au Kosovo en 1999 etc. ».
Face à l’ingérence israélienne dans les eaux territoriales internationales, le Hamas a invoqué aussi son droit à l’ingérence en Palestine… On m’a répliqué que le Hamas « est chez lui en Palestine », mais cela m’a fait le même effet que si l’on me disait : « le FN est chez lui en France ». Les pays n’appartiennent ni à un parti politique rétrograde ni à telle ou telle bourgeoisie : la terre est à tous ou elle n’est à personne, a dit un jour je crois notre bon vieux Babeuf. Le Hamas s’est placé sous la bannière du raisonnement des Etats les plus puissants : le droit d’ingérence n’est donc pas réservé au droit du plus fort. Il y a même une solidarité des petites nations bourgeoises tard venues entre elles face aux rapaces impérialistes ; les pays sous-developpés du sud, mais bien aussi capitalistes, ont rejeté ce « droit d’intervention humanitaire » à la Havane en 2000 lors du sommet du G77. Le droit d’ingérence est réversible seulement pour les grandes puissances et leurs acolytes principaux. Le droit de non ingérence est brandi par la bourgeoisie israélienne, soutenue sans faille par l’américaine. Pas question de se mêler des massacres et destructions perpétrés par les séides armés israéliens dans la bande de Gaza ni de briser la ghettoïsation de sa population! Tout démontre que l’affrontement du « droit d’ingérence » du Hamas et du droit de « non ingérence » de l’Etat hébreu n’est que la comédie de deux alliés objectifs. David Ambrosetti s’est penché sur les « récits légitimateurs à l’ONU » :
« Au sein de la mission permanente de la France à l’ONU, comme dans les autres délégations du Conseil, les diplomates en situation de travail quotidien se saisissent toujours plus aisément et rapidement de l’idée humanitaire, alors que les activités développées au sein de l’ONU en son nom se multiplient. « Parler humanitaire » est devenu une pratique normale, une attente collective, y compris au Conseil. Depuis la fin des années 1980, on le sait, des décisions opérationnelles mais aussi doctrinales, juridiques et politiques renforcent ce mouvement à l’ONU. Côté français, cela n’en constitue pas moins un choc « culturel » entre milieux professionnels initialement très éloignés ».
« Le travail diplomatique, en particulier celui des représentants permanents de la France à l’ONU, repose traditionnellement sur un souci de prudence, sur un savoir-faire qui consiste à jouer le jeu multilatéral avec une relative discrétion, contre les tentations d’utiliser le Conseil de sécurité de l’ONU comme une tribune pour des postures de circonstance que l’on souhaiterait relayer bruyamment dans l’espace médiatique international. C’est là une sorte d’éthos spécifique au corps diplomatique, très opportun à propos d’une position – celle de membre permanent du Conseil de sécurité – fortement convoitée et disputée par d’autres ».
« La dimension spectaculaire et médiatique qui accompagne le développement de l’humanitaire – en particulier sous l’impulsion d’un Bernard Kouchner – semble aux antipodes de cet ethos. Mais les ressources générées par cette idée humanitaire ont rapidement été perçues par les professionnels de la politique interétatique. Sans grand coût, de surcroît. (…) Le seul franc succès de l’idée humanitaire réside dans le domaine du geste secourable, volontaire, donc sélectif, via un accroissement quasi industriel des institutions et des moyens étatiques consacrés à cette assistance humanitaire. Un geste secourable qui s’est même transformé en action armée salvatrice, à la discrétion des États capables de l’assurer. Et avec bien peu de résultats probants en matière de résorption et de prévention des violences, au bout du compte. (…) Le jeu de l’influence se joue désormais devant de nouvelles audiences, médias internationaux et organisations non gouvernementales, porteuses d’attentes en partie nouvelles. Socialisée initialement dans le strict cadre diplomatique confiné du Conseil de sécurité, la diplomatie française a progressivement appris à domestiquer les attentes portées par ces audiences (qui demandent des pures victimes, des purs sauveurs armés, du spectacle), quand d’autres partenaires-rivaux (Américains en tête) savaient les exploiter de longue date » (cf. son article : « La politique internationale, l’humanitaire et le maintien de la paix, Normes pratiques et récits légitimateurs à l’ONU »).
Le parti nationaliste Hamas n’a rien inventé concernant l’humanitaire-alibi, mais il a prouvé de plus que « ça marche » à fond pour des millions de spectateurs. Pour un bon moment encore. Le raid meurtrier de l’Etat colonialiste israélien était anticipé par le parti Hamas qui a sciemment envoyé ses activistes et souteneurs de plusieurs pays, au casse-pipe, car quand « l’humanitaire-alibi » sert de ficelle diplomatique, dans l’art de la guerre médiatique, il pousse inévitablement l’adversaire à dévoiler ses cartouches en tirant dans le tas, cyniquement, comme les hommes armés du Hamas l’eussent fait dans la même situation… d’ingérence dans la défense nationale.

dimanche 30 mai 2010

LA RETRAITE OU LA REVOLUTION ?

Une réponse au débat des hekmatistes de « La Bataille socialiste »


1.PAS DE SOLUTION NATIONALE :

Pour l’essentiel, le remue ménage sur la question « à hauts risques » des retraites - tribunes de presse, polémiques télévisées, manifestations syndicales moroses – reste enfermé au niveau national. Partout, dans chaque Etat on demande à chacun, jeune et vieux, de se soucier de l’intérêt « du pays », de « l’avenir de nos enfants »… sans retraite.
Sur ce premier plan d’un débat aveugle, je prendrai pour exemple le débat offert par le site social-démocrate « La Bataille socialiste », au demeurant site riche de documents historiques sur le mouvement ouvrier et les ailes gauches de la bourgeoisie démocrate, présentée comme « amie des ouvriers » (Pivert et Cie).
Sous le titre vague et stupide suivant : « Retraites : Il faut nous fonder uniquement sur nos besoins » les animateurs ont invité à débattre un certain Nicolas Dessaux, archéologue et président de l’association solidarité Irak. Cet intellectuel est apparemment un des plénipotentiaires de la mouvance du « communisme ouvrier », variante conseilliste-ouvriériste d’un milieu petit bourgeois tiers-mondiste, initialement animé par des intellectuels irakiens réfugiés en Europe (Mansoor Hekmat) et qui dispose de ramifications en Europe et Amérique du Nord, avec des critères comparables à ceux de l’Eglise de scientologie ou de Greenpeace (fabriquer des vedettes connues des médias, disposer de chaînes de télévision, se servir de prête-noms démocrates, genre Dessaux, bombardés présidents de machins laïques, etc. Lire sur wikipédia les définitions fournies par ce curieux réseau lui-même). As du langage ambigu, les religionnaires de cette mouvance piquent apparemment leur radicalité dans les conceptions du courant maximaliste du début du XXe siècle (Pannekoek ; Luxemburg, Bordiga, etc.) mais en vérité – et sans se référer aux héritiers de la « gauche communiste » maximaliste actuelle (qui les ignore) n’ont aucune base réelle révolutionnaire. Tout y est flou et flirte finalement avec les plus épaisses vieilleries gauchistes. Par exemple leur soit disant rejet du nationalisme est du pipeau, il suffit de lire comment ils l’argumentent (j’ai laissé les surlignés pour que vous puissiez aller directement consulter leur propagande): « Dès 1978, l'Union des combattants communistes, qui fut le creuset théorique du communisme-ouvrier, dénonçait le « mythe de la bourgeoise nationale » et l'inféodation du mouvement communiste aux luttes de libération nationales au nom de l'anti-impérialisme. Cette position de principe n'exclut pas, dans certains cas de figure, que les partis communistes-ouvrier puissent approuver telle ou telle revendication d'indépendance - notamment dans le cas de la Palestine, afin de couper l'herbe sous le pied des islamistes, ou encore, pour certains, du Kurdistan d'Irak. Donc il y aurait encore des « libérations nationales » révolutionnaires dans un capitalisme pour en défragmentation ; on verra que, pour les pays développés et la « lutte revendicative », ils restent très « nationaux ».
On attrape souvent les mouvances vagues et leurs sous-marins par la queue. C’est un pan de la secte lambertiste française qui les rejoint fin 2005 (fanas du gourou trotskien disparu S.Just), le Comité communiste internationaliste - Trotskyste (CCI-T) créé fin 2005 qui avait d’abord porté le nom de Fraction publique de ce comité, avant de se constituer en organisation indépendante. Il publie le bulletin Combattre pour en finir avec le capitalisme. Il continue de se réclamer du trotskisme et de l’héritage de Marx, Engels, Lénine, Trotsky, Luxemburg, Stéphane Just (Hi Hi !) (et Jean Dupont) ; il est en relation avec le Parti communiste-ouvrier d'Iran (PCOI), et a envoyé plusieurs délégués au congrès de ce parti tenu à Stockholm en mai 2007. Il est aussi en contact avec le groupe trotskiste espagnol Germninal, le groupe trotskiste allemand Initiative Marxiste. Il participe également à la tendance Front Unique de la FSU. Les hekmatistes font passer aussi « leur message » par la revue « Alternatives » sise au Québec où, accessoirement Dessaux fait fonction d’intervieweur.

Ecoutons d’abord le sous-marin hekmatiste Nicolas Dessaux, mais interrogé à son tour en France, nous expliquer cette étrange notion de « communisme ouvrier » avec des arguments plus fins que ceux du trostkysme classique et parfois très pertinents: « Le communisme-ouvrier moderne, en tant que courant politique distinct, est né au Moyen-Orient, au cours de la révolution iranienne et de la lutte contre la république islamique d’Iran, puis contre le régime de Saddam Hussein en Irak. Mais de nombreux militants ont, depuis plus de vingt-cinq ans, obtenu l’asile politique en Europe et y ont vécu, sans relâcher leur effort pour maintenir leurs réseaux clandestins en Iran, aujourd’hui publics en Irak. Mais, depuis longtemps, les partis communistes-ouvriers ont discuté de la question européenne. Mansoor Hekmat semble lui-même avoir considéré la construction européenne comme une opportunité pour la classe ouvrière. Lui qui fustigeait les élections et le parlementarisme, était favorable à l’intégration à l’Union européenne de la Suède, où il avait obtenu l’asile politique. Lors de la création de l’Euro, Soraya Sarabi a écrit un article pour expliquer que l’Union européenne affaiblissait les frontières, les nationalismes et facilitait les communications, donc ouvrait des possibilités nouvelles pour la lutte de classe. Donc, on peut dire que les communistes-ouvriers ont une approche positive de l’Europe. Il ne s’agit pas, loin de là, d’approuver la politique de l’Union européenne. Aujourd’hui, la plupart des politiques contre la classe ouvrière, les travailleurs et les chômeurs, sont décidées à l’échelle européenne, puis mises en application à l’échelle nationale, dans chaque pays selon un calendrier soigneusement échelonné pour éviter l’unification des luttes. Face à cela, la classe ouvrière ne dispose aujourd’hui d’aucun cadre de réponse approprié, même si on commence à voir des grèves européennes dans certains secteurs. C’est pourquoi il est important d’affirmer, dès le départ, la vocation européenne du communisme-ouvrier, y compris en termes organisationnels : c’est une manière de prendre en compte la situation réelle des travailleurs aujourd’hui, d’organiser la réponse au niveau même où se situent les attaques. On ne construit pas du jour au lendemain une organisation à échelle européenne, mais on peut dès le premier jour lui donner une perspective européenne. Séparés par des frontières nationales face à une bourgeoisie européenne unifiée contre nous, nous serons toujours défaits. Un mot d’ordre comme « sortons de l’euro » n’a pas de sens du point de vue communiste. C’est un slogan qui sonne bien aux oreilles des nationalistes, de gauche comme de droite, parce que leur programme, c’est l’indépendance économique, le développement du capital national et le protectionnisme, qu’ils l’assortissent ou non de réformes sociales. Mais en soit, être payé en drachmes, en pesetas ou en euros ne change pas grand-chose pour un salarié, et si l’État doit rembourser ses prêts, qu’il le fasse en telle ou telle monnaie ne change rien au fait qu’il va devoir restructurer, c’est-à-dire s’attaquer aux salaires… »

Laissons de côté cette invention de la « révolution iranienne » qui n’a jamais eu lieu, pour mettre en évidence qu’au début des années 1980, la petite bourgeoisie intellectuelle du tiers-monde n’avait plus grand-chose idéologiquement pour se consoler puisque le maoïsme a été lamentablement dissous dans les massacres de Mao sé Toung et des khmers rouges, et puisque les libérations nationales si chères aux trotskiens n’ont été qu’une série de tragicomédies sanglantes nullement émancipatrices pour le prolétariat de ces pays. Il ne leur restait plus qu’à se tourner vers cette sorte de « démocratisme luxemburgiste » qui allie activités charitables (associations solidarité Irak) pour la galerie et tout un maillage d’activités de type syndicaliste relayées par des discours politiques anti-staliniens. Cette mouvance a ainsi permis de redonner à manger aux derniers staliniens déconfis et à des trotskiens pressés de recycler une idéologie morte pour retrouver leur faconde de « dirigeants révolutionnaires ». Cette histoire de luttes européennes, reprise par les hekmatistes au vieux fond idéologique trotskien dégénéré, n’est qu’une extension bâtarde des luttes enfermées au niveau national : une grève indépendante de classe au Mexique nous intéresse mille fois plus qu’une journée d’action européenne syndicale à la même heure derrière des slogans creux. Nous n’attendons aucune nouvelle « révolution européenne » qui ensuite s’étendrait aux aires dites arriérées…

Mais revenons à ce débat sur la retraite avec le sous-marin hekmatiste. C’est le débat le plus fin, le mieux documenté et le moins stupide que j’ai trouvé sur le web et qui nous permettra de mieux mettre en évidence les impasses d’un tel « faux débat » et les limitations imposées par la gauche caviar à ses cercles concentriques gauchistes, syndicalistes et hekmatistes.Donc, sous le titre vague et stupide suivant : « Retraites : Il faut nous fonder uniquement sur nos besoins » les animateurs ont invité à débattre un certain Nicolas Dessaux, archéologue en la circonstance de l’histoire des retraites, dont il rappelle de très sérieuses données. Le titre choisi par « La Bataille… » est mauvais, indépendamment de la visée réelle de Stéphane Julien. Il faut toujours préciser des besoins de qui il s’agit ; ensuite la notion de besoins pour une catégorie aussi diversifiée que la retraite, où évidemment une partie des salariés est corrompue par ses avantages particuliers, ne vaut rien car la question des besoins est une question qui relève de la société communiste future (si elle a lieu et si elle n’est pas un remake brejnévien). Qui peut déterminer des « besoins humains » en général aujourd’hui ? Les ouvriers atomisés, les partis de la gauche caviar, deux intellectuels hekmatistes en débat ? On comprend en filigrane que, malgré quelques références au marxisme, le communisme est pour le porte-voix hekmatiste Dessaux, un étalon de mesure humaniste (et je n’ai rien contre l’humanisme) mais comparer comme il le fait à chaque discours les infamies capitalistes à ce que pourrait être le communisme, relève du prophétisme, car au fond on ne peut pas prétendre savoir ce que sera intégralement une société débarrassée du capitalisme.

2. OU LE SYNDICALISTE STALINIEN REPOINTE LE BOUT DE SON NEZ
Derrière le marchand de soupe syndicaliste, les vieilles solutions nationales, ou on peut mieux dire en estimant que l’esprit syndicaliste a toujours fait bon ménage avec l’esprit étroitement national. La critique de la dégradation des retraites passe pour Dessaux par une réaffirmation de la sainteté syndicaliste de base, à laquelle personne ne croit plus ni à une réincarnation du Shah d’Iran, mais il laisse entendre avec sa lyre syndicaliste, à la façon suiviste éhontée trotskienne que la faute en revient aux « directions » : « Dans sa boite, le militant syndical, la déléguée du personnel qui font bien leur boulot, sont des personnes respectées, parce qu’elles sont à l’écoute, parce qu’elles débrouillent des problèmes, sont là pour soutenir face à la hiérarchie, pour porter les revendications propres à la boutique. Beaucoup de gens se syndiquent pour ça, comme un témoignage de reconnaissance ou une garantie de soutien en cas de coup dur. Mais ça ne veut pas dire qu’ils vont se lancer dans la lutte dès que la direction syndicale le demande, et selon les modalités qu’elle a prévu. Là où n’existe pas une longue histoire de luttes, de combats collectifs, c’est le seul point de repère. Mais pour les revendications nationales, c’est autre chose. Mobiliser les syndiqués n’est déjà pas facile, dans ces conditions, alors mobiliser toute la boite, c’est une autre histoire. Pour ça, le minimum, ce serait d’avoir des perspectives claires à proposer. Demander au gens de perdre une journée de salaires tous les deux mois, à chaque journée d’action, sans avoir l’air d’être vraiment prêts à affronter le gouvernement, ce n’est pas très convaincant. Il y a un décalage évident entre les luttes de boites très radicales de ces dernières années, avec séquestrations, sabotages, menace de destruction de l’usine, d’un côté, et les manifestations sans enthousiasme sur la question des retraites. Les syndicats ont des propositions pour les retraites, mais pas de perspectives de luttes ».
Stupeur nous découvrons que nos « internationalistes hekmatistes » cachaient dans leur poche un autre catalogue, celui des « revendications nationales » ! On se demande quel système de retraite les travailleurs doivent défendre comme s’il existait un choix, par exemple celui des capitalistes, par capitalisation contre celui des prolétaires, par répartition (accolé au fameux mensonge kafkaïen de « charges patronales »). Le vis-à-vis de Dessaux veut lui un « programme revendicatif » au-delà des statuts… autant demander aux patrons un salaire égal pour tous ! Dessaux est un des rares (après moi) à dénoncer la retraite comme un ennui souverain, l’envers de la fin du turbin (mais pas plus ragoûtant) mais pour nous peindre un tableau de ce que serait le communisme… pas différent du discours sarkozien (et on remarquera le « dans UNE société » - et non pas LA société communiste mondiale - qui rappelle un certain socialisme dans un seul…) : « Dans une société communiste, on peut choisir son métier, se former, changer quand on ressent l’envie, changer de boite si on préfère l’ambiance, la méthode, ou tout autre critère. Le principe essentiel, c’est « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». Donc, c’est à chacun de sentir s’il est fatigué, s’il a envie de s’arrêter de bosser par ce qu’il se sent trop âgé, ou de réduire son activité pour un rythme mieux adapté à ses possibilités physiques, à son endurance, à sa santé. Il n’y a ni raison d’empêcher quelqu’un de partir, ni de l’obliger à rester, et ça ne change rien au niveau de vie : la société doit subvenir aux besoins de tous ses membres. Si une personne trouve qu’elle a encore envie de travailler, parce qu’elle aime ça, parce qu’elle s’entend bien avec ses collègues, parce qu’elle n’a pas envie de faire autre chose, elle doit pouvoir le faire dans de bonnes conditions, en adaptant ses tâches. Et si elle trouve qu’il est temps de passer à autre chose, c’est son droit également ». Du Sarkozy pur en campagne électorale : vous êtes libre de travailler plus ou moins…
Lorsque nos debaters se posent la question d’une banqueroute de l’Etat, on en reste encore au niveau strictement national alors que LA CRISE SYSTEMIQUE GENERALISE PARTOUT LA MEME BANQUEROUTE ETATIQUE ET POSE LA QUESTION DE LA SIMULTANEITE DE REACTION DU PROLETARIAT UNIVERSEL ! Et de gloser sur les aides de secours des autres Etats (c’est en rester à l’exemple limité et maquillé de l’Etat grec), la possibilité de provoquer des élections pour arrêter grèves et émeutes, mais plus comique : la question du pouvoir : qui s’en empare ? Parce que le hekmatiste de service s’imagine que, en plein début de XXIe siècle, la question de la prise du pouvoir pourrait se poser en un seul pays, ou commencer par un seul pays ! Impossible ! Archi impossible ! Je ne suis ni prométhéen ni prophète mais si la crise ne pousse pas à l’effondrement SIMULTANE des structures d’encadrement et de bétification bourgeoises, l’insurrection ou prise du pouvoir, vous pourrez toujours vous faire votre cinéma virtuel avec. Plus drôle encore, Dessaux, néanmoins conseilliste-ouvriériste, esquive la question du parti pour nous assurer qu’il n’y aurait que deux protagonistes en lutte : « soit la classe ouvrière s’en empare (du pouvoir) soit une autre fraction de la bourgeoisie le reprend »). Sous le conseilliste irakophile perce le menchevik sarkozien !
En prétendu connaisseur de l’histoire des réformes dans la classe ouvrière, notre hekmatiste de service assure que la retraite: « Oui, c’est une conquête de la lutte des classes, mais il faut comprendre dans quelles conditions, et pourquoi la bourgeoisie les a accordé, comme elle a accordé d’autres réformes : pour briser la révolution, pour briser l’esprit révolutionnaire de la classe ouvrière ». Tout cela est faux. La bourgeoisie montante a dû d’abord reprendre et centraliser les anciennes associations de charité féodale pour faire face à l’explosion d’une main-d’œuvre moderne précocement usée dans ses bagnes industriels en concédant aux prolétaires une très courte retraite-repos. La bourgeoisie moderne n’est jamais parvenue par contre à faire croire que la retraite en fin de vie était devenue le bonheur retrouvé.
Les interlocuteurs du débat de « La Bataille… » se posent la question de revendications unifiantes. On est dans le domaine du prophétisme à la façon des maximalistes ringards du PCI (bordiguiste) et du CCI (chirikiste + fraction ventouse). Il est vrai que l’état de la classe ouvrière est peu reluisant concernant un éventuel (et totalement hypothétique combat commun sur « les » retraites) : division très solide public/privé, encore plus scandaleuse la division actifs/précaires, ou encore retraités privilégiés (y en plein surtout cadres) et jeunes largués, etc. Au lieu de sortir de cette ornière de cumul de divisions parfaitement orchestrées par l’Etat, nos interlocuteurs et intervieweurs de la vedette hekmatiste, ne vont nullement raisonner profondément, en n’hésitant pas à reconnaître qu’il s’agit bien de corruption d’importantes couches de la classe ouvrière et qu’une certaine « aristocratie ouvrière » est constituée de bandes de salauds privilégiés, pour en conclure que, sur ce terrain, il n’y a rien à attendre comme lutte inquiétant l’ordre en place ; au lieu de ces constats ils en concluent que la défense de la retraite à 60 ans reste « un repère important » ! C'est-à-dire qu’ils se couchent devant la principale requête démobilisatrice, désarmante et mensongère de la gauche caviar et de ses petits syndicalistes gauchistes à la Besancenot ! La « retraite à 60 ans » restera un bon truc électoral jusqu’en 2012 avec banderoles, pancartes et tréteaux trotskiens et hekmatistes !
Ou pour parodier un gimmick chilien lamentable : « Uni à 60 ans, jamais le peuple il sera vaincu ! ». Et ta sœur ?

jeudi 27 mai 2010

UNE SI LONGUE NEGOCIATION POUR UN "RENDEZ-VOUS SOCIAL" A HAUTS RISQUES

"C'est égal, la société n'est pas si mauvaise, ni aussi si laide que le prétendent..."(légende du dessin de L'Assiette au beurre)


« Les syndicats rassurés, le gouvernement aussi »
(titre de Libé ce soir…)


On finit par ne plus rien comprendre aux labyrinthes des réformes successives de la retraite. Vous lirez une chronologie édifiante dans ce message-blog pour vous aider à vous y retrouver car à chaque fois le gouvernement pour sa part pleure qu’il récupère les patates chaudes des autres et les syndicats jurent qu’ils ont les mains blanches pour les coups fourrés antérieurs dont ils ont permis pourtant à chaque fois la réussite. L’avenir des caisses de retraite n’est pourtant qu’un maillon du système capitaliste, il est lié à la situation de l’emploi et des politiques économiques de l’Etat bourgeois. Un article du journal maximaliste RI de 2006 montrait bien l’absurdité des « réformes » successives du régime des retraites : « Ici, une absurdité manifeste saute aux yeux. Pourquoi repousser toujours plus loin l’âge de la retraite alors qu’il n’y a déjà pas assez de boulot pour tout le monde ? Pourquoi augmenter les trimestres de cotisation quand les boîtes licencient à tour de bras les plus de cinquante ans ? C’est tout simplement que le principal but visé n’est pas de faire trimer jusqu’à 65 ans (ou plus) les ouvriers usés. Non, c’est en réalité de diminuer les pensions ». C’est surtout que l’Etat capitaliste n’a plus de solutions et navigue à vue avec toujours le risque de provoquer, tôt ou tard, l’explosion sociale.

CHRONOLOGIE
1945 : jusqu’en 1974 (année de la première grande crise mondiale de l’après guerre) il est convenu que la retraite est planifiée pour tous. Sur le principe d’une solidarité entre les générations, un régime général basé sur une unification du système de retraite est mis en place. Les régimes spéciaux des agents de l’Etat et assimilés sont néanmoins maintenus et des régimes professionnels sont créés (régime des exploitants agricoles, artisans, commerçants…). Le principe de répartition remplace le système de capitalisation : les cotisations versées aujourd’hui financent immédiatement les retraites présentes.
1956 : le minimum vieillesse est instauré. Il garantit aux plus de 65 ans une retraite minimum. Des caisses complémentaires sont créées sur le modèle de l’Agirc créé en 1947 par les cadres du privé pour améliorer les retraites attribuées par les régimes de base.
1968 : à la suite des accords de Grenelle, le Premier ministre Georges Pompidou, annonce un assouplissement de l’âge de la retraite et l’augmentation de l’allocation minimum vieillesse (quand il y a une réelle action de masse et pas ces défilés carnavalesques syndicalistiques pour que les bonzes s’octroient de décider sur le dos des masses avec leurs complices du gouvernement, (et alors que la crise mondiale n’avait pas éclaté) la bourgeoisie recule face au prolétariat.
1972 : La loi du 29 décembre 1972 rend obligatoire l’appartenance des salariés à un régime complémentaire. De la crise de 1974-75 à 1992, les élites bourgeoises sonnent l’alarme. La crise économique conjuguée au vieillissement de la population change la donne. La question de la pérennité et du financement du dispositif se pose avec de plus en plus d’insistance.
1982 : L’ordonnance du 26 mars 1982, le premier gouvernement François Mitterrand fixe à 60 ans l’âge légal de la retraite, au lieu de 65 ans. Selon Sarkozy, dernièrement, Mitterrand a gaffé. Du point de vue strictement économique bourgeois sûrement mais du point de vue tactique bourgeois, sûrement pas. La gauche ne devait pas parvenir au pouvoir au milieu de la crise. Or, étant donné le niveau des luttes ouvrières de la fin des 70 + les désillusions de couches entières de la petite bourgeoisie salariée (des avocats aux enseignants), il fallait lâcher du lest. Pompidou avait moins lâché en 68 que Mitterrand en 1982… on mesure là toute la trouille de la bourgeoisie et son intérêt à se débarrasser de travailleurs pas si vieux mais expérimentés. Il ne s'agissait pas alors d'une avancée sociale, comme cela avait été présenté mais d’un arrangement avec les entreprises en difficulté (incluant un paquet de pré-retraités contents de lâcher chagrin) et atténuer l'ampleur du développement du chômage. Cette concession à « l’accident électoral », plus les nationalisations, aggrava la situation économique de la bourgeoisie française, et le chiffre de 3 millions de chômeurs fût rapidement atteint, faisant sourire Mme Thatcher. Mais après tout, nous les pue-la-sueur on était content d’avoir obtenu la cuillère à 60 berges sans grève générale insurrectionnelle et sans morts sur le pavé.
1991 : En avril 1991, un livre blanc sur les retraites est rendu public. Si le Premier ministre « socialiste » d’alors, Michel Rocard, écarte toute substitution de la capitalisation à la répartition, fidèle représentant des « élites inquiètes », il plaide pour un allongement de la durée de cotisation et un mode de calcul moins généreux des pensions dans « l’intérêt de tous » (la terreur était provoquée par la perspective de départ massive au « repos mérité » des générations du baby-boom). Coup de chapeau au site du CCI qui nous restaure la planification machiavélique par toutes les fractions bourgeoises : « En 1991, le premier ministre socialiste Michel Rocard publiait ce qui est considéré par les spécialistes comme "l’acte fondateur de la réforme du régime des retraites" : son fameux "livre blanc". Au nom de la lutte contre les déficits, une très large propagande fut lancée à l’époque sur la nécessité impérieuse pour la société de faire passer à 42 ans la durée de cotisation pour tous. En réalité, le but n’était pas alors d’attaquer frontalement et immédiatement l’ensemble de la classe ouvrière mais de préparer les esprits aux sacrifices à venir. Depuis lors, les gouvernements qui se succèderont, quelle que soit leur couleur, appliquent progressivement l’ensemble des mesures de ce plan Rocard en usant toujours de la même ficelle : cibler un secteur particulier de la classe ouvrière et justifier la réforme au nom de l’équité, de la solidarité et de la sauvegarde du système paritaire. Au bout du compte, année après année, paquets par paquets, ce sont tous les prolétaires qui subi(ront) les attaques sur les pensions de retraite ».(article de R.I.)
1993 : La première grande attaque de l’Etat bourgeois se base sur le livre blanc de 1991 (du camarade « socialiste » Rocard), c’est la « réforme Balladur ». Trois grandes mesures sont prises : l’allongement de la durée de cotisation pour bénéficier d’une retraite à taux plein passe progressivement de 37,5 années à 40 années. Le salaire moyen de référence, base du calcul de la pension est calculé sur les 25 meilleures années et non plus sur les 10 meilleures. La revalorisation de la pension se fera à partir de l’évolution des prix et non plus à partir de l’évolution générale des salaires. L’attaque est subtile, seul le secteur privé trinque. Les syndicats organisent la défaite. C’est cette année-là qu’a lieu le débat entre Nicolas Sarkozy, secrétaire général du RPR, et Dominique Strauss-Kahn, ministre de l’Industrie et du Commerce, sur les acquis sociaux. Une large partie de ce face-à-face est consacré aux retraites. Sarkozy a du mal face au pontifiant professeur DSK mais, comme ils sont copains franc-mac, DSK ne le massacre pas trop. DSK peut encore jouer au malin « socialiste » contre une vilaine droite contre les « acquis sociaux » (mais ce mois-ci il a confirmé qu’il ne pouvait y avoir de différences « d’approche » entre lui et l’actuel président sur l’allongement de la durée de retraite… En cette 1993, la majorité des syndicats signent en catimini les accords avec Balladur, après avoir tous appelés à cors et à cris à la mobilisation « contre les mesures scélérates du gouvernement », tout en divisant les ouvriers par corporation au sein du privé et en laissant le secteur public au repos.
1995 : Le tour du secteur public est arrivé en 1995 et le gouvernement Juppé, droit dans ses bottes croit qu’il va pouvoir étendre à la fonction publique la réforme de 1993. Les grèves et manifestations éclatent partout. Le mouvement bien qu’ambigu et relativement tenu en mains par les syndicats, fait basculer le gouvernement. Les ouvriers du privé, qui avaient trinqués en 1993, ne se sont nullement sentis concernés par la mobilisation pour la défense des régimes spéciaux de retraites dans la fonction publique (même si les syndicats leur promettaient une marche arrière). Malgré le soutien apporté au gouvernement par le principal syndicat collabo, la CFDT, les mouvements de grève de novembre et décembre 1995 de « défense des acquis sociaux » mettent fin à la carrière politique de Juppé, et surtout poussent la bourgeoisie à toujours plus reculer les échéances du règlement de ce « problème » de la retraite. Jusqu’en 2003, l’Etat bourgeois ronge son frein et planche sur des rapports et projets successifs avant de remettre sur le métier… une nouvelle charge anti-ouvrière, en tout cas anti-fonctionnaires. L’angoisse pour la pérennité du système de retraite est régulièrement répercuté par les porte-voix journalistes. Un certain Jean-Michel Charpin, en 1999, est le préposé chargé d’annoncer la nécessité d’allonger la durée de cotisation à 42,5 ans. L’année suivante, le rapport Teulade relativise le problème de financement en se basant sur des hypothèses économiques très optimistes. Mais en 2001, le rapport Taddéi préconise la mise en place d’un système de « retraites choisies et progressives ».
1999 : Re-la gauche au gouvernement. Il faut faire avec et la gauche bourgeoise ne va pas se tirer une balle dans le pied, et donc temporise pour refiler la patate au gouvernement de droite suivant. Le gouvernement Jospin promet des mesures dès la fin de 1999, mais laisse pisser évidemment. Un fonds de réserve pour les retraites sera néanmoins créé en 2000. Son objectif : accumuler 152 milliards d’euros d’ici à 2020 par des recettes exceptionnelles (il vaut de remarquer que la démarche jospiniste n’était pas idiote en soi quand on voit en 2010 qu’il est possible de trouver des centaines de milliards pour sauver les banques mais pas un euro pour sauver les caisses de retraite). Jospin était cependant aussi complice de la longue tentative bourgeoise pour raboter la retraite, ses conseillers tablaient sur un allongement progressif de la durée de cotisation d’un trimestre chaque année pour la porter à 42,5années soulevant la polémique (cf. Le Nouvel Obs de 1999). A terme, tout le monde devrait cotiser 170 trimestres, dans le public comme dans le privé, afin de recevoir la retraite à taux plein ou à moitié.
2003 : Arrive la réforme Fillon. Ministre des Affaires sociales dans le gouvernement Raffarin Fillon est chargé de reprendre l’écheveau la réforme des retraites là où Balladur l’avait laissée. Fillon sait qu’il peut foncer 8 ans après l’échec de Juppé, en rabâchant que le public n’avait pas soutenu le privé en 1993 et en plaidant sur la gravité de la crise. Des grèves auront lieu mais bien moins importantes qu’en 1995 et avec des syndicats plus capables encore d’endiguer la protestation même si le 13 mai 2003, entre 1 et 2 millions de manifestants défilent dans la rue. Le Premier ministre, le madré Raffarin crâne : « C’est pas la rue qui gouverne ! ». La réforme Fillon, qui prévoit un allongement de la durée de cotisation et la mise en place d’un système de retraite par capitalisation, est adoptée à l’Assemblée nationale le 4 juillet 2003. Elle démantèle le régime spécial des postiers en particulier. Ce n’est qu’une étape, la réforme est encore jugée insuffisante pour assurer la pérennité du système. La CGT conteste avec Jean-Christophe LE DUIGOU, son spécialiste des retraites à la CGT face François Chérèque, chef bonze de la CFDT signataire de l’accord avec le gouvernement. Les syndicats se sont partagés la tâche pour laisser carte blanche au gouvernement grâce au bon (la CFDT), à la brute (CGT) et aux truands (les autres mafias désunies).
2004 : En août 2004, le parlement a voté une loi remettant déjà partiellement en cause le régime spécial des agents d'EDF et GDF (chacun son tour…) ; la protestation de cette catégorie reste isolée par un savant marchandage secret CGT-gouvernement : vous nous laissez tranquille au CE et on vous garantit de ne pas couper le jus sur tout le territoire !
2007 : La réforme des régimes spéciaux en vue. Le projet du nouveau président Sarkozy (qui a dit une chose et son contraire sur le sujet) n’entraîne cette fois qu’une dizaine de jours de grève des transports. Les négociations tripartites Etat-direction-syndicats sur les modalités d’application de la réforme et les compensations apportées aux salariés ont finalement été acceptées par les chefs syndicaux.
2008 : Pour appuyer à leur façon la « fermeté du gouvernement » les syndicats planifient une journée nationale interprofessionnelle d’actions et de manifestations le 22 mai 2008, soutenue à grands cris d’appel à la « grève générale » par tous les gauchistes et anarchistes. Et la JA fait prout comme d’habitude. La réforme entre tranquillement en vigueur le 1er juillet 2008 pour les agents de la SNCF et de la RATP, a avalisé l’augmentation progressive de la durée de cotisation pour bénéficier d’une retraite à taux plein, de 37,5 ans à 40 ans en 2012, soit la même durée que celle des fonctionnaires et des salariés du privé. Le 3 octobre, le ministre du travail Xavier Bertrand confirme à l’Assemblée nationale la suppression des régimes spéciaux de retraite (mais ce n’est pas vrai pourtant…où en tout cas cela ne reste pas clair, et qui ira vérifier dans chaque grande entreprise ?). Personne n’a oublié encore que la CGT a donné son accord en 2007 pour la réforme des régimes spéciaux, et, lors des grèves le chef CGT B. Thibault se fait copieusement huer, siffler, couvrir par les pétards en rafale, une véritable bronca pendant son discours par les « Conti » (Continetla-Clairoix) avec des cris : “Thibault démission” haut et fort repris par tous les premiers rangs. Lors du 49e congrès de ce syndicat il n’en menait pas large, se défendant d’être "affecté d’un sarkozysme aigu" comme le lui reproche gentiment ses loyaux contestataires internes, mais néanmoins disciplinés. Le temps efface pourtant la mémoire des exactions syndicales puisqu’il n’y a que sur le site du CCI dans un article de l’époque qu’est rappelé la situation peu reluisante du sieur Thibault : « Ce que Bernard Thibault défend, ce n’est pas ce que les gens en bas attendent. Lors de la manifestation du 22 octobre (2007) dernier à Paris. Le 20 novembre, Bernard Thibault se fait siffler par les militants, on entendait scander « Thibault démission » (et c’est moi qui avait témoigné auprès des militants de ce groupe de ce que à quoi j’avais assisté : la fuite de la manif par un Thibault tremblant et entouré d’une escouade de policiers en civils) ; il reçut par la suite des menaces de mort à son domicile.
2009 : Il faut continuer à avancer dans la « réforme » et défendre les gardes-chiourmes. M. Joffrin patron de Libé s’en charge, comme le rappelle R.I. : “Moi, je trouve que les deux principaux leaders syndicaux Bernard Thibault et François Chérèque font preuve d’un esprit de responsabilité remarquable […] ils s’emploient constamment avec une certaine habileté à canaliser le mouvement et à le laisser sur des rails syndicaux, à éviter la politisation excessive de la contestation.” Ce grand homme de “gauche” se met alors à nous expliquer comment le gouvernement Sarkozy doit œuvrer pour renforcer la crédibilité des syndicats et donc leur contrôle sur les rangs ouvriers par “une dialectique entre les manifs […] et la politique gouvernementale qui doit s’infléchir de manière à justifier la démarche de Chérèque et Thibault.” ! « (cf. RI de mai 2009).

On peut conclure que le « problème » de la retraite est loin d’être réglé en 2010 ou solutionné pour les raisons contenues dans ce long extrait d’un article de RI, qui, même avec sa langue de bois, va à l’essentiel : « En 2008, tous les fonctionnaires devront avoir cotisé pendant 40 ans, au lieu de 37,5 ans pour pouvoir "bénéficier" d'une retraite aux conditions actuelles. D'ici à cette date, la mise en application de la mesure devrait être progressive. Les critères permettant le calcul du montant de la retraite (inclusion de primes, prise en compte des meilleures années travaillées, …) vont être revus de manière à ce que nos exploiteurs, l'Etat capitaliste en l'occurrence, puisse dépenser moins une fois que ses salariés ne seront plus productifs.
L'objectif, déjà avoué, est qu'en 2012, tous les salariés en reprendront encore pour une année supplémentaire et davantage dans les années qui suivent. Des cadeaux sont prévus pour faire avaler la pilule : ceux qui iront au-delà des 40 ans de cotisations bénéficieront d'une amélioration de leur pension, sans doute pour mieux payer leurs funérailles. En même temps, les cotisations prélevées sur les salaires vont être fortement augmentées. Pour les jeunes générations, l'obtention d'une pension de retraite "décente" va devenir un véritable parcours du combattant. L'allongement des études de plus en plus nécessaires pour intégrer un poste de travail, les difficultés pour avoir un travail plus ou moins fixe, les galères diverses par lesquelles il faut passer pour "s'installer" dans un boulot plus ou moins acceptable, les longues périodes de chômage, le travail à temps partiel qui a explosé dans les derniers temps, tout cela va rendre de plus en plus illusoire le "rêve" d'une fin de vie à l'abri du besoin. Un des principaux pans de ce qu'on appelle le "salaire social" est en train de tomber en miettes puisque la hausse des cotisations et la chute libre des pensions vont aboutir à ce qu'une grande majorité de ces dernières descendent en dessous du niveau du salaire minimum. Ainsi, il va arriver avec les retraites ce qui est arrivé dans tous les domaines de l'exploitation capitaliste : l'insécurité et la précarité s'installent. L'indécence du pouvoir capitaliste, quelle que soit la fraction de la bourgeoisie au gouvernement, de droite ou de gauche, a depuis longtemps présenté cette attaque comme "nécessaire pour sauvegarder le système de retraites" et "éviter un lourd fardeau pour les générations futures". En réalité, ces mesures n'ont d'autre cause que l'aggravation de la crise du système capitaliste qui oblige la bourgeoisie à porter des coups de plus en plus tranchants contre le "salaire social". ».

Le feuilleton syndical va continuer dans les mois à venir, mais la mobilisation n’a pas été terrible aujourd’hui, quoique le sujet reste « sensible » et « explosif ». On notera l’étrange commentaire de Libération « Le gouvernement échappe à une mobilisation massive » : « PARIS (AFP) - Le gouvernement a échappé à une mobilisation massive pour les premières manifestations sur les retraites jeudi, les syndicats annonçant tout de même un million de personnes dans la rue deux jours après la fin annoncée de la retraite à 60 ans. Les organisateurs (CGT, CFDT, CFTC, FSU, Unsa et Solidaires) ont atteint l'objectif de "faire mieux" que lors de la dernière mobilisation du 23 mars (800.000 manifestants selon la CGT, 380.000 selon la police, qui en a compté cette fois-ci 395.000). Mais ils n'ont pas franchi de palier et on reste loin des défilés de l'hiver 2009 (2,5 à 3 millions de manifestants selon la CGT) » ; et curieusement ferme la page des commentaires. Réussite gouvernementalo-syndical cette manif n’a pas vu ni les ouvriers du privé ni la masse des cheminots.
Les syndicats vont planifier d’autres carnavals de rue à l’automne et rien ne reste clair. Ainsi il paraît que le régime des cheminots reste intact…On nous cache tout on nous dit rien. Pierre, Paul et Jacques ont ainsi des régimes différents. Jean qui rit ne va pas consoler Pierrot qui pleure. Encore bravo au gouvernement et aux syndicats ! Ils pourront continuer à négocier ce qu’ils veulent entre eux, à notre place.
Mais voilà, aujourd’hui, sous la pluie, je voulais fixer pour notre mémoire prolétarienne, les étapes précédentes de cette histoire un peu folle de la retraite aux flambeaux. Finalement, mais pas encore en lambeaux.

PS: UNE ELLIPSE GOUVERNEMENTALE
Etrange négociation dont on ne sait pas vraiment de quoi il retourne, et qui explique que la mobilisation n’ait pas été plus massive. Pourtant tout s’éclaire le lendemain, les secteurs des transports qui peuvent paralyser tout le pays sont relativement épargnés, je dis bien relativement, et provisoirement. EDF relooké ERDF, RATP et SNCF ne sont pas concernés par le recul annoncé au-delà de 60 ans (les craintives « pistes de réforme du ministre Woerth) ; ce dernier nous a fourni une image résumant l’art de l’ellipse gouvernementale : «Nous respecterons à la lettre les engagements qui ont été pris en 2007. La peinture est à peine fraîche, les régimes spéciaux ont été réformés et considérablement réformés», a indiqué Eric Woerth mercredi dernier sur LCI. Il n’en reste pas moins que déjà en 2003 puis en 2007 les dits régimes spéciaux après pris dans la gueule une rallonge, passant en 2003 de 37,5 à 40 années de cotisation, déjà en 2003 (et pas d’ici 2012 comme le prétendent les journalistes) puis de 41 annuités d’ici 2012 (pas 2016 comme le disent les journalistes). Autre mensonge quotidien, le gouvernement ne ménage pas les syndicats, il travaille main dans la main avec. Le nouvel aménagement progressif du gouvernement sur la base d’un départ à 61 ou 62 ans pourra passer au parlement tranquille pendant les vacances des ouvriers, lesquels n’auront plus qu’à attendre le droit de voter pour un PS qui ne veut pas se précipiter à revenir au pouvoir en 2012 et disposera enfin du programme électoral adéquat : retour aux 60 ans ! Ce qui sera, comme les élections bien entendu, du domaine de l’utopie.

PS:

mercredi 26 mai 2010

POURQUOI VOUS ALLEZ FAIRE GREVE POUR RIEN DEMAIN ?


De l'augmentation? Vous n'y pensez pas,
vous qui n'avez plus que dix ans à
attendre pour la médaille du travail
à ruban tricolore!



Curieux titre de Libération aujourd’hui sur la question de la retraite : « Les ouvriers paieront l’addition » !? Que vient faire cette notion d’ouvriers maintenant qu’il est convenu pour tout journaliste ou sociologue que l’ouvrier n’existe plus ou qu’en tout cas les « manuels » ne sont plus que quantité négligeable parmi les prolétaires ? En général tous les prolétaires « exécutants » paient l’addition en termes de profits pour les patrons privés et d’Etat, et en conséquences dommageables pour leur santé physique et mentale. S’agit-il alors d’en appeler à soutenir la grève inter-professionnelle programmée pour demain ? Cette pauvre journée d'action ultime, montée de bric et de broc par les syndicats CGT, CFDT, CFTC, FSU, Unsa et Solidaires, comme dernière agitation pour la galerie avant l'annonce de la réforme, prévue autour du 20 juin.
Le ministre Woerth aurait « lâché le morceau » : la retraite à 60 ans c’est fini. Le pauvre naze syndical Bernard Thibault ne fait pas le fier non plus : « c’est évident que nous jouons une grosse partie jeudi » (demain ndlr) ; il sait qu’il peut rassurer Sarkozy sur le peu de danger de lendemain de cette journée pépère, dans leur machiavélique division du travail, les syndicats, main dans la main avec le gouvernement, peuvent se reposer sur la disparité des régimes de retraite ; par exemple les régimes spéciaux SNCF ne seront attaqués que plus tard…
De quoi est-il question avec une telle journée de grève inter-professionnelle ? De rien.
La retraite est présentée comme une affaire « française » selon le barométrie nationale, 57% des Français restent attachés à la retraite à 60 ans, contre 41% qui estiment qu'il est "logique" que l'âge de départ à la retraite soit repoussé au-delà de 60 ans. Il n’est nullement question de mettre dans la balance les douteux sauvetages des banques et l’enfoncement du capitalisme dans la crise. Même les gauchistes et les syndicats, en hurlant « on ne va pas payer la crise du capitalisme » lancent un slogan imbécile, aussi vague et inopérant que la lutte pour le « maintien de la retraite à 60 ans ». Et le torchon réac « 20 minutes » de demander aux gens s’ils vont manifester demain ? (s’ils sont assez cons pour aller manifester demain derrière ceux qui bernent l’ensemble des prolétaires avec le vent de leurs discours creux)
Qui est vraiment concerné? Tout le monde est sensé être visé par l’allongement de l’âge légal du départ à la retraite. Surtout ceux qui ont commencé à travailler tôt, entre 16 et 20 ans. Ils seraient environ 100.000 chaque année (soit environ 15% des départs en retraite). Plus on avance dans les années, plus l’âge de début de travail est devenu tardif (22,5 ans aujourd’hui). Les prolétaires femmes vont connaître un allongement de la durée de cotisation, mais cela repose sur un ajustement, il faut faire la différence entre la bourgeoise qui n’a jamais travaillé et s’est fait jeter à la rue à 50 ans et les mères de famille ouvrière qui sont restées faire l’élevage à la maison. L’essentiel des cadres, quel que soit l’âge de leur départ, même tardif, touchent de bonnes retraites. Les fonctionnaires ne sont pas vraiment concernés par la réformette actuelle parce qu’en général, ils partent déjà plus tard que l’âge légal en retraite ou bénéficient de régimes spéciaux avant 60 ans. La réforme est évidemment injuste pour les prolétaires qui ont commencé plus tôt mais nuance que tous les «actifs ayant commencé leur carrière plus tôt que les autres» leur donne aussi le droit de «partir à la retraite plus tôt que les autres» (vers 57 ans par exemple si l’on a commencé à travailler à 16 ans). Le problème n’est pas tant aigu pour une majorité de travailleurs déjà vieillis mais pour toutes ces générations qui arrivent par vagues successives et connaissent des périodes sans emploi de plus ou moins longue durée, qui font que pour toucher une digne retraite on devrait leur exiger de bosser jusqu’à 80 ans. La gestion des professions «pénibles» est un foutage de gueule remarquable ; arrivent en tête encore les fonctionnaires avec professions dites à risques ou liées à des conditions de pénibilité particulières (policiers, douaniers, surveillants pénitentiaires, personnels soignants des hôpitaux,…) le départ à la retraite leur reste ouvert à 50 ou 55 ans. Mais pas les chauffeurs routiers ni les employés du BTP ! La pénibilité laissée aux lobbies et aux grosses boites publiques. On met en avant la pénibilité. Tout le monde est d’accord: la pénibilité, voilà un critère juste et évident! A ceci près que la reconnaissance de la pénibilité ne dépendra de rien d’objectif mais de la capacité des lobbies à faire admettre qu’un métier est pénible: les agents de conduite, les pilotes d’avion, les mineurs (qui n’existent plus). Quant au dépeceur à la chaîne de poulets chez Doux et au carreleur, ils peuvent toujours essayer de faire valoir la pénibilité de leur métier –parce qu’il n’y aura pas de lobby puissant pour les défendre !
L’appel à la grève de demain est un double foutage de gueule, d’abord parce qu’elle ne sera, comme toujours, qu’une parade carnavalesque syndicale, ensuite parce que les professions les plus pénibles n’y seront même pas représentées. Ce sont les « grévistes professionnels » de la petite bourgeoisie syndicale qui mèneront la danse, alors que leur catégorie professionnelle n’est pas concernée pour l’instant par l’attaque du gouvernement ! Les usagers prolétaires seront « touchés » par cette grève inutile selon les désidératas des maffias syndicales:SNCF et RATP ; ce qui fait, heureusement que la grève restera minoritaire, à la fois parce que les travailleurs de ces deux entreprises ne sont pas concernés, et parce qu’ainsi, classiquement grand chef bonze Thibault et ses sbires locaux pourront déplorer « le faible suivi » et que « ce sont toujours les mêmes (cadres) syndicaux qui se sacrifient » (entendez la classe ouvrière est vendue A Marseille, le trafic métro et tramway sera normal, n revanche pour les bus, le trafic devrait être assuré à raison de 60 à 100% selon les lignes. A France Télécom: les bonzes ont appelé à la grève en exigeant du moulin à sornettes étatiques «des politiques publiques en faveur d'une relance économique intégrant la satisfaction des besoins sociaux». Les enseignants: eux aussi sont appelés à la grève. Selon le Snuipp, premier syndicat des instituteurs, près de 40% des enseignants de premier degré seront en grève jeudi. Les enseignants, assez suivistes et électeurs bobos, se feront un plaisir d’emmerder les parents d’élèves, pour aller retrouver leurs copains de fac dans les manifs. Les postiers, qui ne sont pas idiots, devraient s’abstenir assez massivement de se laisser rouler dans la farine d’une réforme Loch Ness. Des sévices douceâtres devraient avoir lieu dans les services publics (entendez : la piétaille hiérarchique syndicale offrira un coup à boire aux copains).
L’ETAT BOURGEOIS NAVIGUE A VUE
Pour la suite de cet article, je repique en partie quelques considérations pertinentes du philosophe Yves Michaud. On nous donne des projections à 2030 ou 2050 de déficits apocalyptiques. C’est aussi intelligent que d’avoir fait des projections de 1910 à 1950 sans savoir qu’il y aurait entre temps deux guerres mondiales, une crise du capitalisme et une épidémie de grippe espagnole… Les projections «toutes choses égales d’ailleurs» à 20 ou 40 ans n’ont aucun sens car précisément rien n’est «égal par ailleurs». Et toutes les causalités économiques ne sont pas mises sur la table : qu’est-ce qui est plus grave ? Le problème des retraites ? L’endettement faramineux des Etats bourgeois ? Les sommes astronomiques dissoutes dans les bulles spéculatives ? etc. Et, pourquoi la bourgeoisie intrinsèque ne fait-elle jamais état de ses solutions, parfaitement envisagées, telle une nouvelle guerre mondiale ? Quand ce qui fait chuter les bourses n’est pas seulement la chute du taux de profit mais la menace de guerre de la Corée du Nord, qui se répandrait ensuite comme traînée de poudre au Moyen Orient avec l’Iran face à Israël, etc. Avec la focalisation sur le système des retraites, on nous focalise sur la situation du pays, d’un pays, comme si la situation pouvait être soluble dans le pays concerné ; vous remarquerez qu’à ce moment-là plus personne ne parle d’Europe ou d’aide européenne comme pour la Grèce. Pourquoi ne fait-on pas appel à des « fonds spéciaux » de retraite européenne « par répartition ». Sauf qu’il n’existe déjà pas en France de répartition réelle : « Tout le monde proclame son attachement au principe sacré de répartition: même les riches sont pour. Sauf qu’une répartition réelle supposerait un régime unique de retraite et en fait une fiscalisation complète du système (à condition qu’il n’y ait pas de fraudeurs de principe, pas de fraudeurs tolérés, pas de bouclier fiscal, pas de profession favorisée…). En réalité, nous avons en France un système de répartition à tiroirs avec des régimes très différents: les régimes privés (dont ceux des cadres qui sont en partie des régimes par capitalisation de points), le régime public qui n’est pas réellement provisionné, les régimes parapublics spéciaux dont on nous dit qu’ils ont été supprimés alors que ce n’est pas vrai –qu’on demande aux sénateurs ou aux députés qui bénéficient toujours de retraites en or, ou aux professions dont on a acheté assez chèrement quelques petites concessions. Qui plus est, on peut cumuler les retraites en fonction des évolutions professionnelles d’une carrière ou des cotisations rachetées dans l’un ou l’autre régime. Drôle de répartition qui fait que certains touchent trois retraites comme le président Chirac quand il était à l’Elysée. Et je ne parle pas des retraites chapeaux! ».
Les 60 ans fatidiques sont-ils justifiés? « Le jour de la retraite dans l’équité n’est pas pour demain, car tout le monde a intérêt à défendre ces petits arrangements qui ont graduellement façonné le système », constate enfin Yves Michaud. Mais le philosophe marque des limites intellectuelles de syndicaliste. Et si c’était la retraite qui était désormais injustifiable dans un monde où s’effondre la loi de la valeur et où il y aura de moins en moins de travail pour tous ? Est-ce qu’on appellera encore ce truc « la retraite » dans une société communiste débarrassée du capitalisme, de ses spoliations, de son exploitation, exigeant la participation de tous selon ses capacités et ses moyens ? Derrière le soi-disant effondrement des régimes de retraite agité de manière comminatoire depuis des décennies par les responsables capitalistes, n’est-ce pas plutôt l’effondrement du système bourgeois lui-même qui se profile ?
Bonne grève. Bonne manif. Et vendredi vous faites quoi ?

PS : extrait de l’article de Libé « Les ouvriers paieront l’addition », ils l’ont toujours payé ; Rocard a dit un jour que les ouvriers payent la retraite des cadres :« Selon la Drees (Direction de la recherche), pour la génération née en 1950, l’âge moyen de validation du premier trimestre est proche de 17 ans pour les ouvriers hommes et de près de 20 ans pour les cadres. Si cet écart a tendance à se réduire au fil des générations (1,5 an pour ceux nés en 1970), il est hélas dû aux difficultés croissantes que connaissent les ouvriers pour s’insérer dans le monde du travail (sic !). Par ailleurs, à l’âge de 30 ans (pour la génération 70), les ouvriers hommes valident encore 10 trimestres de plus que les cadres masculins (soit 2,5 ans d’avance). Reculer l’âge de départ revient donc à pénaliser les ouvriers et employés, qui représentent près de 55% de la population active (respectivement 25% et 30%). Cet écart persistant, qui pourrait à nouveau s’aggraver en cas de baisse du chômage, se cumule avec une autre inégalité : l’espérance de vie. A l’âge de 55 ans, les cadres et professions intellectuelles supérieures (hommes) peuvent espérer vivre encore 29,2 ans, contre 25,5 ans pour les ouvriers et 26 ans pour les employés. Une différence de près de quatre ans en faveur des cadres, qui bénéficient en plus d’une meilleure santé une fois à la retraite ».



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samedi 22 mai 2010

LE PROGRAMME DE NATHALIE ARTHAUD


Sous l’églantine le vieux programme stalinien…

La fête de Lutte Ouvrière bat son plein par chance avec un temps magnifique à Pentecôte pratiquement jamais vu à Presles depuis quasiment l’intronisation de cette fête de l’Huma bis. Vu la gravité de la crise économique, on reprend au sérieux les termes « ringards » de « lutte de classes », de « parti révolutionnaire » et de « révolution ». L’occasion pour certains sur les forums de Libération de nous ressortir un coucou à la « travailleuse Arlette » et un coup de chapeau à un groupe « qui veut l’unité des travailleurs », « qui est contre les patrons et les capitalistes ». J’ai répondu à ces insanités naïves et simplistes, mais la meilleure réponse à ces faux communistes que sont les trotskiens est encore et toujours de rappeler leur trajectoire dont ils, depuis l’après-guerre surtout, s’efforcent d’effacer systématiquement les traces de complicité avec la bourgeoisie de l’Est et de l’Ouest. Ainsi LO a tout fait pour faire disparaître ce qui témoignait (affiches et articles du journal) de ses appels à voter Mitterrand. LO, qui a ses blogueurs envoyés en mission (même des anars !) fait dire sur les post qu’elle est l’organisation la plus démocratique puisqu’elle autorise les groupes divergents à venir débattre. Gros vilain mensonge ! Depuis une dizaine d’années, après avoir chassé le CCI, puis il y a deux ans le PCI bordiguiste (qui refusait de retirer sa brochure sur Auschwitz), il n’y a quasiment plus de débats géants comme par le passé. Les stands de frites et de jeux gogols ont envahi l’espace champêtre. Les livres de la bibliothèque au château sont soigneusement sélectionnés et tout ce qui critique le trotskysme est soigneusement expurgé. Une fête de l’Huma bis, avec paradoxe comique un stand réservé à une autre secte, le PCF, ou plutôt ses oppositionnels internes. Mais tous ces résidus du stalinisme et de son bâtard le trotskysme c’est mort pour le prolétariat, même si quelques gogos découvrent pour la première fois la ducasse trotskienne (dont j’ai supporté trop longtemps la corvée d’avoir à y participer comme responsable du CCI) c’est creux et du bla-bla. En plus, Arlette étant retraitée (toujours éditorialiste) LO a dévoilé l’arrière-ban de son bureau politique en collant comme secrétaire générale une petite prof – ce qui fait pas vraiment « prolétarien » - mais confirme que la secte a toujours été dirigée par une camarilla de profs et de fonctionnaires de la petite bourgeoisie syndicale (comme chez les groupes maximalistes, dits naguère « ultra-gauches » avant que les anars ne récupèrent le qualificatif avec l’aide de la police. Ce petit extrait de mon ouvrage de 2002, mettra je l’espère les yeux en face des trous aux néophytes qui ont de la compassion pour une vieille secte néo-stalinienne. N’oubliez jamais, quand on vous dit « parti révolutionnaire », demandez « quel programme SVP ? ».

"...Au cours des années 1984 à 1986, jusqu’au retour de la droite au gouvernement, le coup d’épaule des trotskiens au gouvernement Fabius est indéniable. Ils s’assument comme cinquième roue du carrosse. Le 25 septembre 1984, le bureau politique de la LCR avait envoyé une lettre ouverte à la direction de Lute ouvrière proposant encore un rapprochement des deux organisations pour lutter ensemble contre l’austérité et soutenir la « révolution nicaragayenne ». La réponse de la phalange LO avait été fraternellement lucide mais sèche et étroite comme le nombre de leurs militants : « Pour le moment, ni vous ni nous, ni séparément ni réunis, ne sommes crédibles au sein du mouvement ouvrier organisé. Nous n’avons jamais fait la preuve nulle part que nos idées valaient mieux, étaient plus efficaces, avaient plus de poids auprès des travailleurs que celles défendues par les directions des appareils en place. Même lorsque ces directions sont déconsidérées (et elles sont loin de l’être à l’heure actuelle), cela ne suffit pas pour que nous, nous soyons considérés (…) Il faut comprendre qu’additionner nos forces ne les multipliera pas. »
LO ne jette qu’un os à ronger à la proposition de rapprochement de la LCR, outre l’organisation commune de la fête de 1985 (où les militants de LO feront encore tout le travail de préparation), venir participer mensuellement aux réunions du Cercle Léon Trotsky à la Mutualité : « où nous pourrions par exemple développer chacun nos positions sur un même sujet lors de la même réunion. » Le BP (bureau politique) de la LCR prendra acte de l’impossibilité de travailler en commun en déclinant toute participation aux cercles Léon Trotsky, fort diplomatiquement sous prétexte d’agenda chargé, sachant le contenu tarte et le déroulement stalinien de ces meetings scolaires à la Mutualité.

L’extrême-gauche pabliste et libertaire anime donc derrière le PS les protestations contre le « danger Le Pen » qui a semé l’horreur en France en frôlant les 15% lors d’une élection partielle à Dreux. Leur agitation en opposition critique permet de laisser passer les licenciements massifs. Le gouvernement est d’ailleurs désolé de ces licenciements dûs aux seuls patrons « irresponsables » et s’en sort relativement bien en faisant voter la loi sur les 39 heures et la cinquième semaine de congés payés. Les trotskiens surrenchérissent par rapport à ces réformes pour plaider qu’ils ne sont pas complices. De retour au gouvernement deux années à peine, après, la droite va redevenir la cible prioritaire de l’extrême-gauche et lui permettre, en particulier lors de la grève des cheminots et des agents hospitaliers, de jouer pleinement le rôle de frein social réservé jusque là aux grands syndicats.

Cependant, sur le plan électoral, les trotskiens vont de revers en revers. Il est plus facile de saboter une grève que de retrouver une crédibilité politique à l’échelle du pays. Les trotskiens se présentent en ordre dispersé à l’élection présidentielle de 1988. Lambert tente le coup pour sa gloire personnelle. Le pauvre vieux fait peine à voir au point qu’on pense que son charisme phalangiste est bon pour les maisons gériatriques. Krivine se met au service de l’ex-stalinien Juquin. Arlette va seule au combat, forte de son capital antérieur de voix « populaires ». Le Front National sort en troisième position, pas seulement favorisé par l’insécurité des banlieues mais aussi par l’inquiétant programme d’extrême-gauche qui lui était opposé. La propagande électorale du groupe Arlette&Hardy va nous permettre de mesurer la principale différence sémantique entre Lutte ouvrière et le parti de Maurice Thorez et Georges Marchais. Les deux satrapes brejnéviens ayant trop abusés dans leurs programmes successifs du futur « radieux » - très « présent » en URSS - Lutte ouvrière en est réduit à la forme la plus minable de la grammaire, l’imparfait, car conjuguer à l’imparfait signifie, outre ne pas être sûr de soi, qu’on ne sait pas où l’on va.

En 1988, Lutte ouvrière publie seize ans après la LCR, son programme. Ce programme fait une grossière concession au culte de la personnalité, puisqu’il est présenté comme l’ouvrage laborieux d’Arlette Laguiller, la pauvre employée de banque plusieurs fois candidate malheureuse aux élections. Cela fait déjà plusieurs années que LO a fidélisé une partie des électeurs de gauche à une figure reconnaissable, relativisant le caractère obscur de la phalange LO. La voix des « travailleuses et de travailleurs » est en outre hebdomadairement personnalisée, vedettarisée par les éditoriaux du journal du même nom, même si ceux-ci comme le pensum en question, sont rédigés ‘collectivement’ par les intellectuels-nègres du comité central inconnu.
Parcourons donc ce nouveau programme intitulé sobrement : « Il faut changer le monde ». Autant les programmes thoréziens étaient une série de « sera » et « il faudra », comme ceux du ‘programme commun’ , autant Lutte ouvrière laisse entendre que la révolution sera facile et aussi inéluctable que 1789, mais n’étale qu’une série de « serait » pour la mise en pratique, intonation incantatoire voire suppliante qui est caractéristique de ses commentaires d’actualité et qui permet de ne jamais se prononcer clairement.
« Eh bien, le pouvoir aux mains des travailleurs, ce ne serait pas seulement le moyen d’en finir avec la propriété privée des grands moyens de production (…) Ce serait aussi une tout autre conception de l’Etat, et de ses rapports avec les citoyens (…) Le pouvoir ouvrier ce serait le remplacement de la sinistre bâtisse actuelle (…) Le pouvoir ouvrier ce serait l’accès de tous les courants d’idées aux grands moyens d’information (…) Le pouvoir ouvrier, ce serait la possibilité pour les électeurs de révoquer en cours de mandat l’élu. »
Le programme de LO, affiché ci-devant par la citoyenne râleuse Arlette, devient de plus en plus sinistre par l’encadrement de la population qu’il prévoit, assez proche finalement des objectifs initiaux des khmers rouges et du stalinisme triomphant - dont, malgré ses critiques ‘anti-bureaucratiques’, LO défend l’existence à chaque page. En une formule lapidaire et refroidissante, le rédacteur collectif de LO croit rassurer sur leur changement du monde : « Le pouvoir ouvrier, ce serait au contraire les commissariats et leurs dossiers ouverts à toute la population » : tout ce qui est stocké comme informations sur les criminels dans les commissariats pourrait donc être jeté en pâture au tout venant ? Prévenant cette objection les précepteurs d’Arlette apportent une précision, au conditionnel toujours, qui n’est pas plus rassurante : « Il y aura peut-être besoin d’une police et d’une armée pendant des années après que la classe ouvrière aura pris le pouvoir entre ses mains, parce que tous les maux engendrés par le capitalisme ne disparaîtront jamais du jour au lendemain. Mais il y a d’autres solutions qu’une police professionnelle, qu’une armée encadrée par des officiers et des sous-officiers de métier, échappant l’une et l’autre au contrôle des citoyens. Pourquoi les tâches de la police ne seraient-elles pas exercées par des milices de citoyens ? Il y aurait des "bavures" ? Peut-être, mais sans doute pas plus qu’aujourd’hui, où on confie des armes à des policiers… » (p.140).
Il y a là toute une conception policée de la réorganisation de la société, qui conserve même les commissariats ou, avec ce perpétuel conditionnel d’une pensée phalangiste, qui esquive sans cesse pour masquer sa profonde parenté avec le stalinisme et sa pauvreté idéologique, propose « des milices de citoyens », de « quartiers », qui est étrangère à l’esprit et à la réalité de l’armement du prolétariat dans la période de transition envisagée classiquement dans le mouvement ouvrier pour l’après-révolution. Mais, mettons-nous à l’époque à la place de lecteurs attentifs de ce programme faussement rédigé par une potiche, et de lecteurs éveillés, d’ouvriers conscients qui préféraient encore vivre plutôt en France qu’en Union soviétique, même en votant pour le PCF. Il nous revient la remarque d’Engels : « Le programme officiel importe moins que ses actes ». Avant le lancement de son ouvrage-programme, Arlette avait été chargée de déclarer pourtant les conditions de sa candidature avec un mot d’ordre simpliste entre tous, « barrer la route à Le Pen », car les électeurs ne lisent pas plus les programmes que la collection de professions de foi envoyées avec les bulletins de vote.
Arlette Laguiller fait un de ses plus mauvais scores. La déception est d’autant plus cuisante que, les mois précédents les élections, les éditos de la célibataire trotskienne étaient pleins de lendemains électoraux qui ‘chanteraient’, qui ‘verraient’ nombre d’élus trotskistes. Le courant représenté par LO ‘ferait’ la différence avec les frères ennemis partis en ordre dispersé à la bataille électorale. En attendant les militants de LO avaient sué sang et eau pour coller à hue et à dia dans l’hexagone bien plus d’affiches que d’habitude, fouettés par des éditos qui se hasardaient parfois à utiliser le futur au lieu de l’imparfait. La déconvenue électorale n’était plus qu’un passé composé piteux face à la montée du Front National, favorisée par la gestion capitaliste de la gauche, la dispersion des candidats d’extrême-gauche avec un programme inquiétant et en troisième lieu seulement l’insécurité. Cet échec électoral trotskien est un contre-coup du soutien de l’extrême-gauche à la première phase du règne de Mitterrand. Mais, quoi de plus simple que de transformer le dégoût des électeurs prolétaires en démoralisation : « Cela reflète un recul du poids politique de la classe ouvrière en général (…) (la gauche au pouvoir) a démoralisé une partie des travailleurs qui ont perdu confiance dans leurs propres forces, dans les idées de la gauche. » Et pour camoufler le tour de passe-passe, Arlette en conclut avec mépris que c’est la faute aux travailleurs eux-mêmes : « Jusqu’à présent, aucun des mouvements de la période récente n’a été capable de franchir les limites que patrons et gouvernement ont fixées à l’évolution des salaires. » Quand les ouvriers votent pour les trotskiens ce sont de bons ouvriers, quand ils ne votent pas pour eux ce sont des ouvriers « démoralisés » et « impuissants ».
En août 1988, les amis d’Arlette font aussi la leçon aux ouvriers polonais, bien qu’ils ne lisent pas leur journal simplet. La répression du général Jaruzelski en Pologne est bien loin, Walesa ne va pas tarder à être élu président, aussi les amis d’Arlette peuvent faire de la surenchère sur les frères ennemis qui exigent la reconnaissance de Solidarnosc par l’Etat stalinien polonais : « Cette reconnaissance pourrait devenir un piège pour la classe ouvrière, un moyen de faire jouer officiellement aux dirigeants du syndicat le rôle de pompiers, au nom de l’ ‘intérêt national’. » Fallait-il attendre la reconnaissance officielle de Solidarnosc pour montrer aux ouvriers que ce syndicat ne valait pas mieux que la CGT française ?

(extraits de "Les Trotskiens" (1968-2002) histoire véridique du trotskisme en France,toujours disponible.

mardi 18 mai 2010

ANARCHISME ET VIEILLES DENTELLES




Deux ouvrages documentaires sur deux facettes de l’anarchisme
- Michel Cordillot, Révolutionnaires du Nouveau Monde – Une brève histoire du mouvement socialiste francophone aux Etats-Unis (1885-1922), Lux, 2009.
- Ronald Creagh, Utopies américaines – expériences libertaires du XIXe siècle à nos jours, ed Agone 2009.

Ces deux ouvrages sont intéressants comme études des pérégrinations théoriques d’une part des révoltés prolétaires européens (français surtout) partis à la conquête du Nouveau monde, et d’autre part – celui de Creagh – comme illustration de ce qu’il est impossible de confondre les ouvriers immigrés européens qui, soit de la génération des communautés utopistes de la fin du XIXe, soit de la génération des militants anarchistes et socialistes à la veille de la Première Guerre mondiale combattirent pour « changer le monde », et la révolte des WASP, des fils de bourgeois et de petits bourgeois blancs des sixties, qui tentèrent de « jouir sans entraves » malgré le capitalisme.

1. Le passé révolutionnaire mais artisanal de l’anarchisme :

Parmi les immigrants de tous les pays d’Europe, une large place est faite dans l’histoire sociale aux anarchistes et socialistes d’origine italienne, allemande, russe, juive, etc. On n’avait jamais entendu parler du fait que des milliers d’ouvriers français avaient franchi eux aussi l’Atlantique, pas seulement avec leur maigre baluchon, mais avec leur besace idéologique et leur passion révolutionnaire. En publiant Révolutionnaires du Nouveau Monde – Une brève histoire du mouvement socialiste francophone aux Etats-Unis (1885-1922), les éditions canadiennes Lux ont permis à l'historien Michel Cordillot de mettre en lumière la contribution de ces migrants français à l'histoire sociale de l'Amérique du Nord. Ces prolétaires français qui ont migrés ne sont pas des citoyens ordinaires. Beaucoup de militants anarchistes comme Etienne Barthelot, d’anciens communards fuyant la répression comme Edouard David, des mineurs du Nord, Louis Goaziou qui quitte son Finistère natal pour s’installer en Pensylvannie et âgé de 16 ans, en 1880, se prolétarise. C’est en exil qu’il s’est fait mineur d’anthracite pour vivre, et c’est dans cette lointaine Amérique qu’il « acquiert la conviction que l’organisation des ouvriers au sein d’union de métiers est la clef de leur émancipation ». Michel Cordillot va suivre le parcours de Louis Goaziou car sa vie est révélatrice de l’évolution d’une large part de la communauté française émigrée aux Etats-Unis (mais aussi avec son intégration bourgeoise finale comme notable franc-mac). L’étude se centre sur cette deuxième vague d’immigration française qui amène des éléments plus enclin au combat syndicaliste de défense et constitution du prolétariat et qui seront peu à peu attiré par les théories socialistes de la IIe Internationale ; la vague d’immigration précédente avec Cabet, les fouriéristes et des communards avait déjà tenue une place non négligeable pour la propagation du socialisme et comme animatrice au sein de la Première Internationale (p.13 et suiv.). L’auteur défriche et sort de l’oubli les journaux ouvriers (La Révolte, Le Révolté, La Torpille, le Réveil des masses, le Réveil des mineurs, L’ami des ouvriers, La Tribune libre – plusieurs de ces journaux sont fondés par Goaziou). La guerre des classes est très dure, emprisonnements répétés, massacre du Haymarket, etc. L’auteur nous montre très bien le développement de cet anarchisme en milieu ouvrier, contre l’apologie de la « propagande par le fait », poussant les travailleurs à s’organiser en barrant la route aux bureaucrates carriéristes, avec le souci d’éduquer les masses au nécessaire renversement de la société bourgeoise. Il décrit précisément les intenses efforts d’organisation et surtout le rôle de lien et de référent que joue la presse anarchiste et socialiste. Les immigrants français, et en cela nous comprenons mieux tous les immigrants, recherchent d’abord à maintenir l’esprit communautaire du vieux pays, se jettent sur ces journaux anarchistes en langue française qui leur permettent de garder leur identité, ou de la prolonger avant d’être absorbé par la société américaine ; mais ce ne sera le cas que d’une minorité.
L’intérêt de cette étude est de resituer la vraie place de l’anarchisme ouvrier, totalement étranger à l’anarcho-syndicalisme moderne agité par nos gauchistes carriéristes. Il fait défiler ces personnages pugnaces, honnêtes, intransigeants que sont les Goaziou, Jean Brault et un Célestin Pugin qui déclare : « Non, camarades, je n’ai plus confiance dans les grèves partielles ou locales (…) je suis partisan d’une grève générale » (31 octobre 1891). Mais l’anarchisme périclite comme théorie politique avec l’affirmation du mouvement socialiste. Les éléments les plus déterminés comme Goaziou vont évoluer vers la IIème Internationale, mais sans rejeter leurs anciens camarades ; partout il acceptera le débat avec les militants de toute sorte.
Michel Cordillot donne une leçon d’histoire en décrivant la vie de cette communauté française prolétarienne avec ses journaux anarchistes et socialistes, ses « baptêmes civils », ses « ducasses » héritées de la région Nord-Pas de Calais. Une des raisons de la faible répercussion de la participation des français immigrés aux instances ou aux congrès est liée aux problèmes du bilinguisme, la plupart des ouvriers français de cette génération ne pratiquant pas la langue de Shakespeare ou s’y mettant difficilement.
Ouvrage novateur aussi en ce qu’il étudie les rapports des lecteurs ouvriers et de leurs presses anarchistes et socialistes qui leur sont précieuses et maintiennent leur identité. Ces journaux ont un public large, songez : 575 000 travailleurs canadiens français bossent aux Etats-Unis en 1901, 812 000 en 1912 + 270 000 français. Pourtant il n’y a gère de contact entre ouvriers français et canadiens ces curetons…
Goaziou est devenu l’une des figures incontournables du jeune Parti socialiste américain d’Eugène Debs. Comme nombre de migrants conscients que leur vie est désormais ici, il s’est fait naturaliser. Ce phénomène de naturalisation/sédentarisation est illustré par « l’existence d’un maillage extrêmement dense de sociétés de secours mutuels, de coopératives, de sociétés culturelles, théâtrales, musicales et même horticoles », structures montées et animées par des militants chevronnés. On voit ainsi que cette « vie ouvrière communautaire » - si elle constituait bien l’ossature du prolétariat – ne préparait ni la révolution, ni la lutte contre la guerre mondiale proche, mais fût un facteur d’intégration d’une partie des français au mode de vie américain. Ce fait démontre en même temps que l’ouvrier immigré n’est pas un facteur révolutionnaire en soi. S’il a quitté son pays d’origine c’est quand même pour chercher fortune ailleurs. D’ailleurs la plupart des français qui ont réussi à « s’intégrer » aux Etats-Unis, ont fait bonne pioche, la plupart des militants « surent individuellement, en tant qu’immigrés, tirer leur épingle du jeu dans le contexte américain, si bien qu’ils furent relativement nombreux à connaître à la fin de leur existence une réussite sociale et un niveau de revenus à tout le moins honorable » (p. 211). Durant une quinzaine d’années, L’Union des travailleurs, avec ses racines libertaires, aura été un organe de référence pour les militants socialistes francophones et un outil indispensable à la mise sur pied d’une section francophone, reconnue comme telle au sein du Parti socialiste américain. A la veille du massacre de 1914, tant d’énergies pour « organiser », « éduquer les masses » avec une presse qui supposait tant de privations personnelles et des endettements sans fin, Goaziou et le pS américain tombent aussi dans l’Union sacrée, après des hésitations, puis franchement en s’appuyant sur l’aplatissement de Kropotkine… Michel Cordillot voit la source de ce ralliement patriotard dans ce maintien du communautarisme français : « alors même qu’ils sont de fait devenus des Américains, ces immigrés politisés continuent fondamentalement de se voir comme des Français (ou des Belges) et c’est cela qui détermine leur loyauté patriotique instinctive ». La Fédération socialiste de langue française subit une crise dont elle ne se relèvera pas. En avril 1915, elle se déclare indépendante du Parti socialiste américain et vivotera jusqu’en 1922. L’Union des travailleurs disparaît en 1916.
Un travail vivifiant d’historien.

2. Le poujadisme (1) hippie

Avec "Utopies américaines" de Ronald Creagh on n’a pas affaire à un travail d’historien cohérent comme Cordillot. Mise à jour, revue et augmentée de son ouvrage de 1983, "Laboratoires de l’utopie", qui brossait un tableau des communautés utopiennes jusqu’aux années 1960, l’étude mélange tout, confond les « colonies agricoles idéales » de l’époque de la guerre de Sécession (dont parle Cordillot) et le mouvement épicurien et nihiliste petit bourgeois hippie des sixties. Il ne pouvait pas plus mal commencer qu’avec l’évocation du « collectif à GO-GO », communauté punk. Quand Cordillot débute son ouvrage avec les meetings socialistes et les espérances des prolétaires, San Creagh commence par mystifier ses lecteurs avec cette histoire de ferme communautaire où vécurent deux anarchistes célèbres il y a un siècle ainsi que des suffragettes, et où naquit en 1936 le rigolo Abbie Hoffman, camelot de la théorie yippie (variante radicale du hippisme bobo). D’emblée la confusion est ainsi introduite entre une mouvance anarchiste de la fin du XIXe siècle - qui pouvait compter d’honnêtes syndicalistes, comme de braves utopistes et des réformistes pour les droits civils - et les vibrations fumigènes de la jeunesse petite bourgeoise de la fin de la reconstruction.
Deux époques différentes, et avec des buts différents. Au tournant des XIXe-XXe siècles, des anarchistes comme Emma Goldman et Alexandre Berkman agissaient en direction du mouvement ouvrier et pour le changement de société. Ils portèrent des critiques justifiées aux dérives de la révolution russe à laquelle ils avaient apporté leur soutien, mais persistaient à dénoncer le capitalisme. Avec l’apologie du hippisme et des punks attitudes à la Creagh, c’est au maintien et à l’aménagement du capitalisme que nous sommes conviés à chaque page, avec pour exemple le moindre bordel communautaire d’un coin de Californie, et il aurait pu nous y ajouter la communauté épicière de Tarnac. Avec le chapitre « les sixties les années du défi », l’auteur aurait pu en profiter pour nous faire rigoler par contre sur le « jouir sans entraves » immédiatiste des adeptes de la fumette et du nirvana communautaire à condition que ce soit toujours les mêmes qui fassent la vaisselle. Malheureusement, en bon anarchiste moderniste, il nous déverse en permanence sa « science » en considérant qu’il n’y a plus non plus « d’entraves historiques » et que le monde est régi par la théorie du chaos. L’utopie permet tout selon ce petit boutiquier des « expériences communautaires » : « La réflexion utopique n’est donc pas simplement une idéologie de résistance, elle est ouverture et création ». Ah Ah ! mais création de quoi ?
Pourtant San Creagh nous donne ponctuellement des éléments pour nous moquer de son salmigondis « Utopies américaines » (et pourquoi américaines ?). Les prétentions des communautés alternatives de la fin du XXe siècle ne sont souvent que la réédition des pratiques des sectes religieuses, des tribus arriérées indiennes et des quakers…
Passons sur le chapitre « Communisme à l’américaine », où il y aurait beaucoup à dire sur le succès de courte durée des utopies importées d’Europe dans le Nouveau Monde plus calibré pour développer un capitalisme moderne et novateur que pour suivre les illusions et théorisations des courants petits bourgeois du XIXe siècle.
C’est avec les « sixties » hippies que Creagh tente de réviser le déroulement réel du mouvement de contestation de la jeunesse, emmenée par sa fraction petite bourgeoise en nous faisant le coup du « retour de balancier » dans l’histoire américaine. En fait il inverse les données : « un courant communautaire d’une force sans précédent » ressurgit dans les années 60 puis il saute dans la contestation de la guerre du Vietnam. Or, ce révisionniste en histoire oublie d’en référer à la notion de « société de consommation » qui est centrale dans la période de reconstruction quelques années après la fin de la deuxième boucherie mondiale. Il oublie le plus important, la domination culturelle de la bourgeoisie et le rôle essentiel et prédominant des modes musicales pour défouler la « jeunesse » (qui n’est qu’un mot et pas une classe sociale). L’explosion des distractions pour la jeunesse, la place grandissante du cinéma puis plus tard de la télévision, l’apparition des groupes de rocks et la place réservée aux messes géantes de leurs concerts, sont des trucs accordés par les pouvoirs publics pour « faire rêver dans le capitalisme plus ou moins calmé. Or, le capitalisme des sixties ne fait pas rêver, et le stalinisme d’époque illusionne encore une partie des ouvriers et quelques fils de grands bourgeois. Ceux qui posent la nécessité d’un autre monde, ce ne sont pas les gentilles communautés de la côte ouest des states avec ses Beach boys et les contestataires de Berkeley. Ceux qui posent la nécessité non de s’adapter au capitalisme mais de le détruire c’est une conscience politique (certes confuse et contestataire) qui touche même les fils de bourgeois face à la guerre du Vietnam, ce sont les mouvements de grève dans la plupart des pays développés puis mai 68 en France. Creagh ne manque pas d’air en bon révisionniste bobo de faire commencer « l’ébranlement » sociétal par la réunion de quelques clochards Wasp dans des fermes abandonnées aux fins fonds des Etats-Unis en 1966. Ce poujadisme romantique donne de ces envolées lyriques… : « Le vent libertaire des sixties s’est gonflé avec les émotions et les œuvres d’imagination » (p. 211). Il avait fumé un joint avant d’écrire une telle insanité ? Il dénonce la « vulgarisation médiatique » qui stigmatise les « microsociétés marginales » mais heureusement les « jeunes » s’en foutent, les crottes des médias ne ternissent pas leur blanche colombe « underground », ces « journaux alternatifs », « véritables petits chefs d’œuvre » (2) . « Les défenseurs de l’American way of life »furent effrayés par les apôtres du « paradis communautaire » : « Des forces nouvelles apparaissent au grand jour. Dans le sillage des Afro-Américains (3) va surgir un mouvement qui passera de la Nouvelle Gauche et du radicalisme institutionnel ( ?) à une permutation avec une culture différente et innovatrice. C’est dans ce tourbillon, dans l’œil du cyclone, que s’installe le paradis communautaire, à la poursuite d’une Nouvelle Frontière » (4) .
Chez les intellectuels bobos, édités par Agone, l’histoire est le fait des sociologues, des philosophes à la mode et des amateurs anarchistes artistes de la provocation. La marche de la société mondiale n’est qu’un nuage écologique, les classes n’existent pas. Tout est chaos et il suffit de laisser « pousser les fleurs » comme il dit en citant le célèbre penseur libertaire un peu neuneu Chomsky.

EN QUETE DE REVOLUTION ? NON, EN QUETE DE « STYLE DE VIE » (sic)

Comparaison n’est pas raison. Comme ledit Creagh a fortement conscience d’avoir abusé ses lecteurs avec ses comparaisons avec les sociétés utopiques du XIXe siècle, il va tenter de nous faire croire qu’il y a eu un « progrès » avec les fermes hippies : « Les associations du XIXème siècle donnent l’impression d’une plus forte consistance (sic) que celles qui voient le jour dans ce nouveau cycle. Elles se recrutaient dans des populations relativement stables, essentiellement parmi les paysans et les ouvriers. Une nouvelle identité collective constituée par la perception d’un objectif et d’un engagement communs (…) regroupe une frange qui appartient surtout aux classes moyennes… ». Pour une fois que notre théoricien des vieilles dentelles et tresses hippies serre de près la vérité du courant bobo moderniste, on ne va pas mégoter notre plaisir, lequel ne dure point car Beach Creagh nous refroidit avec un certain Keith Melville qui a tout compris (mais après Hoffman, Marcuse et Leary), le prolétariat est complice : « les contradictions de la société occidentale (c'est-à-dire des pays capitalistes développés) (5) ne se fixent plus sur le prolétariat, comme au XIXème siècle ; la classe ouvrière, qui touche sa part du profit, défend donc le statu quo ; les contradictions se manifestent désormais chez les jeunes, en quête d’un style de vie et qui ne sont pas encore définitivement engagés dans la société ou dans des obligations économiques (resic). A la lutte des classes se substitue une politique de libération « culturelle ». Creagh, comme ledit Melville s’adressent donc aux adolescents pré-pubères, ces jeunes d’avenir… Et qu’est-ce que notre rate se dilate quand Creagh ridiculise lui-même sa théorie de l’ébranlement par la « société communautaire » des bobos pas encore cadres, quand il nous révèle la nature de cette couche « révolutionnaire » qui hante les villes depuis lors : « Le mouvement des années 1960 n’affecte que la population blanche des moins de cinquante (ou même de quarante) ans et leurs enfants (…) Ils optent pour une vie simplifiée et pensent que le monde rural leur offrira cette opportunité (…) La proportion des recrues qui ont fréquenté l’université et sont issues des professions libérales et des catégories relativement aisées est donc beaucoup plus élevée que dans la population globale ». On se marre, les bobos hippies ont remplacé la classe ouvrière dans leur but d’accorder le monde à leur petit nombril ! Plus drôle, si certaines communautés parurent végéter comme les sectes religieuses, en réalité le phénomène hippie n’aura été qu’une extension de clan familial, plus ou moins nomade (mais tout aussi réac): « Les « communes » sont microscopiques, même par rapport aux groupuscules du passé ; elles se réduisent souvent à cinq ou six individus et à leur progéniture ». Creagh s’imagine qu’il s’agissait d’une remise en cause « des valeurs d’une Amérique opulente mais inégalitaire », alors – et c’est lui qui les cite – que des observateurs plus perspicaces (les marxistes ?) n’y ont vu qu’une contestation au sein des classes moyennes entre puritains et « échangistes ».

UNE APOLOGIE DE LA DENTELLE VILLAGEOISE PSYCHEDELIQUE

Les anciens hippies incapables de faire tourner la ferme communautaire (fainéantise + délires intellectuels + abus de cannabis) sont revenus parasiter les villes. Creagh s’enthousiasme pour le « groupe tribal » libertaire selon qui « small is beautiful » ; l’utopiste moderne se nomme black block ou « subversif », il dédaigne l’ordinateur (c’est pas vrai) : « A l’opposé, l’utopiste échappe à l’étouffement de l’homme moderne, qui n’est accouplé qu’à son écran d’ordinateur ». Creagh est un plouc fier de l’être : « Le groupe devenu milieu de vie hospitalier, fluctuant et révocable (6) , peut intervenir aussi bien sur les plans affectif ou culturel que sur celui de l’économie, à condition de résoudre d’une manière satisfaisante le problème du choix » (p.229). J’ai pas tout compris, mais cela sent la définition de secte, non ? Pour Creagh le summum de l’utopie féconde est de vivre sans montre et sans calendrier ; comment fait-il pour assurer régulièrement ses cours pour justifier son salaire ? IL n’aime pas le train non plus : « Les utopistes du XIXe siècle n’avaient pas quitté le train de l’histoire. Ils avaient accepté le développement matériel et industriel (7) . Ils avaient cru ferme au déterminisme historique » ; la suite on dirait du Coupat brut : « Sur cette conception impérialiste du devenir social, s’est greffé le socialisme « scientifique », dans sa version vulgarisée (8) ; le militant devait s’investir dans les institutions traditionnelles et limiter les chaînes de Prométhée dans l’expectative de sa révolte » (p. 231). La palette de couleurs de l’anarchiste d’aujourd’hui est si belle par contraste : « Quel contraste avec l’époque antérieure où les anarchistes faisaient figure d’exception au sein d’un réseau communautaire doté de dirigeants doctrinaires et de règles contraignantes… » ; de nos jours (heureux) le milieu libertaire est cool dans son impuissance bi-séculaire : « ils tendent à esquiver les décisions collectives et même la recherche d’une unanimité. Ils évitent aussi les pressions inutiles sur les individus, les décisions forcées imposées par les plus persuasifs, l’unité de façade qui implique la manipulation ». Oubliant ces immigrants harassés de fatigue, illettrés et non cultivés pour prendre exemple sur la « seconde génération » libertaire comme celle de Bryn Athyn où on poursuivait « systématiquement la politique de l’extase : dès la moindre contradiction on fumait un joint » (9) .
Les « anarchistes d’antan manifestaient des préoccupations essentiellement d’ordre économique (…) par contre leurs successeurs témoignent d’un « radicalisme culturel ». Non mon pauvre Creagh, les zozos parisiens ou new-yorkais ne sont pas les successeurs des militants ouvriers du passé ! Et, le culturel on te le met au cul car tu sais maintenant que dans la crise systémique on attendra longtemps San Creagh l’aide de tes amis « utopistes communautaires » pour renflouer l’économie capitaliste chancelante et donner à bouffer aux prolétaires à la rue ! La plupart des communautés dont tu as fait la publicité ont sombré dans le ridicule de l’égotisme petit bourgeois fainéant de fils à papa, pour des raisons aussi prosaïques que se lever pour aller nourrir les animaux ou chercher du pain, et ont plongé par une part dans la clochardisation et pour une autre dans sa version new look des squatts des zones urbaines en déshérence (cf. p.250).
Je n’ai plus beaucoup d’espace sur mon blog, et j’ai dû supprimer nombre de messages anciens aussi je ne vais pas m’amuser à citer toutes les âneries du dernier produit Agone. Simplement je te laisse, lecteur, réfléchir (et te poiler) sur ce passage en conclusion de ce pauvre petit prof de faculté de province (française) ; il décrit avec des accents romantico-tarnaciens, voire communisateur nunuche l’existence (utopique communautaire et terriblement emmerdante pourtant):
« Dans son essence, cette existence rompt avec le temps mythique de l’Etat, avec ses cycles répétitifs de l’année civile et des rituels civiques ; elle échappe à l’appropriation capitaliste, qui fait du temps une marchandise ; en son sein, par exemple, vendre sa force de travail peut demeurer un impératif, ce n’est plus la règle normale ni la matrice de tous les statuts individuels. Elle n’attend pas « la révolution » parce qu’elle fait sa révolution permanente dans le présent. En dehors de l’histoire et du temps chronologique (10) , elle vit chaque instant comme un événement. Bref les formes d’historicité qu’ont institué la marchandise et l’Etat sont estompées ». Et le capitalisme avec ?
Ce bouquin est vendu hors de prix à 24 euros, j’espère par ma critique (sans aucun égard pour la troupe qui a réalisé un bel ouvrage au sens belle maquette) faire économiser leurs sous à mes lecteurs prolétaires pauvres et qui ne veulent pas gaspiller leurs deniers dans des marchandises avariées pour salonards. Le glossaire est intéressant concernant le parcours de certains individus tarés, tel ce John Zerzan, prisé jadis dans les milieux ultra-gauches et ultra-bobos.

Notes:

(1) Le poujadisme est le nom donné à un mouvement corporatiste et populiste de droite, apparu au début des années 1950 en France. Le mouvement s'est fédéré autour de Pierre Poujade (1920-2003), homme politique français, fondateur de l'Union de Défense des Commerçants et Artisans (UDCA). Il visait à défendre les intérêts des petits commerçants et des artisans confrontés à la modernisation de l'après Seconde Guerre mondiale et à la pression fiscale.
(2) En réalité de vraies merdes faisant l’apologie de la provocation, de l’exhibitionnisme, de la fumette ; à côté « Actuel » ou « Rock & Folk » c’est du Balzac, quoique niveau mental pré-ado.
(3) En bon antiraciste, Creagh tente de nous renforcer sa théorie de « l’ébranlement originel » des fermiers hippies avec ce clin d’œil aux crétins du black power.
(4) La frontière du haschich, avec Ducon Timothy Leary, apôtre du LSD : « explore et dilate tes phénomènes de conscience ! ». Ou comme disait une très vieille chanson française, nous sommes tellement ébranlés par la fascination du petit prof Creagh pour des cons légendaires que… j’ai la rate qui se dilate !
(5) La précision est utile pour les crétins d’étudiants de Montpellier qui suivent les cours de Creagh.
(6) Ah ces vieilles réminiscences de « l’autonomie » et de « l’autogestion » de la vie quotidienne…
(7)Les lâches !
(8)Car il existe une version chic ?
(9) N’est-ce pas une apologie de la fumette pour résoudre les problèmes de politique internationale par exemple ? Sans compter l’évolution que représente dans le chaos la noria des utopistes illuminés modernes : « Les étapes successives des milieux libres (sic) représentent à n’en pas douter une rupture croissante avec la civilisation urbaine et policée ». Nouveau déterminisme « utopiste » à la sauce Creagh
(10)Attention ! S’il y a une vraie révolution, ce genre d’intellectuels peut se cloner. Claude Bitot est pour jeter les MP3 et MP4 à la décharge comme ses amis talibans. Le beach boy Creagh va tenter de nous imposer la destruction généralisée des montres. Il trouvera en travers de son chemin certainement un certain Julien Dray. Et moi.