"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

lundi 15 février 2010

UN TIERS-MONDISTE

DEUX TIERS-MONDAINS

Il ne fallait pas être déprimé, samedi, pour aller écouter les intervenants d'un colloque sur la crise, au sommet de la Grande Arche de la Défense. Philosophes, économistes ou agronomes : ils dressent tous un tableau apocalyptique. « Nous sommes au bord de l'abîme », résume Edgar Morin. Quel diagnostic formuler ? Comment en sortir ? Revue de propositions. Joseph Stiglitz est en retard. L'économiste américain, en tournée de promotion pour son dernier livre, a accepté l'invitation d'Eva Joly, figure de proue d'Europe Écologie. À condition que l'étendard du parti ne figure pas sur la tribune. Un drapeau européen le remplace. Au menu, deux questions :

o Crise : comment éviter la rechute ?

o Comment faire naître une nouvelle société ?

Pour Joseph Stiglitz, retour à un niveau d'emploi normal pas avant 2015: Stiglitz commence par un ballet de chiffres effrayants :

o 180 milliards de dollars pour renflouer AIG = un quart de siècle d'aide américaine à l'Afrique

o entre 2000 et 2008, les revenus des classes moyennes américaines ont baissé de 4%

o Un Américain sur cinq ne peut avoir un « full-time job » (emploi à temps plein)

Un constat : l'économie est en panne à cause des excès de la finance, de leurs conséquences sur l'emploi et les déficits budgétaires. Constat partagé par l'économiste Pierre Larrouturou, toujours adepte de la diminution du temps de travail : « Un débat qui a de l'avenir à gauche, notamment car les syndicats allemands sont en train de remettre la question à l'ordre du jour en réclamant la semaine de 4 jours. Joseph Stiglitz voit trois manières de régler le problème de l'endettement chronique et exponentiel des États occidentaux :

1. Laisser repartir l'inflation, mais « cela ne plaît pas aux créanciers » dit-il, car ils vont alors perdre de l'argent ; 2. Restructurer les dettes -publique et privée- y compris en ayant recours au mécanisme de la liquidation, mais « les banques n'aiment pas cela, car c'est une façon de reconnaître qu'elles ont mal fait leur travail » ; 3. « Passer au travers en fermant les yeux », comme cela s'est fait au Japon dans les années 90. Et prévoir un « retour à un niveau d'emploi normal en 2015, pas avant ». Pour le prix Nobel, cette troisième option est certainement celle que les politiques vont privilégier.

Nourrir les paysans du Sud: Après les chiffres, les inégalités. Marc Dufumier est inconnu du grand public, mais cet agronome est une référence en matière de rapports Nord-Sud. Et sa démonstration a quelque chose d'implacable : « Qui a faim ? Un milliard d'habitants. C'est à dire ceux qui n'ont pas 2 200 Kcal/jour, soit environ 200 kilos d'alimentation végétale par habitant et par an. Combien produit-on aujourd'hui ? 330 kilos/hab/an. Que fait-on de l'excédent ? On nourrit le bétail pour faire de la viande et on fabrique de l'essence pour les voitures. Qui a faim ? Quelques-uns dans les pays du Nord, beaucoup dans ceux du Sud et aux trois-quarts, ce sont des agriculteurs. » Sa proposition pour rétablir la valeur du travail des agriculteurs du Sud et les nourrir : remettre à plat le système du commerce mondial, quitte à rétablir les droits de douane.

La perte de culture chez les politiques: À 88 ans, Edgar Morin dresse un constat tout aussi sévère. Pour le sociologue : « Cette crise est une crise de la mondialisation, du développement et de l'occidentalisation. » « L'idée du “ toujours plus ” a créé un vide moral. » « Nous allons vers l'abîme, car les armes de destruction massive peuvent aujourd'hui être utilisées dans un conflit. » Comment voit-il la sortie de crise ? « La crise économique n'est qu'une des facettes d'une crise bien plus large, celle de la mondialisation. » Mais l'artisan de la pensée complexe a aussi cette faculté de renvoyer ses interlocuteurs à leurs propres turpitudes (la députée européenne Eva Joly est à la tribune, les Verts Cécile Duflot et Denis Baupin sont dans le public) : « Pourquoi cette impuissance de la politique à penser la crise ? J'y vois trois raisons : La perte de la culture chez les politiques, La réduction de la politique à l'économie, Le cloisonnement des savoirs dans l'éducation qui développe l'incapacité à penser la globalité. » Eva Joly est « très remotivée pour [sa] fonction politique ». Stiglitz est déjà parti. À l'applaudimètre, Dufumier et Morin l'emportent haut-la-main. Les spectateurs ont l'air moins déprimé.

David Servenay (« La fin de la crise économique ? Pas avant 2015 », sur Eco 89).

samedi 13 février 2010




VOUS AVEZ DEMANDé LA POLICE ?


ARCHIVé !




« Dans les archives secrètes de la police », sous la direction


de Bruno Fuligni, avec la collaboration d’auteurs célèbres


Azéma, Lacouture, Nothomb, Tulard, Winock, etc. ;


ed l’Iconoclaste. Deuxième édition 3 fois moins chère que


la première : 24,90 euros au lieu de 69.



Réclame du livre : « Pour la première fois, la Préfecture de police a accepté d’ouvrir ses archives à un éditeur en lui laissant une totale liberté d’action dans le choix des sujets, des documents et des auteurs. En feuilletant cet ouvrage, chaque lecteur est comme un enquêteur qui aurait sous les yeux les pièces à conviction des grandes affaires qui ont marqué notre Histoire : rapports secrets, enquêtes, lettres de dénonciation, photographies, plans et croquis…
De l’assassinat d’Henri IV à Mai 68, ce livre raconte quatre siècles de dossiers brûlants. Il plonge dans la grande Histoire –
Ravaillac, Louis XVII, Ravachol, la Résistance, la guerre d’Algérie–, mais aussi dans le monde de la pègre, des marginaux et des courtisanes.
Il fait revivre les affaires criminelles qui ont passionné les Français –
Landru, Violette Nozières, Petiot– et dévoile les secrets d’artistes et d’écrivains comme Hugo, Verlaine, Rimbaud, Colette ou Picasso. Les textes de la police, rédigés dans un constant souci de précision, décrivant tour à tour le drame, la passion ou l’insolite, donnent à ce livre une force historique –et parfois humoristique prodigieuse ».



En ces temps sarkoziens où le régime est décrié par nombre de journalistes à sensation comme une « dictature » et un « Etat policier », et, bien que ce soit un masque simpliste de la dangerosité du capitalisme, où la police est exaltée par les actuels tenants du pouvoir, à chaque échéance électorale, comme la solution, non du chômage, mais comme garantie de la « protection du citoyen », il est intéressant d’examiner l’histoire, l’utilité et la nocivité de la police ; cette dernière n’étant pas souvent là où croient la trouver les anarchistes en uniforme noir. Les défenseurs du marxisme se contentent eux aussi de bien étranges simplisme, au moment de la révolution il suffit de « supprimer tous les corps armés » ; la plupart de ces acharnés ennemis de l’uniforme ignorent apparemment comment a été opérée cette suppression dans les quelques cas où elle est présumée avoir eu lieu (nous en reparlerons en temps utile).



Nous pouvons affirmer, sans grand risque de nous tromper, que le policier en France est, après le chômeur et l’étudiant, l'être le plus universellement méprisé. Si les raisons pour lesquelles on le méprise sont souvent de fausses raisons qui relèvent de l'idéologie gauchiste, les raisons pour lesquelles il est effectivement méprisable et méprisé par la jeunesse du point de vue du prolétariat universel sont refoulées et inavouées. Particulièrement lorsque des avocats publient des livres sur la « justice » ou la « garde à vue », sans compter les innombrables révélations de pacotille sur les « secrets de la police ».


Le policier ne travaille pas il est payé pour surveiller. Il est supérieur socialement à l’ouvrier, sa fonction de surveillance le plaçant au niveau du fainéant « agent de maîtrise ». Comme l’agent de maîtrise, et contrairement à l’ouvrier, la principale fonction du policier est d’obéir, et d’obéir au bourgeois. Cruelle existence que celle du policier, il n’a même pas la faculté de dire merde comme n’importe quel prolétaire de base, ou alors il perd sa place. Faut-il être crétin pour devenir policier, comme le croit la jeunesse ? Sont-ils tous des assassins potentiels des prolétaires insurgés comme le pensent les anarchistes tête front de bœuf ? En dépassant la superficialité d’un opuscule pipole superficiel sur l’histoire de la police, on verra bien qu’il faut dépersonnaliser le problème et le relier à l’existence du principal moyen d’oppression capitaliste, l’Etat.



L’HISTOIRE DE LA POLICE EST INSEPARABLE DE LA CREATION DE L’ETAT



Le marxisme avec Engels définit la création de l’Etat (et donc y inclus de ses forces armées) comme une nécessité historique à une époque donnée pour éviter à la société de se dissoudre en conflits stériles. Je ne développerai pas ici longuement sur l’histoire de la police, internet fournit d’excellents résumés, mais jamais la police n’y est analysée comme corps d’Etat et totalement subordonnée à la nature et évolution de la structure de l’Etat. On ne trouve pas non plus d’étude approfondie de l’histoire de la police comme telle chez les marxistes ; excepté Victor Serge mais pour inspecter les archives saisies après la révolution de 1917 et décrire les méthodes de surveillance opaque des militants, et les « provocations ».


Les théories simplistes gauchistes et anarchistes définissent l’Etat comme composé des deux seules institutions « visibles » en uniforme : police et armée. Définition restrictive parce que l’Etat est d’abord un appareil administratif jadis avant de devenir à l’époque moderne un immense outil statistique doté de relais idéologiques puissants (partis, syndicats, presse, TV, internet, etc.) bien plus puissants pour entretenir des conflits stériles qui paralysent les consciences mieux que ne pourraient le faire les matraques policières. Contrairement à ce que tendent à faire croire les « idiots utiles » au gouvernement, anarchistes et gauchistes, la police n’est pas et n’a jamais été une force suffisante pour « gouverner » la société. Sans l’Eglise et les partis corrompus jadis, les « mercenaires » d’Etat n’auraient pas suffi à éviter la confrontation des classes.



Le policier à l’époque moderne est plus souvent en général fils de paysan. S’il est fils d’ouvrier, il considèrera sa fonction comme une promotion sociale mais se gardera de rappeler ses origines. S’il est fils de harki ou d’immigré de fraîche date, il sera plus zélé qu’un autochtone et françaisement antiraciste. Pourtant il reste lui aussi au bas de la hiérarchie sociale et sert souvent même de bouc-émissaire à ses employeurs de l’élite bourgeoise ministricule. Quoique comportant de nombreux francs-maçons et possibilité de promotions, une grande masse des forces de police reste confinée aux postes subalternes. Dans la Grèce antique, les esclaves de propriété publique étaient utilisés déjà par les magistrats comme des policiers. À Athènes, un groupe de 300 esclaves scythes avait pour vocation de maintenir l'ordre, contrôler les foules, mais aussi de se charger des arrestations[1]. Aussi paradoxal que cela paraisse, une des premières fonctions « larges » de la police avec la naissance de l’Etat royal, en France en particulier au XIIe et XIIIe siècles, fût de surveiller l'armée, afin d'éviter que celle-ci ou ses déserteurs ne pillent les pays occupés ou traversés.


Bien avant de désigner un corps de fonctionnaires chargé d'interpeller les délinquants, le mot police désignait vertueusement l'ordre public et les bonnes moeurs qui doivent régner sous les auspices de l’administration de l’Etat. La véritable police moderne est née en France le 24 août 1665 : le lieutenant criminel Tardieu et sa femme sont assassinés chez eux par des voleurs. Colbert et Louis XIV réagissent en séparant à Paris la police de la justice et en la plaçant sous l'autorité d'un lieutenant de police (édit de 1667).


En 1789 disparaîtra la police monarchique - la garde nationale ayant fait feu sur les masses en révolution. C’est la jeune bourgeoisie qui invente la police moderne d’Etat. En 1790 seront créés une cinquantaine de commissariats. En 1796, toutes les villes comptant plus de 5 000 habitants comporteront désormais un commissariat. Cependant la police est une création spécifiquement moderne contemporaine à la prise du pouvoir par la classe bourgeoise, éliminant l’ancienne caste bourgeoise marquée par le laisser-faire social et une impuissance à empêcher injustices criantes et crimes de sang. La plupart des grandes institutions policières « exemplaires » d’Etat bourgeois apparaissent vers 1800 : la Marine police force de Londres et la City of Glasgow police en Angleterre, ainsi que la préfecture de Paris]. Les perfectionnements de la fonction policière vise à "encadrer l'industrialisation" et à policer avant tout les prolétaires au XIXe siècle, mais ils concerneront de plus en plus une réponse au bond de la criminalité propre à la décadence bourgeoise au XXe siècle; la Metropolitan Police Service, n’est créée qu’en 1929 – les années 1920 sont marquées par une croissance des crimes de sang ; la MPS est la première police qui ajoute la prévention policière à son rôle de répression du crime. C’est au cours de ces années que se renforce la police politique stalinienne, laquelle eût pour maître la redoutable Okhrana tsariste, laquelle avait bénéficié des enseignements des célèbres préfets parisiens Lépine et Andrieux. C’est sous Napoléon III en France que l’ilotier devient « gardien de la paix ». Les flics – « les vaches » dans le langage faubourien – voient ainsi leur profession définie désormais comme protectrice de la « paix sociale », toutes politiques confondues ; le policier est devenu le symbole vertueux de l’Etat hors des classes, représentant la sécurité pour la population citoyenne en temps normal bien qu’il s’avère un milicien tueur par temps de révolution ou de troubles sociaux.


LA REVOLUTION PROLETARIENNE ENTRAINE LE PERFECTIONNEMENT DE LA POLICE POLITIQUE


Deux critiques mettent en cause la fonction de la police à la fin du XIXe siècle. Selon la critique anarchiste, on peut supprimer immédiatement la police et se passer de toute surveillance de la population ; le fonds de la pensée anarchiste est simplement rousseauiste : l’homme est bon naturellement. Selon une critique marxiste sommaire (de type gauchiste et stalinienne), la police n’est qu’une excroissance de l’Etat bourgeois chargée de réprimer les « travailleurs » en grève ou en manifestations. Pour des marxistes au pouvoir il suffit de rééduquer l’homme, qui n’est pas naturellement mauvais (quoiqu’un peu sauvage parfois), et manque de chance, dans les deux seuls cas où la révolution prolétarienne a réussi la police n’a pas été supprimée ou bien une autre a été réinstallée. La Commune de Paris en 1871 ne supprime pas le corps de police, mais change les chefs et négocie avec Versailles le paiement des salaires des fonctionnaires. En février 1917 les affrontements avec la police du tsar font des morts des deux côtés. Les soldats armés pillent les postes de police. Dans la 5ème thèse d’avril 1917, Lénine demande la suppression de la police[2] pour en recréer une autre après l’insurrection… La tchéka, police politique un peu spéciale est crée en mars 1918. La révolution prolétarienne échouant dans l’impasse a posé, hélas, à l’orée du XXe siècle, la nécessité non plus d’une seule police d’ordre ou des mœurs mais d’une « police politique », qui sera dénoncée (dixit la police stalinienne) à hauts cris par tous les Etats bourgeois alors même qu’ils s’en inspireront de plus en plus pour gouverner. L’Etat bourgeois a besoin désormais non plus d’un simple porteur de matraque (le vulgaire sergent de ville moustachu) mais d’un flic intelligent (politique même s’il ne peut faire grève), bac plus cinq, scientifique, profileur, etc.[3]



LA FEMME A HUMANISE LA POLICE ?



Sur la Toile on peut trouver une définition soft, pas entièrement fausse de la police aujourd’hui :


« Actuellement la police est confrontée à la montée de la petite et moyenne délinquance comme aux nouvelles formes de criminalité organisée, liées aux trafics mondiaux et à l'informatique. On lui demande de pallier, par la répression ou la prévention, les carences de la socialisation, voire d'incarner à elle seule l'État dans certains quartiers. Tandis que la gauche insiste sur le rôle de la « police de proximité » et de la prévention, la droite privilégie la répression ».

En réalité la grande révolution pour la police moderne a été l’intégration des femmes dans un corps typiquement «masculin », si l'on peut dire. Pour deux raisons : les femmes délinquantes sont proportionnellement devenues plus nombreuses et la fouille au corps des femmes par des hommes signifie attouchements voire tentation de viol. La femme policière doit cependant porter un pantalon pour être "respectée" elle aussi (elle ne l'est jamais par les voyous qui exigent de parlementer aec "les mecs"); la femme policière reste fragile et timide jusque dans les commissariats, elle reste une "proie". Loin d’être une émancipation de la femme, bien qu’elles ne portent jamais de moustaches, les femmes policières – quoique l’ostracisme mâle existe toujours sous la table – se sont révélées, en bandes mixtes, capables d’être aussi dures et brutales dans « le métier » que les hommes. Un témoignage de «gardé à vue » décrit assez bien la police d’aujourd’hui (en France) :


« … j’ai pu à loisir observer les allées et venues de policiers, tous jeunes en général, de nombreuses policières jolies mais souvent avec un gros cul dont je ne pouvais manquer la perspective dans ma situation assise et menotté. Je n’ai pourtant jamais envisagé de ma vie adulte draguer une policière ou convoler en justes noces avec une gendarmette. Elles doivent être aussi chiantes avec leur chignon tiré comme un képi, à cheval sur la ponctualité et le pli du pantalon, autoritaires comme les teutonnes aux chevaux tressés. En plus elles sont armées. Chapeau bas dans l’alcôve familiale. Mais pas pour moi.


La démarche du policier tient plus du cow-boy avec le colt qui balance au côté que du pauvre flic en pèlerine d’antan sapé comme un vulgaire facteur. Le sordide képi qui faisait chuter les cheveux plus vite que Pétrole Han a disparu[4]. La casquette chez l’ouvrier comme le képi chez le flic c’était aux temps du cinéma muet. Dans les bousculades lors de l’interpellation de militants CGT par exemple, le képi roulait souvent à terre… d’où perte de prestance. Le képi symbolisait l’autorité bonapartiste ou pétainiste et perdit toute sa valeur de « couvre-chef » après les violences en 1968. Le policier moderne doit être agile et sportif. Il doit pouvoir bondir dans la voiture de fonction sans être retardé par un maudit chapeau de garde champêtre pépère.


Jeunes, les nouveaux policiers affichent une prestance de caste supérieure. Tous ne roulent pas des mécaniques, mais la possession officielle d’une arme, qui suppose que son porteur n’est ni un déséquilibré ni un as de la gâchette pour se faire plaisir, est un gage d’autorité autrement plus efficace qu’une casquette galonnée. Dans les stats de l’INSEE le flic est classé dans les couches moyennes bien au-dessus du manœuvre, de l’ouvrier et de l’employé. Son rôle social de garant de l’ordre républicain quoiqu’en priorité au service de la défense de la classe dominante, lui confère une valeur morale, sécurisante pour les demeures cossues des banlieues riches, inquiétante pour les gagne-petits et les puent-la-sueur. Lorsque le policier paraît sur les chapeaux de roue, le bourgeois est déférent et se sent rassuré sauf s’il est inculpé. Le prolétaire en colère considère que ce n’est qu’un métier de fainéant mais « qu’il en faut », « qu’il en faudra même dans une autre société ». Le policier dans sa fonction peut tout à fait se sentir « hors classes », mépriser le bourgeois plastronnant sans le montrer et compatir aux vaincus sociaux qu’il doit régenter dans un univers administratif cradingue. J’ai connu tout au long de ma carrière des policiers rigoureux, trop honnêtes ou trop conscients au point de rester au placard toute leur vie, comme René de Clamart commis d’office à la garde des voitures sur les quais de Paris au moment des manifestations ouvrières qu’il refusait d’aller « encadrer ».


Sous les sourires et les embrassades je devine pourtant que, comme les prolétaires, les flics en uniforme subissent le poids de la hiérarchie intermédiaire. Une autre race de policiers me déplaît, celle des policiers en civil, en jean et baskets avec flingo ostensiblement fourré dans la poche. On sent que ceux-là sont à la parade les supérieurs, des « gradés ». Ce sont les équivalents des agents de maîtrise. Comme dans tous les autres services publics, l’agent de maîtrise est fier d’avoir franchi les échelons qui permettent de se débarrasser de l’uniforme « basique » qui vous colle à la peau. Il n’a que mépris pour les « bleus » avec leurs poches aux jambes bourrées d’outils. Le flic en civil avec flingo qui dépasse de la poche détient une autorité supérieure du fait qu’il n’a plus besoin d’uniforme. Sa carte de police et son brassard amovible renforcent son ambiguïté. Sapé comme les cailleras il symbole un pouvoir mi-civil, mi-officiel. Il n’est pas enfermé dans l’uniforme. Il apparaît plus libre de ses mouvements. Il est parmi les civils et parmi les uniformes. Il peut être partout à la fois et ne se révéler qu’au dernier moment. Caméléon de la loi, il n’est pas identifiable à première vue comme tenant de l’ordre. En cela il est plus inquiétant et plus craint. L’uniforme rassure. Celui qui le porte est tenu à la tenue. Il ne peut pas plaisanter au bar d’un café comme son collègue supérieur en jean délavé ou la fliquette cadre en pantalon moulant. Il ne peut pas badiner avec le public. Il a une trop grande visibilité et il en souffre parfois. L’ostracisme commun vise l’uniforme et oublie l’homme et son être. Il est vu comme l’ennemi alors qu’il ne se considère pas comme un ennemi du genre humain. Comme l’agent de maîtrise ou le cadre EDF, le flic en civil ne souffre pas de cet ostracisme. Il passe même pour « arrangeant » avec son aspect civil. On pense pouvoir composer avec lui, obtenir une compréhension qui n’est pas possible dans l’uniforme rigide. Le mot uniforme signifie commun, rabaisse celui qui le porte au rang de soldat, d’exécutant d’une noria de supérieurs invisibles en cravates ou en chandails ».

Non la femme n’a pas humanisé la police. Par contre vous pouvez tomber sur un (ou une) fonctionnaire qui se comporte humainement, correctement – il y a des dégénérés partout même parmi les ouvriers – ce qui est inhumain est l’institution étatique avec ses rouages judiciaires. Le problème ne réside pas dans la fonction ni au niveau de l’exécutant.

« Dans les archive secrètes de la police », trouve-t-on des révélations ou est-ce que l’origine étatique de la fonction policière y est corroborée ? Non, en réponse aux deux questions.

UN « LIVRE-CADEAU » SUPERFICIEL ET PIPOLE

La police moderne avec ses actuels hiérarques ne va pas nous révéler bien sûr ses secrets de fonctionnement et disserter sur les progrès inouïs de la « surveillance d’Etat ». Les trois quart et plus du recueil sont constitués d’histoires criminelles lointaines centrées sur l’époque royale, la belle époque 1900 des mœurs dissolues avec la pute de luxe Sarah Bernhard et de petites incursions dans les années 1930 et 1960. Plus Almanach des crimes célèbres qu’étude de la fonction policière, ce livre pipole esquive scandaleusement les monstruosités de la répression policière. La seule pépite qui explique les méthodes de travail invariables de la police, et son credo aujourd’hui même avec les techniques scientifiques sophistiquées, se trouve dans la citation du Préfet Andrieux en exergue : « L’administration a souvent intérêt à savoir ce qui a été dit ou écrit sur le compte de la personne qui a éveillé son attention. Le dossier répond à cet intérêt. Il n’a pas seulement pour but de faire connaître qui vous êtes, mais surtout ce qu’on a dit de vous. L’imputation la plus mensongère peut être une lueur, éclairer une trace, avoir par conséquent un intérêt de police. Aussi mettra-t-on dans votre dossier, pêle-mêle, sans distinguer entre le vrai et le faux, tout rapport dont vous aurez été l’objet, toute dénonciation vous concernant, tout article de journal, tout ait divers où vous serez nommé » (1885)[5].


Lecture pour maison de retraite, les 630 pages sont imprimées en gris caractères, et les textes commentant les documents historiques vieillots minces comme une galette des rois. Poisons des courtisanes, Landru, Violette Nozières, nous intéressent modérément comme les vieux films qui leur ont été consacrés. La police a fait son boulot et alors ? Est-ce son boulot essentiel ou un cache-sexe de plus ? Avec celui de CRS maître nageur.

Le découpage en trois parties – argent/pouvoir/amour – ne concerne pas les motivations du policier (qui, comme homme est aussi concerné par ces trois thèmes) mais permet d’éviter une réflexion sur le rôle et les méfaits historiques de la police. Les délices littéraires sur les faits divers et la bande à Bonnot permettent d’éviter de rappeler les 30.000 massacres et viols en 1871 à Paris par une soldatesque policière déchaînée[6]. Le plus scandaleux de cet ouvrage se trouve sur les parties concernant la période de guerre mondiale 1939-1945.

- 3 pages sur le juif collabo (avec la police pétainiste) Joinovici, qui n’analysent en rien le rôle trouble de la police ;

- 12 pages sur le sanguinaire Docteur Petiot en 1944, au ras du bitume, alors que la police aurait pu l’arrêter dès 1936 ;

- 15 pages soft sur la traque des résistants par la police pétainiste (p.342 et suiv.) en 1942, 2 pages d’explication soft et le reste docus de recherche + dénonciations ; il en ressort pourtant que le personnel policier obéit servilement, et sans état d’âme, quel que soit le régime !

- Les rafles de juifs en 1942, deux pages et demi d’explications seulement, et surtout fixation sur les docus et décrets nazis, rien pour nous laisser entrevoir un quelconque questionnements des « fonctionnaires d’Etat français » sur leur célérité à fourrer des enfants dans des wagons vers la mort…

- Le scandale du camp de Drancy livre une dizaine de pages de docus, avec présentation très compatissante, très judéophile et anti-raciste d’Etat sarkozien, mais rien sur le questionnement des types en uniforme qui faisaient le sale boulot, qui volaient les prisonniers… ni même des questions aux policiers actuels du genre : « êtes-vous prêts à recommencer le sordide boulot de vos ancêtres » ?

- La chasse aux collabos en 1945 nous vaut 2 pages presque dithyrambiques, pensez : les policiers collabos ont reçu ordre de retourner leurs vestes, de se mettre en insurrection pour éviter celle du prolétariat, et de chasser à tout va lampistes ou vedettes pour faire oublier leur fonction de répression au service d’Hitler et Pétain.

- Le massacre à Paris d’Octobre 1961 est un peu plus objectif, certes des flics ont exécuté comme des chiens et jetés dans les poubelles des pauvres prolétaires algériens, mais la faute en revient en premier lieu aux « choquistes » nationalistes du FLN qui ont terrorisé et acheminé depuis la banlieue ces pauvres ouvriers pour les envoyer au casse-pipe[7] ; à décharge des flics cette fois-là il y a eu de nombreux témoignages parmi eux pour se scandaliser de ce qu’on leur ordonnait de faire et pour décrier leurs collègues sadiques.

- Sur mai 1968, seulement cinq pages et demi (p.466 et suiv.), le tout bon enfant, pourtant, deux ouvriers à Sochaux ont été tués à bout portant par la police, pourtant il y eût des milliers de blessés frappés cruellement…

Et l’ouvrage se termine par la sublimation de la police au cinéma, faut bien donner du prestige à une fonction qui n’en a guère. Lors de ma garde à vue, un inspecteur m’a fait cette remarque étonnante de la part d’un flic, mais néanmoins salarié : « vous n’avez pas l’exclusivité du prolétariat, ici nous en faisons aussi partie ». Coincé sur ma chaise de prisonnier d’Etat, je n’ai pas osé lui répondre :

- « fort bien, mais alors, au moment de la révolution, vous serez avec les éternels fusillés ou les fusilleurs ? ».

La police devra disparaître un jour avec l’Etat, si le communisme peut s’en passer, et si l’homme ne traîne pas encore pendant des siècles un atavisme pas simplement dû au capitalisme.









[1] Les autres fonctions de la police actuelle, comme les enquêtes et investigations, étaient sous la charge des citoyens aisés.[]




[2] Thèse d’avril n°5 : « Suppression de la police, de l'armée et du corps des fonctionnaires.
Le traitement des fonctionnaires, élus et révocables à tout moment, ne doit pas excé­der le salaire moyen d'un bon ouvrier. »




[3] La surveillance politique était déjà ancienne et intelligente comme le montrent les mémoires des préfets Lépine et Andrieux, mais aussi les archives de l’Ohkrana. Dans mon livre sur la secte CCI – l’organisation eggregore – j’ai produit une étude sur la surveillance politique et policière des partis socialistes ; le POf de Guesde était surveillé de l’intérieur, et des flics encartés y orientaient même les débats politiques… Mais le temps de la lampe de bureau braquée sur la gueule du présumé coupable est bien finie à l’heure de l’informatique et de la prise d’ADN.



[4] Il n’est ressorti que le temps de la sonnerie aux morts dans les cimetières ou lors du 14 juillet monarchique.



[5] Pas mal non ? Ayant eu la joie de consulter mon dossier grâce à la CNIL – dossier soigneusement caviardé – j’ai pu constater que ma trajectoire militante de brave prolétaire révolutionnaire était soigneusement archivée depuis plus de deux décennies, depuis 1972 où j’avais participé comme délégué du groupe Gauche Marxiste aux rencontres ouvrières de Clichy où étaient présents la plupart des chefaillons trotskiens et maoïsants, bien vieux désormais. On pouvait y lire un compte-rendu détaillé de la carrière dans les assurances de ma pauvre femme décédée ; je n’ai pas eu accès à la fiche concernant mes enfants… J’en ai conclu paisiblement que la police française n’a rien à envier à la Stasi.



[6] Un soldat versaillais ou un policier qui tentait de discuter avec un communard était abattu sur le champ !



[7] L’opinion gauchiste générale hurle à hue et à dia contre la répression policière (le néo-nazi Papon était chef de la police à ce moment avec le soutien du libérateur De Gaulle, ex-planqué en GB), or, en pleine guerre de décolonisation, la provocation du FLN a été dégueulasse ; pour ceux qui continuent à avaler la théorie gauchiste, imaginez simplement une manif de prisonniers français à Berlin en 1943 pour la « libération de la France », Hitler aussi aurait fait tirer dans le tas !

dimanche 7 février 2010






LE LENDEMAIN DE


LA REVOLUTION


PAR Paul Lafargue



S’emparer du pouvoir en période révolutionnaire est chose relativement aisée, mais le garder et surtout s’en servir sont choses autrement difficiles.

Dans les villes industrielles, les socialistes auront à s’emparer des pouvoirs locaux, à armer et à organiser militairement les ouvriers ; qui a des armes, a du pain, disait Blanqui. Ils ouvriront les portes des prisons, pour lâcher les petits voleurs, et mettre sous clef les grands voleurs, tels que banquiers, financiers, grands industriels, grands propriétaires, etc.

On ne leur fera pas de mal ; mais on les considèrera comme otages, responsables de la bonne conduite de leur classe.

Ensuite, il faudra pourvoir aux besoins matériels des travailleurs, notamment en termes de logement. Ce n’est pas dans les châteaux que l’on portera la torche, comme disent les anarchistes, mais dans les galetas et les chaumières ; il est temps que la classe ouvrière habite les palais et les hôtels qu’elle a bâtis.

Pour la nourriture on organisera un service qui entrera en rapports avec les maraîchers et les petits paysans d’alentour (et qui, supprimant les intermédiaires) permettra aux paysans d’obtenir un prix plus rémunérateur de leurs produits.

Le jour même de la révolution, le premier décret que prendra la pouvoir révolutionnaire sera la confiscation de la propriété capitaliste (mines, filatures, banques, hauts fourneaux, chemins de fer, etc.) et sa transformation en société nationale.

Qu’on ne s’abuse pas ! Le but de la révolution n’est pas le triomphe de la justice, de la morale, de la liberté et autres infernales blagues avec lesquelles on berne l’humanité depuis des siècles, mais de travailler le moins possible et de jouir intellectuellement et physiquement le plus possible.

Le lendemain de la révolution il faudra songer à s’amuser (…) Nous avons à brûler le grand livre de la dette publique, les titres de propriété de toute nature, et puis les traités de morale, les bouquins de théologie et surtout le Code civil et criminel, ce livre épouvantable qui est la codification de l’iniquité bourgeoise et capitaliste ; nous avons encore à transformer en porcheries les palais de justice ; on ne trouvera pas d’animaux assez sales et assez dégoûtants pour y loger.

Au lieu de brûler les églises (…) on les transformera en restaurants, en salles de danses, les chapelles deviendront des cabinets particuliers où l’on boira, puis on rigolera chacun avec sa chacune.





(in Le Socialiste, 31 décembre 1887)



samedi 6 février 2010



Du nouveau chez les grèves sauvages, des grèves «surprise» ou en kit ?


Grève en kit chez ikea Thiais



De notre envoyé spécial Haicekrim,

Ma compagne Ornella et moi nous sommes rendus ce matin au centre commercial de Thiais avec l’intention d’acheter un fauteuil (made by children of China) chez Ikea pour la petite. Nous nous sommes rendus compte que quelque chose ne tournait pas rond immédiatement près de l’entrée après l’escalador qui nous avait amené depuis le parking souterrain mal numéroté. Un groupe d’une dizaines d’hommes avec la même tenue (des vigiles ?) empêchaient d’entrer les autres consommateurs. Nous avons pensé tout de suite qu’il y avait eu sans doute un braquage et que les hommes de la loi et les gens d’armes faisaient leur boulot pour nous protéger, et ensuite nous laisser librement et démocratiquement consommer.Je m’approchai tout de même du premier planton pour m’enquérir de la nature du fait divers :


- à quelle heure a eu lieu l’agression ?


- c’est un « mouvement social » me répéta-t-il en chuchotant, comme il venait de l’indiquer au consommateur précédent.


- Pourquoi chuchotez-vous, il n’y a pas de honte à faire grève ? fis-je.


Le gars sourit quand j’ajoutai que je ne pouvais dans ces conditions que les approuver complètement et je m’enhardis à leur poser des questions :


- c’est une grève pour quoi ?


- pour les salaires, me répondit l’un, légèrement emprunté.


- Bon sang, vous n’avez pas à avoir honte ! Et c’était planifié par les syndicats ou sans préavis ?


- Sans préavis.


- Bravo…


Les gars reculaient un peu devant ma grande taille et aucun n’osait entreprendre vraiment la conversation avec moi. Pourtant même si je peux assurer je ne suis jamais violent ni vindicatif, mais je fais du rentre dedans, par habitude, par expérience aussi, si on essaie de me raconter des histoires.


- Je parie que vous êtes du genre d’ouvriers qui laissent les syndicats décider comme bon leur semble la programmation de la grève en AG…


Ils rigolent. J’en rajoute une couche :


- dans le temps quand je venais me renseigner au piquet de grève, il y en avait toujours qui me disait « attend on va aller chercher un responsable syndical », vous aussi vous allez laisser un zigoto du syndicat parler à votre place ?


Ils rigolent encore, mais gênés comme des ados pris en faute, alors j’atténue ma sévérité :


- bon vous n’êtes pas pour la révolution comme moi… ni soixante-huitards…


(le groupe rit franchement, ils sont tous jeunes). Je continue :


- ce qui me choque c’est que vous n’avez même pas de banderole, « en grève » par exemple vous éviterez d’expliquer votre cessation de travail aux centaines de personnes qui vont défiler toute la journée devant vous…


- On veut s’adresser directement à la clientèle, dit l’un, qui s’écarte aussitôt timidement.


- ???? Tous les magasins Ikea en France ?


- Oui tous.


- Et vous en êtes où ?


- Les négociations ne sont même pas ouvertes…


- Les négociations de qui ?


- …….


Ma compagne Ornella met le doigt dans le mille :


- pourquoi n’allez-vous pas chercher la solidarité auprès des gars de la FNAC à côté ?


Elle m’en a bouché un coin, à moi le vieux routier de la révolution, mais oui c’était cela l’essentiel à leur dire d’emblée ; je n’avais plus qu’à en rajouter une couche :


- eh oui ! (joignant le geste à la parole) et vous bloquez tout le centre commercial. Plus tard, si les gars de la FNAC ont des problèmes ils viendront vous voir à leur tour… L’extension c’est mieux que de rester comme des cons à faire le planton toute la journée ou pendant une semaine, regardez à Dunkerque ils ont menacé de bloquer toutes les raffineries en France et le ministre a cédé aussitôt… Bordel faites ce genre de proposition à l’AG !


Un des jeunes, le plus près de moi :


- cela semble une bonne idée…


Nous avons souhaité bon courage à tous.


Ornella et moi on était content – on achèterait la chaise un autre jour ou on irait à BUT ou Conforama. Ornella avait entendu un cri « ils ont le droit de faire grève »… donc des consommateurs devaient être mécontents. Le droit ? Quel droit ? Ils ont raison c’est tout. Ce qui m’a frappé malgré tout, camarade du Prolétariat Universel, c’est la timidité de ces employés. La plupart d’entre eux n’osaient pas s’approcher pour engager ou favoriser la discussion. Ils se sentaient pratiquement coupables de participer à une grève non annoncée d’avance. Dans un réseau d’entreprises commerciales dotées d’une tradition de luttes peu anciennes….De retour à la maison j’ai été surfer sur le web où je lis, répété par chaque site de presse ou modifié à une phrase près, le communiqué de l’AFP: « Plusieurs magasins du groupe d'ameublement Ikea étaient touchés samedi par un mouvement de grève portant sur les salaires, a-t-on appris auprès des syndicats et de la direction. A la mi-journée, le magasin de Thiais (Val-de-Marne) n'avait toujours pas pu ouvrir ses portes, « faute de personnel suffisant pour assurer la sécurité des clients », a indiqué à l'AFP Pierre Deyries, directeur de la communication d'Ikea France (ou plutôt pour assurer les ventes…). Selon la direction, les magasins de Vélizy (Yvelines), Grenoble et Montpellier étaient perturbés mais ont pu ouvrir au public. Le magasin de Roissy-Paris-Nord, situé à Gonesse (Val-d'Oise), n'a pu ouvrir qu'avec deux heures de retard samedi matin, selon Sébastien Heim, délégué syndical central Force Ouvrière, qui précise que certains caissiers grévistes ont été remplacés par des responsables de vente. A Bordeaux-Lac, environ 70 salariés ont observé un débrayage de deux heures et manifesté samedi à la mi-journée devant le magasin, a indiqué à l'AFP Thierry Friconnet, délégué CFDT, selon lui, il s'agit du premier mouvement de cette ampleur au niveau du magasin bordelais qui compte 295 salariés. "La direction propose une augmentation des salaires de 1,2% ce qui ne couvre même pas l'augmentation du prix de la mutuelle", a expliqué M. Friconnet qui a ajouté que d'autres magasins comme celui de Toulouse étaient également touchés. Les trois principaux syndicats d'Ikea (CFDT, FO, CGT) protestent contre les propositions salariales faites par la direction lors des négociations annuelles obligatoires (NAO), laquelle s'est pour l'instant engagée à consentir une augmentation moyenne de 1,2% sur la base de hausses individuelles ou au mérite. Mais les syndicats réclament aussi une augmentation collective (appliquée uniformément à tous les salariés) d'environ 4%. Les syndicats soulignent qu'Ikea France a réalisé en 52 millions d'euros de bénéfice net en 2009, un chiffre qu'a refusé de confirmer la direction à l'AFP. Ils exigent d'être reçus par le nouveau directeur général d'Ikea France, Stefan Vanoverbeke, les négociations étant actuellement confiées à la direction des ressources humaines. Le direction explique son refus d'accorder une augmentation de salaires collective à une conjoncture économique difficile dans le secteur de l'ameublement et aux incertitudes économiques pour l'année 2010 ». J’adore le questionnement simplet des journalistes : grève pour les salaires ? Y dit quoi le patron ? Y font quoi les syndicats ? Jamais ces plumes pour bourgeois voyeurs ne posent les questions troublantes : comment se déroule la grève, qui décide, qui a décidé, y-a-t-il des AG, avez-vous obéi ou désobéi aux syndicats, vous font-ils la comédie de l’unité syndicale, voyez-vous plus loin que les murs de votre entreprise, etc. ? Depuis des années une expérience de lutte marque pourtant cette chaîne suédoise d’ameublement original et pas cher. En décembre, en langage shamallow journalistique on trouvait déjà comme info : « Ikea: une grève perturbe des magasins », c’était à Montpellier, une « grève surprise » d’une vingtaine de salariés, « du jamais vu depuis 2005 » ; merde au Père Noël !


Sur le site espagnol Sociologias qui recopie un article de La Libre Belgique (28,05.09), on peut faire remonter l’expérience en 2009 en Belgique, et comprendre que la timidité de ces prolétaires s’explique parce qu’ils travaillent dans un secteur exposé à la crise, friand d’emplois précaires, celui des PME, et que leur mode d’action est reflété et encadré par un syndicat soft et inodore : le CNE, qui ne veut ni casser des briques ni gêner le capitalisme (en gras le discours typique du syndicat-maison).


« 28 Maio 2009


Préavis de grève national chez Ikea


La direction d'Ikea Belgique a décidé de déposer, auprès de la Fedis, une requête en conciliation après l'échec des discussions, jeudi, avec les syndicats nationaux. Ces derniers ont pour leur part déposé un préavis de grève national et quitté la table des négociations, dénonçant l'attitude du management. "Ikea Belgium espère que la Commission paritaire pourra réconcilier le plus rapidement possible les points de vue divergents", souligne la société dans un communiqué. Dans la foulée, elle "demande à ses collaborateurs d'être compréhensifs et d'avoir une attitude constructive face à la situation". Pour rappel, le personnel des sites de Hognoul et d'Arlon avait débrayé en fin de semaine dernière afin d'exprimer son ras-le-bol face à la surcharge de travail imposée par une sévère restriction des effectifs au sein des magasins. Le travail avait par la suite repris à Arlon. "Nous avions demandé - par respect pour les travailleurs - que le 'plan de crise' de la société constitue le premier point évoqué lors de la réunion de ce jeudi, ce que la direction a refusé, affirmant à présent que ce sujet devait être discuté au niveau local", regrette Brigitte Streel (CNE). "Après une interruption de séance et un nouveau refus de la direction, nous avons décidé de déposer un préavis de grève au niveau national, arrivant à échéance dans 15 jours", ajoute-t-elle en évoquant un "durcissement possible du mouvement". Sur le terrain, des assemblées du personnel seront organisées demain/vendredi à Arlon et à Hognoul où il est fort peu probable que le travail reprenne. De son côté, la direction rappelle que son objectif, en présentant son plan d'action, n'était "ni d'effrayer ses collaborateurs, ni de les mettre sous pression". "C'est précisément pour garantir l'emploi que l'entreprise propose de ne pas renouveler les contrats à durée déterminée et les contrats de remplacement, et de limiter les jobs d'étudiants", ajoute-t-elle en regrettant que les syndicats aient "rompu la concertation sociale". Enfin, selon les représentants des travailleurs, la réunion de conciliation demandée par le géant suédois de l'ameublement devrait avoir lieu dans les tous prochains jours ».



Ce n’est pas, cher camarade du Prolétariat universel, parce que j’allais faire mes courses au centre commercial de Thiais, que j’ai cru être tombé sur un miracle de la lutte de classes, ni une de ces étincelles qui annoncent le grand chambardement, que je tenais à vous tenir informé mais parce que cela permet de révéler, aux intellectuels dégrisés de leurs rêves barricadiers ou bolcheviques primaires, que la lutte des classes ne cesse pas et qu’elle tend à s’amplifier en période de crise même dans des secteurs où la défense ouvrière est fort faible[1].


Il y a un an, dans la filière belge d’IKEA, l’expression de cette faiblesse s’était manifestée par l’incapacité à se poser la question de l’extension, on lisait encore dans La Libre Belgique : « Les six magasins de décoration et ameublement IKEA du pays (Anderlecht, Arlon, Hognoul, Ternat, Wilrijk et Zaventem) ont été bloqués dès 6 heures vendredi matin par des piquets de grève empêchant les travailleurs de rentrer. Dans la plupart de ces magasins, la direction a envoyé un huissier de justice pour constater les faits, noter les noms des travailleurs empêchés de travailler et les compter ».


On a vu le même type d’action à caractère limité et « introverti », si je puis dire avec la séquestration en France de patrons d’une entreprise du même type qu’IKEA :


« Des salariés de Pier Import, qui ont séquestré deux dirigeants pendant une nuit cette semaine, ont manifesté samedi pour réclamer de meilleures indemnités de licenciement, apprend-on de source syndicale. Selon la CGT, des rassemblements ont eu lieu à Romans-sur-Isère (Drôme), Bordeaux-Lac (Gironde) et Pontault-Combault (Seine-et-Marne) devant les magasins La Foir'Fouille, une marque détenue par le même actionnaire que Pier Import, Claude Ben Behe. Les manifestants demandent un entretien à ce dernier, après un rendez-vous manqué mercredi. Des dizaines de salariés de Pier Import avaient retenu la P-DG Sonia Ben Behe, nièce de l'actionnaire, et le directeur général Gérard Démaret toute la nuit de lundi à mardi au siège de l'entreprise à Villepinte (Seine-Saint-Denis).Le groupe de meubles et de décoration a été placé en redressement judiciaire en septembre dernier, ce qui entraîne la fermeture de 25 magasins et 140 licenciements. Les salariés réclament un demi-mois de salaire par année d'ancienneté. "Là on nous propose le minimum : un salarié qui travaille 35 heures depuis cinq ans va toucher 1.000 euros", a déclaré à Reuters Jésabelle Rocher, directrice du magasin Pier Import de Niort (Deux-Sèvres) qui doit fermer, selon elle, vers le 20 février. "On a montré notre bonne foi en relâchant les deux dirigeants mais l'actionnaire ne s'est pas présenté mercredi", a ajouté l'employée, qui est allée manifester samedi devant un magasin La Foir'Fouille de Bordeaux. Selon une participante, Nafissatou Ménard, une quarantaine de personnes se sont rassemblées devant un magasin de la même enseigne à Pontault-Combault, où elles ont empêché les clients d'entrer. La séquestration des deux dirigeants de Pier Import a été dénoncée par le ministre de l'Industrie, Christian Estrosi, pour qui "il ne peut pas y avoir de vraie négociation quand il y a de la violence". Avec la crise, les séquestrations de dirigeants d'entreprise se sont multipliées ».



Les journalistes ne se placent jamais du point de vue de la classe ouvrière, et comme les gauchistes décrivent d’un « point de vue extérieur » ce qui se passe. Or, les petites boites, ou les boites ramifiées sur plusieurs régions ou pays,


1°) ne se posent jamais la question de l’extension aux autres entreprises (même françaises), vu la faiblesse des AG, la dominante des emplois précaires et une solidarité peureuse,


2°) les prolétaires n’y sont pas capables d’envoyer leurs propres délégations d’AG vérifier si les syndicalistes ne racontent pas des bobards sur la lutte ailleurs (ils en racontent toujours !) pour mieux empêcher l’extension de toute façon dans les filiales ; dans le cas d’IKEA les syndicats soft ont menti en disant à ceux de Thiais que la situation de blocage était la même partout (or il suffisait de parcourir le web pour voir que là ils avaient déjà repris le collier, ailleurs deux heures de blocage seulement, etc.).



En tout cas, blocage par piquets de grève, séquestration de patrons, révèlent d’abord que la lutte démarre sur des bases faussées : le blocage signifiant que ce n’est pas forcément la majorité des travailleurs du site qui a décidé la grève, et la séquestration amène tout de suite les huissiers et les flics. C’est pourquoi la question de l’extension est préliminaire comme arme foudroyante au tout début de la grève ; les autres actions que je viens d’évoquer ne sont jamais une étape vers l’extension mais parmi les multiples moyens des avocats sociaux, misérables syndicalistes gauchistes, syndicaux soft et néo-staliniens, pour torpiller toute réelle lutte de classe en la ridiculisant comme simple protestation corporatiste.


Voilà cher camarade du Prolétariat universel ce que j’avais à vous communiquer pour mon week-end, pas tout à fait gâché de consommateur, mais néanmoins complice du prolétariat.









[1] Allez voir un très beau reportage de grève chez Ikea, humain et fraternel, bien qu’au ras des pâquerettes syndicalistes : pfff "la vie est un long fleuve tranquille"?! http://www.kizoa.com/i-Contact/sflite.swf?fmode=5&did=449775&kc=3493056





TOUT VA TRES BIEN MADAME LA MARQUISE,

TOUT VA TRES BIEN, TOUT VA TRES BIEN



L’angoisse gagne les marchés boursiers

LE MONDE 06.02.10


es espoirs des gérants, qui, fin 2009, misaient sur une remontée spectaculaire des marchés boursiers, seraient-ils en train de s'évanouir ? Une chose est sûre, la nervosité est plus que palpable sur les marchés financiers. En Asie comme en Europe ou aux Etats-Unis, les places boursières ont ainsi entamé le mois de février sur des reculs significatifs. En cinq séances, entre le 1er et le 5 février, le CAC 40 à Paris a cédé 4,70 %, le Footsie de Londres 2,46 %, tandis que l'Ibex à Madrid a perdu 7,71 % sur la période. Aux Etats-Unis ou à Tokyo, les baisses des indices ont été moins spectaculaires (- 0,55 % pour le Dow Jones et - 1,38 % pour le Nikkei) mais la tendance est là: les investisseurs ont à nouveau peur.









La faute à qui ? Aux déficits publics colossaux de la Grèce, de l'Espagne, du Portugal ou de l'Italie, surnommés d'une façon pas très sympathique les "pays du Club Med" de l'Europe, ou, plus méchamment, encore les "PIGS" (cochons) ? Au risque d'un éclatement de la zone euro lié aux difficultés de ces pays ? A la situation de l'emploi américain qui peine à se redresser ? Ou à la prise de conscience que l'économie mondiale est encore loin d'avoir surmonté toutes ses difficultés ? Sans doute un mélange de tout cela. "Les inquiétudes sur la dynamique de croissance pour 2010-2011 préoccupaient déjà les marchés. Ces derniers jours, les questions budgétaires des deux côtés de l'Atlantique ont été un élément déclencheur. Surtout en Europe, où l'accord de la Commission sur le budget grec a été perçu davantage comme un accord politique qu'économique", résume Philippe Waechter, responsable de la recherche chez Natixis AM.


Après celle de la Grèce, la situation budgétaire de l'Espagne et du Portugal ont également été jugées préoccupantes par les marchés. Et ces craintes ont été l'étincelle qui a fait vaciller les marchés en Europe à partir de jeudi 4 février. La dégradation des comptes publics, en créant des tensions sur le marché de la dette, a particulièrement affecté les cours des sociétés qui ont beaucoup emprunté. Ces dernières pourraient en effet être parmi les principales victimes de ces turbulences en ayant de plus en plus de mal à se refinancer. Le titre du groupe de BTP espagnol Ferrovial, dont le cours a plongé de plus de 11 % sur la seule séance de jeudi à Madrid, en fait partie.


Les valeurs bancaires ont aussi subi sévèrement ce mouvement de panique. En Italie, les cours d'Intesa Sanpaolo ou d'UniCredit ont perdu plus de 4 % en fin de semaine. En Espagne, le cours de la banque Santander a lui dégringolé de près de 10 % jeudi, le marché ignorant totalement les résultats annuels pourtant solides publiés le même jour par l'établissement.


Outre-Atlantique aussi, les investisseurs ne sont pas franchement rassurés. Si les Etats-Unis se sont toujours plus ou moins accommodés d'un déficit public colossal, le discours du président Barack Obama, faisant savoir que des mesures de soutien à l'économie étaient encore nécessaires, a démontré, à qui l'ignorait encore, que la situation du pays n'est pas encore totalement satisfaisante.


Les derniers chiffres de l'emploi ont illustré la convalescence difficile de la première économie mondiale. Les investisseurs ont ainsi appris, jeudi, que les inscriptions hebdomadaires au chômage étaient remontées à 480 000, contre 455 000 attendues. Et vendredi, le ministère du travail a fait état de nouvelles destructions d'emplois (20000) en janvier, alors que les investisseurs espéraient que l'économie serait à même d'en créer à nouveau.
Une consolation, toutefois, le taux de chômage a reculé à fin janvier, passant de 10 % à 9,7 %. Une baisse paradoxale qui peut s'expliquer par le fait que les Américains sont moins nombreux à cumuler désormais deux emplois. En prenant acte de cette reprise globalement mollassonne, les marchés ont sanctionné les valeurs cycliques, plus sensibles à la conjoncture économique, sur toutes les places boursières: industrie, automobile, sidérurgie… Les seules bonnes surprises de ces derniers jours sont venues de l'Asie et du secteur du luxe. Dans la foulée d'autres grands noms du luxe mondial, les français LVMH et Hermès ont annoncé jeudi et vendredi des ventes en hausse au quatrième trimestre, laissant entendre que le gros de la crise pourrait être passé pour le secteur. L'appétit grandissant des Chinois pour les produits haut de gamme étant l'une des principales raisons de cette embellie.




Claire Gatinois

Article paru dans l'édition du 08.02.10