"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

jeudi 19 novembre 2009


LE FOOTBALL PATRIOTIQUE

« Mais après avoir vu l’Egypte marquer à la dernière minute du temps additionnel samedi et arracher ce match d’appui in extremis, l’Algérie a su trouver les ressources mercredi pour devenir le 27e pays qualifié pour le Mondial-2010 en Afrique du Sud ». C’est ce genre de commentaires journalistiques qu’on pouvait lire, décliné dans la presse de toutes les langues et arrosé sur toutes les chaînes de télé. Il n’y a même plus d’équipes, ou de nuances régionales ou raciales, ce ne sont que pays qui s’affrontent en vue de la coupe du monde de 2010 : les six mois de conditionnement intensif se mèneront au mieux avec des spectateurs français et algériens rassérénés sur les chances de leur équipe respective, quoiqu’en général ces deux catégories de spectateurs penchent pour soutenir les deux, seulement si elles ne sont pas confrontées.

Nous y voilà au cœur de « l’identité nationale » dont les masses se fichent comme du désir de débat du gouvernement avec ses intellectuels. Le football est action, pas de blabla, ou alors avant et après le match. Assez glauques les commentaires hystériques des masses anonymes sur le web. Nombre de sites de journaux avaient interdit les propos injurueux concernant l’équipe de France et son entraîneur l'adjudant Domenech. Pour Algérie/Egypte non. Chacun se lâchait des deux côtés de la Méditerranée. C’était à qui serait le plus menaçant, violent, raciste, grossier. Les footeux algériens avaient été caillassés, on éclaterait la gueule aux fouteux égyptiens, pourtant de même langue et de même culture...

Ce que le gouvernement Sarkozy ne réussit pas à lancer dans le milieu mondain des intellectuels de cour et de jardin, se déroule quand même lamentablement autour du « terrain ». Les masses abruties s’en donnent à cœur joie. Que leur équipe gagne ou pas, les supporters se livrent à des émeutes débiles, cassent et brûlent de joie ou de douleur. Journalistes et commentateurs affichent des mines réjouies et claironnent tous : vous savez, dans le cas de l’Algérie, vu la pauvreté et l’immense chômage il faut bien qu’ils compensent ! D’ailleurs le président algérien Bouteflika a fait mobiliser la flotte aérienne à prix cassé pour que les masses puissent aller se défouler en "terrain neutre" et on a demandé aux religieux de ne pas emmerder les fanatiques du ballon rond avec l’heure de la prière (en plein milieu du match) des fanatiques d’Allah. Même à Tizi Ouzou on avait disposé des écrans géants. Le football terrestre est tout de même plus efficace que le sport céleste. Records d’audience garantis, bien supérieurs aux meetings de masse hitlérien.

VIBRER ENSEMBLE ?

Il n’y a plus ni classes sociales, ni riches ni pauvres dans la communion footbalistique. La guerre de tous contre tous fait rage sous des oriflammes de carnaval chauvin. Mais attention, la dernière mode idéologique nous explique qu’il faut bien différencier patriotisme de chauvinisme et nationalisme. Le patriotisme est un « sentiment d’appartenance », non à un club de foot, ni à une communauté réduite, mais comme « véhicule de valeur morale ». Le patriotisme n’est-ce pas la merveilleuse concrétisation du « vivre ensemble » ? En gros, c’est que l’émission de Taddeï - ce sous-produit de Bizot et de l'Ancien Testament des bobos hippies "Actuel" - « Ce soir ou jamais » s’est efforcée d’inculquer après les deux matchs à Khartoum et au « stade de France ».

La patrie c’est d’abord sa mère, fredonne Marc Ogeret dans une vieille chanson du XIXe siècle, mais en latin le terme signifie par contre « le père » (pater). Patriotisme est d’une origine plus douteuse et peu génétique ; en latin le terme signifie parrain (pinder, comme le cirque). La patrie, n'est-ce pas une grande "famille" parrainée par les pères bourgeois et prolétaires unis pour le meilleur et pour le pire?

La principale émission vedette de débats en France de Taddeï et ses invités s’interrogea donc sur le foot en tant que dernier bastion de l’identité nationale ? Le foot est-il le dernier bastion de l'identité nationale ?

(Qu'est-ce qu'on s'en... fout!)

Ses invités : Thomas Ngijol, (chroniqueur facétieux de canal + d’origine camerounaise), Bernard Laporte , l'ancien secrétaire d'Etat chargé des Sports, l'écrivainne Joy Sorman (fille de son père), le philosophe Vincent Cespedes (philosophe gauchiste à la mode), le psychanalyste Zimra, le célèbre historien du patriotisme, Pierre Birenbaum.

Comme d’habitude, avec talent, l’animateur laisse aller ses invités. Le plouc sarkozien Laporte, ex-entraîneur de rugby, représente avec l’accent méridional la thèse simpliste, tripale, sportive neuneu et classiquement réactionnaire : on ne réfléchit pas, on soutient son équipe nationale et on chante à tue-tête la Marseillaise. Il est appuyé par le psychiatre Zimra qui, fort de sa psychologie de cabinet, éructe les pires banalités chauvinistes. Birenbaum va dans le même sens en défendant un nationalisme bon enfant très cartésien. Mlle Sorman, féministe comme Mlle Fourest, se fait par contre l’écho d’une certaine jeunesse qui peut très bien n’en avoir rien à foutre du patriotisme. Elle sait être très pertinente : le foot c’est une guerre entre mecs qui obéit aux mêmes règles que la guerre tout court. Le comique de canal+ Thomas Ngijol semble alors un peu plus assuré, alors qu’il paraissait consterné pendant la litanie franchouillarde de Laporte, et monte au créneau. Il exprime assez bien le côté enthousiaste de la jeunesse multiraciale, le temps du match, pour ensuite retourner à ses problèmes quotidiens. Il met dans le mille en se moquant ensuite de la fameuse lecture sarkomique de la dernière lettre de Guy Mocquet par Laporte à ses joueurs : je ne vois pas le rapport entre cette lettre dans les conditions de l’époque et une compétition sportive. L’adjudant entraîneur Laporte répond que cela était « naturel », il s’agissait de motiver les troupes, pardon l’équipe nationale pour un engagement à fond, « quand faut y aller, faut y aller » ! Ngijol ne se laisse pas impressionner par l’ex-ministre et lui tape même sur le genoux: j’aurais rigolé, certes intérieurement pour ne pas être viré de l’équipe, mais j’aurais rigolé… Le philosophe gauchiste de service Vincent Cespèdes s’étale lui en longues digressions sur le sentiment d’appartenance, sur la jouissance sexuelle courte mais intense, et éjaculatoire, procurée par le spectacle de onze pantins milliardaires qui s’agitent pour prendre au filet les spectateurs de l’autre bord. Et il a raison de dire que cette jouissance de courte durée ne résout aucun des problèmes sociaux. Il a aussi raison de souligner que cette vaste comédie « populaire » ne change en rien la condition des petits-fils des anciens esclaves : ils sont toujours contrôlé au faciès par la police, ils restent toujours des mineurs socialement. Brave philosophe éclectique, il souhaite que la France demande pardon pour ses exactions colonisatrices. Ngijol tombe dans son piège, il approuve du bonnet : superbe tirade ! Et après, même si la bourgeoisie française reconnaissait la turpitude des origines de son enrichissement, cela changerait quoi dans le monde du travail et de la vie civile hyper fliquée ?

Personne n’évoque le peu sportif USA PATRIOT ACT de 2001 qui autorise le FBI à surveiller tous les courriers électroniques ? Ni ses équivalents européens et sarkoziens.

Birnbaum affirme que le patriotisme aux USA - ces as du « patriotisme économique » - a triomphé depuis longtemps et que la bannière étoilée figure au coin de chaque rue… Quoique, là-bas, on a le droit de brûler le drapeau (quand en France cela peut valoir deux ans de tôle). Taddeï a fait défiler les images d’une foule petite bourgeoise avec vedettes de cinéma qui, au Trocadéro vers 1992, en réaction à la percée électorale de Le Pen avait entonnée « sponatnément » la Marseillaise ; il regrette que cela ne soit pas aussi spontané dans les stades… Thomas Ngijol ne laisse pas passer et se moque heureusement de la barrière de vedettes qui plastronnaient au premier plan et qui sont absents en général dans les conflits d’un autre ordre.

Le suspense « patriotique » était garanti tout au long de l’émission dans l’attente concomitante de la qualification finale de « la France », dont Taddeï signalait les buts puis la « victoire » : quel effet cela vous fait-il à tous que « la France » ait gagné ?

Tous affichèrent un contentement de circonstance. Sauf le subtil Ngijol : je suis content que la France soit qualifiée avec le Cameroun et l’Algérie. Malgré les ultimes pinaillages des intellos du plateau, c’est cette heureuse remarque qui devait rester dans les têtes. Insinuant que "les gens" (la classe ouvrière?) ne pouvaient au lendemain des matchs « patriotiques » que retrouver leur vie de merde (pardon leur milieu naturel d’exploitation, d’humiliations par-delà les frontières), une fois éteint les lampions de la fête footballistique.

Le live (musical) du jour était assuré par Diam's, qui interpréta «Si c'était le dernier» (comme on le lui souhaite), extrait de son nouvel album, «S.O.S.», sorti le 16 novembre. Chacun sachant que cette énorme vedette du rap français d’origine hellénistique, Mélanie Georgiades, très pipolisée, mais prise de doutes sur son existence, s’est convertie à l'islam (variante du slam) et réapparait publiquement portant un hijab. Un hidjab de luxe avec casquette de soie blanche tournée légèrement de travers. Accessoire commercial cet "SOS"sans doute destiné à relancer sa carrière, à coups de longues tirades de rebelle centrée sur son nombril. Egérie en perdition de la culture Rap ou crise du Rap? Les diatribes des rappeurs professionnels, qui s'enrichissent avec l'argent de poche des gamins des banlieues, avec pour tout gimmick ce critère fasciste de la "jeunesse éternelle", n'abusent pas longtemps ceux qui grandissent dans le chômage. Leurs frasques et scandales de rebelles parvenus n'amusent pas longtemps la gallerie de ceux qui n'y voient plus que des refrains d'une révolte verbale artificielle et sans autre objet que l'exaltation pathologique de la haine et de l'anti-flic primaire. La jeunesse prolétaire, plus sévère et critique qu'on ne le croit, finit par se lasser de ces discoureurs au rythme monotone qui ne font pas autre chose que les chanteurs politiques: crier impulsivement leur haine de la société dans le walk-man que porte celui qui marche dans sa vie quotidienne vers sa solitude dans le bureau des assedic ou celle qui attend sa rame de métro qui va la mener au turbin qui la dépossède de toute réelle musique de sa vie.

Le baba-cool Taddeï voulait-il signifier que le Rap sied mieux à la jouissance footbalistique que la Marseillaise ou que ce vieux chant guerrier chauvin et raciste n'avait plus rien d'éclatant pour faire gagner une équipe de joueurs milliardaires? Bien que ce ne soit pas en général toujours la même clientèle.

mardi 17 novembre 2009



LarencontreCarolineFourest/

Tariq Ramadan



EN ATTENDANT LA GUERRE :


UN PUGILAT DE SOUS-ENTENDUS VICE VERSA



La salle avait été chauffée depuis quelques semaines. Les téléspectateurs de la chaîne française de « service public » FR3 allaient pouvoir se mettre sous la dent, bien qu’à onze heures du soir un grand « choc de civilisation » entre une jeune égérie féministe culottée connue pour sa virulence à pourfendre le fondamentalisme new look et son principal adversaire (ou l’inverse) le principal représentant de commerce cool du même fondamentalisme, Tariq Ramadan.


Belle femme au visage lisse, Caroline Fourest en impose d’abord par sa diction parfaite, son raisonnement charpenté et sa maîtrise de soi face au sémillant Ramadan qui use de toutes les ficelles de son attitude séductrice d’élégant intellectuel sophistiqué (dixit Coleman). Elle attaque donc avec l’argument universel contre le guru : son double langage. Et chevauche un des principaux arguments du féminisme bourgeois : la femme traitée en inférieure. Avec pour cible les codes arriérés de l’Islam, mais avec le risque de s’aligner sur les thèses réactionnaires d’Oriana Fallaci (1929-2006) : n’y aurait-il que les arabes « en général » pour avoir le droit de battre leur femme, exiger qu’elle soit vierge au mariage ?


Le débat se noie tout d’abord dans des histoires de piscine où le prolétariat se fiche que les femmes soient en maillot de bain ou dans une piscine séparée. Ramadan pose au précepteur : « Ma méthode est de rappeler les préceptes de l’Islam pour aller vers leur interprétation. Je parle des heures durant à des hommes dans les mosquées (…) la dogmatique c’est vous, moi je suis ouvert ».


Dogmatique féministe contre dogmatique musulman ?


Fourest veut s’efforcer de déshabiller « l’univers moral » de Ramadan, il n’est au fond qu’un fondamentaliste (sic) car « il n’a jamais dit qu’il était un réformateur réformiste ». Tariq Ramadan ne reste que le petit fils du fondateur du mouvement totalitaire des Frères musulmans en Egypte dans les années 1920 et reste fidèle à l’esprit de famille.


Ramadan objecte qu’elle a dit que Sarkozy (lors de leur confrontation alors que l’actuel président n’était que premier flic de France) l’avait « déstabilisé », or, objecte-t-il, le Coran dit qu’on ne doit pas frapper le visage d’une femme[1]. Ramadan avoue son double langage, il est pour le moratoire des femmes battues « uniquement pour les européens » (= tabassez tant que vous voulez mais ailleurs).



La polémique dérape ensuite sur les soutiens des deux interlocuteurs. Fourest rappelle justement que Ramadan est payé par diverses officines et notamment par le gouvernement iranien. Ramadan offre tout l’attirail du prédicateur fondamentaliste, dans sa valise il trimballe non seulement ses lires de propagande mais des cassettes audio, ce qui manifeste une intelligence de la propagande en faveur des illettrés et surtout d’une masse de la population prolétaire pauvre qui ne supporte pas la lecture. Il mène des conférences un peu partout, dans des colloques où il est invité par des chefs d’Etat, ou dans des universités. Il est intelligent, fin débatteur et comme tout guru, il pratique à merveille l’art de déstabiliser l’adversaire avec la plus parfaite démagogie.


Caroline Fourest est aussi une personne du pouvoir. Rédactrice en chef de la revue d’internet Prochoix, elle est chroniqueuse au Monde et à France Culture ; elle donne des cours à l’Institut d’études politiques, elle collabore au journal satirique gouvernemental Charlie-Hebdo, elle publie ce qu’elle veut et quand elle veut dans les éditions bourgeoises, elle est reconnue comme une importante dénonciatrice de l’extrême-droite ; un CV imposant pour une si jeune femme donc qui révèle qu’elle fait donc partie pleinement de l’intelligentsia bourgeoise qui fabrique « l’opinion occidentale ».



Le spectacle odieux-visuel du « choc des civilisations » est ainsi incarné de façon magistrale d’une part, par cette égérie brillante et belle de la (laide) démocratie bourgeoise et cet intellectuel raffiné, racé et distingué représentant autoproclamé du « monde musulman », qui vante la « pureté morale » de l’Islam (obscurantiste) face à la « décadence occidentale ». La caméra a choisi son camp : Caroline Fourest est souvent filmée de derrière la tête face à l’intellectuel arabe (quoique traité de suisse à plusieurs reprises) ; avec cette délicate tête de la journaliste vedette en coin d’image face aux yeux écarquillés du représentant bcbg des bigots, nous sommes, nous spectateurs, dans la situation de l’Occident (civilisé et vacciné contre la grippe étrangère) agressé par le monstre oriental ; jamais la caméra ne filme Ramadan dans la même position : soit il est filmé en gros plan lorsqu’il parle, soit on nous montre la jeune femme au visage adolescent comme une vierge peu effarouchée face à ses saillies littéraires et dont les petites lèvres répliquent comme des lames de couteau. La caméra filme Ramadan lorsqu’il se penche en avant et nous frissonnons : va-t-il la frapper ou la lapider ?



La suite de la confrontation n’est qu’une bataille de post-it. Les deux adversaires sont venus avec leurs bouquins respectifs chargés de post-it.


Fourest a commis 200 erreurs mais Ramadan ne va pas s’abaisser à les citer toutes. Les citations, résume-t-il sont tronquées, sorties de leur contexte, la « mademoiselle » « n’est pas sérieuse ». Le guru repointe son nez : « Toute ma pédagogie vise à faire avancer les mentalités… j’ai fait venir à mes réunions des femmes voilées et non voilées… ».


Fourest ne se laisse pas désarçonner. Elle enfourche la question de l’homosexualité, et se sert d’un post-it : vous avez écrit « ces malades qui nous entourent ». Rectification de Ramadan : « vous avez oublié de citer la suite, citez-la ! ».


Fourest cite la suite où il dit qu’il n’approuve pas. Or Forest tape dans le mille, l’avis « tolérant » que Ramadan ajoute toujours à son « actualisation » des préceptes islamiques, n’est pas négatif. Il glisse une opinion personnelle sans conséquence qui ne remet nullement en cause les tables de lois obscurantistes, et qui signifie pour les « croyants » que force reste aux tables de la loi coranique et que l’avis du petit individu ne vaut pas cher. Ramadan ne s’énerve jamais, il consent à simplement s’indigner sans devenir insultant. Mais il donne raison à l’argument upercut de Fourest en ajoutant : « Mais on ne peut pas changer la religion ! Vous pensez que la religion est forcément homophobe. Je défends le « vivre ensemble » politique ».


Fourest est beaucoup plus forte. Elle explique alors la vacuité de cet hypocrite « vivre ensemble » : Avec des ouvrages masqués sous des titres fallacieux tels que « Islam la réforme radicale » : « Tariq Ramadan a pour tâche de séduire les non radicaux. Il étend son public à ceux qui ne viendraient jamais à l’islamisme radical ».


Fourest a bien préparé le final médiatique : « On a stoppé le front national, regardez-moi dans les yeux, l’islamisme radical ne passera pas non plus ».


Ramadan qui n’est pas tombé de la dernière pluie médiatique ne lâche pas la fanfaronne : « Vous avez bien préparé votre sortie, mais vous parlez au nom de qui ? ».


- des démocrates algériens…


- qui sont ces gens-là, coupe Ramadan, méprisant.


- … et de tous les démocrates…


- Vous méprisez les musulmans.


- Je ne méprise pas les musulmans.




Frédéric Taddeï peut stopper son émission, en effet bien intitulée « Ce soir ou jamais », il a magnifiquement permis aux deux adversaires de s’exprimer, sans hésiter à favoriser sa pouliche Fourest, sans hésiter à faire rendre gorge à Ramadan pour qu’il affirme qu’il n’est pas pour la « destruction de l’Etat d’Israël ».




A PROPOS DE DOUBLE LANGAGE : sous l’obscurantisme et l’anti-obscurantisme, la préparation à la guerre mondiale



Les deux interlocuteurs n’ont fait changer de camp à personne dans ce picrocholin « choc des civilisations ». Leurs divers partisans peuvent tout aussi bien en conclure que l’un a dominé l’autre. Fourest a été impeccable diront les démocrates bourgeois. Ramadan est le meilleur d’entre nous diront les fanatiques. Ce genre de débat renouvelle cependant le genre. Tout le monde se fout des débats entre politiciens de gauche et de droite comme entre spécialistes. La politique use plus vite que les croyances religieuses. C’est la force de Ramadan de mêler religion et politique pour contribuer à restaurer la politique comme religion. C’est la force d’une Fourest de dénoncer la continuation de la mise en tutelle des femmes par tous les fondamentalismes. Dans un monde sans foi ni loi, dans un monde sans plus de références politiques crédibles, tout le monde veut se précipiter dans une nouvelle Arche de Noé pour se sauver de cet univers en déliquescence. Soit. Mais, outre qu’un débat télévisé est toujours piégé et aliéné, les échanges vifs et parfois passionnants de ces deux brillants intellectuels – une femme qui tient tête plus qu’honorablement et avec conviction face à un intellectuel arabe qui n’est pas une brute ni un imbécile – restèrent superficiels et hors des enjeux réels du monde d’aujourd’hui. Désolé pour mes lecteurs nuancés, cela resta un débat de salon entre bourgeois bien pensant. Chacun des protagonistes maîtrise à merveille le « double langage » qui ne serait que l’apanage que d’un seul aux dires de la presse gouvernementale occidentale.


Or, si Ramadan pratique en effet le « double langage », ce n’est pas de sa faute. C’est la nature même de sa religion et de toutes les religions. Toutes vous promettent le nirvana final mais pas sur terre, au-delà. Il faut donc mentir sans cesse pour prôner la soumission à la société actuelle, ordonnancée par les castes des puissants politiques et religieux, en attendant Godot avec les pires superstitions. Toute religion est à l’origine une THEORIE DE GUERRE. Guerre entre clans, entre communautés, entre peuplades. Toutes sont fondées sur la nécessité d’éliminer l’autre, celui qui pense autrement ou refuse de se soumettre à la pensée dominante.


Les débats sur les religions et leurs abus, sur les positions des « communautés », sur le « danger islamiste », sur le « fascisme israélien », sur « le fondamentalisme soft » ou l’antisémitisme, sont des discours de préparation à la guerre.



Avant d’aller plus loin dans cette analyse, il convient de faire un aparté sur l’extension de la religion musulmane depuis la fin du XXe siècle et sur quelles couches de la population elle est en extension.



LA NOUVELLE RELIGION DES PAUVRES



Aux Etats-Unis, pays dominant et phare des mutations sociétales capitalistes, une frange croissante de la population afro-américaine, quantitativement non négligeable comme partie de la classe ouvrière, est entrée dans un processus de conversion à l’Islam qui est loin d’être achevé et qui pose problème.


Avant la Seconde Guerre mondiale, après l’échec de la révolution communiste en Russie, l’Union nationale s’était déjà reconvertie en « antifascisme » et en « fascisme ». L’antifascisme comme idéologie de guerre se proclamait laïc et défenseur de tous les peuples quand le fascisme, avec sa variété nazie, procédait d’une religiosité excluante en premier lieu contre le « juif apatride », mais au fond excluant contre toutes les races non blanches. Le capitalisme occidental qui continuait à sa vautrer dans le sang et l’ignominie de la domination coloniale s’était dédoublé entre un capitalisme démocrate « défenseur d’une civilisation » basée sur le pillage éhontée des peuples « arriérés » et un capitalisme de restauration de la « primauté aryenne ». Les intérêts mercantiles, diplomatiques et de grand banditisme militaire des classes bourgeoises, savent toujours parfaitement se masquer derrière des mobiles vertueux universalistes et religieux[2]. Le versant du capitalisme vainqueur a su totalitairement réaliser le vœu d’Hitler de dissoudre de marxisme[3], c'est-à-dire faire passer pour portion congrue le prolétariat derrière le martyre des juifs et ainsi affirmer que la guerre avait été « anti-raciste ».


De nos jours, exceptée la focalisation sur le colonialisme israélien, honteux et inadmissible, la question juive n’est plus centrale, elle n’est plus qu’un gadget usé pour vieux barbons d’extrême droite, quand bien même le néo-fascisme moderne se moule derrière l’antisémitisme supposé des masses arabes. Le nouvel ennemi moderne c’est l’arabe, et sa religion l’Islam. Pourquoi ?



1°) parce que le phénomène de l’immigration – ce besoin effréné de nouveaux bras prolétariens pour l’industrie capitaliste – a modifié la composition nationale des classes ouvrières des pays riches. Les fils d’esclaves noirs et maghrébins on a été les chercher pour les livrer au nouvel esclavage moderne : l’esclavage salarié. Ils n’ont pas été jetés à fond de cale et entassés comme des animaux, mais embarqués par villages entiers avec maîtres à penser religieux et maquereaux. C’était une caractéristique des premières immigrations portugaises par exemple, et jusque dans les années 1960, on faisait venir bras nus et curés. On n’allait pas laisser le paysan de l’Algarve se prolétariser sans lui laisser un directeur de conscience obscurantiste au cul. Les ronds de jambe des chefs d’Etat européens envers les chefs religieux de toute obédience n’ont pas un but différent de nos jours. La bande à Sarkozy est une des premières en Europe à soutenir la nécessité de construire des mosquées.


Aux Etats-Unis, les petits fils des esclaves africains ont été très tôt en situation d’en référer non pas aux religions des colonisateurs qui les avaient déportés, protestante, catholique ou juive, qui restent des religions d’oppresseurs des peuples, mais à une religion extérieure au colonialisme – sans savoir qu’elle avait été pourvoyeuse d’esclaves elle aussi – la religion du guru Mahomet. Religion par excellence des peuples opprimés durant la colonisation, la croyance musulmane survécut au stalinisme et à sa disparition, laquelle accéléré bien sûr le désir de conversion du fait de la faillite des idéologies révolutionnaires laïques. Si la conversion du boxeur Cassius Clay en Mohammed Ali apparut incongrue dans les sixties insouciantes, l’attrait pour la religion des colonisés s’est renforcée naturellement par le maintien de l’esclavage salarié et surtout la mise au ban irrémédiable de « l’ascenseur social » pour les anciens colonisés de « races » ou de « couleur ». La bourgeoisie mondiale reste majoritairement blanche. Malgré certains « quotas », la misère reste prédominante et éternelle chez les « derniers arrivés » sur le marché mondial de l’exploitation capitaliste. Double méprise, cette situation peut permettre aux nationalismes de s’immiscer dans le prolétariat, avec les résidus évanescents du populisme à la Frantz Fanon, mais relayés et restaurés finalement par l’islamisme « radical » dit « terroriste », comme était considérée la classe ouvrière dans les années 1930, mais sans cet aspect « subversif » qui était celui d’une classe ouvrière considérée encore comme homogène.


Le grand tournant à cheval sur les deux siècles modernes reste les attentats de 2001 à New York, où l’on se souvient que les citoyens américains d’origine noire ou maghrébine avaient été particulièrement mis à l’index et culpabilisés. Nous touchons là au principal moyen mis en œuvre par les élites bourgeoises pour « liquider » la menace prolétarienne mondiale. En même temps que l’affirmation des conflits masqués entre grandes puissances, il faut, constamment, terroriser la population par … des composantes même de la population, en niant tout intérêt de classe, politique et social, commun aux différentes races qui composent la classe ouvrière. Les couches d’intellectuels petits bourgeois tiers-mondistes, mao-staliniens, se sont reconvertis sans mal à l’islamisme et occupent le champ de la contestation officielle du capitalisme libéral bien plus profondément que l’hydre staliniste.



2°) Les millions de prolétaires juifs avant-guerre ne possédaient rien, hormis les quelques parvenus capitalistes, et la question juive a été « casée » en Palestine en en expulsant sans vergogne les habitants. Les millions de prolétaires arabes ne possèdent rien non plus, mais ils résident dans une zone fondamentale pour la marche du capitalisme : les terrains où réside l’or noir. Les quelques oligarchies fantoches qui profitent de la manne pétrolière restent sous la coupe des grandes puissances. La colonisation de la planète a changé de look mais elle reste identique aux oppressions passées. Les minorités d’exploiteurs cyniques en djellabas troquent costumes et cravates pour les réceptions privées et s’encanaillent dans leurs villégiatures occidentales en laissant les bouffons comme Ramadan plastronner avec la philosophie de « vivre ensemble ».


Or, la classe mondiale des prolétaires, dispersée sur les cinq continents, ne devrait pas avoir plus que les anciens juifs de « terre promise » ni patrie puisque ni le pétrole ni les luxueuses demeures des nouveaux riches ne lui appartiennent ni ne sont à défendre. C’est pourquoi l’islamisme est important comme entité pour les ramener au bercail nationaliste. Et dans le sens d’une nouvelle guerre mondiale qui, selon les vœux des stratèges faucons, opposera forcément des blocs opposés d’un côté entre les Etats-Unis et l’Europe suiviste et affaiblie, et l’aire asiatique et arabe (Russie et ou Chine, etc.). Le combat idéologique se mène au long terme. Les masses opprimées, en particulier arabes et noires, pourraient-elles être une « menace intérieure », une nouvelle « cinquième colonne » pour faire effondrer de l’intérieur les puissances dites « civilisées » dans un nouveau conflit planétaire ?


Aucunement, car comme on l’a vu au moment des guerres du Golfe, elles restent totalement tétanisées, et constituent la majeure partie des soldats envoyés au casse-pipe – même contre leurs frères en croyance – pour les intérêts impérialistes.


La campagne incessante du « choc des civilisations » et de dénonciation du terrorisme obscur n’est qu’un conditionnement à défendre ses propres exploiteurs qu’ils soient d’obédience islamiste ou laïque, quoique les créationnistes aient un rôle aussi fondamental de ciment religieux nationaliste dans le versant occidental.



Tous les fondamentalismes religieux sont des vecteurs de guerre.



LE SESAME DE L’EXTREME-GAUCHE



Le grand danger moderne reste la classe ouvrière par sa capacité de paralyser la production et d’affirmer les besoins de l’humanité, pas les idées d’humanité en général ni les écrits des clercs bien pensants de la presse corrompue. Il y a beaucoup de nouveaux Voltaire en carton, bien indifférents comme lui, aux formes renouvelées de l’esclavagisme. Parmi ceux-ci les militants de l’extrême gauche ont du mal à recycler leurs espérances déçues dans une révolution mondiale qui aurait pu être initiée par les « peuples de couleur », au profit du nouveau tiers-mondisme nationaliste nommé islamisme radical. On est loin de nos deux pantins télévisés, mais il n’existe ni islamisme radical ni islamisme soft, il n’existe qu’un islamisme nationaliste ; comme il n’existe ni capitalisme hard et soft mais bien un capitalisme totalitaire. Une partie de l’extrême-gauche en France est conciliante avec Ramadan, la LCR transformée en NPA dans l’espoir de gagner des voix électorales dans les quartiers dits populaires. Une autre partie de Lutte Ouvrière à l’intellectuel marginal Yves Coleman se rallie à l’anti-obscurantisme côté américanophile. Coleman a fait son cheval de bataille de l’anti-racisme. Il combat le « racisme français » comme il combat le déguisement des positions obscurantistes de Ramadan. Ses contributions sont traduites et considérées par les groupes trotskystes anglais et américains sur le web. Avec cette finesse de langage ambigu apprise chez LO il semble approcher de la vérité des classes : « La bigoterie de Ramadan dessert les travailleurs qui croient encore à l’Islam et veulent lutter aussi contre le capitalisme ». Coleman a raison de souligner que Ramadan rend opaque son discours typique des « frères musulmans » traditionnels et totalitaires derrière la dentelle des mots respect, tolérance, dialogue. Mais il a produit « 40 raisons pour lesquelles Tariq Ramadan est réactionnaire », traduit et généreusement étalées sur le web. On n’entrera pas ici dans ces 40 raisons, qui regroupent un collage de toutes les positions parcellaires du gauchisme démocratique, du féminisme à l’homosexualité. On remarquera simplement que faire allusion à « Ali Baba et les 40 voleurs », vieille saga perse si célèbre cinématographiquement aux temps de la colonisation – pleine de poncifs sur les bons arabes soumis – manifeste le choix du camp « progressiste » le plus pourri. L’histoire de la caverne d’Ali Baba est bien connue. Son suc réside dans le « sésame » qui permet d’ouvrir le portail de la fortune (les richesses arabes qui firent tant envie à l’Occident féodal), c'est-à-dire en un mot, d’obtenir au plus vite ce qu’on recherche. Or, dans l’argot de l’armée américaine en Irak, « Ali Baba », était un terme d’argot pour désigner les individus soupçonnés de vol ou de pillage !



Vous pouvez en conclure qu’avec ce genre de raisonnement « anti-raciste » et résolument dénonciateur du double langage des fondamentalistes, nos gauchistes recyclés dans la défense des valeurs de « tolérance occidentale » sont prêts à endosser l’uniforme de sergents-recruteurs avec leur propre double langage qui exclut le prolétariat universel et multiracial de l’équation guerre ou révolution.



Ce sera tout pour aujourd’hui.








[1] Et il fait l’impasse sur ce sous-entendu qui signifie qu’on peut la battre sur le corps depuis des siècles, car cela ne laisse pas de trace … sous la longue robe noire !



[2] Voir ma série d’articles dans PU papier de 2002 : « Le prolétariat contre l’islamisme capitaliste » (n°80 et suivant, ainsi que « Décadence et capitalisme » n°56 et suiv.)



[3] Dans Mein Kampf, Hitler déclare : « le but de mon combat est d’éradiquer le marxisme ».

vendredi 13 novembre 2009



DUALISATION DU MARCHE DU TRAVAIL ET PRECARISATION


=


RENFORCEMENT DE L’ISOLEMENT SOCIAL ET POLITIQUE


· La presse bourgeoise utilise de façon obscure la notion de « destruction d’emploi » ; PRÈS DE 400 000 EMPLOIS auraient été « détruits » DEPUIS 2008, mais combien ont été créés ? Ets-ce pour affoler encore, pour dramatiser à bon compte sur la crise « immanente » ?


· On nous parle (dixit l’INSEE via Le Monde) « de premières conséquences sociales » de la crise « notamment une forte hausse du chômage et un ralentissement de celle des salaires », mais jamais des conséquences sociales en termes politiques : la crise est pour l’instant « l’alliée de la bourgeoisie » !


La précision du taux de chômage nous fait autant d’effet que le vol de bijoux dans un appart bourgeois ; oui il est passé de 7,1 % au premier trimestre 2008 à 9,1 % au deuxième trimestre 2009 en métropole, après deux ans de baisse régulière en 2006 et 2007. Certes cela signifie que "Le nombre de chômeurs augmente donc de presque 30 % en un an et demi", souligne l'Institut national de la statistique et des études économiques. Certes aussi, le chômage partiel a été plus que décuplé en un an environ, pour atteindre trois cent vingt mille personnes au deuxième trimestre 2009, "niveau équivalent" à 1993. Et çà change quoi ? çà se guérit comment ?


* Elle est super la crise : La flexibilité a protégé les entreprises. Pour faire face aux ralentissements conjoncturels des derniers trimestres, les « boites » ont joué sur deux tableaux. Sur les ajustements internes, avec le recours au chômage partiel, sur le périmètre externe avec l'utilisation de l'intérim et des contrats à durée déterminée (CDD). Les entreprises profitent de la crise pour licencier par harcèlement et pour réduire les salaires


Au final, s'est conforté un marché du travail "à deux vitesses". Comme l'analyse le Centre d'analyse stratégique (CAS) dans sa note de novembre (n° 156). Pour René Sève, son directeur, la crise a causé un choc conjoncturel intense. Pour y faire face, les entreprises se sont resserrées sur leur coeur de métier et sur leurs salariés en CDI. "Les salariés en contrats stables appartenant au coeur de l'emploi ont été relativement épargnés par les destructions d'emplois au second trimestre 2009", note bien le CAS. En externe, le travail intérimaire a joué "le rôle d'amortisseur de choc conjoncturel, notamment dans l'industrie où il a représenté plus de la moitié des destructions d'emplois entre le 1er avril 2008 et le 30 juin 2009".


Dans les services marchands, ce sont les CDD qui ont joué ce rôle. Pour préserver ce "coeur" de main-d'oeuvre, les entreprises ont aussi recouru massivement au chômage partiel : "Le nombre total de personnes salariées en chômage partiel en France métropolitaine dépassait au second trimestre 2009, le nombre maximal atteint lors du choc de 1993", dit le CAS.


Vous avez déjà vue une grève commune possible entre « contrats stables » et CDD ?


Des inégalités criantes qui empêchent l’union de combat contre l’austérité gouvernementale :


Cette protection des salariés "stables" - observée aussi en Allemagne - a accentué la "dualisation du marché du travail". La « dualisation » n'est pas nouvelle, mais elle a connu un coup d'accélérateur. Elle avait commencé à se dessiner au fil de la seconde moitié des années 1990 et des recompositions successives du « tissu productif » , avec des entreprises qui, en se recentrant sur leur coeur de métier, ont recouru massivement à la sous-traitance, contribuant à généraliser l'intérim. Cette « dualité du marché du travail », qui a joué son rôle de bouclier pendant la récession, risque maintenant de desservir les entreprises qu'elle a protégées. Cette gestion par l'externe pourrait se montrer inefficace en sortie de crise si les entreprises n'en profitent pas pour préparer l'avenir. "L'enjeu est de savoir si elles sauront organiser la "mobilité interne", à savoir la formation de leurs salariés aux nouveaux métiers, aux nouvelles technologies", explique un certain M. Sève.


La situation varie là encore d'un secteur à l'autre, ce qui amplifie encore les inégalités et différencie le sort des salariés. Les secteurs d'activité qui recourent le plus facilement aux contrats courts et intérimaires sont aussi ceux qui ont aussi le plus de difficultés à organiser les formations. Contrairement aux secteurs qui offrent des emplois stables, à faible rotation, des salaires plus élevés et des perspectives d'évolution. La crise systémique joue un rôle d'accélérateur dans la pérennisation d'un marché du travail véritablement dédoublé, flexibilisé, où les prolétaires les plus faibles, jeunes et vieux, femmes et immigrés cumulent les inconvénients, sans que les grands bataillons à « statuts » ne les soutiennent..


Pendant ce temps, on continue à mourir au travail :


En 2007, 622 salariés ont péri dans un accident du travail. Sur les 720 150 accidents avec arrêts enregistrés, pour 35 871 141 journées d'indemnisation, 46 426 ont entraîné une incapacité permanente. La plupart des accidentés proviennent des métiers dits d'exécution.


Faudra-t-il une bonne guerre impérialiste pour provoquer à nouveau une révolution mondiale ?





jeudi 12 novembre 2009

MESSIANISME PROLETARIEN ET INVECTIVES



Un camarade de « Controverses » de Belgique m’a fait parvenir des messages de critiques tout à fait fraternels, et je lui en suis reconnaissant. Je souhaites qu’il ne prenne pas mal mes réponses où j’ai tâché de modérer mes « invectives » habituelles et consaguines.



Salut Jean-Louis,



Tes remarques introductives à propos de la situation de la classe ouvrière sont très justes. De plus (désolé si je vais t'énerver), c'est nettement plus lisible lorsque tu écris sur ce ton que ce que tu nous offres à lire habituellement (rangé des voitures et autres invectives). Sans prendre les vieux barbus en exemple et pour des demi-dieux ... ils ont très rarement écrit comme çà, et quand ils l'ont fait (Misère de la philosophie ou l'Anti-Dürhing), ce ne sont pas du tout les parties polémiques que l'on retient ou cite, mais les autres passages où ils expliquent clairement leurs positions. Je dois sûrement être le nième à te le signaler, mais tu dois t'en balancer comme de l'an 40 : le ton que tu emploies rebute plus le lecteur qu'autre chose, tu obtiens l'effet inverse à ce que tu recherches. Ceci dit, s'il est vrai qu'il ne suffit pas d'évoquer la faiblesse quantitative des statistiques de grèves pour les apprécier et qu'il faut développer une appréciation qualitative :


a) Se limiter à décrire (très bien comme tu le fais) que la classe ouvrière a le dos au mur ne suffit pas, encore faut-il expliquer pourquoi elle ne réagit pas alors qu'elle se retrouve de plus en plus acculée.


b) Si le lien n'est pas automatique, il y a quand même un certain rapport entre le quantitatif et le qualitatif. S'il n'y a pas plus d'expressions de la classe ouvrière d'un point de vue qualitatif, c'est aussi qu'elle ne s'exprime pas plus d'un point de vue quantatif. En effet, pour qu'il y ait un mouvement de généralisation, il faut des luttes à généraliser, donc, le stade qualitatif de la généralisation dépend aussi quelque part d'une multiplication quantitative des grèves. Or, cette multiplication quantitative manque cruellement aujourd'hui : ce niveau quantitatif est nettement en deçà du niveau de la prospérité d'après-guerre pour reprendre les comparaisons que tu décris, ce qui est quand même très interloquant. Autrement dit, analyser les statistiques des grèves n'est pas inutile et contient aussi une signification très intéressante et à expliquer.


c) Enfin, ta conclusion est un peu courte : "Si l’Etat bourgeois depuis une cinquantaine d’années a jonglé dans son « aménagement du territoire » avec cette ambiguë et opaque « mixité sociale », en favorisant le racisme ou la peur permanente de l’agression, et qu’il a réussi à ce que la colère ne s’exprime que sous la forme d’émeutes, il n’a pas réussi à éradiquer complètement non seulement la solidarité « propre au monde ouvrier » mais non plus à supprimer toute « conscience de classe ». Sa force réside simplement du fait de l’absence de la perspective révolutionnaire clairement revendiquée par des organisations politiques ayant pignon sur rue et force de conviction. Heureusement, en politique, rien n’est définitif". Cela ressemble trop à deux idées que je ne partage pas ou plus :



1) La classe serait prête, seule manque le(s) organisation(s) qui expriment sa perspective avec conviction.


2) L'expression d'une radicalité ouvrière comme un éclair dans un ciel bleu ... cela fait 40 ans que le CCI l'annonce (tout comme l'écroulement du capitalisme parce que les marchés extra-capitalistes sont épuisés) et cela fait 40 ans que cela ne s'est pas réalisé (pour l'écroulement, cela fait aussi presqu'un siècle que cela ne n'est pas réalisé et que cette prévision a régulièrement été démentie). Ces questions, tu ne les règles pas avec quelques belles formules ou invectives dont tu es friand, cela doit se comprendre et s'expliquer, et ce n'est pas simple. En tout les cas, ce que tu en dis (ou ne dis pas) ne répond pas à ces questions.


A+.



Ma réponse :



Pour moi il ne s'agit pas de mépriser la théorie, sinon je n'aurais pas écrit 28 livres, mais sa nécessaire acquisition ne doit pas se présenter sous forme élitaire ou rébarbative. Nous nous sommes contentés de grands simplismes pendant des décennies comme militants. Par ex on pouvait lire l'Anti-Dühring simplifié par les éditions sociales, no problem, cool; malheureusement quand on tombe sur l'édition complète (par ex des gens de sciences marxistes) aïe aïe aillaillaïe, le texte est dense, compliqué comme du Spinoza, peu accessible au lecteur cultivé et encore moins au lecteur moyen. Quel con cet Engels, me dis-je alors que je croyais jusque là qu'il écrivait plus limpidement que KM!


Le Capital, bonjour aussi. Très très peu l'ont lu ou le liront...


La querelle entre la raréfaction des marchés et la bttp n'a jamais empêché un prolétaire de faire grève consciemment.


Début 2008 j'ai publié "Dans quel Etat est la révolution?" (mon livre le mieux vendu) où j'arrivais aux mêmes conclusions que toi: en théorie on s'est longtemps basé sur des à-peu-près voire des trucs faux. Ce que tu dis sur l'oppression de la femme, moi je l'étends à bien d'autres questions (agressivité, désir de meurtre, pulsions...impulsions...) où il appert que tout ne peut pas être mis sur le dos du capitalisme. donc:


1. je ne me bats pas pour une vision puriste d'une autre société


2. je pense que le prolétariat peut nous mener s'il s'affirme révolutionnairement à une société plus humaine mais où demeurera longtemps encore à mon avis le règne de la nécessité encore, où les contrôleurs devront être contrôlés, où l'individu (de type dominant) devra être modéré (à cet égard je ne pense pas que la différence entre émulation et compétition et les bonnes pensées philosophiques et morales de M+E puissent nous être utiles pour le futur).


Je ne cache pas que, pour ma part, la révolution demeure une improvisation avec les moyens de l'époque concernée, mais avec les acquis théoriques des malheureuses fractions du XXe siècle.



Doit-on approfondir en cercles théoriques ou préparer


une nouvelle organisation de combat?



Telle est la question qui nous oppose, il me semble. Et nous en reparlerons après que tu auras lu mon pavé sur le maximalisme, qui j'espère sera aussi un élément de réflexion pour tous dans les "poubelles" ou les "assiettes". Ma théorie sur les avanies du CCI est bien connue depuis mon lourd bilan de faillite du CCI (L’organisation eggregore):



1. d'une part, pendant les 30 premières années on a un combat entre une tendance petite bourgeoise anarchiste et une tendance marxiste (tenue à bout de bras par le "vieux"Chirik) qui est elle-même faible mais en phase avec la nécessité d'être une orga politique et pas un cénacle de penseurs;



2. tu verras avec mon historique que les analyses de RI et Cie des 70 aux 80 sont assez "impulsives" (= maximalisme adolescent, la révolution est au coin des rues du Chili et du Portugal). Les années 80 manifestent une maturité indéniable (dont je me revendique encore), avec deux bémols: on n'a pas pris assez en compte la signification de l'implosion du PCI (ce qui fait que comme tu le dis on s'est glissé dans sa fourrure néo-bolchévik) et la force idéologique de la bourgeoisie (MC l'a vu mieux et avant nous tous avec la chute de l'Est). L'intervention ne fût pas frénétique pour moi, même si nous eûmes peu de résultats; je ne peux pas développer ici mais je pense que nous avons eu raison contre les "approfondisseurs", mais que l'histoire a tourné une autre page, que l'histoire ne nous a pas offert la révolution, et quand on n'obtient pas ce qu'on désire on devient fou (je cite en conclusion Wittgenstein). Permets-moi une blague : « Quelles sont les deux tendances qui divisent alors l’organisation ? Les marteaux et les fossiles » !



Je me branle des termes fractions, oppositions (comme ces pauvres autistes de la fraction interne (sic) – mes proches voisins en banlieue à qui j’ai téléphoné plusieurs fois en vain pour les faire sortir de leur cocon - mais je ne suis pas prêt non plus à m'associer à des intellectuels en chambre qui ronronnent comme on sait depuis des années et étalent leurs conneries révisionnistes à longueur de web, de Sander à Raoul. Ce petit milieu végète dans une démarche essentiellement intellectuelle de has been d'une organisation qui les a laissés sur le bord de la route à différentes époques, pour des raisons différentes. Je ne peux m'associer à un front anti-CCI non plus qui serait improductif. Je ne remets pas en cause les positions programmatiques de base acquises dans le CCI. Cette organisation « que nous avait confié la classe » (dans le langage messianique de MC) a été en effet un produit de cette classe, et cette dernière porte aussi une part de responsabilité dans l’étiolement ou l’étouffement de ses « avant-gardes ». Pose-toi plutôt la question : et si notre catastrophisme s’était vérifié – plongée drastique de la crise ou guerre mondiale – notre impact n’aurait-il pas été bien différent ? Rappelle-toi que Rosa n’hésita pas à rendre responsables les masses en 1918 en Allemagne d’avoir été coresponsables de la défaite. Nous ne chions toujours pas cependant sur ces masses, comme modernistes et communisateurs. Comme nous-mêmes, les masses subissent un capitalisme qui ne fût pas, qui n’est pas encore moribond. Je dis donc que c’est la bourgeoisie qui a été plus forte que nous. La phrase de « sainte » Rosa que tu cites sur la puissance du mouvement basé sur « connaissance (essentiellement) théorique », je ne la fais pas mienne. Dans le domaine politique nous disons que la conscience est le facteur premier, pas la connaissance. La connaissance vient après. La démarche intellectuelle de la petite bourgeoisie part de ses connaissance culturelles pour aboutir, c’est encore le cas de nombreux militants ou ex, à une compassion philanthropique. Chez Rosa, que j’aime toujours, il y a un côté fleur bleue qui est absent chez Lénine, et qui explique les tiraillements entre les deux. Si nous prétendons être l’expression d’une classe qui vit, qui souffre, qui croit un autre monde possible, nous ne pouvons nous ériger en nouveaux théoriciens coupés de la prise de conscience. Je ne vais pas te faire un cours, que tu connais bien, sur la non séparation de la praxis et de la théorie, mais l’engagement politique ou plutôt la restauration du projet de parti (car il en faut un) ne passe pas par de nouvelles recettes culinaires d’intellectuels qui découvrent qu’en anthropologie les organisations marxistes ont été assez minables jusqu’à l’époque actuelle, ni par de savantes discussions sur les analyses divergentes de la crise systémique ou de la morale ad hoc. Cela n’interdit à personne d’écrire des livres ou de rédiger des articles sur ces sujets, avec ce bon esprit qui est le tien (le vôtre) en renvoyant à des thèmes de lecture.


Mais de ce petit milieu où vous voulez nous rejouer la comédie du « regroupement des révolutionnaires » has been, il ne sortira rien. Pourquoi ? Parce que vous vous basez sur la « recherche », l’archéologie d’un savoir « rénové » qui redonnerait vie à un marxisme fossilisé par le pouvoir terriblement dominant. Parce que vous vous basez sur l’échange d’idées, la « discussion fraternelle » comme si, tel un miracle, cette bonne intention allait nous permettre de guérir de la sectarisation du CCI. La fraternité je ne l’ai pratiquement jamais connue dans RI-CCI dans les combats de rue comme dans les congrès. Nous sommes restés des bâtards d’une époque bizarre, confortable (pas un d’entre nous n’a été en prison) où le réformisme est resté efficace, contrairement à la rengaine idiote de RI. Or, si nous espérons tous une renaissance, essayons de comparer avec ce qui a permis l’embellie des sixties : le cadre d’ICO. ICO, petit de S ou B, ne fût pas un cercle de mirlitons usés par des purges successives d’une secte, mais un lieu de rencontre de « jeunes » étudiants et prolétaires qui, boosté par des luttes réelles du prolétariat, a permis de reposer la question du parti pas de fonder de nouveaux cénacles à la S ou B ou Arguments, EN LIEN AVEC LES LUTTES, avec une intervention dans la classe. De là sont sortis les jalons de véritables petits groupes maximalistes, non seulement RI, mais aussi le For, le PIC, le Glat, et –par les polémiques – qui réussirent à faire sortir de leur trou quaternaire les bordiguiens et assimilés.


Le mouvement de demain, pareillement, n’est pas assujetti à une meilleure connaissance mais à une praxis liée aux nécessités de la lutte des classes, que la connaissance ne peut que renforcer dans la mesure où elle ne se présente pas comme des leçons d’une élite quelconque. Paradoxalement, R.Camoin a suivi le même chemin que vous, il est devenu « gramsciste ». Il recopie à tour de bras tout ce qu’il trouve sur des sujets éclectiques ou littéraires dans la bibliothèque de Marseille. Pour lui les ouvriers sont des cons consommateurs. Un autre versant de désenchantés du prolétariat et du parti de classe, les communisateurs, prise également un langage abscons avec de lourdes références culturelles anthropologiques et structuralistes, qui mène certains à un néo-fascisme ou à des bluettes écologistes.


Si nous ne sommes pas capables de partir des besoins de la principale classe exploitée, qui se confondent avec l’avenir de l’humanité, d’autres le feront à notre place, comme disait Marc Chirik, et ce sera tant mieux



Je ne pense pas qu'on va faire de nouvelles et brillantes découvertes avec un marxisme "approfondi" mais que nous dépendons d'une capacité non seulement à analyser et critiquer le monde actuel avec des armes déjà "affûtées, seulement émoussées par des tirades bêtes en fin d'article (cf. au début de RI surtout et à sa fin), mais nous dépendons de ses bouleversements: aggravation crise et guerres, phénomènes qui obligent à "prendre position", à "réaffirmer le rôle du prolétariat".


Sur le regroupement vers 1917 tu te trompes, les plus proches de Lénine n'étaient pas ce milieu glauque d'intellectuels réfugiés de l'émigration parisienne, mais en Russie une avant-garde autrement déterminée. La plupart des cercles que vous avez listés ne sont composés que de vieux chaouis impuissants et incapables des mener une activité organisée, marqués par un gentil sentimentalisme relationnel. Je te redis, sans être le démagogue de la jeunesse en soi, que je crois plus à l'apport du sang neuf qu'aux divers vieillards de la maison de retraités du CCI, car ces cercles viennent en effet de la même maison-mère. Or, d'autres anciens courants ne sont pas tout à fait disparus et restent sur des positions de classe opposés à tous les "modernisateurs". On retrouve et on retrouvera les mêmes tiraillements entre une droite académiste et une gauche activiste (ou l'inverse) et un centre pour tempérer ou tomber dans une des deux ailes...



L’INVOCATION DES GRANDS ANCETRES…



La « fraction interne » du CCI (externalisée) comme la « Lettre internationaliste » du seul membre (indépendant) du BIPR en France, comme vous-mêmes à « Controverses » qui n’êtes pas « un groupe politique mais un projet derrière lequel toute une série de participants se sont reconnus », ni une « scission du CCI », et où « existent d’autre analyses sur la crise », vous vous réclamez des « tâches de l’heure » de Bilan. Or la poignée de militants italiens réfugiés en Belgique pendant la guerre, malgré leur indéniable apport théorique, n’est pas la messe. Ce groupe de vétérans d’Octobre 17 se dissout à la veille de la guerre et ne doit sa pérennité qu’à l’effort théorique de la GCF de Chirik. Déjà, avec son leader théorique Perrone la fraction avait fini par remettre en cause l’existence du prolétariat et fini en eau de boudin dans le comité antifasciste de Bruxelles. Le risque de se placer sur le terrain abstrait des « nouveautés » ou de « l’approfondissement intellectuel » » est clair : c’est celui de se couper de la réalité de l’existence du prolétariat et de lui demander de faire ce qu’il n’est pas encore en mesure d’accomplir. La démarche qui consiste à dire « pendant 40 ans on a répété que le capitalisme était en train de s’effondrer » et que, par conséquent, comme on s’est trompé, il faut ausculter un peu mieux l’état du monstre, est anti-marxiste. Marx s’est trompé plusieurs fois dans l’attente de la révolution au XIXe siècle, mais sa motivation n’était pas que les prolétaires soient capables de faire la différence entre la baisse tendancielle du taux de profit et la saturation des marchés, ni un pur volontarisme. Quoiqu’il soit contradictoire souvent avec son « jamais une société n’expire avant d’avoir épuisé toutes ses possibilités » (de mémoire), les moments des révolutions sont toujours soudain ou inattendus. Les analyses fournies depuis des décennies par les « minorités révolutionnaires marxistes » n’ont pas plus la science infuse que les meilleurs prix de l’économie bourgeoise ; et le débat picrocholin que vous menez avec « Perpsectives internationalistes » n’est pas autre chose que la lecture du marc de café. On renifle plutôt de vieux règlements de comptes entre ex du CCI, un pinaillage qui n’intéresse personne dans la classe ouvrière.(cf. votre réponse à l’analyse de la crise à la réunion de Bruxelles). Cela confine au débat d’esthètes et ne répond pas aux questions « politiques » qui se posent dans la classe ouvrière qui n’attend pas la « faillite finale du capitalisme » pour « se réveiller ». Le marxisme a établi l’essentiel politiquement. La « tâche de l’heure » reste la dénonciation des crimes et de l’exploitation du capitalisme jusqu’à ce qu’il pose les conditions de son renversement. Ce sont peut-être pour toi « belles formules » et « invectives » , mais cela participe d’un combat politique qui n’est pas analyse de cénacle dans l’attente de belles grèves « sauvages » ou de la vérification de la bttp ou de la vérité de la saturation des marchés. Il est évident que la situation morose et incertaine de la lutte des classes dans un monde « shakespearien » ne favorise nul activisme ni regroupement précipité d’intellectuels culpabilisés par leurs échecs de prédiction successifs, ni de renier des recherches théoriques, qui passent encore, hélas peut-être, par une réelle réappropriation e ce que nos ancêtres ont voulu nous transmettre : ne pas séparer l’action de la théorie, ne pas douter du rôle historique de la classe ouvrière jusqu’à ce que la révolution ait lieu ou pas. Nous ne sommes pas là pour débattre comme les observateurs bourgeois au même niveau de leur doute (naturel) et de leur négation (intéressée) de la « mission du prolétariat ».



LA QUESTION DE LA REVOLUTION EN PERSPECTIVE



Sur le concept d’histoire, Walter Benjamin considérait en 1940 que le matérialisme historique ressemble à cet automate qui, jouant aux échecs, gagne à chaque coup. Un pantin actionné, en réalité, par un « nain bossu , maître dans l’art des échecs », dissimulé sous la table. Selon Benjamin, « la marionnette appelé « matérialisme historique » peut hardiment se mesurer à n’importe quel adversaire, si elle prend à son service la théologie, dont on sait qu’elle est aujourd’hui petite et laide, et qu’elle est de toute manière priée de ne pas de se faire voir ». Pour les intellectuels bourgeois cela renvoie au « messianisme marxiste » car le mouvement ouvrier a partie liée avec le christianisme de Saint Paul. Le Christ aurait été un personnage manipulé par Saint Paul pour faire croire que tout était possible sur terre. Pour Benjamin l’arrivée des temps messianiques pourrait être accélérée par l’action révolutionnaire. Or les marxistes révolutionnaires sont tout sauf mystiques. La semaine dernière, sur une chaîne de télévision la diva médiatique Attali déclarait que la politique mondiale procédait plus de Shakespeare que du marxisme. Pour les élites bourgeoises la possibilité de renversement du capitalisme reste une utopie, le « mythe du salut prolétarien », malgré sa longue marche triomphale au XXe siècle est encore moribond et une génération entière ne suffira pas à ranimer le mort, au moment où toute la bourgeoisie mondiale républicaine et mafieuse commémore la chute du mur de Berlin vingt ans après comme si celle-ci était un triomphe définitif contre toute alternative politique « communiste ». La société serait en mesure désormais d’apprendre à vivre avec « le réel » : la pérennité de la division en classes, le règne de l’argent, les guerres permanentes et l’exploitation inévitable de l’homme par l’homme.


L’histoire est notre école et notre guide. Bien que j’ai émis de sévères critiques contre sa façon de renâcler contre la classe ouvrière des supermarchés par Robert Camoin, j’ai trouvé un fond politique autrement plus judicieux chez ce vieux révolutionnaire dans son invocation d’un nouveau 1905.



UNE REVOLUTION PREMONITOIRE : 1905 EN RUSSIE



Tous ceux qui doutent, tous ceux qui auscultent l’état du capitalisme malade, tous ceux qui se lamentent qu’il n’y ait pas de grèves « révolutionnaires » devraient réfléchir à nouveau sur l’apparition de cette révolution inattendue même dans le mouvement ouvrier moderne, qui n’est pas une vulgaire image d’Epinal mais hante la peur des plus lucides des classes biens pensantes.



Un conflit mineur du travail avait éclaté à la mi-décembre 1904 aux usines Poutilov. Des usines de constructions mécaniques qui fournissaient la défense nationale et n’employaient pas moins de 13.000 ouvriers, représentaient le plus gros complexe industriel de la capitale russe. Quatre ouvriers avaient été licenciés et les membres de l’ « Union des ouvriers de l’industrie mécanique » réclamaient leur réintégration. Dans le contexte de la guerre avec le Japon et la chute du réduit russe de Port-Arthur (des milliers de morts) et avec le refus du patronat de Poutilov naît spontanément l’idée de grève totale, qui est reprise par le syndicat du pope Gapone. La grève se généralise en partie grâce au dynamisme des militants socialistes. De proche en proche, chantiers navals de la Néva, filatures de coton, manufactures d’Etat sont progressivement paralysés. Début janvier 1905 la grève est totale aux usines Poutilov. Les autres secteurs importants basculent les jours suivants dans la grève, conducteurs de tramway, employés des centrales électriques. Cette grève apparaît sans précédent et à quelque chose d’universel et de mystérieux pour tous les observateurs. , car elle outrepassait le pouvoir de mobilisation d’un parti et prenait de court l’Etat tsariste.



La pétition supplique au tsar de Gapone connaissait entre-temps un immense succès. Mélange de revendications prolétaires et de foi mystique dans le tsar cette supplique n’avait pas été prise au sérieux par les éléments socialistes révolutionnaires. Lors de la manifestation du 9 janvier la réponse du tsar est de faire tirer dans le tas. Les « militants bolcheviques » ne sont que 28 ! Le « dimanche rouge » est un véritable massacre. En faisant irruption sur la scène de l’histoire les ouvriers, remisant au second plan les jérémiades syndicalistes et mystiques de Gapone allaient porter un coup fatal à l’Etat tsariste. Ce meurtre de masse fera plus pour la conscience révolutionnaire que des années de propagande impuissante des révolutionnaires de tout acabit. Les ouvriers étaient incapables pourtant dans ces circonstances, étant donné l’effondrement de tout l’univers politique traditionnel (tsariste et libéral) d’envisager une solution de rechange. Les seuls à même de dénoncer l’impéritie et la barbarie de l’Etat tsariste restèrent pour un temps cependant les partis bourgeois libéraux qui disposaient d’une presse légale à fort tirage. La révolution gardait un caractère décousu et incohérent. Sa répercussion était avant tout mondial quand l’Etat tsariste persistait à n’y voir qu’un incident mineur, changeant simplement quelques fusibles et lançant avec sa police la chasse aux suspects « payés par l’ennemi ». Le tsar avait condescendu à accorder 50.000 roubles aux familles des victimes et invitait les ouvriers à reprendre le travail. Face à une délégation ouvrière le tsar « leur pardonne leur faute » ; cette même délégation est conspuée à son retour par les assemblées générales. Cette tartufferie est dénoncée sans écho par un certain Lénine : « Le prolétariat russe n’oubliera jamais le dimanche sanglant et parlera un jour au tsar sur un autre ton ». Les représentants des ouvriers refusent désormais de participer à toute commission de conciliation au mois de février. ; ces mêmes représentants seront à l’origine de la formation du premier conseil ouvrier de la capitale.


Les éléments intellectuels, les étudiants, étaient descendus à leur tour dans la rue pour faire des quêtes en faveur des victimes du massacre. La manifestation du 12 janvier à l’occasion de obsèques d’un étudiant tué par la police, tourne à la manifestation politique où l’on prête serment de « venger les victimes ». Les universités resteront fermées jusqu’à la fin de l’été. Des portraits du tsar sont lacérés. Des résolutions sont votées contre la guerre, la « criminelle aventure » d’Extrême-Orient. Avocats, ingénieurs, savants et intellectuels se prononcent à leur tour par diverses formes de protestation. Les patrons eux-mêmes réclament l’instauration de libertés civiques. Toutes ces couches ne pouvaient pas prétendre exprimer seuls l’indignation générale. La protestation ouvrière reprend le dessus par une série de grèves de solidarité, qui sont spontanées et faiblement politisées. La plupart des centres industriels finissent par être touchés malgré les occupations de la police. Les provinces non russes voient également se développer une mobilisation plus contre la guerre qu’en solidarité avec les ouvriers russes. A la mi-janvier, à Varsovie se déclenche une grève générale insurrectionnelle qui aboutit à une centaine de victimes. La classe ouvrière n’était pourtant mobilisée que pour à peine un tiers de ses effectifs. Tiré de son sommeil, le monde ouvrier sonnait l’alarme sans que les biens pensants n’en mesurent les conséquences. Le massacre sert alors le mouvement socialiste comme jamais et l’on se met soudainement à parler du socialisme comme alternative à une échelle inconnue jusque là. Il s’agit bien d’une véritable révolution des esprits dans ce puzzle révolutionnaire dont personne ne voit clairement les possibles aboutissements. Une des premières conséquences est l’émergence de partis hors légalité et étroits. Des unions de toutes professions se créent un peu partout. L’Union pour la libération du travail de Plékhanov avait incité toutes celles-ci à les créer et à se fédérer entre elles.


Le monde paysan qui se sentait étranger au monde urbain des ouvriers s’y met à son tour., il avait déjà anticipé lors des émeutes agraires de 1902-1903. Des émeutes s’étaient produites en février 1905. En Pologne le mouvement fût plus prolétarien marqué par les grèves et manifestations de salariés agricoles.


En mars, en Russie on ne comptait plus que 70.000 grévistes et le mouvement semblait s’essouffler. Les ouvriers polonais reprenaient l’initiative en renforçant leur mouvement. Il prend un tour insurrectionnel à Lodz où sont dressées des barricades. Ce regain relance à nouveau le mouvement en Russie où les grèves repartent de plus belle dans les principaux centres industriels. Elles présentent un caractère bon enfant et ne mobilisent pourtant qu’à peine 10% de la classe ouvrière. La propagande socialiste en faveur du renversement du tsarisme ne rencontre encore que peu d‘échos. Les ouvriers persistent à n’avancer que leurs revendications traditionnelles sur les conditions de travail. Bien que peu révolutionnaires, ces grèves vont pourtant accoucher d’une institution aussi nouvelle qu’inquiétante : le soviet. Non plus simple comité de grève mais institution ramifiée dans le pays et antagoniste au pouvoir, avec pour principale revendication troublante : le droit pour les ouvriers de se réunir librement « pour débattre de leurs besoins ». Le premier soviet, dans le « Manchester russe » Ivanovo-Voznesenk qui ne comporte que peu de militants socialistes, tendance menchévique, se réunissait en rase campagne au milieu de la foule des ouvriers prend des mesures de type « étatique » : fermeture des débits de boisson, maintien de l’ordre en ville. Il se permet de demander la convocation d’une assemblée nationale élue au suffrage universel. Le mouvement se radicalise face à la répression des cosaques. Au mois de juin se généralisent des actes de vengeance contre l’autorité, une épidémie de pillages et d’incendies. Impuissant à limiter les émeutes, le soviet décide d’interrompre la grève et en juillet la reprise du travail est effective. Cette reculade face au risque de décomposition de la révolution n’est pas une défaite en soi. La classe ouvrière a révélé son sens de l’organisation et des responsabilités pour l’ensemble de la société totalement étrangère à l’accusation de chaos invoquée par l’autocratie capitaliste. De simple comité de grève le soviet avait mué en organe représentant les besoins et les volontés des ouvriers de la ville d’Ivanovo-Voznesenk, reconnu par l’Etat et les patrons comme interlocuteur incontournable et sérieux. Quoiqu’il ait été indifférent à toute conquête du « pouvoir », il posait les jalons pour une véritable « prise du pouvoir » ultérieure.


A la ville voisine de Kostroma, l’assemblée « de députés des grévistes » s’était faite le porte-parole de toutes les entreprises de la province et publiait un Bulletin d’information « Izvestija » rendant compte scrupuleusement du déroulement de la grève et des négociations. Elle obtint une réduction de la journée de travail sans prendre en compte les appels à l’insurrection d’une poignée de militants bolchéviques. On était loin du chaos antérieur des divers comités et cette forme d’organisation commençait à en imposer aux militants social-démocrates mencheviks et bolcheviques qui ne croyaient jusque là qu’aux formes syndicat et parti.


Face à ces « enfants inattendus de la révolution », les mencheviks pensèrent pour leur part qu’ils n’étaient que l’expression d’une « révolution bourgeoise ». Ils n’étaient, selon eux, qu’une étape vers la mise en place d’une assemblée constituante. Les bolchéviques misaient eux plutôt sur des « groupes de combat » pour prendre le pouvoir et considéraient ces soviets comme une institution rivale, refusant de « subordonner le conscience à la spontanéité ». dans son ouvrage paru à Genève en juillet 1905 Lénine commençait à considérer les soviets comme des instruments possibles de l’insurrection armée. Au total mencheviques comme bolcheviques ne jouèrent qu’un rôle mineur lors des premiers mois., mais leur influence au sein des soviets devait s’affirmer progressivement. Cette influence est renforcée par le Trafalgar militaire de l’armada russe. Au mois de juin, l’émeute dans le cuirassé Potemkine allait porter un nouveau coup au pouvoir, faisant culminer la révolution.


Leçons


La puissance et la vigueur du mouvement révolutionnaire de 1905 ont montré la force du prolétariat organisé comme classe. D’emblée, c’est lui qui s’est trouvé à la tête du mouvement révolutionnaire. Certes, la propriété des moyens de production est restée entre les mains des capitalistes, et le pouvoir gouvernemental entre celles des bureaucrates tsaristes. Mais le Soviet de Petrograd a disposé de fait des ressources nationales de la production et des moyens de communication.


La principale méthode de lutte appliquée par le Soviet a été la grève générale politique. Son efficacité révolutionnaire est venue de sa capacité à désorganiser le pouvoir. La classe ouvrière a pu ainsi créer l’anarchie au niveau de l’autorité tsariste, sans jamais devenir elle-même la victime de cette anarchie : au contraire, elle est demeurée tout au long de cette année révolutionnaire une force rigoureusement organisée, par les réunions politiques permanentes et le fonctionnement du Soviet des députés ouvriers.


L’importance du prolétariat,a souligné Trotsky, dépend entièrement du rôle qu’il joue dans la production à grande échelle. Les trois millions d’ouvriers que comptait alors la Russie produisaient par leur travail la moitié des revenus annuels du pays. Les moyens de production appartiennent certes à la bourgeoisie, mais le prolétariat est le seul à pouvoir les mettre en mouvement : « de là résulte sa puissance sociale ». Les ouvriers en lutte ont la force de suspendre, par la grève, le fonctionnement de l’économie ; par conséquent, « l’importance du prolétariat croît en proportion de l’importance des forces productives qu’il met en mouvement ».


L’état de développement des forces productives est donc fondamental quant à la possibilité, pour un mouvement révolutionnaire prolétarien, d’être victorieux. Quoi de plus actuel ? Il n’en est cependant pas l’unique facteur. Trotsky écrivait : « Le jour et l’heure où le pouvoir passera entre les mains de la classe ouvrière dépendent directement, non du développement des forces productives, mais des rapports dans la lutte des classes, de la situation internationale, et, enfin, d’un certain nombre de facteurs subjectifs : les traditions, l’initiative et la combativité des ouvriers (…). Bien que les forces productives des États-Unis soient dix fois supérieures à celles de la Russie, il n’en reste pas moins vrai que le rôle politique du prolétariat russe, son influence sur la politique de son pays et la possibilité pour lui d’influer sur la politique mondiale dans un avenir proche sont incomparablement plus grands. ». L’état du capitalisme et des forces productives, avec Internet et les crises de plus en plus déstabilisantes, est donc essentiel à la révolution socialiste : les grandes entreprises doivent surclasser les petites afin que soit permise et efficace économiquement la socialisation de la production. Mais elle se complète par une prémisse socio-économique : il faut qu’existe une force sociale qui ait intérêt, du fait de sa situation objective, à réaliser le socialisme, qui s’organise comme classe et qui soit assez puissante pour pouvoir l’emporter.


Comment ne pas comparer dans les potentialités moderne de cette classe en Russie si minoritaire en 1905 avec sa place, autrement plus impressionnante dans la société actuelle, en tant que force démultipliée au XXIe siècle et riche de potentialités occultées?


Bien sûr nous ne sommes pas encore dans les conditions d’une guerre mondiale ou de la gravité de celle qui opposa le Japon à la Russie, mais ces conditions dramatiques, d’une façon ou d’une autre, en renouvelant ses mystifications ou ses complots, la bourgeoisie nous les prépare pour demain. On ne saura guère se contenter alors certes de « belles formules » ou d’invectives. Il faudra passer à la pratique. Comme naguère. Et toujours dans l’improvisation, mais avec des leçons du passé à retenir.