"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

dimanche 13 janvier 2008

LES IDEES REVOLUTIONNAIRES NE SONT LA PROPRIETE DE PERSONNE

(suite de l’article : La revendication et la grève politique)


Plus que tout autre, Marc Chirik a dénoncé de façon permanente les travers de la petite bourgeoisie qui ont accompagnés jusqu’ici tout le mouvement révolutionnaire, voire l’ont gangrené ou lui ont fait perdre sa spécificité (mille exemples éclairants dans ses ultimes textes in Marc Laverne, tome II, toujours très demandé dans plusieurs pays alors qu’il est épuisé et qu’on est obligé de faire circuler en format numérique, même Google est intéressé ! Ohé éditeur moins ignare que les autres !). La petite bourgeoisie retombe toujours dans l’idéalisme et a du mal à se rendre compte comment fonctionne la classe ouvrière. Elle encule souvent des mouches abstraitement et avec son impatience coutumière sans réaliser ce que le mouvement lui-même déroule sous ses yeux. Sur le lien, ténu et non automatique des revendications immédiates et du passage à la lutte politique décisive, on relira avec profit le compte-rendu génial de la grève générale à Marseille en 1944 par Marc (in Bulletin interne de la Gauche communiste internationale n°6, juin 44, dans le tome I pour ceux qui ont encore la chance d’en posséder un exemplaire). Sur cette question du lien entre quête immédiate et but politique, je vous livre ci-dessous la méthode employée par Marc pour résoudre la quadrature du cercle concernant les revendications immédiates des chômeurs ; cela se trouve dans le tome II pour une discussion de l’année 1980 :

« Le seul débat concevable aujourd'hui est de savoir comment intégrer les spécificités de cette catégorie (les chômeurs) de la classe dans la lutte générale de la classe, de savoir quelle peut être la forme d'organisation et de luttes de ces ouvriers en dehors des usines, et le contenu concret de leurs revendications immédiates les reliant à la lutte générale de la classe, immédiate et finale.
C'est à ces préoccupations que répond le Manifeste contre le chômage de la section en Espagne, et à ce titre il reste un modèle pour tout le C.C.I..
2) Il ne nous appartient pas d'établir une "plate-forme" de revendications, pas plus pour ce qui est des chômeurs que pour ce qui est des ouvriers au travail. Nous ne sommes ni des gauchistes-autonomes, ni des bordiguistes, ni des trotskystes qui se plaisent à fabriquer des "Programmes de transition".
Ce qui nous incombe, c'est:
- premièrement soutenir inconditionnellement toute lutte des ouvriers au travail ou hors du travail pour la défense de leurs intérêts immédiats sur un terrain de classe, se gardant de toute démagogie et de toute surenchère du type du FOR,
- deuxièmement veiller à ce que les luttes ne s'enferment pas dans le catégoriel (professionnel) ni localiste,
- troisièmement à oeuvrer pour leur extension et généralisation maxima et leur auto-organisation,
- quatrièmement à lier ces luttes (et dans ces luttes) aux problèmes généraux historiques de la classe, à sa finalité et à ses butes (lutte contre les menaces de guerre et pour la transformation révolutionnaire de la société: la révolution socialiste).
Nous n'avons ni recettes, ni panacées à offrir mais nous devons nous efforcer, au sein de la lutte et en la soutenant, de donner le cadre général de son développement.
3) C'est avec force et raison que le Manifeste insiste que la lutte et les revendications des chômeurs ne doivent jamais apparaître comme une requête de charité, mais comme une lutte contre les conditions de misère que leur impose l'Etat capitaliste. Les chômeurs ne quémandent pas mais exigent de l'Etat la satisfaction de leurs revendications immédiates. Ils ne demandent pas "du travail", mot d'ordre réactionnaire et par-dessus le marché utopique car irréalisable par le capital en crise. Ce qu'ils exigent, c'est que le Capital (et son Etat) porte toutes les conséquences de cette crise dont il est le seul responsable; les prolétaires au chômage (comme ceux encore au travail) refusent de subir ces conséquences. Et c'est encore avec raison que le Manifeste affirme que la satisfaction de ces exigences ne peut être obtenue que par "la lutte sans merci, l'unité de tous les prolétaires".
4) Cependant, quand le Manifeste propose comme "unique moyen" dans la lutte contre le chômage "la grève générale" ou lance pour conclusion le slogan "Contre le chômage : grève générale!", il nous semble qu'il quitte la terre ferme de la réalité concrète de la lutte pour de la "phraséologie révolutionnaire".
Ce n'est pas pour rien que la "grève générale" faisait partie de l'arsenal de la phraséologie pseudo-radicale des anarchistes et anarcho-syndicalistes qui en ont fait une panacée. Très rares sont les grèves générales, dans la longue histoire de la lutte du prolétariat, et plus rarement encore ont-elles été le point de départ d'un développement révolutionnaire (voir l'expérience de la révolution russe et allemande). Le mot d'ordre de "Grève Générale" a quelque chose d'abstrait, de statique, de "préparé d'avance" et décrété un beau jour (par qui?). Dans ce sens, ce mot d'ordre sonne creux, utopique, et peut parfaitement être récupéré et utilisé par tous les tenants du syndicalisme. Nous préférons de loin les appels à la "Grève de masses" de Rosa qui exprime mieux la tendance réelle, dynamique de la lutte. »

On est hélas loin d’une telle méthode avec le suivisme invraisemblable et l’interclassisme (confusion du rôle des militants et des étudiants) qui ont prévalu au long de la brève grève des transports. Pauvre Marc, comme il doit trépigner dans ses cendres, lui qui, en phase terminale du cancer, avec toute sa lucidité, nous écrivait :
« Nous avons toujours défendu l'idée que nos analyses ne sont pas des "vérités" éternelles, qu'elles peuvent être partiellement, et même complètement erronées. C'est ainsi que nous nous donnons la possibilité de vérifier la validité de nos positions, et au besoin de les corriger. Mais pour cela, il ne suffit pas que tout d'un coup, on énonce des idées qui viennent de vous passer par la tête. Nos positions reposent sur des analyses mûrement élaborées et qui ont nécessairement des implications politiques sur nos activités et sur notre intervention. Pour mettre en question une position importante, il faut opposer une autre analyse et non des fantaisies improvisées ». MC (4/09/1990)

CONTINUITE OU DISCONTINUITE ?

Dans l’immédiat après-guerre, Marc démontre que la continuité organisationnelle est du bluff, en étudiant successivement les dissolutions de la première Internationale mais aussi de la Ligue des communistes, comme la disparition du mouvement Chartiste (p.263 du Tome II, ‘La tâche de l’heure…’, Internationalisme n°12). Par contre il théorise faussement le repli initié par Marx et lui fait dire qu’il se consacre à « des tâches plus fécondes… la formation des cadres », ce qui est encore une concession à la continuité comme si elle était formelle alors qu’en vérité tous les meilleurs militants sont dispersés et n’entretiennent qu’une correspondance ponctuelle avec Marx ou entre eux. Cette carence signe aussi l’échec du projet de Marc Chirik, non seulement de fonder la nouvelle Internationale de son vivant, mais même d’armer théoriquement ses héritiers présumés. Marc et le CCI, c’est en plus petit comme Lénine et la révolution russe, on ne sait pas bien (s’ils avaient survécu) s’ils auraient empêché la décadence du mouvement. Dans les années 1960, il est pourtant résolument contre la théorie de la continuité organique, dans le cadre d’Internacionalismo où il dit « nous avons toujours combattu cette stupidité bordiguiste » (cf. p. 439 du tome I).

A la veille de sa mort, s’il évoque la continuité, celle-ci est organisationnelle ; il consacre ses toutes dernières forces à passer le témoin à cette organisation dont il a été le Saturne et qui a été le couronnement de toute une vie. Mais il est terriblement lucide et il met en garde : « …le dilemme qui nous est posé est: ou nous serons dignes d'être cette continuité, ou nous allons devenir des parasites de ce mouvement, devenir une entrave supplémentaire pour le prolétariat dans son effort pour se donner les organismes dont il a besoin pour faire triompher son destin historiquement déterminé. » MC (4/09/1990, hôpital Tenon)

« …Une telle défaillance, une telle faiblesse de l'ensemble du C.C.I. restant figé sur d'anciennes questions et de vieux débats, se transforme en une véritable entrave pour suivre et comprendre l'évolution de la situation. Poursuivre ce chemin voudrait dire que le C.C.I., d'avant-garde qu'il est toujours, devient l'arrière-garde du prolétariat.
Nous avons toujours insisté sur le fait que l'organisation révolutionnaire secrétée péniblement par la classe ne porte aucune garantie assurant et justifiant son existence et cela, non seulement par un processus de dégénérescence politique, mais sa perte peut aussi se produire par des incompréhensions et le fait de ne pas être à la hauteur de l'évolution des évènements et des situations. Dans ce cas, la classe se trouvera obligée de secréter et de constituer une nouvelle organisation, ce qui demande beaucoup de temps et d'efforts.
L'objectif de mon article est de pousser le C.C.I. tant qu'il est encore temps à prendre conscience de ce risque et à réagir fermement. » (Paris, le 9/11/1990. MC.)

Ce dernier écrit a valeur de testament politique, et il ne visait pas que le CCI mais toutes les organisations à prétention révolutionnaire qui peuvent servir, comme je l’ai dit dans la première partie de cet article à aider théoriquement le prolétariat et lui éviter de gâcher son énergie. Ne nous avait-il pas souvent soufflé : « si nous ne sommes pas capables d’assurer, d’autres nous remplaceront ». Ceci est une leçon d’histoire : si l’un de nous tombe, un autre se lève et reprend le flambeau, telle est restée dans l’esprit de Marc la vision du prolétariat sans cesse renaissant, même après les pires contre-révolutions, même après les plus longues faillites d’organisations.

Théoriquement nous ne sommes plus tout nus comme les canuts. Les écrits marxistes de notre tradition de ce que Marc Chirik nommait justement la « Gauche communiste internationale » restent nos guides et disponibles sur le web ! La continuité aura alors des airs de retrouvailles !

S’il faut réécrire le manifeste communiste, nous le ferons.

mercredi 9 janvier 2008

LA REVENDICATION ET LA GREVE POLITIQUE

(réponse à une critique à mon bilan des grèves de novembre 2007)

Le camarade qui rédige la Lettre internationaliste a fourni un effort d’analyse remarquable pour ce numéro 8. On peut y lire un éditorial très compact et percutant sur les exigences pour la lutte des classes, une analyse approfondie du krach qui vient qui s’appuie judicieusement sur la conscience partielle des observateurs bourgeois eux-mêmes, une autre réponse assez imparable aux facéties théoriques des anarchistes humanistes qui se nomment « communisateurs » et des documents historiques.

Je m’attacherai à répondre ici à deux critiques qu’il a portées dans son deuxième article « Où en est la classe ouvrière en 2008 ? » à mon texte bilan de la grève des transports en France de novembre 2007.

Michel Olivier a été enthousiasmé par ma critique de l’intervention des divers groupes politiques, disons surtout ceux qui peuvent avoir une prétention révolutionnaire. En me citant abondamment, il passe cependant à côté du fond de mon argumentation par deux critiques pour l’essentiel :

1) un dérapage où je sauterais des luttes défensives du prolétariat à la lutte politique, faisant de moi un pré ou pro-communisateur (espèce qui nie tout rôle révolutionnaire au prolétariat) ;

2) une velléité de rompre avec la « continuité organique », c'est-à-dire (mais c’est exprimé confusément) de se passer des « liens d’avec les organisations du passé (qui) sont très ténus mais c’est une raison supplémentaire pour ne pas les nier et même les combattre » ( !?). Il avait précisé en tête de paragraphe « nous ne pouvons pas nous passer des organisations révolutionnaires existantes actuellement.

Il ne s’agit pas d’un simple débat entre Michel et moi après-coup, et à froid une fois le tumulte gréviste passé, mais une injonction à s’en mêler pour tous ceux qui veulent aller plus loin en évitant au mouvement des chausse-trapes répétées.

Avant de répondre à ces deux critiques je tiens à préciser que je me situe fondamentalement du point de vue des besoins de la classe ouvrière au niveau de ses revendications immédiates aussi confuses et multiples soient-elles et surtout, inséparablement au niveau de ses besoins « politiques ». L’avis subjectif peut bien paraître dérisoire, ou si à la mode de nos jours, mais pour la plupart des sujets pensants normalement il n’existe plus de parti pour penser à la place de chaque individu d’une classe donnée. Qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, c’est un fait. Le parti-père comme la SD allemande ou parti-mère comme l’IC n’existent plus et ne sont pas prêts de renaître comme ils furent. Comme tout ancien militant, j’ai plutôt tendance à regretter toute disparition d’organisation de référence, même minoritaire. 40 années se sont écoulées depuis l’heureuse année 1968, et des dizaines de minuscules brûlots successifs qui ont joué au parti du prolétariat ont pour la plupart disparus, quand ceux qui ont subsistés n’en finissent jamais de s’étriper (par papiers interposés) et de s’exclure les uns les autres.

Comme tous les gens un peu plus informés, je jette évidemment un œil sur les prises de position des groupes existants et même sur celles des rigolos gauchistes et de l’élite rose. Les partis bourgeois eux-mêmes décadents n’ont plus un grand pouvoir de leurs mandants ; des groupes de pression minoritaires tirent les ficelles. La politique bourgeoise a même corrompu complètement le fonctionnement des néo-léninistes comme LO et LCR ; la personnalisation-pipolisation autour de figures de proue comme A.Laguillier et Besancenot rigidifie plus encore la hiérarchie de ces organismes. Dans l’ensemble, la politique est redevenue, par devers l’inquiétant mai 68, affaire d’experts, d’économistes patentés et de guignols de l’info. Est-ce à dire qu’il ne faudrait plus de parti et attendre un nouveau mai 68 spontanément révolutionnaire ?

Certainement pas. Il existe des tas de cercles actuels ou à venir, des minorités et des individus qui ne demandent qu’à retrouver ou à fonder un creuset commun de réflexion et d’orientation.

Je répète ce que je disais dans mon article : si un groupe politique existe pour le prolétariat, pour son émancipation, c’est avant tout, on en conviendra, pour l’aider de sa lucidité dans l’analyse du rapport des forces et pour lui éviter de gâcher son énergie. Alors un groupe politique pour l’ambitieuse transformation du monde moderne est-il possible et viable de nos jours ?

Si les groupes dont j’ai critiqué la prestation syndicaliste suiviste – hors des gauchistes qui ne s’adressent plus qu’à la « population » électorale – pensent représenter ledit prolétariat, ils le représentent bien mal et surtout ne lui donne aucune orientation crédible. Sur ces groupes (et j’y reviendrai) contrairement à Michel qui les enveloppe sous l’étiquette « gauche communiste », je ne pense pas qu’on puisse dire qu’ils sont en crise. Leur autisme « léniniste » les préserve de toute remise en cause et ils ne discutent pas chez eux non plus ; le CCI a exclu successivement tous ceux qui pensaient qu’on pouvait encore y débattre et le BIPR, dont Michel se fait le chantre, n’a jamais laisser briller le reflet de véritables discussions internes.

Chacun est le parti mondial unique de demain dans son village et on ne trouve aucune réflexion originale permettant de s’orienter dans le marasme théorique actuel ; or le centre de mon souci dans l’article était et reste la théorie, ce que Michel n’a que partiellement saisi et veut rattacher à la survivance de groupes stériles.

1) LES LUTTES IMMEDIATES CONDUISENT-ELLES AU RENFORCEMENT DU PROLETARIAT COMME CLASSE ?

Je préfère formater ainsi la question car je ne veux pas qu’on en revienne au vieux débat de l’après-68 entre petits bourgeois « modernistes » pour le saut révolutionnaire impatient contre la tradition marxiste du primat de l’économique dans la lutte.

On n’est plus au XIXe siècle bon sang ! Les revendications immédiates des grèves ne sont pas en soi et depuis belle lurette un gage de développement de la conscience de classe puis viaduc pour l’insurrection, ce que s’échinent à imaginer le moindre syndicaliste trotskien ou anarcoïde qui solutionne le rébus en déclarant qu’il faut toujours « accompagner les ouvriers même dans leurs illusions » (et dans le but de « se mettre à leur tête ») et de « nous prendre la tête ».

Le Capital a intégré à son fonctionnement la plupart des luttes corporatives en les chapeautant avec l’institution syndicale. Les grèves corporatives ne dérangent personne en général et ne sont aucunement vouées à se généraliser. Il y a toujours eu plusieurs types de grèves sans intérêt pour la majorité des exploités; grèves pour le salaire de telle usine, le temps de travail de telle entreprise, contre des licenciements dans une branche en déclin (que l’Etat restructure comme il l’a fait pour les mines, j’ai vu arriver à EDF d’anciens mineurs assez arriérés et peu solidaires), mais aussi pour la défense de statuts particuliers, etc.

La grève des transports a été engagée d’emblée dans l’impasse d’une grève de type corporatif (préservation de garanties de retraite précoce pour une catégorie de travailleurs) après que la majeure partie de la population ouvrière ait été « alignée » en une dizaine d’années sous le même régime. Au lieu de se poser la question de quel type d’action mener face à une telle grève ni de s’inquiéter du coup fourré du gouvernement, la plupart des groupes gauchistes et de la dite « gauche communiste », et Michel lui-même, ont embrayé à la suite des syndicats pour crier « retour aux 37,5 annuités pour tous ! ».

Parce que je me suis moqué depuis le début de cette galéjade je serais désormais à compter parmi ces horribles « communisateurs » qui nient « la valeur des luttes défensives de la classe » ! Toute lutte défensive n’a pourtant pas une valeur en soi ! Et, dans le piège tendu par gouvernement et syndicats complices, l’hameçon des 37,5 annuités est resté suspendu en l’air ! La dite revendication « unitaire » avait des allures d’archaïsme, dont la presse servile s’est bien gaussée auprès des autres ouvriers et employés !

On m’objectera que les grévistes ne pouvaient pas se laisser faire sans réagir et qu’ils n’avaient pour espoir que la surenchère : puisque le gouvernement croit nous ficeler, on va appeler les autres, tous les autres travailleurs à réclamer la même chose que nous ! En réalité, la grève est restée probablement minoritaire tout le long même parmi les premiers concernés et les pauvres grévistes sont restés, eux-mêmes, dubitatifs sur une lutte de derniers des Mohicans. C’est pour cela que, même piégée et provoquée par le gouvernement, on peut dire qu’elle fût une grève politique, au sens où les ouvriers anticipaient sur leur défaite mais voulaient montrer leur force. Elle fût politique par sa résonance, par la détermination des grévistes, par leur capacité à se replier face au piège en ne se laissant pas enfermer dans une durée préjudiciable. Elle fût politique parce qu’elle révéla toute la haine de classe de la bourgeoisie contre les prolétaires en lutte. D’ordinaire le mépris total des ouvriers est de mise, mais en novembre la presse veule s’est déchaînées, l’artificialité et la manipulation des sondages n’ont jamais été aussi patents.

La grève n’a pas pu prendre l’ampleur de 1995. Et pourquoi ?

En 1993, Balladur avait fait passer le privé à 37,5 annuités, grâce à Mitterrand et à ses amis syndicalistes des nationalisations (flattés dans leurs forteresses). Fort de ce premier succès obtenu sans peine (le privé ne fait que peu grève car il n’en a pas les moyens, excepté au moment de la fermeture !), l’aile droite de la bourgeoisie, débarrassée de la pénible cohabitation, croit pouvoir aligner tout le monde avec Juppé-Chirac, mais ne mesure pas assez combien l’affaiblissement de la gauche au pouvoir a libéré l’énergie des masses. Le mouvement prend une ampleur plus politique que syndicale, réouvrant les vannes en partie comme en 68 du gouffre entre ceux qui « savent » et le peuple « incapable » - on se rappelle des discours assommants sur l’intérêt général, le franc fort, les impératifs économiques pour « sauver les retraites », etc. Le fusible Juppé saute mais pas le fond de la réforme qui est dès lors découpée en tranches. En 2003 Raffarin aligne les fonctionnaires à 40 annuités sans riposte. Son successeur Fillon, déjà maître d’œuvre sur le même sujet, parfait la continuité en 2007 pour le dernier carré sur les rails de la défaite annoncée.

Bien sûr, rien n’est resté très clair des « négociations », qui ont repris leur habituel ronron secret, on se doute des multiples arrangements et dérogations par corporations pour calmer les ouvriers (dont nombre ont eu l’envie légitime de faire péter les rails et pas seulement de menacer à plusieurs reprises les chefs syndicaux comme Thibault, qui sort toujours accompagné de gardes du corps).

Mieux, on se souvient avoir été « informé » que le gouvernement comptait peaufiner son avantage en poussant le bouchon jusqu’à 41 années en 2008 pour tous. C’est gentil une année supplémentaire (qui protesterait serait taxé de goujaterie n’est-ce pas ?) alors qu’il faudra ajouter deux, trois, voire cinq années supplémentaires ; la question du paiement des retraites est un puits sans fond…

Ce n’est pas une simple provocation verbale, c’est la volonté de la bourgeoisie. Quand une première attaque a connu le succès, une deuxième a toutes les chances de passer, surtout si le fer de lance des principaux secteurs paralyseurs de l’économie a été émoussé. Mais, dirions-nous bien haut, si nous étions un parti du prolétariat avec pignon sur rue : qu’il essaye maintenant que tout le monde est aligné sur le même régime, et alors on ripostera sans hésitation « tous ensemble » !

Facile à dire, mais « tous ensemble » pour quoi ?

Est-ce qu’il n’y a pas risque à nouveau d’immobilisme :

- parce que tous les travailleurs auront été convaincus que la « sauvegarde de la retraite pour tous » serait l’objectif de l’Etat bourgeois en vue de « combler les déficits »?

- parce qu’il n’y a aucun syndicat ni parti politique pour proposer une alternative à la crise ou à « la situation en France » ? (la faiblesse de la gauche en opposition ne joue plus en faveur d’une lutte décidée comme en 1995, elle peut même illusionner en donnant espoir en sa réanimation ou cure de vitamines de jeunesse évanouie…).

A mon sens, le gouvernement reste prudent des risques que peut quand même faire peser l’alignement de tous sur 41 annuités, et il ne peut plus recommencer à découper en tranches l’attaque-réforme. Il prend le risque de confronter des grèves « politiques », non pas sans revendication économique, ni potentiellement insurrectionnelle, mais comme en 68 comme un ras le bol du mépris institutionnel et de la faconde des corps de répression sociale. ICO est le seul groupe en 1968, à voir clairement que la révolution est une question de besoins, non du simple besoin de pain que le Capital satisfait mais en vue d’une production « qui donne satisfaction totale aux besoins de l’homme et d’une société où l’individu ne soit pas constamment frustré dans son activité » (p.88, reprint ed. Spartacus 2007). La classe ouvrière en mai 68 ne réclamait pas en soi des augmentations de salaires – augmentations dérisoires accordées et présentées comme immense victoire par la CGT – mais un changement du mode de production (cf. les larmes de l’ouvrière de Wonder).

On ne peut pas séparer le souci du pain du souci de la vie mensuelle, comme on ne peut pas séparer dans la protestation contre l’Etat bourgeois les grèves des émeutes de 2006 et 2007 dans une « société qui n’a plus de rêves » comme l’a dit une jeune étudiante. Chaque événement va poser, on l’espère , de plus en plus le problème au niveau de la société en général ; c’est pour cela que la bourgeoisie a pour cheval de bataille dérisoire et accessoire l’écologie et les selles de vélos.

L’agitation personnalisée sur Sarkozy reflète surtout l’énervement de toute la bourgeoisie. Elle est poussée au cul par les craquements de son système. Son gouvernement lance en piste début janvier de cette nouvelle année, Chérèque, le principal toutou. Chérèque teste : « tant que le niveau d’emploi des seniors reste si faible, le passage à 41 ans ne sert à rien » (le 8/01). Pourquoi n’a-t-il pas dit la même chose pour les 40 annuités ? Il se prépare à nouveau à jouer le croque-mort de la grève suivante ?

Après l’échec du dernier carré des services publics, avec le lourd matraquage des « experts » sur la conduite des finances de la nation, des efforts requis pour toutes les catégories (excepté pour le monarque président et ses ouailles politiques et industrielles), la question qui se pose n’est pas simplement de dire qu’on ne va pas encore laisser passer cela (et de se préparer à une nouvelle comédie syndicale) mais de poser les questions politiques : que signifient ces attaques renouvelées et de plus en plus rapprochées, quelle riposte, dans quel état est la société, va-t-on se laisser enfermer petit à petit dans la misère face à l’arrogance des « spécialistes », va-t-on être encore les moutons de Panurge de la compétition pour le poste de PDG des PME municipales ? Cirque qui bafoue les stupides citoyens électeurs à sa guise et au même titre que le traité de Lisbonne où la bourgeoisie européenne s’assoit peinarde sur le référendum noniste français.

LA QUESTION DES RETRAITES est au cœur de la crise du système capitaliste. Elle véhicule sa vérité dérangeante mais autant de contre-vérités. Entité multiforme et spongiforme, la retraite est le serpent de mer de tous les égoïsmes de castes, promesse de havre de paix dans le turbulent capitalisme tout autant que terre d’ennui et remise avant le cimetière. Les capitalistes au sommet des hiérarchies managériales sont sur le sujet plus émancipés que nos révolutionnaires amateurs modernes : ils la méprisent. Un Lagardère est mort à 75 ans en pleine fonction managériale. Journalistes, personnel politique bourgeois et syndicalistes permanents ne cessent jamais leurs activités. En face, la retraite est légitime au plus tôt pour en finir avec des boulots de merde, pour en finir avec le mépris hiérarchique et la théorie fasciste de la jeunesse ou de la génération montante. Mais qu’on ne me dise pas qu’elle est le but de l’existence ! Ou le but de la société ! Dans l’Antiquité les vieux n’étaient pas jetés hors de la société, mais, s’ils n’étaient pas tout à fait considérés comme des dieux, ils devenaient les sages de la cité. Aujourd’hui encore il existe des contrées où les vieux sont respectés : en Asie et dans les pays musulmans on ne les parque pas dans des maisons de retraite, on ne les laisse pas crever dans la solitude.

En soi, depuis les géniaux écrits de Marx, la bourgeoisie n'a pas inventé d'autres moyens pour extorquer la plus-value que l'augmentation de la durée du travail et la baisse des salaires, comme le rappelle Rosa Luxemburg dans "Introduction à l'économie politique". La plupart des prolétaires ont compris cela de Thiers à Sarkozy. Mais cela ne les renforce pas pour autant dans le sens de renverser le capitalisme. On attend la retraite comme on attend la paye, comme un dû et tant que cela vient, bon an mal an comme une sorte de tranquille acquis, bon vent. Hélas nous ne sommes plus dans l'épopée du XIXe siècle, plus aucun progrès ni aucune sécurité ne sont visibles à l'horizon.

En ce début de XXIe siècle, comme le chômage, la retraite est devenue endémique, ambiguë et incertaine. Généralement, et au cours des discussions avec les jeunes prolétaires grévistes, on a tous entendu : « la retraite nous on l’aura pas » ! Grave non ? Mais aucun de ces jeunes prolétaires ne va jusqu’à en tirer les conclusions qui sont claires : si le capitalisme nous jette massivement, jeunes ou vieux, dans une situation de SDF, de sans-ressources, on va le faire exploser ! Pas si simple pourtant, ce n’est pas au niveau N du seuil de misère généralisée que peut surgir une révolution. Le capitalisme expulse de plus en plus de la production dans les pays riches et s’avère incapable d’assurer le lendemain aux prolétaires démunis. Insensiblement le capitalisme reproduit ses propres fossoyeurs en générant la conscience de l’identité de classe, disons l’être de classe (non une conscience désincarnée), c'est-à-dire « la peur du lendemain » comme l’a dit un jour lointain Babeuf. Dans le même ordre d’idée, les prolétaires se battent par conséquent pour des lendemains qui ne fassent plus peur. Sur ce chemin ils retrouveront inévitablement la théorie communiste flambant neuve.

REEDITION DES MEMES ECHECS OU SORTIE DE SECOURS ?

Il faut se résoudre à se démarquer enfin de ce trade-unionisme bien-pensant, complaisant pour l’ouvrier borné, et oser dire enfin que jamais les révolutions ne sont sorties de la lutte syndicale ni des revendications en soi. La grève en soi fait l’objet d’un sacro saint respect pour la plupart des minorités qui se prétendent révolutionnaires. Naguère, Proudhon et Weston, révolutionnaires petits bourgeois cosidéraient les grèves inutiles, considérant que toute augmentation des salaires entraînait une hausse correspondante des prix. Marx avait raison contre Proudhon, la lutte gréviste permit jusqu'en 1914 une importante amélioration des salaires réels. Avec la fumisterie de l'action syndicale moderne et sa cogestion de la misère sociale, Proudhon aurait à présent plutôt raison. En tout cas, Pour Marx (en faveur des grèves renforçant l’expérience prolétarienne), à toute époque, il ne faut pas se mettre à genoux derrière les ouvriers ; en septembre 1850, au sein de la Ligue des Communistes, il vitupère contre la conception idéaliste (« la simple volonté comme moteur de la révolution ») , il enjoint aux ouvriers « de se transformer eux-mêmes » et « pour se rendre aptes au pouvoir politique ». Marx s’indigne qu’on flatte le « caractère primitif » du prolétariat allemand, qu’on flatte « outrageusement le sentiment national et les préjugés corporatifs », ce qui rend « populaire ». Hélas : « De même que les démocrates font du mot « peuple » une entité sacro-sainte, vous sanctifiez le mot « prolétariat ». Si on est révolutionnaire, on n’est pas là pour flatter le prolétariat (ou une de ses parties) quoiqu’il fasse.

Les révolutions mêlent toujours le politique et l’économique, mais c’est bien les questions politiques (guerre, répression, catastrophes, chômage de masse) qui sont décisives et favorisent l’unité de la classe ouvrière. La révolution est le point de rencontre entre la crise du capitalisme à son sommet (krach ou guerre) et la théorie révolutionnaire dont les masses s’emparent. Michel Olivier découpe en deux tranches la conscience de classe :

- pour la partie basse des « travailleurs ont énormément régressé » (ils votent à nouveau et suivent les syndicats) qui peut aller jusqu’à la création d’organes autonomes,

- -pour la partie haute des « organisations doivent donner du contenu à la conscience de classe » et éventuellement créer le parti politique révolutionnaire.

Ce clivage me gêne vraiment car il recoupe en gros, et confusément, la séparation bourgeoise économie/politique, qui, à toute époque, vise à confisquer le contrôle de la politique par les masses ouvrières. Les révolutionnaires ont de tout temps tendance à se substituer et à confisquer des idées qu’ils n’avaient pas imaginées (cf. Les Conseils ouvriers en Russie) ; il faut aussi se méfier maintenant des prétendus révolutionnaires, les puristes, les moralistes, les qui se trompent jamais, les qui on va voir ce qu’on va voir, etc.

Les ouvriers ont toujours une tête politique et pas seulement les mains dans leurs poches. Nous, ex-militants ou militants, ne sommes pas différents d’eux sur le plan de notre impuissance politique actuelle. Nous sommes différents parce que nous croyons une autre société possible et savons comment les meilleurs révolutionnaires des années 1920 ont été éliminés (après avoir trempés eux aussi les mains dans le cambouis), et surtout parce que nous avons la passion de l’histoire car nous avons appris qu’aucune société n’est éternelle.

Sur le fond, ce n’est pas vrai que la classe ouvrière régresse à notre époque - les conditions qui lui sont faites, dignes du XIXe siècle, vont la pousser à de grandes choses - et il faut toujours se méfier de l’eau qui dort. La classe ouvrière continue à s’abstenir massivement et les syndicats ont toujours des effectifs ridicules. La bourgeoisie sait fort bien qu’en cas de brusque montée des eaux, les barrages machiavéliques sont très fragiles.

En mai 68 (événement spontané) les clivages sociaux sautent dans la rue, on n’est plus ouvrier ou étudiant mais un des millions « d’enragés » ou des millions de la « pègre » et culpabilité de l’ignorance (événement non spontané) on recherche partout dans Paris des livres sur la Commune de Paris et la révolution russe, et on n’en trouve pas ou peu. On chercha à adhérer à un parti représentatif du mouvement, mais il n’y en avait pas parce que les partis ne peuvent représenter vraiment un mouvement de masse. Ce qui était frappant était le déclin du PCF, signifiant la fin du parti unique, même version léniniste pure et certifiée. Le comblement du vide par une myriade de groupuscules gauchistes confirmait aussi l’inanité de la multiplicité. Ni parti unique ni partis multiples ne peuvent suppléer à la création d’organismes de masse. Les comités d’action, produit de ce mai bigarré et mal débarbouillé, n’arrivèrent pas à la cheville des Conseils ouvriers des années 1920, et c’était bien naturel : ce n’était qu’un début… Les tracts des groupes étaient lus avec avidité. L’intérêt était goguenard pour les discours des groupuscules. Les situationnistes n’ont eu qu’une réputation d’esthètes et sont restés invisibles pour la plupart. Les groupes historiques de la « gauche communiste » ont brillé par leur absence ou leur modestie. RI n’existait pas encore ni les Cahiers du communisme de Conseils, etc. Des individus qui commençaient leur apprentissage politique ont ensuite romancé leur activité réelle. Les plus actifs des cercles révolutionnaires à Censier et dans quelques villes provenaient du tronc Socialisme ou Barbarie, comme Pouvoir Ouvrier (déclinant), ICO (lieu de rencontre intéressant qui a permis la fécondation des nouveaux groupes) ; et rien n’était cloisonné, on pouvait aller participer aux réunions des Cahiers de mai avec Daniel Anselme, aux AG des facs, dans la rue. Rien à voir avec notre époque où chacun est frileusement replié sur soi, où les groupes cherchent à confisquer politiquement le moindre pet du prolétariat ou un rot d’étudiant.

Quelques groupes, issus de mai, ont réussi à se développer et même à reconstituer un travail théorique appréciable sur une vingtaine d’années (RI-CCI quasiment seul) quand les vieux groupes de la « gauche italienne » se rabougrirent en gardant quelques beaux restes. Aucun de ces groupes n’a été capable de percer ou de peser dans les luttes ouvrières depuis 40 années.

L’initiative de rencontre de regroupement (Milan 1977) lancée par Battaglia Comunista et surtout prise en main par le CCI a été une vanité de plus ; depuis 30 ans il n’y a plus eu de conférences entre fotuti et fotenti (enculés et enculeurs). Comme les ancêtres de l’immédiat après-guerre, l’histoire de ces groupes n’est qu’une suite ininterrompue de procès mutuels, de divisions, d’anathèmes, d’exclusions, de scissions… Dans leurs querelles, CCI et BIPR se sont ridiculisés mutuellement pour leur prétention à construire le « squelette » du parti futur : le BIPR se riait du CCI « créant des sections nationales par le bourgeonnement d’une organisation préexistante (…) avec un centre de publication rédigées ailleurs » ; mais ce même BIPR se ridiculisait aussitôt en faisant dépendre l’apparition de sections internationalistes « des réelles batailles politiques et sociales dans le pays lui-même ». En gros, pour la caricature, le CCI planait comme archange d’une IC bis (suiviste et bureaucratisée depuis Paris) et le BIPR pour un remake de la SD allemande (sur bases nationales et aussi bureaucratisée depuis Milan).

Le CCI, dans les années 1980, a couru derrière le syndicalisme radical sans parvenir à le dépasser. Michel nous confie « Seul le BIPR fait un grand effort pour réévaluer et suivre la situation mouvante au niveau international », et on s’en fiche ! L’idée de continuité organisationnelle que défend Michel (en roulant pour le BIPR, vieux groupuscule italien qui s’est nommé « bureau » pour faire pièce à l’extension d’une poignée de correspondants multilingues du CCI pompeusement nommés « section du CCI » du pays où ils se trouvent) est fausse historiquement et ne correspond pas à la vision et à l’activité de Marx. Comme le CCI il croit dépasser les critères artificiels bordiguistes (parti historique et parti formel) en fusionnant les deux ; ainsi le ou les futurs partis de l’insurrection anticapitaliste ne pourraient apparaître que du corpus de ces deux sectes pithécanthropes ! Ces organismes gériatriques sont devenus un obstacle à l’émancipation des travailleurs par eux-mêmes par leur sectarisme, les mensonges répétés sur leur propre histoire et leur propre impuissance à renouveler la théorie marxiste.

Démissionnant du PCI en 1971, notre ami Goupil écrivait :

« Rappelons simplement que Marx a toujours souligné le danger de vouloir maintenir une continuité organisationnelle. Conscient de la nouvelle phase de prospérité qui allait s'étendre en 1850, il affirme "l'impossibilité d'une véritable révolution" et proclame la dissolution de la Ligue des Communistes. C'est la seule façon de détruire une ambiguïté dangereuse. Dans une lettre à Sorge en 1874 il précise : « lorsque les circonstances ne permettent plus à une association d'agir efficacement, lorsqu'il s'agit d'abord de maintenir le lien d'union pour qu'à l'occasion, il puisse être utilisé encore, il se trouve toujours des gens incapables de s'accommoder de cette situation, qui veulent absolument "qu'on fasse quelque chose", lequel quelque chose ne saurait être ensuite qu'une bêtise. Et quand ces gens réussissent à obtenir la majorité, ils obligent tous ceux qui ne veulent pas assurer la responsabilité de cette bêtise à s'en aller ».

Goupil, comme d’anciens valeureux membres du PCI, était conscient que la plupart des petits groupes depuis 1968 étaient trustés par les petits bourgeois radicaux, les petits profs mal récompensés et les intellectuels ratés. Les conditions de paupérisation, d’expulsion et de soumission aux hiérarchies diverses du capitalisme actuel, ne remplissent-elles pas les conditions où pourront se réaliser les fulgurantes lignes du Manifeste communiste de 1948,

« Tous les mouvements historiques ont été, jusqu’ici, accomplis par des minorités ou au profit de minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement spontané de l’immense majorité au profit de l’immense majorité. Le prolétariat, couche inférieure de la société actuelle, ne peut se soulever, se redresser, sans faire sauter toutes les couches superposées qui constituent la société officielle ». Fort et étonnant, non?

A suivre…

lundi 31 décembre 2007

DANS QUEL ETAT

EST LA REVOLUTION ?

« Peut-on construire le socialisme dans un seul pays ?

- Oui, mais il vaut mieux aller vivre ailleurs ! »

« Après la mort de Staline, son entourage ouvre son testament et trouve trois enveloppes. Sur la première il est écrit : « Enterrez-moi dans le mausolée de Lénine ». Ses héritiers l’enterrent.

Sur la deuxième enveloppe, il est marqué : « Ouvrir quand ça ira mal ». Ils l’ouvrent et trouvent indiqué : « Mettez-moi tout sur le dos ». Ils lui mettent tout sur le dos.

Sur la troisième il est indiqué : « Ouvrir quand ça ira très mal ». Ils l’ouvrent au moment de l’insurrection hongroise et lisent : « faites comme moi ».

BLAGUES RUSSES des années 1950 (extraites de « Prolétaires de tous les pays, excusez-moi ! » d’Amandine Regamey, ed Buchet-Chastel 2007)

La révolution, ou tout au moins le projet révolutionnaire de renversement de la société bourgeoise pour transformer de façon communiste la société moderne, est en mauvais état. C’est le moins qu’on puisse dire. Pourtant on va en parler beaucoup de révolution dans l’année qui vient, avec les commémorations éditoriales quasi-conjointes de 1917 et 1968. Le calendrier fait bien les choses au fond. Comme je l’explique d’entrée dans mon livre à paraître, du même titre que cet article, 1968 fut hanté par 1917, et je suis très explicite sur le pourquoi pour ceux qui auront la chance de me lire.

Les festivités éditoriales ont commencé au cours de ce dernier trimestre 2007 avec une série d’ouvrages haineux contre les bolcheviks, accompagnés par la série d’articles hystériques d’un certain Jan Krauze, déshabillé ici, et rétribué par Le Monde en faillite (et tant mieux). Sur 68, on réédite à tour de bras des fadaises ou du pipole à la July avec photos vieillies. Bon augure pour la bourgeoisie sarkozienne ces clichés d’un monde de jadis où la classe ouvrière peut être montrée en noir et blanc comme une sorte d’archives de vieux films d’avant-guerre qu’on consulte avec nostalgie. Et puis, 40 années écoulées c’est beaucoup plus qu’entre 1945 et 1968… bien que mai 68 nous reste plus proche que ne l’était la deuxième guerre mondiale à la fin des sixties. Bien que les syndicats clientélistes aient fait passer les grévistes des transports pour des pépères-la-retraites et non des combattants isolés, la lutte sociale reste du domaine du réel actuel plus que le délirant holocauste planétaire, c’est déjà çà (*).

La vieille taupe révolutionnaire creuse toujours son trou sans en avoir l’air puisque comme on va le voir, la bourgeoisie éclairée se soucie des flammèches d’espoir qui perdurent malgré l’assourdissante domination des médias en faveur du monde tel qu’il est. Que disent donc les élites, ou qui se croient telles, de la révolution et du marxisme ?

AMOINDRIR LE SOUCI DE CHANGER LE MONDE

L’hebdomadaire marginal, mais fort bien diffusé, « Marianne » se fait en général l’écho d’une critique radicale en apparence du système médiatique. Ce magazine, aux titres provocateurs, au contenu insignifiant et superficiel, convient fort bien ) cette masse d’employés de bureau qui peut le parcourir dans le métro avec le sentiment de s’encanailler en complicité avec le dangereux révolutionnaire JF Kahn et ainsi compenser la servitude au boulot en croyant se moquer de PPDA, de Libé et du figaro. Cet organe de presse est aussi négationniste que l’ensemble des médias bourgeois de toute alternative à la société libérale. Après avoir hystériquement dénoncé la baudruche Sarkozy, cet organe, arrosé aussi par la publicité conformiste, se pique d’offrir des idées dérangeantes au bon peuple. Son dernier numéro de l’an 2007 agite l’hydre d’un cataclysme financier, qui certes vient, mais pour ridiculiser toute idée de révolution.

« 1640-2008 » Comment naissent les révolutions ? » est un formidable patchwork de tout et n’importe quoi. Préposé à l’introduction, après un laïus populiste contre les riches, un Guy Sitbon partait pourtant d’un constat indiscutable :

« … Il est à peu près aussi idiot d’annoncer une révolution que de pronostiquer l’impossibilité de toute nouvelle révolution. A première vue, tout irait dans le sens des prophètes de la « fin de l’histoire ». Il n’y a plus personne pour avancer le projet d’une autre société que la nôtre. Aménager les règles qui nous régissent, ajouter plus de justice, atténuer les souffrances, oui. Mais déconstruire notre société pour en reconstruire une autre de toutes pièces, personne, même parmi les gauchistes les plus enragés, ne nous dessine les plans d’un système de remplacement (…) Si une révolution devait un jour éclater dans notre monde capitaliste, elle ne ressemblerait, à coup sûr, à rien de ce que nos ancêtres ont connu. Il n’y aura ni prise de la Bastille ni chute du palais d’hiver. Autre chose, n’en doutons pas : la bombe explosera. »

Comme tous les articles de Marianne il suffit de lire le titre et la dernière phrase pour avoir le contenu et le contenant, c'est-à-dire à peu près rien. Les révolutions du 18e au 21e siècle sont toutes furtivement examinées par le petit bout de la lorgnette sans plan d’ensemble ni progressivité.

1871 : « S’ouvre une course à la révolution où chaque faction s’efforce de déborder les autre ». Crétin !

1968 : « Des révolutionnaires frustrés » !? Raoul Vaneigem est sponsorisé « barde de mai » ! Plus poncif que les poncifs éculés : « Faute de convergence étudiants-salariés, le mouvement ne déboucha pas sur le grand soir. Le pouvoir paraissait pourtant à portée de la main » !

Ci-contre grenade lacrymogène
authentique de la rue Gay-Lussac
(collection privée)

La révolution américaine côtoie la révolution islamique, Mussolini le Portugal de 1975… Mais celle qui reste trainée dans la boue, à l’unisson du sinistre Jan Krauze, c’est celle d’Octobre 1917. Ah ce que la bourgeoisie la hait par tous ses pores. Le petit préposé médiatique et rachitique, Nicolas Werth en perd même toute mesure dans les chiffres : « l’usine d’armement Poutilov, en rupture d’approvisionnement, met à la rue des millions d’ouvriers » ! Fichtre, c’est beaucoup improviser avec la réalité, alors que Poutilov ne comprenait que quelques milliers d’ouvriers et que la classe ouvrière russe ne comportait que trois millions d’individus ! On apprend que les ouvriers ne se battaient que pour leurs vulgaires salaires et qu’ils ne « faisaient guère allusion au socialisme »…. En service commandé comme Krauze, Werth fait semblant d’ignorer que c’est la GUERRE stupide et sanglante qui a été le meilleur propagandiste du communisme, et non pas l’habituelle et charlatanesque accusation de manipulation bolchevique. Ce salopard nous ressort l’histoire du train blindé d’un Lénine traître envoyé par l’état-major allemand pour poignarder la sainte Russie, ce qui est encore un GROSSIER MENSONGE, Lénine n’ayant pas pour l’heure plus d’importance que tous les autres militants des divers partis logés dans ce train. La crise d’avril est décrite comme la fin de l’espoir du passage pacifique au socialisme, or cet espoir pacifique n’existe que chez les intellectuels bourgeois demeurés. Connard d’historien à la manque ! Magazine de merde.

UN MARX DE SALON OU LE MARXISME COMME BOITE A OUTILS

Le magazine patronal « Chalenges » rend hommages aux principaux marxistes encore vivants : Pierre Rosanvallon, éminence des cercles bourgeois du PS et du Nouvel Obs, Alain Minc cet « éternel marxiste » des conseils d’administration bourgeois, Jacques Attali cet auguste représentant des révoltés dans les cabinets successifs de Mitterrand, Pascal Lamy le bien connu révolutionnaire dirigeant de l’OMC, et Henri Weber un défroqué du guévarisme LCR.

Le magazine patronal peut conchier Pinay et Keynes et convenir que lorsqu’on tape « Marx » sur le moteur de recherche Google, le web compte près de 8 millions de références, loin devant Keynes (2,1 millions)… « Challenges » rassure tout de suite ses lecteurs super-bobos et super-ébahis : « Certes le Marx polémiste violent, le Marx utopiste prédisant la venue d’un monde parfait après la dictature du prolétariat s’est effondré dans l’échec économique des régimes communistes ». Le trotkien tonitruant du boul’Mich, avec son costard trois pièces de sénateur PS, Henri Weber vient aussi à la rescousse bourgeoise libérale et faussement anti-étatique : « Chez nous, plus personne n’est pour la socialisation des moyens de production ou la conduite de l’économie par le plan ». Pourtant le camarade Rosanvallon suggérait dès 1992 au PS : « … de redevenir marxiste pour décrypter avec précision les nouveaux modes de production et d’organisation ». Le camarade Pascal Lamy avoue lui le vide idéologique du capitalisme contemporain (qui s’autodétruit comme dit Artus) : « Si l’on veut analyser le capitalisme de marché mondialisé d’aujourd’hui ? L’essentiel de la boite à outils intellectuelle réside dans ce que Marx et un certain nombre de ses inspirateurs ont écrit » !

Mieux encore le camarade Attali, très intelligemment convient que si le prolétariat n’a pas pris le pouvoir (et on s’en serait aperçu) l’analyse par classe sociale reste la norme pour les observateurs ! Enfin bien que Sali par le « communisme », le camarade Minc conclut que « Marx est indépassable » ! Si, camarades, et par la prochaine révolution justement!

Souhaitons donc ici que l’an 2008 soit une bonne année marxiste, non pas au sens invertébré des camarades ici listés complaisamment, mais contre eux et leurs prébendiers !

(*) La perte de crédibilité des syndicats n’est plus à démontrer, par contre le misérable soutien du gouvernement à ses serviteurs – un décret instituant que payer une cotisation à un syndicat aura comme bonus une réduction d’impôts – achève et de les ridiculiser et le les figer dans une position, même plus réformiste, mais clientéliste. La corporation comme stade suprême du salariat encadré est le stade ultime de la bourgeoisie française, et confirme qu’elle est bien la plus bête du monde. Et lire, ci-contre, colonne de droite, la lettre du PCI sur les liaisons dangereuses CGT-LCR…

mercredi 19 décembre 2007

Quelle implication des groupes politiques dans la grève des transports en France?

Bilan d’une grève provoquée par le gouvernement

Et enseignements politiques pour l’avenir

Il faut mesurer l’échec de la grève des transports de novembre 2007 en France. Le bilan est mitigé. Gouvernement et syndicats, surpris d’abord par la détermination des grévistes ont réussi à enterrer la grève au son des négociations prorogées en coulisses au mois de décembre.

Grève bizarre, comme je l’indiquais dans le premier tract diffusé début novembre, grève si bien préparée contre le dernier carré des jeunes retraitables, qu’il ne fallait pas s’illusionner d’un poil sur ses chances de succès. Alors : demi-échec des ouvriers ou demi-réussite du gouvernement, ou les deux ?

Les ouvriers n’en sont pas à leur premier échec pour partie d’entre eux et s’en relèveront. Il n’y a pas mort d’homme et, si l’intérêt national économique a pris le dessus, ce n’est que partie remise pour des sacrifices bien plus élevés qui seront posés ultérieurement. Pour le gouvernement qui s’est tellement emberlificotés dans des négociations de couloirs au point qu’on se demande comment les syndicats ultra-corporatifs font pour retrouver leurs petits, la victoire n’a pas de panache : on se doute de drôles de concessions financières, on se doute aussi de son incapacité à résoudre sur le fond la question des déficits.

Plus que sur la forme de la grève et les litanies sur les habituelles trahisons syndicales, je pense nécessaire de traiter en premier lieu de la prise de position des groupes gauchistes, ou cercles à prétention révolutionnaire. Si un groupe politique existe pour le prolétariat, pour son émancipation, c’est avant tout, on en conviendra, pour l’aider de sa lucidité dans l’analyse du rapport des forces et pour lui éviter de gâcher son énergie. On commencera donc par ceux qui ont foncé dans le piège syndicaliste, et on examinera ensuite les carences des « prudents ». En dernière partie, j’examinerai ce que j’appelle la crise de la théorie révolutionnaire et l’absence de propagande communiste par la plupart des groupes, sectes et cercles, qui en reste au ras des pâquerettes syndicalistes.

  1. LA COURSE DERRIERE LE SYNDICALISME OFFICIEL :

a) Evidemment de la LCR (« C’est le moment » rantanplan…) à la secte LO et la FA, la plupart des groupes gauchistes se sont rués derrière les représentants de l’Etat en milieu ouvrier, avec leur mot d’ordre le plus navrant, le plus suicidaire et le plus inutile : retour aux 37,5 années pour tous ! Mais la ruée des gauchistes suivistes du moindre signal syndicaliste resta molle et accompagnatrice avec ballons et flonflons d’une grève planifiée pour aller dans le mur. Si la grève était au fond surtout politique, elle n’avait pas besoin d’être affaiblie par une revendication aussi inutile et qui, finalement, divisait ! Les travailleurs des transports n’ont pas montré eux-mêmes un niveau de conscience très élevé en tolérant en permanence la tenue de tractations secrètes (dont la presse faisait état chaque jour) et ils étaient eux-mêmes coincés dans l’impasse de leurs soit disant acquis corporatifs qui ne pouvaient permettre de dégager une quelconque revendication unitaire ; imaginez un groupe d’accusés qui refusent de subir le sort d’autres, déjà condamnés et derrière les barreaux, et qui s’échineraient à revendiquer la liberté pour tous… Les cris des gauchistes syndiqués et implantés revenaient à réclamer la liberté en prison, et de SUD à la CNT, ils se ridiculisèrent par le même jusqu’auboutisme infantile ; ce dernier se dégonfla même début décembre pour passer le relais à la CGT, sûre désormais que les grévistes, épuisés financièrement, ne récidiveraient pas de sitôt.

b) LA DILUTION DE LA GREVE PAR LES GROUPES ULTRA-GAUCHES ETIQUES :

Ultra-gauche ou même « milieu révolutionnaire » hors du Parlement et contre la bêtise gauchiste, tout cela ne signifie plus rien avec en pôle position le résidu du CCI (Révolution Internationale) qui ne se distingua en rien à la suite des gauchistes dans l’apologie du retour dit « unificateur » aux 37,5 annuités : Tous les unitaires s’appellent Martin, mais tous les Martin ne sont pas unitaires ! Plus enthousiaste que les gauchistes, le CCI appela partout à aller « massivement » aux manifs enterrement.

R.I., qui fut plus perspicace dans son lointain passé, n’a pas vu que les revendications petites bourgeoises des étudiants (revendication gauche caviar d’une université non privatisable), orchestrées par les suivistes gauchistes, servaient à affaiblir la grève des transports en la remisant au niveau du cortège des mécontents de toute sorte. Pire, et du jamais vu dans l’histoire au moins depuis 1968, ce petit groupe s’est fabriqué une intervention inédite et cocasse. Comme il n’est implanté à peu près nulle part contrairement aux gauchistes, cela lui est un casse-tête à l’idée d’aller porter la bonne parole aux entreprises en grève, alors ce coup-ci il a eu recours au subterfuge suivant : « un petit groupe d’étudiants venus à notre dernière réunion publique a amené une délégation de vieux travailleurs politisés, membres du CCI, dans deux AG de cheminots » !

Ce groupe qui avait longtemps combattu l’idée que la conscience apportée de l’extérieur de la classe ouvrière, version Lénine bourré, a révolutionné la science politique moderne par le présupposé : no problem, les étudiants sont les enfants de la classe ouvrière ! Et comme on le voit, les étudiants « boites à idées » (de futurs cadres ?) sont aussi désormais les suppléants du parti révolutionnaire inexistant et des passeurs de la parole (méprisée) de « vieux travailleurs politisés ». Ces militants déguisés en « vieux travailleurs » viennent bien sûr enseigner à ces « crétins » d’ouvriers la trahison permanente des syndicats de tout bord mais pas seulement. Ils viennent faire la leçon aux syndicats qui ne se préoccupent pas de la situation des étudiants et des autres fonctionnaires. Et au lieu d’insister sur la nécessité de discuter entre travailleurs de diverses entreprises, nos retraités de la révolution virtuelle ont proposé dans deux ou trois AG d’aller discuter avec les étudiants pour construire l’unité (électorale ?) et puis de défiler derrière une banderole unique. Peine perdue, porte ouverte enfoncée, la banderole unique et syndicale existait déjà et elle portait : « retour aux 37,5 annuités pour tous » !

Le degré de décadence révisionniste du CCI est véritablement lamentable, non parce qu’il substitue à son ancien ouvriérisme une apologie de la jeunesse petite bourgeoise - en crachant au passage sur les couches pauvres du prolétariat, ces émeutes « qui ont toujours constitué le prétexte parfait ( !?) pour renforcer encore et partout l’Etat policier » - mais parce qu’il ridiculise toute intervention de parti.

Le CCI, à la queue de tout, et après avoir lu PU, tire comme seule leçon en fin de grève qu’il faut dénoncer les négociations… secrètes ! Ne l’eussent-elles pas été moins si on avait admis les étudiants comme « intermédiaires » ?

Un dernier mot sur la dite lutte étudiante (*). Celle-ci fut minoritaire de bout en bout, ne concerna point la classe ouvrière – Sarkozy était plutôt du côté de l’efficacité même si c’est de la daube, en proposant une université qui débouche vraiment sur l’industrie et non les belles lettres – et se caractérisa par toute une série de magouilles gauchistes, faux délégués, menaces aux récalcitrants, charivari anar provocateur et inconsistant. Et c’est ce « milieu » que le CCI nous a présenté comme « l’avenir de l’humanité », en partie, ou en totalité comme intermédiaire entre organisation politique et ouvriers en grève ! Aux fous !

2) LES GROUPES ETIQUES PLUS PRUDENTS :

a) le cercle PCI (bordiguiste) a bien vu l’organisation du simulacre de grève et le contrôle de plomb par les mafias syndicales dès le départ en un résumé lapidaire : « Les directions syndicales appellent donc les travailleurs à lutter pour négocier la sauce à laquelle ils seront mangés ».

Néanmoins, les bordiguistes sont toujours superficiels dans leurs critiques de la bourgeoisie, et avec leur vision hiérarchisée pour leur propre compte, ils ne voient que des « directions » au lieu de considérer des « appareils » et tous les gougnafiers « de base » qui ont fait voter les non grévistes pour la reprise. Dans leur tract, on trouve une tautologie époustouflante : « pour que la lutte soit victorieuse, il faut d’abord qu’elle ne soit pas trahie par ses dirigeants » ! Il eût fallu alors que les travailleurs aient l’initiative et aient élaboré LEURS revendications.

Le petit PCI n’analyse pas la situation, les problèmes de société plus que salariaux qui sont posés, et oppose la solution formelle de l’élection de comités de grève. Il n’est pas d’une bien grande aide pour le prolétariat en lui disant qu’il doit se préparer à de nouvelles attaques, croit-il que le prolétariat a besoin de ce conseil ?

b) le cercle Tumulto de Toulouse, proche de ce milieu politique de la Gauche communiste historique, a réalisé lui un tract convenable mais abstrait. Il engageait au combat sans état d’âme « Une seule classe ouvrière » (car il n’y en a pas deux) afin qu’elle « réaffirme son identité de classe », terme langue de bois pour le prolétaire lambda de nos jours (prolétaires vos papiers ?), comme « combat de classe » ou le très luxemburgiste, frustrant et guère enthousiasmant « la seule victoire est la lutte elle-même ». Ses slogans au final « portons haut la fraternité et la solidarité ouvrières », avec le même formalisme que le PCI (délégués élus et révocables) pouvaient incliner à souffler dans le sens de l’impasse syndicale.

c) la fraction externalisée du CCI n’a rien fait et a bien fait en publiant un communiqué sur la grève des transports. Alors qu’il y a quelques années, ce cercle crut à l’échappée belle de la lutte prolétarienne mondiale à partir des casseroles petites bourgeoises en Argentine, cette fois-ci, le simulacre de grève en France s’inscrit dans un « lent développement des luttes au niveau international », ce qui est très discutable dans la mesure où la grève a été provoquée rapidement par la bourgeoisie. Après la répétition de vieux poncifs du CCI sur le prolétariat allemand, sorte de Saint Paul du prolétariat mondial et une imaginaire accumulation d’expériences de grèves fragmentées ou parcellaires en une conscience unificatrice, la fiction interne du CCI salue la tradition de luttes des travailleurs des transports et décrit très bien le saucissonnage et le sabotage total de la grève de la veille au soir. La plupart des remarques qui analysent la faible dynamique de la grève, le facteur de désorientation du charivari étudiant (aux « revendications petites bourgeoises »), placent cette fois-ci ce cercle à un autre niveau de sérieux politique que la maison mère, même s’ils sont autant autistes. Les beaux restes du CCI ne seraient-ils plus qu’externes ? La fraction mesure justement dès le départ l’absence de perspectives d’élargissement de la grève et décrit le cinéma de la radicalisation des syndicaux de banlieue. Selon eux la grève n’a pas été un véritable échec, et ils font confiance au gouvernement pour généraliser de nouvelles attaques à l’ensemble de la classe ouvrière, ce qui est une vision simpliste et peu perspicace après la grève des transports et sur comment opèrent en général les gouvernements.

Ce cercle trade-unioniste révolutionnaire réduit, qui se présente comme le pôle de regroupement du futur parti mondial, conclut avec une arrogance non dissimulée qu’il lui a suffi de distribuer un tract contre la misère mondiale pour aider la classe ouvrière à réfléchir à « la réalité du capitalisme ». Ces gens-là expliquent la misère à la classe ouvrière, hé hé… et espèrent qu’en voyant enfin l’horreur capitaliste la masse ouvrière asservie idéologiquement à la bourgeoisie comprendra qu’il lui faut déclencher le grand soir. On en est fort marri. C’est aussi un révisionnisme de la théorie marxiste mais version spontanéisme. En lisant leur tract dit international sur la misère, on pense à ce que disait Lénine en 1903 : « seuls quelques (pitoyables) intellectuels pensent qu’il suffit de parler « aux ouvriers » de la vie de l’usine et de rabâcher ce qu’ils savent depuis longtemps » !

3) L’ABSENCE DE THEORIE REVOLUTIONNAIRE :

Des milliers de fois a été cité la phrase sans verbe de Lénine : « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ». La pauvreté idéologique de ce qu’on vient de lire, l’attente de la rédemption spontanée du prolétariat par la revendication du jour, le suivisme le plus plat derrière les chants syndicalistes, nous obligent à compléter ce qui accompagnait les six mots de Lénine et qui va comme un gant à nos donneurs de leçon radoteurs : « On ne saurait trop insister sur cette idée (la théorie révolutionnaire) à une époque où l’engouement pour les formes les plus étroites de l’action pratique va bras dessus bras dessous avec la propagande de l’opportunisme à la mode ».

Il est frappant que ces divers groupes ou cercles qui existent depuis des années n’aient pas été capables d’analyser les revendications, de se passer de tout suivisme pour des revendications de salariés qui ne sont pas des tables de lois. Il a toujours existé des revendications totalement corporatistes voire répugnantes (produisons français…). Aucune réflexion non plus sur la retraite vue comme une institution intouchable au point que c’est Sarko qui est apparu comme plus progressiste en prétendant faire entrer en ligne de compte les spécificités, la pénibilité, etc. ; j’ai titré mon deuxième tract : « Vieillir au boulot ? Jamais ! » et il était accueilli par un œil intéressé et avec le sourire des manifestants.

Aucune réflexion critique sur comment les puissants nous ont trimballés de la retraite égale pour tous au pouvoir d’achat ce serpent de mer ! Le CCI fît montre par le passé d’un vrai sens critique sur les mirifiques promesses de l’autogestion et des 35 heures.

Pire aucun de ces cercles ou prétendu « squelette » du futur parti mondial du prolétariat n’a analysé cette grève comme politique, alors que des commentateurs bourgeois l’ont clairement identifiée comme telle, suscitant l’ire du bonze Chérèque (surtout pas !). Politique parce qu’elle posa un problème de société que la bourgeoisie prétend résoudre au niveau national, politique parce que les grévistes ont, même dans une situation largement défavorable, tenus tête au gouvernement, politique encore parce que la lutte de classe étouffe dans le carcan du simple questionnement économique et syndicaliste. La grève était devenue politique parce qu’il est apparu très tôt qu’il ne pouvait y avoir satisfaction sur la revendication économique catégorielle et donc qu’il s’agissait de défaire une riposte ouvrière sur la retraite qu’il a fallu une dizaine d’années pour épuiser : 1993, 1995, 2003, 2007.

Tous ces groupes anémiques ou cercles indigents, en exaltant une lutte pour l’essentiel corporative, très contestable du point de vue de l’ancienneté au travail, très ambiguë sur la notion des « acquis », ont participé de l’asservissement idéologique des travailleurs des transports à la bourgeoisie, sans, heureusement, convaincre les autres de la validité des « cas particuliers ». Par contre, plus la grève durait plus elle nuisait à la perception encore confuse et peu probante de « l’unité de classe » (comme dit Tumulto) et divisait la classe ouvrière. A trop se prolonger aux basques de la comédie des négociations, la grève devenait… anti-ouvrière ! Les hippies de Sud l’ont bien compris qui ont mis fin à leur jusqu’auboutisme qui ne faisait plus que servir le gouvernement comme l’interminable grève des petits bourgeois étudiants.

Personne parmi tous les groupes n’a posé le problème de société et de l’avenir qui réside derrière la question des retraites. La plupart sont restés arcboutés sur la défense des « acquis » pour les beaux yeux des « gros bataillons » de la classe, par bêtise trade-unioniste ou visée électorale. Il y avait matière, non pas à décrire la misère comme la fiction interne du CCI, mais à souligner l’absence de perspective sociale et économique de la bourgeoisie, surtout la lente exclusion de millions de prolétaires de la production et de toute protection sociale. Ainsi, la lutte économique pour la défense d’une retraite raccourcie par nos divers suivistes du syndicalisme est restée liée à la politique bourgeoise de cogestion des déficits abyssaux de l’Etat.

Gauchistes ou ultra-gauches, en misant sur un développement de la seule conscience économique espèrent que la classe ouvrière surmontera spontanément la césure de la chute de la maison stalinienne et les tonnes d’ordures déversées sur le marxisme et les révolutions. Cela fait quarante ans finalement que cette politique d’attente de la radicalisation économique, au fond syndicale, ne sert à rien comme alternative au capitalisme. La plupart des grèves ne sont plus une école de la lutte des classes, et n’apportent aucune réflexion sur un possible changement de société, laissant le prolétaire individuel amer et replié sur lui-même. La bourgeoisie absorbe régulièrement sans trop de casse toute cette agitation en rien dangereuse et la dénonciation de la trahison des syndicats en fin de grève est elle-même devenue une tradition acceptée. Et, je parle par expérience, la « trahison » n’est jamais vécue par tous les ouvriers comme la trahison de tous les syndicats quand elle n’est pas vécue comme une victimisation de nos propres capacités.

J’ ai lancé des pistes de réflexion dans PU 163 sur ce que cette grève manifestait au plan politique du point de vue du prolétariat :

- la contestation du travail, de sa durée, de sa hiérarchie,

- la diversité des revendications et des besoins, il n’y a plus de revendication unificatrice (par ex. les 8 heures, la retraite à 60 ans, etc.) mais un besoin d’unité par les mêmes méthodes de lutte, contrôle de sa marche, concertation directe entre patron et ouvriers,

- savoir commencer une grève (beaucoup de cheminots n’avaient pas envie d’aller au casse-pipe au début…) et l’occupation du terrain par les syndicats est en général la preuve que la grève est mort-née…

- la grève n’est pas la seule forme de lutte (la fin de cette grève a été plus dûe à la perte de salaire qu’aux trahisons syndicales ou à la haine quotidienne déversée par les médias) manifestations et assemblées de rues peuvent permettre aux ouvriers et employés de s’exprimer politiquement et de renvoyer au bercail les avocats du gouvernement.

Mais, au fond, ce qui importe n’est pas simplement formel, il faut aussi que les individus ou groupes qui veulent faire avancer la lutte ne cachent pas leur programme, s’ils en ont un. Laissons de côté les histoires sans fin de conscience apportée ou pas de l’extérieur. La lutte économique actuelle restera toujours un peu plus liée à la politique bourgeoise si l’insistance n’est pas portée sur la gabegie du capitalisme. Sans promettre le beau communisme universel qui résoudra tout, le rôle des révolutionnaires (sans aucun parti crédible pour l’heure) n’est-il pas de favoriser des débats qui, en soulignant les limites du capitalisme, posent la nécessité d’une réorganisation de la société et par conséquent qui créent la nécessité d’une large organisation en parti (sans illusion sur une satisfaction syndicaliste immédiate) faute de quoi la spontanéité ouvrière restera inséparable de la politique bourgeoise de gestion de la misère et de l’exploitation.

S’il reste des flous, des impondérables, si je produis des exagérations, autant pour moi, mais une réflexion s’impose sur le cul de sac des revendications immédiates, faute de quoi la misère restera dans l’ornière.

(*) Théorisée comme telle, l’idéologie fantasmatique du « mouvement étudiant », éphémère et caméléon par nature, se nourrit d’un activisme syndical qui est souvent le premier diplôme avant la vie active, et qui n’est rien d’autre que le label dirigiste de cette couche sociale impuissante. Celle-ci ne peut qu’aller mendier auprès de l’Etat la garantie d’un statut intermédiaire dans la hiérarchie sociale. Queue de la petite bourgeoisie intellectuelle, le mouvement étudiant considère que l’Etat est neutre, d’où ses appels incantatoires à des diplômes républicains, à l’égalité des portes d’entrée dans la vie active.

L’étudiant de mai 68, en général (et en sciences humaines…) peu centré sur son nombril arriviste s’était trouvé dans une situation passionnante de jonction avec les ouvriers dans une découverte de la politique révolutionnaire, et pas comme histoire d’addition de revendications corporatives. A Censier, ce n’étaient pas les étudiants qui allaient vers les ouvriers, mais l’inverse. Les ouvriers étaient attirés par les possibilités matérielles des lieux : locaux pour tenir des discussions, ronéos, etc. Ce lieu échappait au flicage syndical des usines et aux manœuvres des politiciens staliniens. Il a existé une situation similaire dans les universités russes à la veille de la grande révolution de 1917. Dans les deux cas, il n’y eût pas unité étudiants-travailleurs, la plupart des étudiants restent destinés à être des encadreurs, mais possibilité pour les ouvriers et les révolutionnaires de se servir d’un espace de liberté.

Mai 68 est avant tout la contestation de la politique par des experts, ce que des groupes non liés à une continuité organisationnelle formelle ont bien compris (situationnistes, milieu issu de Sou B et enfants de la GCF). L'étudiant de 68 ne conteste pas dans ce cadre seulement l'Université mais la société entière. Contre toutes les légendes qui vont être à nouveau colportées en 2008 sur 68 il n'existe que trois ouvrages valables pour appréhender le sens de 68, outre mon "mai 68 et la question de la révolution" (1988, épuisé), "L'insubordination ouvrière dans les années 68" de Xavier Vigna (presses universitaires de Rennes 2007, dont je dis tout le bien dans mon prochain livre) et surtout le prodigieux livre de Kristin Ross "Mai 68 et ses vies ultérieures" (New York 2002, et ed complexe 2005). Cet auteure a le mérite non pas simplement de reprendre ma thèse (68 comme mouvement social et antiléniniste, qui est surtout la thèse des groupes de l'époque non fossilisés par la légende évaporée de la tradition révolutionnaire, PO, RI, Cahiers du communisme de Conseils, etc.) mais de montrer que 68 FIT ECLATER LES CLOISONNEMENTS DES STRATES SOCIALES: les étudiants n'ont pas agi comme étudiants mais comme révélateurs d'une crise d'ensemble, ils ont même cessé de fonctionner comme étudiants, comme les travailleurs de cesser de fonctionner comme travailleurs, pour devenir des êtres politiques acharnés à revendiquer liberté et égalité politique. Contre la doxa médiatico-intellectuelle et les légendes sous-culturelles qui ont oblitéré la réalité de mai 68, Kristin Ross a écrit LE LIVRE qu'on attendait depuis longtemps. Elle me cite à plusieurs reprises et s'est inspiré visiblement de quelques analyses de ma modeste contribution. La seule critique que je me permets de lui porter est de surévaluer l'impact des guerres coloniales sur l'évènement. Par avance, je répondais en p.19, avec PV Naquet: "La génération de 1968 n'avait pas connu la guerre d'Algérie. On peut même suggérer que seule la fin des guerres coloniales et la diminution du service militaire a rendu une fraction de la jeunesse disponible pour la révolte". Cependant Kristin Ross touche quand même le fond de la vérité en décrivant dans la répression les méthodes de la contre-révolution qui prédominaient non seulement depuis 1962 mais aussi depuis 1945. On peut comparer avec le Portugal de 1975 où la "révolution des oeillets" sort des casernes de l'interminable guerre coloniale. Comme quoi les révolutions (même soit disant pacifiques) se font toujours contre les guerres proches ou lointaines. L'ouvrage de Kristin Ross a connu un succès de librairie et j'en suis très heureux. Je lui envoie d'ici mille baisers en son fief de New York!

mardi 11 décembre 2007

Jan Appel autobiographie



UNE VIE POUR LA REVOLUTION

Ou

BREVE AUTOBIOGRAPHIE D’UN REVOLUTIONNAIRE PROLETARIEN

(trad. En français pour la première fois par JLR, 5 novembre 2007)

Avertissement:

La longue vie du révolutionnaire marxiste Jan Appel mériterait un imposant ouvrage tellement elle est riche d'une expérience hors du commun. On peut trouver un résumé et la version anglaise de cette traduction sur le site Smolny.

Peu d'hommes au XXe siècle peuvent prétendre avoir occupé une telle place dans la lutte historique de la classe ouvrière. Simple ouvrier des chantiers navals en Hollande et en Allemagne, Jan Appel se retrouve carrément à la tête des Conseils ouvriers en Allemagne et membre de la direction du KAPD. Il est régulièrement élu aux comités de grève par les AG des grèves où il est présent. Il ne reste pas simplement un acteur puisque dans toute la deuxième partie de sa vie qui se confond avec le dur repli, que nous nommons contre-révolution, il se livre à des travaux théoriques profonds sur la perspective du communisme à un niveau inégalé depuis Marx.

Deux remarques sur ma traduction, qui comporte peut-être des erreurs, j'ai traduit le terme venant de l'allemand pour caractériser les comités d'usine par syndicats, car, contrairement à des traductions ultra-gauches superficielles de l'après 68 (la mode était au conseillisme qui est aussi menteur en histoire que les gauchistes lambda) il s'agissait bien de syndicats radicaux (éqauivalents aux premiers shop stewards britanniques). Preuve qu'on ne se débarasse pas aussi facilement su syndicalisme même en période de révolution. Même si le KAPD avait pour mot d'ordre "hors des syndicats", la preuve qu'on était pas sur la voie de la montée fût que les travailleurs allemands eurent encore d'énormes illusions sur la forme de la délégation syndicale (artificielle et cloisonnée).

On remarquera aussi la parfaite froideur de la rencontre avec Lénine. En général, Appel n'était pas un sentimental. Il raconte sans niaiserie les pires risques encourus. On imagine cependant qu'il dût bien y avoir une certaine émotion à rencontrer Lénine. En tout cas si celle-ci fût présente, Jan Appel ne la laisse pas paraître. On sent qu'il est plus porté par les divergences politiques qu'il va défendre à Moscou avec courage et pugnacité face à des bolcheviks déchaînés contre ces "merdeux occidentaux" qui n'ont pas été fichus de faire la révolution chez eux et qui viennent "donner la leçon". L'émotion a aussi sans doute était refroidie du fait que Lénine fait lambiner les délégués du KAPD. Après avoir risqué leur vie en mer, on les fait attendre comme de vulgaires plénipotentiaires avant que le Lénine chef d'Etat ne consente à les recevoir comme un hiérarque qui leur lit son ouvrage le plus craintif et erroné: "le gauchisme maladie infantile du communisme".

Enfin, une des raisons pour lesquelles aucun groupe ultra-gauche n'a traduit depuis 30 ans cette auto-biographie de Jan Appel est sans nul doute sa conclusion où il explique pourquoi il a participé à la résistance. Le résistant anti-nazi restera toujours un prototype hybride et un cocu de l'histoire. Pour beaucoup (dont mon père) il n'y eût pas le choix. Et, excepté nos ultra-gauches de salon, aucun communiste de coeur ne pouvait refuser de combattre le nazisme.

Malheureusement, combattre le nazisme du point de vue de la "libération nationale" revenait à se placer sous l'aile d'une fraction bourgeoise. Bah, c'est quand même mieux d'avoir combattu le nazisme que d'avoir été collabo...

JLR

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Mon nom est Jan Appel, et je suis né dans un petit village du Mecklenburg en 1890. J’ai fréquenté l’école primaire et étudié la construction navale. Avant même ma naissance, mon père était socialiste. Je suis devenu moi-même membre du parti social-démocrate allemand (SPD) à l’âge de 18 ans. J’ai fait mon service militaire de 1911 à 1913, et par après j’ai été soldat dans la guerre. En octobre 1917, j’ai été démobilisé et envoyé travailler à Hambourg comme ouvrier des chantiers navals. En 1918 nous avons appelé à une grève des ouvriers de l’armement. La grève se déroula pendant une semaine au Vulcan-Werft (atelier de vulcanisation). Notre mot d’ordre était : « Paix ! ». Après une semaine la grève s’éteignit et nous eûmes lecture des clauses de guerre, car, selon la loi, nous étions encore sous régime militaire. A ce moment-là j’étais membre de la gauche radicale de Hambourg. Quand, en novembre 1918, les marins se rebellèrent dans les chantiers navals de Kiel et laissèrent tomber leurs outils, nous avons appris le lundi des travailleurs de Kiel ce qui s’était produit. Sur ce, un meeting clandestin se tint dans les chantiers navals, qui étaient occupés militairement. Tout travail cessa mais les ouvriers restèrent sur place dans les chantiers navals. Une délégation de 17 volontaires fût envoyée au quartier général des syndicats, afin de le réclamer un appel à la grève générale. Nous les avons obligés à tenir un meeting. Le résultat, cependant, fût que les biens connus dirigeants de l’Allgemeine Deutsche Gewerkschaftsbund (ADGB) (union générale des syndicats d’Allemagne) et le SPD adoptèrent une attitude négative à l’encontre de la grève. Il y eût des échanges très durs pendant plusieurs heures. Dans l’intervalle, une révolte spontanée avait surgie pendant le repas aux chantiers navals Blohm et Voss, où étaient employés 17.000 travailleurs. Les ouvriers quittèrent les usines et les chantiers navals de vulcanisation et se massèrent devant l’immeuble des syndicats. Les chefs s’étaient enfuis. La révolution avait commencé.

Pendant ces journées, j’avais pris une position à l’avant-garde de la gauche révolutionnaire du mouvement ouvrier en Allemagne. En tant qu’orateur dans les usines et aux réunions publiques, comme président des Revolutionäre Obleute (syndicalistes révolutionnaires), alors récemment formés, je me tournai dorénavant vers le Spartakusbund (Ligue spartaciste) et j’ai commencé à jouer plus tard un rôle dirigeant dans l’organisation du district de Hambourg du KPD (parti communiste d’Allemagne).

En janvier 1919 se tint un grand meeting des syndicalistes révolutionnaires au siège central des syndicats. On avait appelé à ce meeting juste après que Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht aient été assassinés à Berlin. C’est à ce meeting que j’ai fait la connaissance d’Ernest Thälmann de l’USPD (parti social-démocrate indépendant d’Allemagne), et durant la nuit suivante une marche a été organisée avec les camarades de l’USPD jusqu’aux casernes de Barenfeld. Le garde et les soldats endormis furent pris par surprise, et l’armement des ouvriers se fît sans coup férir. Nous avions 4000 armes. Après une bonne semaine de mise sur pied de notre force armée, ceux qui avaient des armes commencèrent à se disperser les uns après les autres pour finir par disparaître avec leurs armes. Se déplaçant hors d’Hambourg, la propagande avançant la formation d’organisations d’usines se répandait, et conduisit à la formation de l’AAUD (organisation générale des syndicats d’Allemagne) (syndicats ou unions ouvrières ? ndt). Au cours de ce développement et de sa clarification subséquente, dans un processus où ma fonction principale était celle de président des syndicats révolutionnaires, j’ai assumé, partiellement pour des raisons organisationnelles, la fonction supplémentaire de président du district de Hambourg du KPD. C’est pourquoi j’ai été délégué au (second) congrès d’Heidelberg du KPD.

Maintenant, nous sommes en 1966, près de 47 ans après le congrès d’Heidelberg. Il reste une petite question à examiner plus précisément concernant les discussions et conclusions du congrès. Il est suffisant de dire qu’à ce moment-là il était clair pour nous que la ligne et la politique du KPD étaient orientées principalement et comme but du parti vers la participation au Parlement bourgeois. Alors que nous gardions confiance dans nos convictions antérieures sur la politique à poursuivre avec le mouvement révolutionnaire des travailleurs, il était désormais impossible de rester comme tendance organisée au sein du KPD. Peu après, le district de Hambourg du KPD rejoignit aussi cette décision.

Quand, à Berlin, en avril 1920, le groupe de ceux du KPD qui défendaient la même vision que les camarades de Hambourg jetèrent les bases pour la formation du KAPD (parti communiste ouvrier d’Allemagne), ma participation au KPD se termina. Ce furent les journées du putsch de Kapp-Lüttwitz, et je me rendis dans la Ruhr. Avant mon retour à Hambourg, je fus informé qu’au congrès de fondation du KAPD, une délégation comprenant Franz Jung et moi-même, avait été élue en notre absence pour faire le voyage en Russie afin de représenter le KAPD au Comité Exécutif de l’Internationale communiste, qui tenait alors session. Il était de notre tâche de faire un rapport sur la fondation du KAPD, pour présenter ses vues et positions et pour délivrer les exigences appropriées concernant les positions traîtres adoptées par le comité central du KPD contre la lutte dans la Ruhr.

Il nous fût impossible de passer par voie terrestre, et le passage par la mer baltique était aussi fermé. La seule voie possible pour nous me semblait résider à travers la mer du nord et l’Atlantique, en passant par la Norvège et le pôle Nord puis dans l’océan Arctique, pour atteindre Archangel ou si possible Mourmansk. Nous étions, néanmoins, incertains si cette aire avait été reprise ou pas par les Russes, c'est-à-dire, si les Bolcheviks l’avaient réoccupée. Un peu avant des échos étaient apparus dans la presse selon lesquels la flotte américaine, avec des troupes supplémentaires en soutien qui avait occupée l’aire, s’était retirée. En dépit de cette incertitude, nous décidâmes de risquer le voyage. Une de mes connaissances, le camarade Hermann Knürfen, était marin à bord d’un bateau le Senator Schröder. Ce bateau faisait une croisière régulière toutes les quatre semaines dans les eaux profondes poissonneuses au large de l’Islande et, à chaque retour, demeurait au moins une semaine à Cuxhafen. Je partis à la recherche de Hermann Knürfen. Nous apprîmes juste à ce moment qu’il était à Hambourg, et le bateau aux docks de Cuxhafen prêt à partir pour son voyage au large dans les trois jours. Knürfen était volontaire, et la majorité de l’équipage également – vraiment, ce n’était pas pour rien que nous vivions des temps révolutionnaires !

Franz Jung et moi, avec un autre marin révolutionnaire, embarquâmes comme passagers clandestins. Au passage de la pointe d’Heligoland, nous avons mis aux arrêts le capitaine et ses officiers pistolets aux poings et enfermés dans la cabine arrière. Le voyage avait commencé le 20 avril et se termina le premier mai 1920, à Alexandrovsk, le port de Mourmansk. Nous ne possédions des cartes de navigation que pour la zone jusqu’à Trondheim, et au-delà tout ce que nous avions pour guide était une petite carte dans un livre de marin, qui offrait une vue du globe du pôle Nord vers le centre. Les côtes de Norvège, Russie, Sibérie et Alaska n’étaient visibles qu’en bordure de cette carte. C’étaient les seuls moyens de navigation par lesquels notre nouveau maître, le Capitaine Knürfen, pouvait gouverner le navire ! A l’extrémité nord de Tronshö (Hammerfest) nous avons souffert deux jours d’une tempête incessante de neige épaisse, tant st si bien que toute vision de notre distance à la côté était oblitérée. Nous étions tous extrêmement fatigués, d’autant que la situation incertaine imposait une attention continuelle et impérative. Dans ce sens, épuisés, nous naviguions vers le sud, cherchant la côte ou tout bout de terre ferme où nous aurions pu nous reposer. Ce n’est que par un hasard de bonne fortune que nous avons atteint le fjord d’Alexandrovsk, afin de jeter l’ancre et de contourner les balises de la flotte américaine. Il nous a fallu de longues heures avant de nous assurer si les Américains étaient partis. Derrière l’épais mur de neige apparut une colonne de fumée noire, à une distance considérable, qui s’approchait progressivement de nous et de notre navire à l’arrêt sur l’eau.

Alors, il nous sembla que du haut de la falaise surgissait un bateau à vapeur, et nous vîmes finalement un grand drapeau rouge. Ce fût pour nous le signe que nous étions arrivés au pays des Communistes. Après un moment un bateau remorqueur apparut, plein d’hommes armés. Nous fûmes remorqués entre les murs des falaises à l’intérieur des terres en direction de Mourmansk. Nous fûmes reçus comme camarades, puis emmenés par chemin de fer, construit pendant la guerre, jusqu’à Petrograd, nommée maintenant Leningrad.

A Leningrad, après avoir parlé avec Zinoviev, le président de l’Internationale communiste, nous avons voyagé vers Moscou. Là, plusieurs jours après notre arrivée, nous avons fait notre exposé au Comité exécutif de l’Internationale communiste. Notre cas fût discuté, mais de ce qui s’est dit je n’ai plus le souvenir. Cependant, nous n’avons pas reçu une honnête réponse, excepté qu’on nous a dit que nous serions reçus brièvement par Lénine lui-même. Et ceci ne se produisit pas avant une semaine ou un peu plus.

Lénine, naturellement, s’opposa à notre point de vue et à celui du KAPD. Pendant une seconde réception, un peu plus tard, il nous donna sa réponse. Il le fît en nous lisant des extraits de son pamphlet « La maladie infantile du communisme », sélectionnant les passages qu’il considérait comme nous concernant. Il tenait à la main le manuscrit qui n’avait pas encore été imprimé. La réponse de l’Internationale communiste, délivrée initialement par Lénine, était que le point de vue de l’IC était le même que celui du KPD, que nous avions quitté.

Après un agréable long voyage de retour via Mourmansk et la Norvège, il devint nécessaire pour Ian Appel de disparaître de la circulation, et mes activités en Allemagne se poursuivirent sous couvert de Jan Arndt. Travaillant si nécessaire pour garder ensemble corps et esprit, à Seefeld près de Spandau et à Ammerndorf près de Halle, en prenant la parole de temps en temps dans les meetings – c’était la teneur de ma vie. Beaucoup de mon activité se tenait en Rhénanie et dans la Ruhr, où j’organisais la publication régulière du journal de l’AAU « Der Klassenkampf » (« La lutte de classe »). En 1920, le KAPD fût accepté comme organisation sympathisante dans la IIIème Internationale. C’était l’aboutissement des discussions entre l’IC et certains leaders du KAPD. Ces derniers étaient Hermann Gorter de Hollande , Karl Schroeder de Berlin, Otto Rühle, l’ancien député du Reichstag, et Fritz Rasch. Au IIIème congrès de l’IC à Moscou, on nous offrit toute liberté pour exprimer notre point de vue sur la politique qui devrait guider notre travail. Mais nous n’avons rencontré aucun accord des délégués des autres pays présents. Le contenu principal des décisions qui furent prises à ce congrès soutenait que nous devions coopérer avec le KPD dans les anciens syndicats et dans les assemblées démocratiques, et que nous devions laisser tomber notre slogan « Tout le pouvoir aux Conseils ouvriers ». C’était la politique bien connue mise en avant dans les « 21 conditions » que nous devrions suivre si nous voulions rester une organisation affiliée à l’IC. Naturellement nous nous sommes prononcés contre cela et avons déclaré qu’une décision à ce sujet ne pouvait relever que de l’organe concerné du KAPD. Ce qui fut vraiment fait lors de notre retour. J’étais retourné dans la Ruhr et en Rhénanie-Westphalie pour recommencer mon activité, juste avant le congrès. Cette période d’activité s’interrompit en novembre 1923 avec mon arrestation. La cause immédiate en fût l’occupation de la Rhénanie et de la Ruhr par la France, mais l’accusation qui pesait sur moi d’avoir détourné un bateau ne pouvait être prise en compte qu’à Hambourg. Je réussis de peu à éviter l’extradition en me présentant comme un prisonnier politique et en invoquant l’assistance des autorités d’occupation française. Cependant, comme un accord d’extradition entre l’Allemagne et les pouvoirs alliés était imminent, je donnai mon accord à l’ordre de déportation sur Hambourg. Là je fus jugé et condamné, et donc envoyé un temps en prison. Cela se termina à Noël 1925.

En avril 1926, j’allai à Zaandam en Hollande pour reprendre ma vie comme ouvrier des chantiers navals. Immédiatement après mon arrivée j’écrivis à un camarade, que je ne connaissais pas personnellement mais dont on m’avait donné l’adresse. C’était Henk Canne-Meier. Avec Piet Kurman il me rendit visite à Zaandam. Tous deux soutenaient des idées identiques à celles du KAPD, et ils avaient rompu avec le parti communiste de Hollande. Mais ils n’avaient pas de contact avec le groupe existant du KAP en Hollande. Tous deux étaient de bons amis de Hermann Gorter. Nous avons échangé nos points de vue et expériences, et nous avons tenus des réunions régulières avec d’autres du même esprit. Dans ce sens nous avons graduellement cristallisé un groupe que nous avons nommé le GIC (Group of International Communists). La publication de nos positions et analyses trouva sa place dans le PSIC (service de presse des communistes internationalistes qui est l’organe d’information de l’IC.

Pendant mon temps de détention préventive à Düsseldorf, une période somme toute de dix sept mois, j’avais trouvé l’opportunité d’étudier les volumes I et II du Capital de Marx. En venant comme moi d’années de lutte révolutionnaire, suivies par une lutte interne fractionnelle au sein du mouvement communiste et avec la reconnaissance du fait que la révolution russe avait conduit à une consolidation d’une économie d’Etat sous la férule d’un appareil de parti, nous avions été contraints de forger le terme « communisme d’Etat » ou même finalement de « capitalisme d’Etat » afin de le décrire. Je réussis finalement à atteindre une vision cohérente. Le temps pour une réflexion mûrie était arrivé, le temps où chacun passe en revue l’expérience passée avec son propre examen intérieur, afin de trouver la route que nous les ouvriers devront prendre pour laisser derrière nous l’oppression du capitalisme et pour atteindre le but de libération du communisme.

En tant que travailleur révolutionnaire, je me mis à étudier le Capital de Marx pour comprendre le monde capitaliste comme je ne l’avais jamais compris avant. Comment on est forcé de suivre un développement intrinsèque de lois gouvernementales ; comment son ordre de base se déploie sur une longue période, dépassant toutes les conditions héritées du passé pré-capitaliste afin de consolider son mode de production, et ainsi former le levain pour de nouvelles et plus intenses contradictions dans son ordre interne ; comment il opère encore et toujours de nouveaux changements dans sa structure sociale, mais aussi simultanément comment ses contradictions les plus basiques sont poussées en avant vers de nouveaux et toujours plus éclatants niveaux d’antagonismes. On expulse d’abord le peuple travailleur du sol et de leur lopin de terre ; puis on s’approprie leurs moyens de vie indépendante créant ainsi des contradictions dans lesquelles on peut aussi s’approprier le produit de leur travail. Le droit de disposer des fruits du travail, et par conséquent des producteurs eux-mêmes, tombe entre peu de mains. Par conséquent, la vérité selon laquelle le seul aboutissement de la révolution russe a été que le parti communiste russe s’est constitué comme un instrument de pouvoir despotique totalement centralisé équipé avec tous les moyens nécessaires pour exercer l’oppression d’Etat sur les producteurs encore dépossédés et sans propriétés, a été un fait que nous avons été forcés de reconnaître. Mais nos pensées ont été plus loin : la contradiction la plus profonde et intense dans la société humaine réside dans le fait que, en dernière analyse, le droit de décision sur les conditions de production, en tant que telles et en quantité et en qualité, est ôté des mains des producteurs eux-mêmes et placé dans les mains d’organes hautement centralisés du pouvoir. Aujourd’hui, quarante ans après j’en reviens à cette prise de conscience que j’ai faite en prison, j’ai vu ce développement se dérouler à une plus grande échelle dans toutes les parties du monde. Cette division basique dans la société humaine ne pourra être dépassée que lorsque les producteurs assumeront finalement leur droit de contrôle sur les conditions de leur travail, sur ce qu’ils produiront et comment ils le produiront. Sur ce sujet j’ai écrit de nombreuses pages pendant que j’étais en prison. C’est avec ces pensées à l’esprit et avec les écrits qui y sont liés que je suis arrivé à rejoindre en Hollande le GIK.

Aujourd’hui, en 1966, quarante ans ont passé depuis que nous nous sommes réunis à Amsterdam comme groupe de communistes internationalistes (GIK), afin d’exprimer nos nouvelles pensées et de les discuter. La reconnaissance que la révolution russe a conduit à l’établissement d’un communisme d’Etat, ou plus précisément d’un capitalisme d’Etat, représente une nouvelle école de pensée en ce moment. Cela nécessite de se désillusionner soi-même de la vision qu’une forme de la société communiste, qui implique aussi la libération du travail des fers de l’esclavage salarié, devra être le résultat direct et nécessaire de la révolution russe. C’était de plus une conception totalement nouvelle de concentrer son attention sur l’essence du processus de libération de l’esclavage salarié, c'est-à-dire, par l’exercice du pouvoir des organisations d’usine, les Conseils ouvriers, dans l’hypothèse où le contrôle sur les usines et lieux de travail, et découlant de cela, l’unité de l’heure de temps de travail moyenne, comme mesure du temps de production et de tous les besoins et services à la fois dans la production et la distribution, pourrait être introduit. Dans ce sens l’argent et toutes les autres formes de valeur pourraient être abolies et ainsi privés de leur pouvoir de se manifester comme Capital, comme force sociale qui rend esclave l’être humain et l’exploite. Cette reconnaissance et son fruit, gagné par de longues années de travail dans le groupe des communistes internationalistes à Amsterdam, ont été menés à bien afin de réaliser le livre « Les principes fondamentaux de la production et de la distribution communiste », publiés par nous-mêmes. Ils consistent en 169 pages de script tapé à la machine. Afin de donner un bref aperçu de ce qui est écrit ici, l’extrait suivant de la présentation peut être cité : « Les principes fondamentaux de la production et distribution communiste ont eu leur origine pendant une période de quatre années de discussion et de controverses au sein du groupe des communistes internationalistes de Hollande. La première édition est parue dans l’année 1930 en Allemagne, publiée à Berlin par la Neue Arbeiterverlag (« New Workers’ Publishing house »), l’organe publiant l’AAUD, l’organisation révolutionnaire d’usine. Du fait des difficultés financières d’une édition hollandaise dans le format désiré, la possibilité de publier en temps nécessaire était au-delà de nos capacités. Au lieu de cela, ce travail fût publié sous forme de série comme supplément au service d’information de presse du groupe de l’IC (PSIC). Compte tenu de la traduction, cette édition n’est pas identique avec l’édition allemande, bien que rien d’essentiel n’ait été altéré dans le contenu. Les seuls modifications concernent la manière dont sont présentés les matériaux dans diverses formulations, afin de fournir une présentation plus claire. Il faut espérer que les « principes fondamentaux de production et de distribution communistes » mèneront à une discussion de fond et ainsi contribueront à la fois à une plus grande clarté et à unifier le but au sein du prolétariat révolutionnaire, et aussi avec pour résultat que les tendances variées adopteront une même démarche. »

Dans une nouvelle édition, il était écrit : « Ce livre ne peut expliquer qu’en termes économiques ce qui doit être achevé dans la sphère de l’action politique. Pour cette raison, il était nécessaire de commencer, non plus avec l’abolition de la propriété privée des moyens de production, mais avec l’élimination du travail salarié comme tel. C’est à partir de cette base que toutes nos pensées ont procédé. Notre analyse par conséquent conduit à l’inéluctable conclusion que, une fois que les travailleurs ont conquis le pouvoir par leurs organisations de masse, ils seront capables de maintenir ce pouvoir seulement à condition d’éliminer tout travail salarié de la vie économique et au lieu d’adopter comme point nodal de toute activité économique la durée du temps de travail passé dans la production de toutes les valeurs d’usage, comme mesure équivalente remplaçant la valeur argent, toute la vie économique sera révolutionnée. L’édition allemande de l’année 1930 a été plus tard saisie et détruite. Un court résumé a été par conséquent publié à New York, et aussi une version allemande dans le journal « Kampfsignal » (« Un appel à la lutte ») ; pendant qu’en 1955, à Chicago, une version en langue anglaise est apparue dans « Council Correspondence ».

J’ai personnellement participé à l’activité politique du groupe des communistes internationalistes en Hollande. En avril 1933 on m’a fait savoir qu’une « amicale Allemagne » souhaitait me revoir. J’avais été expulsé comme un indésirable aliéné ! Cependant, la commission d’aide policière d’Amsterdam m’accorda du temps pour mettre mes affaires personnelles en ordre. Le temps de la clandestinité était revenu. Jan Appel disparut à nouveau de la scène. Quand plus tard, la seconde guerre mondiale se termina, j’ai commencé à jouer un rôle dans le mouvement de résistance dirigé contre le régime des fascistes d’Hitler, qui avait occupé le pays en 1940. Après que Sneevliet, le bien connu leader de la gauche en Hollande, avec 13 à 18 camarades, aient été tués par un peloton d’exécution, nous avons continué à poursuivre la lutte de résistance avec le reste des camarades. Après 1945, nous avons publié le journal hebdomadaire « Spartacus ». Cela a continué jusqu’en 1948. Comme conséquence d’un sérieux accident de rue dont je souffre encore, j’ai dû être hospitalisé, et ainsi j’ai réapparu à la surface de la vie sociale. Un témoignage de plus de 20 bourgeois citoyens purs et durs fût nécessaire pour empêcher que je sois simplement éjecté !

Le fait que j’ai été actif dans le mouvement de résistance plaida en ma faveur. Jan Appel réapparut encore, mais il était nécessairement pour un moment de se dispenser de toute activité politique. C’est aussi la fin de ce volume de l’histoire de ma vie.