"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

dimanche 13 septembre 2026

LES ÉTUDIANTS FONT-ILS PARTIE DE LA CLASSE OUVRIÈRE ?



Le thème de la réunion publique du groupe Courant Communiste Internationale (CCI) avait pour thème ce samedi : "Le mouvement contre le Contrat Première Embauche (CPE) en France: une riche expérience pour les luttes futures" (en 2006).


En venant à cette réunion à Paris, je me posais la question de l'utilité d'un tel sujet, à l'heure où des questions brûlantes occupaient le devant de l'actualité. Un groupe qui se dit révolutionnaire doit pouvoir à tout moment, si l'heure est grave, prendre la décision de changer de sujet. À leur décharge, on dira que l'actualité ronronne et radote sur les guerres en cours et que la dramatisation autour de la victoire électorale de l'AFD en Allemagne n'a tenu que trois jours. Donc pourquoi pas analyser le phénomène étudiant, qui est inclassable historiquement, qui n'est pas une classe donc mais une situation intermédiaire. Une analyse historique réelle et cadrée fit défaut pendant l'ensemble de la réunion.

Leurs réunions publiques sont, il faut le répéter, un lieu de complète liberté politique et un lieu d'écoute politique rare sans préjugés, où on ne cherche pas à vous bourrer le crâne, même avec l'affirmation de leur position. Le débat, après un exposé lu comme un tract, hélas, vira surtout à la polémique avec des représentants des deux groupes, bordiguiste et dameniste. Il se fixa sur les interprétations de chacun sur cette révolte étudiante passée mais victorieuse et soutenue par la classe ouvrière, tout au moins mentalement quand les syndicats se chargèrent de la circonscrire puis d'en noyer les leçons.

La salle était composée surtout de jeunes gens, ce qui est plutôt réconfortant dans le marasme politique bourgeois actuel; la jeunesse n'a cependant pas toutes les qualités, et, comme le leur fit remarquer le dinosaure Galar, malgré un bon niveau de discussion, celle-ci était à un étage plus bas que celles d'antan, et les discours avaient l'aspect d'un disque rayé.

Je n'étais pas chargé de faire un compte-rendu. Des propos très intéressants et réfléchis ont été tenus. Permettez que je vous fournisse ici ma propre intervention, quelque peu étoffée pour mieux me faire comprendre.


"Un jeune étudiant de 17 ans, que j'avais invité à venir à votre réunion – il est intéressé par vos positions politiques – m'a coupé la parole après l'annonce de votre sujet : "Enfin Jean-Louis, pour intéressante que fut la lutte pour le CPE, elle n'a pas eu l'ampleur historique de mai 68 !" Ce tout jeune étudiant n'a pas pu venir car il doit travailler le weekend...pour payer ses études.

La question étudiante à toujours posé des problèmes pour en apprécier la place et le rôle en politique. Herbert Marcuse s'était hasardé à les qualifier de nouvelle classe révolutionnaire? On ne peut cacher que le premier noyau révolutionnaire en 1902, ultérieurement bolchevique, était composé d'étudiants. Ni nous plus que ce n'était le cas des fondateurs de Révolution Internationale à Toulouse en 1968, qui ont accompli un travail remarquable au sein des comités étudiants-ouvriers là-bas (cf. Le mémoire de Michel Roger, republié sur ce blog).

Au début du XXᵉ siècle, encore si proche et détonant, le jeune Trotsky remarqua un jour: "nos étudiants singent la grève des ouvriers". Mais en gros, les étudiants, en France, restèrent en majorité "fachos" jusqu'en 1945. Après c'est le boom incontestable où ils resteront en majorité de gauche. Ils sont 600 000 en 1968, 3 millions aujourd'hui. Presque une classe sociale!

Mon ex-amante Lia Copilot m'a par ailleurs lancé une pique, à moi qui avais tendance à les considérer tous comme de simples bobos: "Attention, Jean-Louis !" On ne peut plus essentialiser l'étudiant comme petit-bourgeois!"

Sujet aux moqueries des luxemburgistes, Lénine ne faisait donc pas reposer sa réflexion sur du sable, en déclarant que la conscience était apportée de l'extérieur aux ouvriers. Puis en revenant sur cette réflexion car les voies de la conscience de classe sont un peu impénétrables. Pour le CCI, cent ans après c'est très simple. Il suffit d'assurer que les étudiants font partie de la classe ouvrière. Et le tour est joué. On peut lui concéder que ce n'est pas entièrement faux de nos jours. En effet, à côté des grandes écoles privées réservées à la reproduction bourgeoise, une immense majorité sera de toute façon prolétarisée. Bac + 4 vaut autant que le BEPC il y a un demi-siècle, et encore si vous trouvez autre chose que livreur de pizza, que vous pouvez payer un loyer, vous nourrir, etc.

Une aile de la bourgeoisie des années 1930, petite bourgeoisie irresponsable à ses débuts, a compris avant toutes les autres l'importance de recruter et d'encadrer les étudiants: le nazisme. Le nazisme à ses débuts a des aspects "insoumis", le parti fonctionne sans centralisation ni cotisations et a fini par devenir un modèle pour nos partis bourgeois de gauche et de droite en France maintenant (cf. un de mes articles antérieurs). Heidegger, le grand philosophe ambigu, fut un fidèle serviteur universitaire du nazisme et celui qui insista sur la nécessité de se préoccuper des étudiants, exaltant le travail mais pas le socialisme. J'ai donc lu cet extrait:

"...l'essence du travail détermine l'existence des Allemands, et, sans doute, l'existence de l'homme sur la terre en général. Notre existence commence à se transformer en une forme d'être. L'État national-socialiste est l'État du travail parce que le nouvel étudiant se sait chargé de faire aboutir l'exigence politique du savoir. C'est pourquoi il est "travailleur" et ses études s'appellent aujourd'hui développement de la volonté afin de consolider ce savoir du peuple en vertu duquel il va être un être historique dans son État. Après une décennie peut-être, peut-être après une génération, ce nouveau type d'étudiant dominera l'université. Alors cet étudiant aura pris la relève et constituera le Front du travail des nouveaux enseignants". (cf. Heidegger et le nazisme de Victor Farias ed Verdier, 1987, p. 160).

Je ne vois pas les étudiants actuels se destiner à un front du travail quelconque, pas seulement parce que de plus en plus ont la haine du travail, ni ne se sentent membres de la classe d'en bas – allez donc dire à un employé qu'il est prolétaire et il vous rira au nez ! L'enfoncement dans la crise et la généralisation de "La misère en milieu étudiant" (sic) se chargeront de les prolétariser malgré ce qu'ils croient rester.

Mais c'est un fait que l'informatisation accélérée du capitalisme a réduit et continue à diminuer l'importance du travail manuel, où l'ex-étudiant ne développera pas une conscience de classe comme l'ouvrier fordiste. Ceci avait été décrit par les sociologues Baudelot et Establet en 1974 (ed Maspéro). La généralisation du salariat n'est pas en soi une prolétarisation: "Tous les salariés ne sont pas des prolétaires (...) un grand nombre de petits bourgeois sont des salariés. C'est un fait, le salariat s'étend: plus des trois quarts des actifs sont aujourd'hui des salariés (sauf qu'aujourd'hui il y a 1,6 retraité pour un actif et que la gauche et les syndicats font croire à la lune retraitable). JLR)

Galar a eu raison d'attirer l'attention sur le fait que l'État français, et ce depuis 1945, est un Etat faible. Et qui fonctionne avec du retard, continuant à développer la masse des cadres (qu'il va licencier massivement demain), laquelle signifie que "plus les salaires ouvriers sont bas, plus la hiérarchie se creuse" (cf. Baudelot et Establet, p. 183). Et plus cette petite-bourgeoisie salariée se sentira étrangère à l'union de classe.

C'est l'éclat de mai 68 qui vient déniaiser les poncifs sur le monde étudiant. Et d'une façon totalement surprenante: on trouve dans les manifestations et assemblées même des fils et filles des grands bourgeois. On se fiche des origines familiales. L'étudiant ne veut plus étudier au service du système et il va porter la bonne parole au monde ouvrier cornaqué encore par les mafias syndicales sur les lieux de travail; par milliers les ouvriers se rendent pourtant aux barricades, défilent avec des slogans politiques au milieu des étudiants. L'événement apparaît fugace au niveau de l'histoire, mais il reste gravé.

Votre fixation sur le mouvement contre le CPE, vous a été justement reprochée par le militant bordiguiste. Et c'est au 13 mai 1968 que j'ai pensé en venant à votre réunion, moment de bascule principal. Pourquoi ? Parce qu'il est antérieur au CPE et que le mouvement a opéré une coupure avec la mafia de l'UNEF, comme vos militants l'ont bien souligné. Et 68, ce n'est pas un événement au demeurant corporatif ou limité aux étudiants. Au début de mai, cela m'emmerde, je n'y comprends rien; j'avais envie d'adhérer au PCF, envie vite réfrénée lorsque ce pauvre Georges Marchais a dénoncé l'anarchiste "allemand" Cohn-Bendit, avec un arrière-fond antisémite comme Mélenchon aujourd'hui.

Permettez une anecdote. Vous avez ici dans cette salle deux dinosaures, derniers témoins de ce 13 mai, Galar et moi. Il existe une photo place Denfert-Rochereau qui illustre le moment de la désobéissance aux syndicats. Ceux-ci voulaient dissoudre à cet endroit. Les étudiants ont répondu "la lutte continue". Cohn-Bendit est juché sur le lion de Belfort, et en bas on aperçoit notre ami Galar. La manif s'ébranle et va aller jusqu'au Champ de Mars. Mais la nuit est tombée. Je vais vous faire une révélation. Pour une unique fois dans l'histoire, une manif est dissoute, éteinte par un disjoncteur. J'ai lu tous les livres sur mai 68, mais aucun ne relate cet épisode. J'avais couru chez mes parents, non loin de là, chercher mon Kodak. Lorsque je reviens au coin du ministère de la marine, c'est le noir complet, le Préfet a ordonné d'éteindre tous les réverbères. Ma photo n'a imprimé que du noir avec en coin un CRS l'arme au pied. L'AG géante est anéantie. Rentrez chez vous, y a plus rien à voir. Attention, le pire n'est jamais trop tard ! ce 13 mai, la grève se généralise...

Et dès le lendemain les comités d'action se généralisent eux aussi. Ils existaient déjà mais en petit nombre. C'est cette désobéissance massive et cette extension qui font sauter le mouvement de l'amusement des barricades, certes scandaleuses et bruyantes mais stériles, vers l'étape de la réflexion et l'affirmation de la grève générale. Je suis élève au lycée Buffon où je participe même la nuit à son occupation. Les comités d'action sont en général assez bordéliques et je ne participe pas à celui de Buffon dominé par les maoïstes. Sur Wikipédia, au chapitre de l'histoire de Buffon, vous pouvez voir que mon histoire de ce comité est référencée. (livre dont je peux faire parvenir le fichier à qui en fera la demande).

Mai 68 a donc une tout autre dimension que le CPE dont vous ne tirez pas les principales conclusions. Vous oubliez de mentionner que, un: le mouvement s'arrête parce qu'il a été victorieux, le gouvernement a retiré son projet. Deux: oui les médias ont noyé les leçons de ce mouvement et surtout sa capacité à s'auto-organiser, mais lorsque vous survolez aujourd'hui les articles sur le web, ce sont surtout les gauchistes qui font croire à une victoire syndicale. Trois, ce n'est pas l'ombre de la chute de la maison stalinienne en 1991 qui expliquerait le mouvement et sa fin. Non, c'est le fait que la bourgeoisie a enfin compris que le monde étudiant, particulièrement touché par la crise et la décomposition capitaliste - l'étudiant reste un philosophe empiriste - doit être encadré en permanence, presque comme les ouvriers. Cette leçon est si bien comprise que désormais, depuis des années c'est le bordel dans les facs, décourageant même nombre d'étudiants fils de prolétaires à continuer des études. C'est la clique wokiste à Mélenchon qui fout la pagaille, menace et empêche de penser politique avec attaques personnelles, voire violences, leçons de morale fémino-écolos, exaltation du nationalisme palestinien. Alors les étudiants font-ils partie de la classe ouvrière ? C'est à vous aussi de répondre. Je me contenterai de dire ici que c'est un mouvement lié et livré aux oscillations de la société, qui est plus porté en ce moment à démocratiser la société qu'à rompre avec cette société. 

Enfin, dernier point. Je pense qu'au CCI vous êtes devenus des gréviculteurs. Il n'y a pas que les grèves pour exprimer le combat de classe. Vous étalez de longs articles sur les horreurs des guerres qu'on connait tous, abondés par les médias. Mais dites-nous pourquoi le prolétariat est un zéro en ce moment pour dénoncer et lutter contre les guerres impérialistes, pas seulement en disant que le prolétariat européen n'en veut pas par mémoire et tradition, mais que faire? Pourquoi ils fuient en Iran, en Ukraine et en Russie?



NOUS NE SOMMES PAS DES GREVICULTEURS



Intervention orale de Marc Chirik au 3ᵉ congrès de REVOLUTION INTERNATIONALE en 1978


... C'est vrai qu'il y a une distinction qui s'est faite entre l'action de l'organisation comme telle, et celle des militants. C'est vrai aussi que le militant agit partout comme membre de l'organisation; mais là se fait la distinction, c'est sur les plans où se situent ces activités. C'est cela que ne voient pas les militants qui sont amenés à dire que les militants doivent chercher à être les chefs dans les luttes immédiates. Cette vision n'est pas tout à fait la nôtre. Ce que nous cherchons, nous, ce n'est pas de demander sa confiance à la classe pour qu'elle nous délègue la direction de ses luttes, mais de faire en sorte que la conscience de la classe se généralise pour que ce soit elle en tant que classe qui assume ses tâches. C'est là notre tâche fondamentale.

Nous ne pouvons pas dire seulement "généralisation des luttes" ; les syndicats sont capables de récupérer ce mot d'ordre; on l'a déjà vu. Nous devons en dire plus, ne pas limiter la généralisation à l'espace mais à 'étendue au fond, allant des luttes pour des questions partielles aux questions générales. (...) la grève n'est pas en elle-même une panacée. Les syndicats peuvent déclencher des grèves sur des revendications anti-prolétariennes. On l'a vu en Italie avant 1914, avec des grèves qui préparaient les ouvriers à la guerre. Nous ne sommes pas des "gréviculteurs".


Je rappelle que toute l'œuvre, en quatre tomes de Marc Chirik (dit Marc Laverne), je l'ai déposée à l'institut d'Amsterdam et à la Bibliothèque nationale de France, mais vous pouvez en consulter des exemplaires en demandant au CCI.




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