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lundi 6 mai 2024

LE MARXISME EST-IL UN MESSIANISME ?


Ce livre a été écrit il y a quatre années. Personne n'a voulu me l'éditer, y compris les Cahiers Spartacus mourant, et tant mieux (ils se sont vendu à une édition gauchiste). J'ai fait la bêtise d'en envoyer un exemplaire à la secte néo-stalinienne de Juan, espérant un avis ou une critique, rien, ni merci merde. Pour les micro-sectes l'individu n'existe pas. Donc en désespoir de cause je publie finalement ici.

Mission (définition du Larousse) : « 1.  Délégation divine, donnée dans un dessein religieux.2.  Organisation visant à la propagation de la foi.3.  Établissement de missionnaires.

4.  Suite de prédications pour la conversion des infidèles ou des pécheurs ».

«Les ouvriers vaincront s'ils comprennent que personne ne doit venir. L'attente du Messie et le culte du génie, concevable pour Pierre et Carlyle, sont seulement pour un marxiste de 1953, une misérable couverture d'impuissance. La révolution se relèvera terrible, mais anonyme ».

Bordiga (Fantômes carlyliens, 1953)

TABLE

Présentation : Mission ou Durée déterministe

Chapitre I : le communisme une ancienne religion

  • un communisme chrétien

Chapitre II : Un long passé

  • Le socialisme utopique

  • Réponse de Roger Dangeville

  • Le communisme fût-il primitif

Chapitre III : Un présent compliqué

  • Religion et politique

  • Le juif errant

  • Tradition juive ?

  • Un complot judéo-bolchevique

  • Une bizarre négation du progrès

  • Un nouveau socialisme mais féodal

Chapitre IV : Un avenir incertain

  • Le déterminisme est-il un messianisme

  • Le marxisme est-il prométhéen ?

  • Il n'y a pas de messie suprême

  • Un marxisme déformé par Engels

Chapitre V : Retour en arrière

  • L'Ecole désenchantée de Francfort

  • Missionnaires ou révolutionnaires

  • En finira-t-on jamais avec les religions

Chapitre VI : Regain de l'islam

  • A quoi sert le dogmatisme islamique millénariste

  • L'imposture décoloniale et l'extension du domaine antiraciste

Chapitre VII : Le messianisme fasciste

  • Un prophète italien

Chapitre VIII : Des prévisions marxistes désuètes ?

  • Arrêts et progrès du marxisme (Rosa Luxemburg, 1903)

  • Prévision bordiguiste


Espace et temps de conclusion



PRESENTATION

Mission ou Destinée déterministe ?


    En 1928, l'instituteur socialiste devenu communiste oppositionnel, Fernand Loriot décrit une situation de la classe ouvrière quelque peu améliorée comparée à ce qu'elle vivait au 19ème siècle, quoiqu'il soit encore question d'une mission :

    « Le prolétariat est une classe nettement caractéristique et distincte des autres classes sociales. Ses intérêts ne se confondent pas avec ceux de la bourgeoisie capitaliste. La co-existence de ces deux classes est incompatible avec l'évolution des sociétés modernes. Il appartient au prolétariat d'accomplir la Révolution qui marquera la chute définitive de la domination capitaliste. Qu'on ne s'imagine pas que, en rappelant cela, je ne fais qu'énoncer des truismes sur lesquels l'accord des ouvriers soit à peu près général. A cet égard, le dernier manifeste de la C.G.T. est des plus caractéristiques. Les mots classe, prolétariat, n'y figurent nulle part, sans qu'il soit possible d'y voir une omission involontaire. Il n'est plus question que du monde du travail, dans lequel se confondent indistinctement les ouvriers et les patrons, les exploités et leurs exploiteurs. Ce n'est pas pour la défense des intérêts prolétariens que s'exerce l'action ouvrière, mais pour la sauvegarde des intérêts de la collectivité. Cette substitution de l'intérêt général à l'intérêt de classe a pour corollaire la collaboration pacifique des classes, c'est-à-dire l'asservissement du syndicalisme au capitalisme.(...) il n'est pas inutile de rappeler en quelques mots ce qu'est le prolétariat et quelle est sa mission historique (…) Certes, si l'on s'en tient aux apparences, le niveau de vie des masses semble s'être élevé. L'ouvrier d'aujourd'hui se nourrit et s'habille mieux que l'ouvrier d'autrefois; encore cet avantage n'est-il marqué que pour certaines catégories d'ouvriers des grands centres. Il a plus de vacances, plus de distractions. Cependant, sa part des richesses sociales qu'il produit diminue progressivement, comme aussi sa capacité d'achat. La journée de travail est moins longue, mais les conditions de travail s'aggravent sans cesse, ruinant plus vite et plus sûrement l'organisme humain que ne le faisait autrefois la journée de douze heures. La rationalisation ne porte pas seulement en elle l'asservissement physique, c'est moralement et intellectuellement qu'elle agit sur l'homme en assimilant celui-ci à la machine »1.

Dix ans plus tard en 1938, le tapissier Julien Coffinet, qui a bourlingué de la CGT au cercle Spartacus de René Lefeuvre, écrit dans la revue REVISION qu'il est d'accord avec ce constat somme toute devenu traditionnel de la guerre à nos jours – une destinée dominée par l'exploitation - mais il ne croit plus vraiment à une « mission » du prolétariat :

« C'est Marx qui a donné vie à la conception d'une mission du prolétariat, conception un peu mystique mais à laquelle il sut attacher une application rationnelle qui parut longtemps incontestable. La société actuelle étant divisée en deux classes principales, violemment opposées, la bourgeoisie et le prolétariat, le développement de la première a pour résultat l'augmentation du nombre et de la cohésion des prolétaires. (…) La classe ouvrière se révèle non comme l'héritière culturelle du passé et l'accoucheuse de l'avenir, mais comme l'appendice manuel d'une société dégénérescente et condamnée avec elle. Sa « mission » disparaît, et il ne peut rester d'espoir que dans l'éternel besoin instinctif de justice, d'égalité et de vérité que seront seuls à représenter les non-conformistes de toutes origines, soumettant la décourageante et complexe situation actuelle à l'imparable critique de l'esprit objectif, pour préparer l'avenir, en attendant les catastrophes inévitables »2.

Que l'on assiste à un « retour du religieux » messianique est une affirmation imaginaire pour les bobos gauchistes, car, par devers eux ils ont retrouvé une inspiration chrétienne après avoir abandonné toute référence aux classes sociales et à la hiérarchie sociale . Même s'ils savent - malgré leur « compréhension et connivence » officielle avec « une religion des pauvres », pour laquelle ils jouent aux récupérateurs de la cause arabe - que l'islam au pouvoir est criminel. Eternels contestataires multiformes, il ne leur reste qu'un besoin de transcendance face à l'infinité de l'univers et à l'inéluctabilité de la mort. Nous sommes en effet tous mortels, encore plus avec les Covid 19 et 21. Le bobo est pétri d'angoisse humaine, c'est humain comme perception. Ce besoin de transcendance, besoin d’explication face à la permanence faussement immobile de l’univers. Les grands rassemblements patriotiques ne font plus recette, mais ceux de l'antiracisme oui, et c'est cela qui est inquiétant comme absence de conscience politique de classe. La formation d’élites militantes pour la réalisation des idéaux de progrès aurait dégénéré en partis uniques, en soviets suprêmes et autres institutions de nature totalitaire. Par contre l’idéal humaniste et républicain du christianisme, ainsi que la structure de certaines des religions les moins occidentales, s'est prolongé et renouvelé avec un pape gauchiste, accompagné de philosophies nouvelles, woke et intersectionnelles, qui se sont substituées aux grandes constructions politiques des blancs racistes qui ont assuré, en Occident, la domination des femmes racialisées, lesquelles se défendraient grâce à la religion la plus obscurantiste  :


«Dans la présentation de cet engagement, elle mêle les références religieuses à travers l’utilisation d’un vocabulaire qui rappelle le parcours du Prophète (moment de retraite, mission et message), et la mise en avant de références sociales-démocrates. Le cœur de son engagement, et sa difficulté, est l’articulation entre un appel à l’égalité, à travers la référence sociale-démocrate,3 ».


Il y a une tonalité réformiste dans ce retour ambigu du religieux comme critique critique chez les gauchistes. Le jeune Jaurès, néophyte en politique et en désaccord avec le déterminisme historique, disait lui en 1891 qu'il n'y avait pas retour mais permanence du religieux :

« Le christianisme traditionnel se meurt, philosophiquement, scientifiquement et politiquement », et ce n'est pas « le christianisme flottant des dilettantes mystiques » qui s'y substituera. La société humaine, toutefois, a profondément besoin de religion, c'est-à- dire de « croyances communes qui relient toutes les âmes en les rattachant à l'infini d'où elles procèdent et où elles vont », c'est pourquoi le problème religieux est « le plus grand problème de notre temps et de tous les temps ». Il ne sera résolu que par la victoire du socialisme, par l'établissement d'une société fondée sur la propriété collective seule capable, en créant les bases d'une égalité véritable, de rendre à tous les hommes le sens de l'infini, c'est-à-dire du divin. Le socialisme est donc la condition d'un durable réveil religieux, quelle que soit son « adhésion apparente aux conceptions matérialistes » ; celles-ci s'expliquent, se justifient par le combat que les militants doivent mener contre la religion actuelle, « organisation théocratique au service de l'iniquité sociale »4.

Ce raisonnement conciliant était typique du combat pacifique et conciliant de la social-démocratie républicaine qui allait aboutir en 1905 à la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Les premiers progrès de la raison avaient donné naissance aux principaux concepts politiques modernes et remisé les superstitions religieuses au musée du rouet et de la charrue par de plus solides marxistes que Jaurès . Si la religion, entre autre l'islam - qui occupe de plus en plus en Europe une place envahissante alors qu'elle était quasi absente jusqu'au mitan du XX ème siècle - est ressortie du musée de l'irrationalité cela ne signifie pas qu'on refuse de se battre pour qu'elle y retourne.

Ce qui frappe à la lecture de ce vieux texte est non seulement qu'il est daté et idéaliste mais qu'il est conforme au discours de nos islamo-gauchistes. Sur le fond, le gauchisme qui s'est installé dans les pays occidentaux à la fin des années 1960, d'un anarchisme échevelé est très vite passé à cette sorte de réformisme radical juste bon à contester et à épouser n'importe quelle révolte. Leur raisonnement fait plus penser à cet idéaliste de Jaurès qu'à un Trotski ou un Lénine. Ils ne sont pas bourgeois au sens de Révolution internationale, mais, plus précisément réformistes comme le leur reprochent depuis toujours les bordiguistes qui se se contentent pas de juger de tout en noir et blanc et ont toujours eu pour souci d'identifier la petite bourgeoisie ancienne ou moderne. C'est ce réformisme intrinsèque qui prouve qu'ils sont de faux révolutionnaires et que leur défense de l'islam devrait plutôt servir à les qualifier de catho-gauchiste ce qu'ils ont toujours été au fond, comme Jaurès. Le parallèle avec la période de ce texte de Jaurès, faisant allusion au réveil religieux est en outre confondant pour les islamo-gauchistes, ces « réformistes radicaux », confirmant que ce soutien à la gauche bourgeoise, elle même devenue réactionnaire et étrangère au prolétariat, ce réveil correspondant à la montée du nationalisme après l'affaire Dreyfus, comme nous l'apprend Madeleine Rebérioux ! Aussi à la vogue du « socialisme chrétien », et à une préparation accélérée à la guerre mondiale.Laquelle est déjà souhaitée clairement par un Erdogan et d'autres représentants en religion belliciste débile.

Contrairement aux interprétations des divers « radicaux » d'un marxisme édulcoré et vidé de sa substance il n'y a ni volontarisme ni prêche néo-religieux chez le Marx de la maturité. La phrase bien connue l'établit : « «  Peu importe ce que tel ou tel prolétaire, ou même le prolétariat tout entier, imagine momentanément comme but. Seul importe ce qu’il est et ce qu’il sera historiquement contraint de faire en conformité avec cet être ». Etait-ce du messianisme ou une conviction dans les lois déterministes de l'histoire ? le concept de messianisme se réfère au salut perpétré par le Messie

 conception du messianisme empruntée à Walter Benjamin Benjamin a mélangé le marxisme et le messianisme juif,  dimension prophétique et ou apocalytique

d'un marxisme trotskiste plus libertaire que méthodique, ou le ridicule côtoie l'odieux, ouvrant la voie à toutes sortes d'élucubrations modernistes, théorisant des combats corporatifs et raciaux, du féminisme aux indigènes de cirque.

 (…) . La bourgeoisie produit avant tout ses propres fos­soyeurs. Sa chute et la victoire du prolétariat sont également inévitables.

(le socialisme réactionnaire) les féodaux : Ils reprochent plus encore à la bourgeoisie d'avoir produit un prolétariat révolu­tion­naire que d'avoir somme toute créé le prolétariat.

 Zero fois le terme mission dans le Manifeste : « la classe qui porte en elle l'aven


pas les termes perspective ni projet ni espoir

39 fois le mot déterminé dans l'idéologie allemande

Dans une de ses préfaces aux rééditions successives du Manifeste de 1888, Engels écrit :

opprimée - le prolétariat - ne peut réaliser son émancipation du pouvoir de la classe exploiteuse et dominante - la bourgeoisie - sans émanciper, en même temps et une fois pour toutes, la société tout entière de toute exploitation, de toute oppression, de toutes distinctions de classe et de toutes luttes de classes.

 

Vers cette proposition qui est, à mon avis, destinée à faire pour l'histoire ce que la théorie de Darwin a fait pour la biologie, nous nous acheminions tous deux peu à peu depuis quelques années avant 1845. Les progrès que j'avais faits tout seul dans cette direction apparaissent le mieux dans ma Situation de la classe laborieuse en Angle­terre. Mais lorsque je revis Marx à Bruxelles au printemps de 1845, il en avait achevé l'élaboration et me l'exposa en termes presque aussi clairs que ceux dans lesquels je viens de la formuler.

« Le communisme est une abstraction dogmatique ».

Marx jeune (Lettre à Ruge, 1843)

Mais à aucun moment, il ne néglige de développer chez les ouvriers une con­science aussi claire que possible de l'antagonisme violent qui existe entre la bourgeoisie et le prolétariat, afin que, l'heure venue, les ouvriers allemands sachent convertir les conditions politiques et sociales que la bourgeoisie doit nécessairement amener en venant au pouvoir, en autant d'armes contre la bourgeoisie, afin que, sitôt renversées les classes réactionnaires de l'Allema­gne, la lutte puisse s'engager contre la bourgeoisie elle-même.


C'est vers l'Allemagne que se tourne principalement l'attention des commu­nistes, parce qu'elle se trouve à la veille d'une révolution bourgeoise, parce qu'elle accomplira cette révolution dans les conditions les plus avancées de la civilisation européenne et avec un prolétariat infiniment plus développé que l'Angleterre au XVIle et la France au XVIlle siècle, et que par conséquent, la révolution bourgeoise allemande ne saurait être que le prélude immédiat d'une révolution prolétarienne.


En un mot, les communistes appuient en tous pays tout, mouvement révolution­naire contre l'ordre social et politique existant.


La raison messianique de Daniel Bensaïd – Anti-K (anti-k.org)



https://journals.openedition.org/rgi/381:le moment messianique de Marx Labica

Michaël Löwy, La théorie de la révolution chez le jeune Marx, Paris, Maspero, 1979, p. 69 (je n’entends pas diminuer les mérites de ce livre, qui comportait en son temps de très utiles explications, et que son auteur a fait suivre, depuis, d’études fondamentales sur l’importance des éléments « utopiques » et « messianiques » dans le marxisme).

Quant au côté messianique de la définition du prolétariat, s’il tendra à céder la place à une définition plus « positive » de la classe ouvrière ou de la « classe des travailleurs » (Arbeiterklasse) en rapport avec le mécanisme de l’exploitation de la force de travail et de l’organisation du surtravail, il se déplacera en fait sur la représentation apocalyptique de l’affrontement final entre révolution et contre-révolution, induit par la violence de la répression étatique des insurrections populaires et prolétariennes du XIXe siècle (Les luttes de classes en FranceLe 18 Brumaire de Louis Bonaparte).





Il est clair que le capitalisme a besoin de l'islam de la même manière que les seigneurs du Moyen âge eurent besoin du terrorisme religieux vingt quatre heures sur vingt quatre pour maintenir le peuple en esclavage. C'est la puissance dominante du monde capitaliste qui s'en sert de multiples manières, en pour et en contre, les deux en même temps et surtout avec la théorie woke et la culpabilisation des rivaux européens par l'invention de la culpabilité coloniale qui doit dédommager... les lointaines progénitures d'Afrique. Demandons-nous à être dédommagé des meurtres et tortures de l'Inquisition ? Les principaux représentants de ce virage commercial moraliste, écologique et féministe de cette idéologie confondante sont évidemment les réformistes islamo-gauchistes, à la suite de Mitterrand qui a su si bien transformer le mark en euro et se coucher devant l'Allemagne, cette colonie américaine.

Les messianismes comme les alertes à la fin des temps sont nombreux5.


Deux religions ont particulièrement incarné l'oppression depuis les siècles en prétendant sauver l'humanité de l'enfer : le catholicisme et l'islam. Elles sont caractérisées par deux méthodes aliénantes : l'oubli et l'interdiction de penser. La République catholique en France a tenté d'effacer le souvenir de la Commune de Paris en faisant construire une laide basilique kitsch sur la butte Montmartre ; l'islamisme dans la plupart des  pétromonarchies croit en coupant des têtes permettre de supprimer toute remise en cause de l'oppression religieuse et confirme être par conséquent une des dernières armes religieuses du capitalisme. Quand le pétrole ne sera plus l'eau bénite du capitalisme, l'électricité servira-t-elle à éclairer le monde pour une autre société où les soviets ne seront plus des syndicats améliorés ? En tout cas la disparition du pétrole comme matière première à la locomotive capitaliste entraînera la chute de la mystification de l'islam, plus vite que tant de polémiques inutiles.On pourra alors célébrer la communauté de pensée entre Bordiga et Einstein.

« L'indifférence en matière religieuse, écrivait Paul Lafargue6, le plus grave symptôme de l'irréligion, selon Lamen­nais, est innée dans la classe ouvrière moderne. Si les mouvements politiques de la Bour­geoi­sie ont revêtu une forme religieuse ou antireligieuse, on ne peut observer dans le Prolétariat de la grande industrie d'Europe et d'Amérique, aucune velléité d'élaboration d'une religion nouvelle pour remplacer le Christianisme, ni aucun désir de le réformer. Les organisations économiques et politiques de la classe ouvrière des deux mondes se désintéressent de toute discussion doctrinale sur les dogmes religieux et les idées spiritualistes, ce qui ne les empê­che pas de faire la guerre aux prêtres de tous les cultes, parce qu'ils sont les domestiques de la classe capitaliste ».

Lafargue n'avait pas affaire à l'époque à l'importation d'ouvriers musulmans qui, comme les ouvriers fascistes, importent dans le prolétariat une idéologie étrangère à la lutte de classe, excluante et mortifère. En particulier ce droit de pratiquer sa religion sur le lieu de travail sous condition de participer au merveilleux messianisme électoral de la gauche bourgeoise et antiraciste.L'islam serait-elle une quatrième dimension étrangère au capitalisme, ce que la théorie de la relativité rejette, comme nous le verrons en conclusion, mais une idéologie d'oppression qui sert au capitalisme à faire de l'immobilisme spéculatif et financier une éternité pieuse.

Nous sommes complètement avec Rosa Luxemburg, comme vous le lirez en fin d'ouvrage, lorsqu'elle affirme que jusqu'au bout, le prolétariat : « Ne possédant rien, il ne peut, dans sa marche en avant, créer de toutes pièces une culture intellectuelle tant qu’il restera dans le cadre de la société bourgeoise. Dans cette société, tant que subsisteront ses bases économiques, il ne peut y avoir d’autre culture que la culture bourgeoise ».

Cette culture bourgeoise comprenant aussi bien le mercantilisme étroit, la propriété privée, l'athéisme obtus ainsi que l'obscurantisme musulman.


CHAPITRE I



LE COMMUNISME, UNE ANCIENNE RELIGION ?


A la fois révolte terre à terre et espoir messianique ? Deux guerres mondiales, la Shoah, Hiroshima et tant de massacres depuis dans de nombreuses guerres locales. La barbarie cyclique aurait-elle définitivement enterré le socialisme et ses variétés communistes, tant du marxisme à échelle humaine que celui, cynique, du petit père des peuples ? Tant de marxismes se sont succédé...

Les marxismes n'eurent-ils pas tous en commun cet aboutissement eschatologique le paradis communiste, nouvelle terre promise, nirvana enfin atteint ou rédemption universelle rachetant toutes les horreurs d'un capitalisme bicentenaire et deux fois décadent ?

Le philosophe allemand Nietzsche fait mourir dieu en 18827. Doit-on en déduire que son remplaçant supposé par quelques-uns des marxismes, le prolétariat, lui est mort en 1940 ou en 1968 ?

Rembobinons. Le professeur Henri Desroche, écrivant pour l'Encyclopédia Universalis, qui a pourtant été remplacée par Wikipédia, et sous la rubrique « communismes religieux » (au pluriel) estime que le terme « communisme » n'a été forgé que tardivement en France, vers les années 1840, c'est rétrospectivement qu'on a conféré l'appellation « communisme religieux » à une série de phénomènes qui se sont présentés sous d'autres noms, mais qui se trouvent avoir été groupés en raison du trait qui les caractérise tous : la vie et le travail en commun, dans un régime de propriété commune des biens.

Si cette communauté de vie et de travail distingue le « communisme » ainsi pratiqué, son caractère « religieux » relève de modèles divers. La plupart du temps, il s'agit d'une ressemblance entre ces expériences et l'expérience de la vie religieuse cénobitique. Etienne Cabet dans son Voyage en Icarie, fait de cette ressemblance l'origine de la vocation de son héros, Icar le charretier : « Ce fut en conduisant sa voiture dans un vaste monastère qu'il eut la première pensée que tous les habitants d'un pays pourraient travailler et vivre en commun. » (…) D'autre part, cette religion n'entend pas seulement animer une microsociété en modèle réduit ou exceptionnelle, mais elle prétend envahir, dominer et organiser la société tout entière. Il s'agit alors non plus de petits royaumes de Dieu à loger comme des projets marginaux dans les interstices d'une société globale, mais d'une transformation de l'ensemble de la société en un royaume de Dieu devenu communautaire, « communioniste » ou communiste.

Je revendique avec toute ma conscience de me réclamer uniquement de Spartacus et de Marx.

Nos néo-gauchistes en frayant avec l'islam ou en compatissant avec le mot d'ordre de recrutement intégriste et indigeste – « Non à l'slamophobie » - contribuent à appuyer la calomnie bourgeoise depuis un siècle qui traite le marxisme comme une doctrine accessoire et qui le caricature comme une ancienne religion.

Comparons deux autres univers. A la différence des islamistes, les néo-fondamentalistes, à l'image des militants du Front islamique de salut en Algérie, écrit Olivier Roy, ne se contentent pas de faire valoir un droit au séparatisme mais accordent une grande importance à la réforme des mœurs et à la mise en œuvre de la loi coranique (Charia) dans tous les Etats occidentaux. En fermant les yeux sur cette prégnance croissante, les islamo-gauchistes sont aussi aveugles que certains marxistes avant-guerre qui croyaient que le pouvoir d'Hitler serait de courte durée, comme un grand philosophe français de notre temps imaginait que serait brève la prise de pouvoir des ayatollahs en Iran. Pour les néo-fondamentalistes rien ne sert de prendre la pouvoir si les musulmans ne sont pas reformatés à la pratique du vrai islam. La période que nous vivons depuis la fin des années 1980, porte un nom : CONTRE-REVOLUTION. Le premier théoricien historique de l'idéologie contre-révolutionnaire, Edmund Burke, reprochait deux choses à la révolution française : sa remise en cause de la propriété privée et sa promotion de l'athéisme : c'est exactement ce que reproche l'islam, soft ou hard, à la lutte de classe, et pourquoi cette religion est au service du capitalisme actuel, quand même celui-ci semble la désigner comme plus coupable que lui. Mais avec la même interchangeabilité que le célèbre jeu des frères ennemis.

Il faut le reconnaître, du point de vue de la lutte de classe (ouvrière) depuis 50 ans une période de contre-révolution, si on en fixe le début à l'après mai 68, comme disaient certaines minorités politiques après 50 autres années renvoyant à l'échec de la révolution russe. A croire que les contre-révolutions ou l'absence de révolution sont très longues et qu'on n'en voit jamais la fin.

La dénonciation contre-révolutionnaire, qui n'est jamais volonté d'un simple retour en arrière, comme l'illustre Burke avec ses paradoxes - il pouvait aussi soutenir l'indépendance des colonies – trouve sa justification immédiate dans la Révolution même. C’est celle-ci qui est responsable de la contre-révolution ! Cette dernière n'était pas sensée pourtant au départ pouvoir rétablir l'ordre ancien, ou au moins le singer. Et du coup ce sarcasme ou cette tautologie justifie les massacres de Thermidor et de Staline, comme l'inanité de toute révolution. C'est avec ce même type de raisonnement que Régis Debray se moqua de Mai 68, qui certes n'a pas été une vraie révolution mais tout de même un profond chambardement posant des questions historiques qu'on ne peut réduire aux facéties des petits bourgeois modernistes et hippies de l'époque et qui se moqua du guévarisme et des Robin des bois à la Debray8.

Debray, ex secrétaire de saint Guevara, a pris lui aussi le tournant de la contre-révolution religieuse comme tant d'autres vedettes du tiers-mondisme des sixties. Selon ce nouveau converti à l'indispensable croyance, le « souci religieux » est lié plus intimement au psychisme humain que la Philosophie des Lumières ne le pensait. Le Politique lui-même ne se conçoit pas sans une transcendance quelconque (pas nécessairement théologique) qui seule peut unir les individus durablement. Il ne faut donc pas s’étonner si le règne universel du calcul marchand est accompagné, comme son ombre et sa contrepartie, d’une remontée des revendications ethnico-religieuses.  Tariq Ali ne lie pas le religieux au psychisme humain mais à sa carrière de romancier. On avait laissé Tariq Ali il y a vingt-cinq ans, militant trotskien pakistanais à Londres, en tant que porte-parole de la IV ème Internationale artificielle tiersmondiste, girouette des modes idéologiques de la petite bourgeoise et exhibitionniste enflammé du gauchisme britannique. On le retrouve aujourd’hui toujours aussi échevelé, mais le Trotskiste professionnel a cédé la place au romancier de « Un sultan à Palerme » qui conte l'histoire d'un islam gentil, pacifique et tolérant. Pour toutes ces vedettes retraitées du gauchisme hippie, l'islam a certainement supplanté le marxisme. Aucune idéologie bourgeoise ni même Zemmour n'avaient réussi pareille prouesse. L'islamisation de la gauche et de l'extrême gauche bourgeoise, si. Certainement parce que, au fond, leur marxisme de jeunesse était très chrétien.


UN COMMUNISME CHRETIEN ?


L'histoire pré-chrétienne nous a laissé quelques expériences de communisme religieux : l'histoire juive, avec la tradition des Réchabites et, surtout, l'organisation essénienne ; l'histoire grecque, avec les utopies communisantes imaginées par Platon, avec les expériences pratiquées par les pythagoriciens et, beaucoup plus tard, par les plotiniens (Platonopolis) ; l'histoire indienne avec l'institution bouddhiste du sangha, ce proto-monachisme.

Dans l'histoire de la culture occidentale, l'organisation de la première communauté chrétienne de Jérusalem cristallise cette tradition que nous livrent deux fragments des Actes des Apôtres promis à tant de commentaires : « Tous ceux qui croyaient vivaient ensemble et ils avaient tout en commun » (Actes, II, 44). « La multitude des fidèles n'avait qu'un cœur et qu'une âme ; nul n'appelait sien ce qu'il possédait, mais tout était commun entre eux » (Actes, IV, 32).

Bien que les détails de cette expérience demeurent très peu connus, elle n'en exercera pas moins une extraordinaire influence. Non seulement ces deux versets seront évoqués comme la règle d'or de la vie religieuse parfaite préconisée par les différents monachismes, mais l'expérience elle-même est invoquée par les nombreuses dissidences, contestataires des Églises, qui protestent contre les situations établies. Beaucoup plus tard, les socialismes utopiques s'y référeront en assimilant du reste l'expérience essénienne à l'expérience chrétienne primitive. E. Troeltsch (Sozial Lehre), évitant aussi bien de maximiser que de minimiser cette expérience chrétienne primitive, restitue avec pertinence son « communisme », le « communisme de l'amour » : « Ce fut un communisme composé seulement de consommateurs, un communisme fondé sur le postulat que les membres continueraient à gagner leur vie par l'entreprise privée afin de se rendre capables de pratiquer générosité et sacrifice». Une interprétation semblable avait été proposée par K. Kautsky.

On n'en finirait pas de citer les imposants travaux d'Henri Desroche qui, en quelque sorte, démontre brillamment que le communisme, dans son « étiologie » ou comme repoussoir des puissants, aurait été présent à toutes les époques de l'histoire de l'humanité, mais pas encore « marxisé ».

À chaque siècle, ou à peu près, ajoute notre intarissable H. Desroche, on voit apparaître des courants que l'on reconnaîtra rétrospectivement comme des courants du communisme religieux. Au XIIIe siècle, dans les montagnes du Piémont, des franciscains dissidents se joignent à des insurrections ou à des maquis. G. Segharelli, puis Fra Dolcino et les apostoliques en sont les principales figures, et K. Kautsky, dans ses Vorlaüfer, les saluera comme « le premier mouvement communiste d'Occident ». D'autres prendront la suite et formeront les vagues des Pauperes Christi, évoqués par E. Werner.

Au XIVe siècle, c'est en Angleterre le soulèvement travailliste de 1381, jumelé plus ou moins avec le mouvement des lollards, animé par Wyclif, élaborant une théologie de l'expropriation du pécheur, c'est-à-dire du propriétaire indigne.

Au XVe siècle, c'est le soulèvement hussite en Europe centrale, suivi de ses différenciations : d'une part, le mouvement militaire des taborites ; d'autre part, le mouvement pacifiste de l'Unitas fratrum, tous deux axés sur l'instauration de communes chrétiennes collectivisantes.

Au XVIe siècle, enfin, c'est le soulèvement des paysans allemands contre l'alliance des noblesses luthérienne et catholique ; une interprétation chiliaste de communisme religieux est proposée à ce soulèvement par Thomas Münzer. Malgré son écrasement en 1525, il y aura d'une part le sursaut militaire de l'anabaptisme à Münster, avec son organisation d'un communisme religieux d'insurrection ; d'autre part l'anabaptisme pacifiste qui suscitera, à partir des frères suisses de Zurich, le courant maintenant quatre fois centenaire des communautés huttériennes.

La révolution anglaise et l'immigration nord-américaine connaîtront d'autres phénomènes semblables, mais ceux-ci se placent déjà au niveau des utopies pratiquées. En revanche, la confession orthodoxe à travers le schisme du raskol et sa résistance à l'occidentalisation connaîtra maintes péripéties de communisme religieux.

En 1882, Engels rédige un long texte – Bruno Bauer et le christianisme primitif – où il démontre pourquoi le christianisme est devenu la principale religion, parce qu'il s'est placé justement au plan universel en dépassant tous les particularismes :

« Dans toutes les religions antérieures, les cérémonies étaient l’essentiel. Ce n’est qu’en participant aux sacrifices et aux processions, en Orient en outre en observant les prescriptions les plus détaillées concernant le régime alimentaire et la pureté, que l’on pouvait manifester son appartenance. Tandis que Rome et la Grèce étaient tolérantes sous ce rapport, régnait en Orient une frénésie d’interdictions religieuses qui n’a pas peu contribué au déclin final. Des gens appartenant à deux religions différentes (Egyptiens, Perses, juifs, Chaldéens) ne pouvaient manger ni boire ensemble, ni accomplir en commun aucun acte quotidien, à peine pouvaient-ils se parler. Cette ségrégation des hommes est une des grandes causes de la disparition de l’ancien monde oriental. Le christianisme ignorait ces cérémonies, qui consacraient une ségrégation, comme il ignorait même les sacrifices et les cortèges du monde classique. En rejetant ainsi toutes les religions nationales et le cérémonial qui leur est commun, en s’adressant à tous les peuples sans distinction, il devenait lui-même la première religion universelle possible. Le judaïsme aussi, avec son nouveau dieu universel, avait fait un pas vers la religion universelle ; mais les fils d’Israël demeuraient toujours une aristocratie parmi les croyants et les circoncis ; et il fallut d’abord que le christianisme lui-même se débarrassât de l’idée de la prééminence des chrétiens d’origine juive (qui domine encore dans l’Apocalypse de saint Jean) avant de pouvoir devenir réellement une religion universelle. D’autre part, l’Islam, en conservant son cérémonial spécifiquement oriental a limité lui-même son aire d’extension à l’Orient et à l’Afrique du Nord conquise et repeuplée par les Bédouins arabes : là il a pu devenir la religion dominante, en Occident il n’y a pas réussi ».

Et Engels ajoute dans un autre texte une comparaison oiseuse car intemporelle :

« Le christianisme s'est emparé des masses comme le fait le socialisme aujourd'hui sous la forme de sectes multiples... En premier lieu, des sectes et encore des sectes ». Comparant christianisme et socialisme primitifs, il analysait : « Les deux grands mouvements ne sont pas faits par des chefs et des prophètes – bien que les prophètes ne manquent ni chez l'un ni chez l'autre – ce sont des mouvements de masses. Et tout mouvement de masses est au début nécessairement confus... Cette confusion se manifeste dans la formation de nombreuses sectes qui se combattent entre elles avec autant d'acharnement qu'elles combattent l'ennemi commun du dehors »9.

Engels se livre parfois à des amplifications proprement spéculatives :

« Pour Münzer, le Royaume de Dieu n'était pas autre chose qu'une société où il n'y aurait plus aucune différence de classes, aucune propriété privée, aucun pouvoir d'Etat autonome s'opposant aux membres de la société... De même que la théologie de Münzer frisait l'athéisme, son programme politique frisait le communisme »10.

Engels ne craint pas de violer le déterminisme économique marxiste avec un tel prophétisme qui n'est qu'une anticipation subjective donc inappropriée surtout après avoir écrit dans ce même texte de 1850 : « C'est le pire qui puisse arriver au chef d'un parti extrême que d'être obligé d'assumer le pouvoir à une époque où le mouvement n'est pas encore mûr pour la domination de la classe qu'il représente et pour l'application des mesures qu'exige la domination de cette classe »11.


CHAPITRE II


Un long passé


Le socialisme utopique


L'Allemagne, au début du XIXe siècle, connaît aussi une telle fermentation : « en dépit de toutes les persécutions, certaines sectes chrétiennes s'étaient maintenues en Allemagne [...] où elles enseignaient un communisme primitif conforme à l'esprit des premiers chrétiens »... (Menchen-Helfen et Nicolaïewski). W. Weitling, le fondateur, selon Karl Marx, du communisme européen, fut directement influencé par cette fermentation : son socialisme utopique et insurrectionnel finira par déboucher sur une expérience communautaire au Nouveau Monde : Communia. Robert Owen avait étudié et approché shakers et rappites et sa dernière communauté anglaise, Queenwood, était sinon religieuse du moins millénariste. Trait commun d'ailleurs de tout cet ensemble socialiste utopique ; s'il conteste la société dominante, il contestera conjointement la religion dominante, et cette double contestation le conduit à fomenter un royaume de Dieu, un « millénium » qui liquiderait l'organisation dominante de la politique, de l'économie et du culte, Saint-Simon, dans son Nouveau Christianisme, en appellera à la réalisation de l'époque « messiaque » identifiée par lui à l'application d'un principe « qui appartient au christianisme primitif ».

Pour Saint Simon il n'y a pas de miracle, toute religion est ou a été le système d'une société à un moment donné, religion de relève pour une société montante ou caduque si cette société était devenue sénescente12.

Babeuf lui-même avait exalté son projet : « C'est là et là seulement la seule réédification de Jérusalem. » Fourier se présente comme « prophète postcurseur » et le fouriérisme américain, dans ses nombreuses expériences de phalanges, s'unit avec le christianisme « unitarien », puis « transcendantaliste ». Cabet voit dans le communisme le « vrai christianisme ». Moses, maître en communisme de Marx et Engels, apercevait ce communisme, au débouché d'une Histoire sainte de l'humanité (1837), au terme de laquelle « la nouvelle Jérusalem sera fondée au cœur de l'Europe »...

L'utopie a été une sorte de transition entre l'imaginaire religieux des siècles passés et l'apparition de la théorie du prolétariat, rapide et cohérente, d'une manière accélérée par l'industrialisation. Il faudra bien reconnaître un jour que c'est l'effondrement du stalinisme qui a accéléré dans le monde le regain, pas un simple retour, d'un religieux, même si la lente érosion de ce « marxisme totalitaire » avait déjà renvoyé une masse de l'élite bourgeoise à leurs multiples conceptions idéalistes , quand les innombrables masses du tiers-monde restaient prisonnière de la superstition islamique.

Chacun s'est entiché d'une revisitation de l'histoire, et de l'histoire des religions parfois pour se réfugier dans un Marx utopiste et conciliant avec les religions, à commencer par Maximilien Rubel qui nous avait sorti du chapeau un « Marx anarchiste ». Ernst Bloch, lui, comme la plupart de ses collègues de l'Ecole sociologique de Francfort, avait été en pointe pour éviscérer Marx de tout objectif politique sérieux13.

Comme l'a résumé justement un professeur d'université : « Il n'y a guère chez Marx, d'usage théorique du concept d'utopie, c'est cependant à un usage utopique des concepts théoriques de Marx que nous confie Bloch »14. Avant d'examiner les diverses spéculations des marxismes trotskistes, néo-staliniens et dits « communisme critique », on va simplement fournir par avance à tout ce beau monde la réponse de quelqu'un qui a fait partie d'un courant autrement plus sérieux de défense du marxisme que tous les petits marxistes universitaires de la rive gauche, le bordiguisme. Si Marx se fiche au fond de l'utopie comme de la religion, et s'il caractérise comme secte socialiste c'est pour souligner son caractère prè-scientifique et pour noter que des révoltes ont été aussi orientées vers des chimères d'un autre temps auxquelles les gargouilles de l'avenir ne sont pas obligées de s'identifier. Ce que Dangeville, même avec son parti communiste virtuel planant au-dessus des siècles, a mis en évidence en 1976 nous semble encore valable.

REPONSE DE ROGER DANGEVILLE

« Les Münzer et Babeuf ont surgi avant les utopistes classiques. Cependant leur vision du communisme a quelque chose de plus plein, voire de supérieur à celui des Fourier, Saint-Simon et Owen, car la société bourgeoise ne faisait pas encore écran devant eux et leur but. Elle était peut-être plus fruste et naïve, mais pour cela plus directe et spontanée, d'un seul jet. Elle ne s'embarrassait ni de descriptions ni de justifications. Leur foi et leur instinct, solides et inébranlables, leurs donnaient des certitudes qu'aucun système fantastique de l'utopisme ne pourra jamais créer. Ils avaient l'avantage d'être corps et âme dans la lutte directe pour la destruction des sociétés de classe, source de paupérisme. Ce n'est pas que les Fourier, Saint-Simon et Owen puissent être qualifiés de communistes des temps de paix sociale - celle-ci existe-t-elle jamais sous le capitalisme ? Ce qui trouble leur communisme, c'est qu'ils surchargent de leurs systèmes rationnels et de leurs modèles abstraits de la société future les simples intuitions de la foi révolutionnaire (qui a une solide base matérielle) - et sur ce point ils sont quelque peu en retrait sur les premiers.

L'utopisme classique des Fourier et Saint-Simon par rapport au communisme de Babeuf représente en quelque sorte le petit pas en arrière qu'il faut effectuer en apparence pour taire un nouveau saut qualitatif en avant et préparer le marxisme. Les grands utopistes ont repris les germes de communisme des premiers combattants du communisme dans la révolution anti-féodale, et ont assuré, en outre, une première critique corrosive des conditions de vie de la société bourgeoise qui, dans la succession des formes sociales de production, précède immédiatement le socialisme.

Le « parti communiste réellement agissant », au feu de la révolution anti-féodale, ne se fixait plus comme but la restauration du communisme primitif, comme les systèmes utopiques réactionnaires cités dans le Manifeste. Il avait le mérite historique d'anticiper directement le communisme supérieur, comme il ressort par exemple du texte d'Engels sur La Guerre des paysans (1525) lorsqu'il expose les idées de Münzer. La sympathie du marxisme va toujours en premier à ceux des siens qui se battent les armes à la main, leur communisme est peut-être plus instinctif et grossier, mais il n'en est que plus réel.

Mais Dangeville ne s'est pas penché sur le retour ou plutôt la continuité des religions. Marx avait déjà remarqué que la modernisation de la vie culturelle des masses ne suffisait pas à évacuer leurs mythes religieux, voire au contraire pouvait en produire de supplémentaires, sans compter les fake news :

« On croyait jusqu'à présent que la formation des mythes chrétiens sous l'Empire romain n'avait été possible que parce que l'imprimerie n'était pas encore inventée. C'est tout le contraire, la presse quotidienne et les télégraphes qui répandent leurs inventions en un clin d'oeil dans tout l'univers fabriquent en un jour plus de mythes qu'autrefois en un siècle »15.


Henri Desroche a grandement raison, si on observe de nos jours les concessions de la gauche électorale bourgeoise à l'islamisme, de remarquer la limite de la comparaison entre religion et communisme à une époque où la tâche de Marx et Engels de leur vivant aura été bien davantage de pourchasser les formes de collusion entre le communisme et toute conception (religieuse) qui en aurait été l'affabulation, communisme chritianisant, aussi bien que christianisme communisant ; comme ils auraient dénigré le phénomène du curé-guérillero en Amérique latine dans les sixties.

Le Manifeste de 1848 ne versait pas dans l'exégèse et rejetait un messianisme suspect : « Rien n'est plus facile que de donner une teinture de socialisme à l'ascétisme chrétien. Le christianisme ne s'est-il pas élevé lui aussi contre la propriété privée, le mariage, l'Etat ? Et à leur place n'a-t-il pas prêché la charité et la mendicité, le célibat et la mortification de la chair, la vie monastique et l'Eglise ? Le socialisme chrétien n'est que l'eau bénite avec laquelle le prêtre consacre le dépit de l'aristocratie ».

Ou encore dans le même texte, et cela vaut pour toutes les religions, car il ne peut y avoir de religion du prolétariat, on peut lire : « Les principes sociaux du christianisme sont des principes de cafard et le prolétariat est révolutionnaire ».

LE COMMUNISME FUT-IL PRIMITIF ?

Si Marx et Engels se sont attachés à décrire le côté réactionnaire du capitalisme, c’était après avoir abondamment souligné son aspect progressiste pour l’humanité pour toute une période donnée. La société capitaliste est somme toute de création récente en regard de l’histoire de l’humanité, elle ne constitue qu’un moment de celle-ci et n’en représente pas son terme obligé. Elle révèle déjà au XIXème siècle qu’elle constitue une entrave à l’essor des forces productives : les prolétaires sont amenés à prendre conscience du conflit entre forces productives et les rapports de production pour « les pousser jusqu’au bout ». La transformation révolutionnaire n’est possible qu’à partir de la déduction catastrophique des lois économiques de la société capitaliste, mais cette déduction aurait été limitée si, du fatras idéologique antérieur, Marx et Engels n’avaient pas dégagé une loi du développement de l’histoire humaine. Un déterminisme déterminé !

Pouvait-on se permettre d’affirmer comme Marx et Engels dans les deux premières lignes du premier chapitre du Manifeste, en 1847, que « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire des luttes de classes » ? N’y avait-il pas là une généralisation abusive de la compréhension de la confrontation des classes sous le règne de la bourgeoisie moderne, appliquée aux sociétés archaïques antérieures ? Marx ne souligne-t-il pas lui-même en 1852, que « l’existence des classes n’est liée qu’à des phases historiques déterminées du développement de la production ? ».

Marx n'a pas attendu les pitres indigénistes et racialistes pour décrire et dénoncer les abus du colonialisme, mais il a placé le phénomène comme inévitable dans le mode de succession des sociétés et analysé en particulier les institutions communautaires asiatiques. Dans sa démarche il dénonçait comment le capitalisme s’imposait dans « la boue et le sang », mais en même temps, parallèlement à sa découverte de la loi de la plus-value, il était amené à mettre en relief que la propriété privée du sol n’est apparue que tardivement allant plus loin dans son souci de ne « découvrir le monde nouveau qu’à partir d’une critique de l’ancien » (Lettre à Ruge, septembre 1843). En 1843, ses recherches s’orientent sur l’histoire et la nature de l’Etat à travers l’étude de ce qui détermine fondamentalement les rapports des hommes entre eux :

« Mes recherches aboutirent à ce résultat que les rapports juridiques – ainsi que les formes de l’Etat – ne peuvent être compris ni par eux-mêmes, ni par la prétendue évolution générale de l’esprit humain, mais qu’ils prennent au contraire leurs racines dans les conditions d’existence matérielle dont Hegel, à l’exemple des Anglais et des Français du XVIIIème siècle, comprend l’ensemble sous le nom de « société civile », et que l’anatomie de la société civile doit être recherchée à son tour dans l’économie politique.” (1858, Contribution à la critique de l’économie politique).

A l’époque où il rompt avec les interprétations philosophiques du monde, dans « L’idéologie allemande » (1845), il en réfère à une étape originelle d’organisation communautaire des sociétés humaines. Considérant l’histoire européenne, il distingue trois étapes avant le capitalisme : tribale, antique et féodale. Morgan recoupera ces étapes trente ans plus tard, en les caractérisant comme trois époques : état sauvage, barbarie, civilisation. Engels, en 1877, reprendra ces délimitations, en les découpant chacune en : stade inférieur, moyen et supérieur. La même année où Morgan publie son ouvrage, Engels a rédigé l’Anti-Dühring où il ne fait pas référence aux sociétés primitives, comme c’est le cas ultérieurement dans "L’origine de la famille...". Il partage la conviction avec Marx que l’histoire obéit à une loi de développement, de succession/dépassement de modes de production. La société médiévale voit la domination de la petite production individuelle, la révolution capitaliste transforme l’industrie, puis la révolution prolétarienne vient résoudre les contradictions : « Les hommes, enfin maîtres de leur propre socialisation, deviennent par là même, maîtres d’eux-mêmes, libres (…) C’est le bond de l’humanité, du règne de la nécessité dans le règne de la liberté ».

Engels ne sera jamais très précis dans son argumentation d’autant qu’il ne datera pas de façon systématique les sociétés primitives qu’il prendra pour exemple. Tout son propos tournera autour de l’intérêt de la découverte de sociétés archaïques sans Etat et sans propriété privée, alors que jusque là, avec Marx, il ne considérait l’évolution historique que comme un long développement des inégalités sociales et économiques. Il observe que la société primitive a existé pendant très longtemps, des milliers d’années (?), qu’il en existe encore des formes au milieu du 19ème siècle : chez les Indiens d’Amérique, chez les Zoulous et les Nubiens d’Afrique « chez lesquels les constitutions gentilices ne sont pas encore mortes ». Les Germains sauvèrent et transportèrent même « dans l’Etat féodal un élément de la véritable organisation gentilice sous la forme des communautés de marche »... Pourtant il semble bien que cette communauté primitive - la gens - soit détruite avec l’apparition de l’Etat féodal au seuil du Moyen-Age. Si des résidus de cette formation sociale de type communautaire, plus que « communiste », ont subsisté, ce sont alors des preuves magnifiques, dignes d’intérêt, venant confirmer qu’il a bien existé d’autres sociétés antérieures non régies par l’exploitation, avec propriété commune du sol. Marx a lu successivement les ouvrages de Von Haxthausen qui traitent de la communauté villageoise russe, le « mir », du suisse Bachofen, de Maine, Maurer, Kowalevski. Il lira "l’origine des espèces" de Darwin en 1859 avec autant de passion. Lorsque Marx rédige les « Formes qui précèdent la production capitaliste » (1857-1858, "Grundrisse"), il est influencé par cet "évolutionnisme" général des savants de son époque, "évolutionnisme naturel" qui peut impliquer un déterminisme fatal. Il avait anticipé cette mauvaise interprétation dans "La Sainte Famille" :

« L’histoire ne fait rien. C’est l’homme, l’homme seul, l’homme vivant qui fait , qui possède, qui combat. Ce n’est pas l’histoire qui utilise l’homme pour réaliser ses fins… comme si elle était une personne indépendante, elle n’est rien, rien que l’activité de l’homme poursuivant ses fins ».

Vers la fin de sa vie Marx reviendra sur les simplifications évolutionnistes, mettant en garde contre l’idéalisation des formes collectives originelles d’une humanité qui se dégage avec peine d’une animalité grégaire. L’adjectif « primitif » accolé au mot communisme s’oppose à toute mythologie à propos d’un paradis terrestre "perdu". A travers l’étude des conditions historiques d’apparition du féodalisme et du capitalisme, il s’agit de relever les divers types de mode de production et la survivance des formes communautaires. L’esprit humain, depuis les origines n’a pas cessé de se renouveler. L’homme « être générique, être tribal » a dû évoluer pour répondre aux exigences de la vie sociale depuis la horde jusqu’à la société d’exploitation de l’homme par l’homme. Marx s’efforçait de démonter les présupposés philosophiques concernant l’origine des sociétés : « l’essence de l’homme n’est pas une abstraction inhérente à l’individu isolé ; dans sa réalité elle est l’ensemble des rapports sociaux ». Marx n’a pas pour but de retomber dans l’idéologie bourgeoise rousseauiste de « l’état de nature », comme il le confirmera plus tard par ses critiques des robinsonnades dans le Capital. Le déroulement de l’histoire semble bien lié à un « fil conducteur »- expression d’Engels qui irrite le savant Mister Rubel - commun à toutes les civilisations que Marx souligne ponctuellement à l’occasion, comme dans cette note du premier tome du Capital :

« C’est un préjugé ridicule répandu dans ces derniers temps que la forme primitive de propriété commune est une forme spécialement slave ou exclusivement russe. C’est une forme que l’on rencontre chez les Romains, les Celtes et dont aujourd’hui encore, on peut trouver une carte modèle avec différents échantillons, quoique par fragments et en débris, chez les Indiens. Une étude approfondie des formes de la propriété indivise dans l’Asie et surtout dans l’Inde montrerait comment il en est sorti diverses formes de dissolution. Ainsi, par exemple, les différents types originaux de la propriété privée à Rome et chez les Germains peuvent être dérivés des formes diverses de la propriété commune indienne. » (Edition de 1875).

Dans ces communautés primitives règne un « communisme naturel » (Tome III du Capital). La communauté est la « fin dernière » de la production ainsi que de la reproduction. L’homme y est étroitement intégré dans des conditions d’existence naturelles et dans la collectivité « de laquelle il est jusqu’à un certain point la propriété ». Marx fait un bond comparatif entre cette époque antique et le monde moderne :

« Le monde antique est enfantin, mais il apparaît comme un mode supérieur et il l’est effectivement si l’on aspire à une forme fermée, à une figure aux contours bien définis. Il représente la satisfaction sur une base bornée ; en revanche le monde moderne laisse insatisfait, ou bien, lorsqu’il paraît satisfait de soi, il n’est que vulgarité.” (8)

Le but de Marx est bien de démontrer qu’il a existé des sociétés « primitives », « archaïques » où le travail de chacun était immédiatement social, sans production privée, ni propriété privée. Il n’exalte pas cette étape de l’humanité, d’autant qu’elle est « bornée », et que dans la pauvreté matérielle de la société antique les hommes impuissants devant les forces de la nature subissent encore l’aliénation sociale, idéologique et religieuse. Puis il fallait en passer par le développement des forces productives permis par le capitalisme. Mais l’étape capitaliste est elle-même bornée par le mercantilisme et sa création de besoins artificiels. La comparaison avec les sociétés primitives permet synthétiquement de conclure que la société de l’avenir pourra se passer de l’exploitation de l’homme par l’homme et de l’argent :

« Le goût de la possession peut exister sans l’argent ; la soif de s’enrichir est le produit d’un développement social déterminé, elle n’est pas naturelle mais historique (…) La soif d’argent ou d’enrichissement, c’est nécessairement la ruine des anciennes communautés.” (9)

Marx s’est surtout intéressé à la décadence des communautés primitives plus qu’à leur vitalité interne, d’autant qu’il a en tête la décadence du capitalisme :

« L’histoire de la décadence des communautés primitives (on commettrait une erreur en les mettant toutes sur la même ligne ; comme dans les formations géologiques, il y a dans les formations historiques toute une série de types primaires, secondaires, tertiaires, etc.) est encore à faire, jusqu’ici on n’en a fourni que de maigres ébauches »

En 1877, l’américain Morgan publie « La société archaïque », ouvrage d’ethnologie, qui fait sensation et impressionne Marx et Engels en ce qu’il confirme le résultat de leur propre recherche ; le succès posthume de cette étude est plus dû d’ailleurs à la publicité que lui font les deux théoriciens, qu’à ses qualités propres, mais les ethnologues modernes sont encore incapables de critiquer la « redécouverte » de la conception matérialiste de l’histoire, « découverte par Marx quarante ans avant » (Engels). Malgré de multiples erreurs et lacunes, dues aux limites de son temps, Lewis H.Morgan a laissé un apport durable, ne traitant pas pour la première fois les sociétés antiques avec un esprit « moderniste », mais isolant la technique comme critère de classement des sociétés et tenant un discours explicatif mis à l’épreuve des faits. Au début du XXème siècle, Rosa Luxembourg ira même jusqu’à dire à ses élèves à l’école centrale du parti social-démocrate allemand qu’il s’agit là d’une introduction au Manifeste communiste.

Morgan invente la recherche anthropologique, étudiant 139 systèmes de nomination, il découvre le concept moderne de structures de la parenté, en même temps qu’il démolit le dogme de la pérennité familiale. Bien qu’il semble moins influencé par cet auteur, Marx avant de mourir, laisse quatre vingt douze pages de notes sur l’ouvrage de Morgan entre les mains d’Engels.

Morgan définissait deux idées centrales : 1) il n’y a pas de dégradation de l’humanité, elle progresse ; 2) la propriété est la marque dominante de la civilisation.

Opposés à la conception philosophique hégélienne et intéressés à prouver "scientifiquement" contre les idées reçues et les projections utopistes, que les sociétés d’exploitation n’avaient pas toujours existé - et que la dernière d’entre elles disparaîtrait tôt ou tard - Marx et Engels trouvent dans cette première recherche ethnologique marquante une source d’argumentation. Mais Engels tend parfois à idéaliser la société primitive - travaillant sur les notes de Marx après sa mort. Il a même une tendance à trouver esquissée la société future dans le passé humain. Dans "L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat" (1884) il en réfère souvent aux travaux de Morgan pour montrer que ces "institutions" ne sont pas immuables et peuvent être bouleversées dans la perspective communiste. Engels s’inspire des catégories de Morgan (sauvagerie, barbarie, civilisation), contre sa théorie selon laquelle tous les changements de l’humanité auraient résidé dans des « germes d’idées » provenant du développement cérébral progressif de la population. Engels lui substitue la notion de division sociale du travail avec l’appropriation lente des forces de production. Il part du démembrement, de la décomposition de la gens antique - considérée comme première formation sociale et économique de l’histoire de l’humanité - du clan ou de la tribu, pour suivre l’émergence du pouvoir politique et de ses attributs institutionnels. Bien que limitée par les faibles connaissances ethnologiques de son temps, la démarche d’Engels reste fondamentale pour faire l’inventaire des fonctions étatiques qui ne prennent un contour défini qu’au fur et à mesure que le pouvoir politique émerge comme sphère séparée :

« C’est une admirable constitution dans sa simplicité que cette constitution de la gens. Sans soldat, gendarme ni policier, sans noblesse, sans roi, gouverneur, préfets et juges, sans procès, sans prison, tout va son train régulier. Toutes les querelles et tous les conflits sont tranchés par la collectivité que cela concerne (...) La tribu restait la frontière pour l’homme ».

A Rome, comme à Athènes naît un corps armé séparé. La propriété privée détermine désormais les droits et non plus la constitution gentilice. Le développement des forces productives entraîne la domination patriarcale. La division du travail fait éclater la société gentilice qui est remplacée par l’Etat lequel dispose de la « force publique » du droit de faire rentrer les impôts ; et les fonctionnaires étatiques, comme organes de la société, sont placés dans celle-ci.

« L’Etat se caractérise d’abord par la répartition de ses ressortissants en territoires. Les vieilles associations gentilices, constituées et maintenues par les liens du sang, étaient devenues insuffisantes, en grande partie parce qu’elles impliquaient l’attache de leurs membres à un terrain déterminé (...) Le second point est l’institution d’une force publique qui ne coïncide plus directement avec la population s’organisant elle-même en force armée. Cette force publique particulière est nécessaire parce qu’une organisation armée autonome de la population est devenue impossible depuis la scission en classes ». (10)

L’Etat est né du « besoin de refréner des oppositions de classe », il est l’Etat de la classe qui domine économiquement et qui, de ce fait, domine alors politiquement et dispose des moyens pour exploiter la classe opprimée. Cette apparition de l’Etat n’est pas destinée à être immuable. C’est pour cela qu’Engels conclut dans le sens de la « prochaine étape supérieure de la société », mettant en garde contre une possible décadence et destruction de l’humanité si elle devait rester dirigée par la course à la richesse :

« Les intérêts de la société passent absolument avant les intérêts particuliers, et les uns et les autres doivent être mis dans un rapport juste et harmonieux. La simple chasse à la richesse n’est pas le destin final de l’humanité, si toutefois le progrès reste la loi de l’avenir, comme il a été celle du passé. Le temps écoulé depuis l’aube de la civilisation n’est qu’une infime fraction du temps qu’elle a devant elle. La dissolution de la société se dresse devant nous... une telle période renferme les éléments de sa propre ruine... ».

Six ans après la première édition de cet ouvrage, dans l’introduction à une édition anglaise du Manifeste, Engels corrige cette première phrase du premier chapitre – « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes de classes »- dans une note additive :

« Ou plus exactement l’histoire transmise par les textes. En 1847, la préhistoire, l’organisation sociale qui a précédé toute l’histoire écrite, était à peu près inconnue. Depuis Haxthausen a découvert en Russie la propriété commune de la terre, Maurer a démontré qu’elle est la base sociale d’où sortent historiquement toutes les tribus allemandes et on a découvert, peu à peu, que la commune rurale, avec possession collective de la terre, a été la forme primitive de la société depuis les Indes jusqu’à l’Irlande. Finalement, la structure de cette société communiste primitive a été mise à nu dans ce qu’elle a de typique par la découverte décisive de Morgan qui a fait connaître la nature véritable de la gens et de sa place dans la tribu. Avec la dissolution de ces communautés primitives commence la division de la société en classes distinctes, et finalement opposées. J’ai tenté de décrire ce processus dans "L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat" ».

Pourtant indépendamment des approximations ethnologiques des débuts de leur combat, Marx et Engels n’avaient-ils pas écrit dans le Manifeste que « le caractère distinctif de notre époque, de l’époque de la bourgeoisie, est d’avoir simplifié les antagonismes de classes » où deux « vastes camps ennemis » s’affrontent : la bourgeoisie et le prolétariat.

Cette « simplification » est bien le phénomène dominant de l’époque capitaliste et renvoie aux calendes grecques toutes supputations et interprétations des ethnologues et divers structuralistes modernes. Ces derniers, s’appuyant sur les découvertes les plus récentes quant à la diversité et la complexité des sociétés archaïques - que la plupart d’entre eux nomment "primitives" par esprit colonialiste - rejettent la démarche marxiste comme infondée. Quelques années avant de consacrer un ouvrage entier au « communisme primitif », Engels signalait déjà, dans "L’anti-Dühring" (1877), que le problème était de représenter le mode de production capitaliste dans sa connexion historique pour une période déterminée de l’histoire, avec donc la nécessité de sa chute. Malgré les découvertes ultérieures, le mérite de Morgan n’était-il pas d’avoir découvert et resitué dans leurs traits essentiels les caractéristiques communes tant des groupes consanguins d’Amérique du Nord que des peuplades germanique, romaine et grecque ? Alors que jusque là, pour la bourgeoisie l’histoire de l’humanité ne se résumait qu’à une suite chaotique de conglomérats de civilisations disparates dont le régime capitaliste était supposé être le terme, la conception matérialiste de l’histoire des sociétés venait la faire voler en éclat (11).

Cette découverte, déjà pressentie par Blanqui, Proudhon et Sismondi mais véritablement mise en relief par Marx et Engels, reste indépassable en ce début de XXI ème siècle, les ethnologues modernes n’ont fait "qu’interpréter" le monde archaïque, souvent avec des financements très impérialistes et en noyant toute loi générale par une étude microscopique sur le terrain ; la variété trotskiste et stalinienne de ces nouveaux savants se chargeant d’occulter le fond de la question par des débats d’experts sur le « mode de production asiatique »...

Dans ses cours, non didactiques, à l’école centrale du parti social-démocrate allemand, de 1906 à 1908, Rosa Luxembourg reprend la démarche marxiste, faisant les mêmes références aux ouvrages de Maurer, Haxtausen et Kowalevski. Rosa, qui n’a pu avoir connaissance du texte des "Grundrisse", publié en 1924 à Moscou par Riazanov, tient compte du fait que les connaissances sur les sociétés humaines les plus anciennes étaient très limitées du temps de Marx. Ce qui l’intéresse est de souligner qu’on détenait déjà des preuves de l’existence d’une propriété commune primitive du sol en Allemagne, comme dans les pays nordiques. Elle généralise au cas de la Russie, chez les Arabes et les Berbères d’Afrique du Nord, au Mexique, en Amérique et sur les bords du Gange. Elle en réfère également aux habitations collectives des Incas. Elle cite un rapport de l’administration anglaise des impôts aux Indes en date de 1845 :

« Nous ne voyons aucune parcelle permanente. Chacun ne possède la parcelle cultivée qu’aussi longtemps que durent les travaux des champs. Si une parcelle est laissée sans être cultivée, elle retombe dans la terre commune et peut être prise par n’importe qui, à condition qu’elle soit cultivée. ».(12)

Périodiquement des lots de champs étaient échangés entre villages tous les cinq ans, mais aussi des habitations. Puis la propriété privée fît son entrée aux Indes avec les maladies. Les colons anglais firent des ravages. Ainsi la conception matérialiste de l’histoire, dépassant les particularités ethniques, met en évidence comment une nouvelle forme générale d’organisation sociale va s’imposer à toute la société humaine.

Toute la recherche de Rosa Luxembourg - même limitée elle aussi par les découvertes de son temps – vise « à ébranler sérieusement la vieille notion du caractère éternel de la propriété privée et de son existence depuis le commencement du monde ». Elle reprend la même problématique d’Engels quant à l’apparition de l’Etat, quand parallèlement au cours des années suivantes Lénine développe la nécessité de sa destruction, à partir de ce que Marx et Engels avaient tiré comme leçon essentielle de la Commune de Paris. La recherche sur l’origine de la société renvoie dialectiquement à la nécessité de sa transformation.

Rosa Luxembourg considère toujours valable la distinction faite par Morgan d’un ordre scientifique dans l’histoire dans les civilisations préhistoriques, d’autant qu’il « met un certain ordre dans la préhistoire de l’humanité » (Engels). Comme nous l’avons déjà dit, cet apport est pour elle une introduction "après-coup" au Manifeste. Les divers groupements étudiés :

.. ne sont d’une part qu’une étape élevée dans l’évolution de la famille et d’autre part le fondement de toute vie sociale - dans la longue période où il n’y avait pas encore d’Etat au sens moderne, c’est à dire pas d’organisation politique contraignante fondée sur le critère territorial. Toute tribu, qui se composait d’un certain nombre de familles ou de gentes, comme les Romains les nommaient, avait son propre territoire qui lui appartenait en commun, et dans chaque tribu, le groupement familial était l’unité qui se gérait de façon communiste, où il n’y avait ni riches ni pauvres, ni paresseux, ni travailleurs, ni maîtres, ni esclaves, et où toutes les affaires publiques se réglaient par le libre choix et la libre décision de tous.” (13)

Puis ont surgi la propriété privée, l’Etat, le système monogamique et l’exploitation. Cette étape n’est pourtant pas un recul de l’humanité. Au cours de cette "courte" période historique se produisent les plus rapides progrès de la production, de la science, de l’art. Rosa Luxembourg n’exalte pas le « communisme primitif ». Il est marqué par un bas niveau de productivité du travail, ce qui provoque périodiquement des conflits d’intérêts entre les différents groupes sociaux, la guerre. Cette société archaïque ne maîtrise pas la nature :

« Par sa propre évolution interne la société communiste primitive conduit à l’inégalité et au despotisme. Elle n’en disparaît pas pour autant ; elle peut au contraire se perpétuer pendant des millénaires. Régulièrement de telles sociétés deviennent tôt ou tard la proie de conquérants étrangers ou subissent de plus ou moins grandes transformations sociales (...) elle capitule face à la marche en avant du capitalisme, elle sombre parce qu’elle est dépassée par le progrès économique et fait place à de nouvelles perspectives de l’évolution ».(14)

Aussi paradoxal que cela paraisse aux adeptes des conceptions linéaires naïves et humanistes, cette évolution et ce progrès « vont pour longtemps être représentés par les méthodes ignobles d’une société de classes jusqu’à ce que celle-ci soit dépassée à son tour et écartée par le progrès ». Rosa Luxembourg, assassinée par la social-démocratie qui est à la tête de l’Etat allemand pour saboter la révolution allemande en 1918, ne peut être ici accusée d’une conception "évolutionniste". L’idée de "progrès" ne contient chez elle nul automatisme, puisqu’elle a confondu son combat avec la classe porteuse de ce progrès - vaincue provisoirement au début de notre siècle - mais qui reste la garantie de l’avenir de la société humaine si elle sait se hausser à la hauteur de ses responsabilités historiques.

Pour la IIIème Internationale, le matérialisme historique s’est dégagé des limbes de la préhistoire. Avec la critique de l’économie politique bourgeoise contenue dans le Capital, cette conception fournit le fondement pour envisager un homme nouveau qui sera le produit de la société communiste. Pour l’heure, Trotski pouvait considérer que l’homme du paléolithique était un véritable polytechnicien à l’égard de la technique de son époque, alors que l’homme moderne est incapable de subvenir seul à ses besoins fondamentaux...

En résumé, le socialisme (conçu comme phase transitoire) qui signifie socialisation des moyens de production et dépérissement de l’Etat, ne pourra être que la cinquième phase de la « préhistoire humaine » connue ; le communisme constituant « la fin de l’histoire ». Les quatre phases antérieures de la « préhistoire » auront été :

1. La communauté primitive où la propriété privée n’existe pas ;

2. Le régime esclavagiste où apparaît la domination de l’homme par l’homme ;

3. Le régime féodal où la propriété est essentiellement terrienne et où se développent les forces productives ;

  1. Le capitalisme caractérisé par la propriété privée des moyens de production (phase ascendante du XIXème siècle) et la propriété étatique (phase décadente du XXème siècle) ; cette dernière notion sera dégagée pour l’essentiel par les fractions révolutionnaires qui auront politiquement résisté à la dégénérescence de l’expérience en Russie. Rien ne nous empêche d'être critique sur cette exégèse du communisme primitif qui fonctionne un peu comme le créationnisme. Les humains ont certainement longtemps rêvé soit à un paradis perdu soit à un ciel à conquérir mais à chaque époque de l'histoire humaine les besoins n'ont jamais été les mêmes ni en continuité. Toute la théorie woke et autres intersectionnalités des islamo-gauchistes découlent du créationnisme.  Le créationnisme, né de la négation de l’évolution des espèces par la sélection naturelle, est longtemps demeuré un phénomène presque exclusivement américain. Aujourd’hui, les thèses créationnistes tendent à s’implanter en Europe16.


CHAPITRE III


Un présent compliqué


RELIGION et POLITIQUE 


A chaque époque son idéologie dominante. Nous vivons dans une époque où toute réflexion sur la possibilité ou la nécessité d'une sortie du capitalisme est réduite à une vue de l'esprit, où la politique rationnelle semble avoir disparu au profit d'une morale, de type religieuse, à partir de concepts qui relevaient antérieurement plutôt de la sociologie. L'antiracisme, petit-fils de l'antifascisme, mais du même tonneau qui réduit la politique à une morale et à un ressenti irrationnel, domine largement les médias du monde actuel, avec le même sectarisme qu'au temps de la guerre froide et qui se traduit par la fossilisation de l'univers en deux camps, toujours cet oxymore : le bien/le mal. Et l'époque se permet de juger le passé avec les ornières du présent. Ainsi le principal concurrent moderne de la bible et du coran, le Manifeste communiste et son appendice - La question juive - sont présumés enterrés car racistes. Laissons les ignorants enterrer les incultes mais le texte de Marx, s'il se moque des juifs capitalistes n'est nullement antisémite et, même si parfois il contient des formules absconses, qui montrent surtout que Marx est encore un jeune philosophe bouillant et pas encore « marxiste », c'est à dire théoricien du prolétariat, que sa pensée est encore hégélienne, il démonte de façon impitoyable la pensée religieuse. Quelques citations suffiront ici aussi à ridiculiser nos nombreux inventeurs modernes d'un marxisme religieux, après avoir été pour nombre d'entre eux au service de la religion stalinienne ou trotskienne

« Dès que le Juif et le chrétien (et le musulman ndt) ne verront plus, dans leurs religions respectives, que divers degrés de développement de l'esprit humain, des « peaux de serpent » dépouillées par le serpent qu'est l'homme, ils ne se trouveront plus dans une opposition religieuse, mais dans un rapport purement critique, scientifique, humain. La science constitue alors leur unité. Or, des oppositions scientifiques se résolvent par la science elle-même ».

« Au Juif allemand, notamment, s'oppose le manque d'émancipation politique en général et le christianisme prononcé de l'État. Mais, dans le sens de Bauer, la question juive a une signification générale, indépen­dante des conditions spécifique­ment allemandes. Elle est la question des rapports de la religion et de l'État, de la contradiction entre la prévention religieuse et l'émanci­pa­tion politique. S'émanciper de la religion, voilà la condition que l'on pose aussi bien au Juif, qui demande son émancipation politique, qu'à l'État, qui doit émanciper et être lui-même émancipé ».

« En France, la liberté universelle n'est pas encore érigée en loi, et la question juive n'est pas résolue non plus, parce que la liberté légale - c'est-à-dire l'égalité de tous les citoyens - est restreinte dans la vie encore dominée et morcelée par les privilèges religieux, et parce que la liberté légale reflète cet asservissement de la vie dans la loi : elle contraint à sanctionner la distinction des citoyens naturellement libres en opprimés et oppresseurs»17.

« Retirez à la religion sa puissance exclusive, et elle n'existera plus ».

«Le point de vue de l'émancipation politique a-t-il le droit de demander au Juif la suppression du judaïsme, et à l'homme la suppression de toute religion ? ».

« Si, dans le pays de l'émancipation politique achevée, nous trouvons non seulement l'existence, mais l'existence fraîche et vigoureuse de la religion, la preuve est faite que l'existence de la religion ne s'oppose en rien à la perfection de l'État. Mais, comme l'existence de la religion est l'existence d'un manque, la source de ce manque ne peut être recherchée que dans l'essence même de l'État. Nous ne voyons plus, dans la religion, le fondement, mais le phénomène de la limitation laïque. C'est pourquoi nous expliquons l'embarras religieux des libres citoyens par leur embarras laïque. Nous ne prétendons nullement qu'ils doivent dépasser leur limitation religieuse, dès qu'ils abolissent leurs barrières laïques. Nous ne transformons pas les questions laïques en questions théologiques. Nous transformons les. questions théologiques en questions laïques. Après que l'histoire s'est assez longtemps résolue en superstition, nous résolvons la superstition en histoire ».

« S'émanciper politiquement de la religion, ce n'est pas s'émanciper d'une façon absolue et totale de la religion, parce que l'émancipation politique n'est pas le mode absolu et total de l'émancipation humaine ».

« La conscience religieuse se délecte dans la richesse de la contradiction religieuse et de la variété religieuse ».



Le juif errant

La confusion de la religion avec le marxisme ou le marxisme considéré comme issu de la religion est une idéologie « créationniste » qui a eu la vie dure chez des marxistes pas comme les autres, ou des croyants qui se croyaient marxistes. Sur le concept d’histoire, un marxiste religieux comme Walter Benjamin considérait en 1940 que le matérialisme historique ressemble à cet automate qui, jouant aux échecs, gagne à chaque coup. Un pantin actionné, en réalité, par un « nain bossu, maître dans l’art des échecs », dissimulé sous la table. Selon Benjamin, « la marionnette appelée « matérialisme historique » peut hardiment se mesurer à n’importe quel adversaire, si elle prend à son service la théologie, dont on sait qu’elle est aujourd’hui petite et laide, et qu’elle est de toute manière priée de ne pas de se faire voir ».

Pour les intellectuels bourgeois cela renvoie au « messianisme marxiste » car le mouvement ouvrier a partie liée avec le christianisme de Saint Paul. Le Christ aurait été un personnage manipulé par Saint Paul pour faire croire que tout était possible sur terre. Pour Benjamin l’arrivée des temps messianiques pourrait être accélérée par l’action révolutionnaire. Or les marxistes révolutionnaires sont tout sauf mystiques. Au moment de la chute du mur de Berlin, il y a quelques années, sur une chaîne de télévision la diva médiatique Attali déclarait que la politique mondiale procédait plus de Shakespeare que du marxisme. Pour les élites bourgeoises la possibilité de renversement du capitalisme reste une utopie, le « mythe du salut prolétarien», malgré sa longue marche triomphale au XXe siècle était encore moribonde et qu'une génération entière ne suffirait pas à ranimer le mort, au moment où toute la bourgeoisie mondiale républicaine et mafieuse commémore la chute du mur de Berlin vingt ans après comme si celle-ci était un triomphe définitif contre toute alternative politique « communiste ». La société serait en mesure désormais d’apprendre à vivre avec « le réel » : la pérennité de la division en classes, le règne de l’argent, les guerres permanentes et l’exploitation inévitable de l’homme par l’homme. Piètre conviction à l'heure où la pandémie du Covid 19 laisse planer la menace de l'humanité par une contagion massive simplement des humains entre eux, où riches et pauvres sont également visés par l'infection généralisée et la mort par étouffement.

Dans les années 1960, en Italie, il n'était pas courant de comparer des religions d'origines historiques et géographiques différentes, ni communément admis de voir en elles un chemin vers la liberté. Et cela en vertu des positions intellectuelles des deux camps qui dominaient alors le débat culturel italien, dans un climat politique dicté par les macro-alliances de la guerre froide : le bloc « marxiste » (russifié) et le bloc catholique (américanisé). Pour résumer cette situation complexe sur laquelle il n'est pas utile de s'étendre ici, on peut dire que, dans la culture catholique, le salut concernait avant tout l'âme et l'au-delà de l'imaginaire chrétien. Dans la culture marxiste, en revanche, la liberté passait précisément par le dépassement de la dimension irrationnelle et mythologique des religions : s'y attarder ne pouvait qu'engendrer un retard inutile sur un chemin qui avait désormais révélé, dans le cadre d'une soi-disant sécularisation de l'Occident, le destin entièrement humain du monde et de la vie. D'une façon encore plus simple et schématique, l'on pourrait dire que, pour les catholiques, la version sécularisée du salut était un détournement du telos occidental ; pour les marxistes, elle représentait au contraire une évolution et un accomplissement. Les deux partageaient toutefois l'idée de puissance du parcours historique de l'Occident.

Il y a un lien entre le puritanisme, le missionnarisme, le trotskisme, le néo-conservatisme, différents visages de cette passion occidentale pour la guerre.

Suivons maintenant Alexandre Zévaès18 qui fait remonter le messianisme communiste au christianisme. En même temps que les journaux plus ou moins intermittents et éphémères, de nombreux livres et brochures formulaient et répandaient diverses variétés de la théorie communiste.

De 1830 à 1840, on ne peut guère signaler comme publications dans cet ordre d'idées que le livre de Buonarroti, les brochures de Teste et de Voyer d'Argenson, quelques pages lithographiées rédigées par Lebon et propagées en petit nombre parmi les prisonniers de Sainte-Pélagie vers 1834 et le Catéchisme de réforme sociale publié par Choron et Lahautière en 1839 et qui réclame l'établissement de la propriété collective,

Mais à partir de 1840 c'est toute une floraison ininterrompue de littérature communiste, avec les ouvrages et brochures de Cabet, d'Esquiros, de l'abbé Constant, de Pillot, de Dézamy, etc. Le premier en date est le Voyage en Icarie. Cabet y ajoute sans relâche des brochures de vingt, de quarante, de soixante pages : Comment je suis communiste, Mon credo communiste , Ma ligne droite , Toute la -Vérité au peuple , Les masques arrachés , Le Démocrate devenu communiste, Douze lettres d'un communiste à un réformiste . Afin de décider les ouvriers à renoncer aux sociétés secrètes, à l'émeute et à l'insurrection, il publie : le Guide du citoyen, le Procès Ouenisset, le Procès de Toulouse. Pour identifier le socialisme moderne, le communisme icarien, au christianisme — ce qui est, chez presque tous les réformateurs sociaux de la première partie du XIXe siècle, une préoccupation constante — il écrit, sous le titre Le Vrai Christianisme, un livre qu'il considère comme capital.

Peu après le Voyage en Icarie paraît L'Evangile du Peuple d' Alphonse Esquiros. La manière en est toute différente. Esquiros fait plutôt penser à Lamennais. II ne se soucie point, comme Cabet, de tracer le plan et le devis de la société future, d'en indiquer le mécanisme et le fonctionnement. Il condamne, il flétrit la société présente; il lui lance l'anathème. Prenant la légende de Jésus depuis sa naissance jusqu'à sa résurrection, Esquiros ne voit là qu'un mythe social dans lequel le Christ personnifie l'humanité souffrante, mythe dont «il apporte au peuple l'esprit et la lettre dans, toute leur énergique simplicité ». Jésus étant, comme on l'a dit souvent, le premier des démocrates et ayant prêché l'égalité et la fraternité, il n'est pas malaisé de faire sortir de ses paraboles une sorte de catéchisme républicain et révolutionnaire, voire communiste :

« Qui oserait nier que l'Evangile s'adresse aux pauvres, aux esclaves, aux opprimés, aux faibles, à la jeunesse et à l'enfant, au samaritain et au paria ? Venez donc, vous tous qui avez le dos courbé sous le grand labeur humain; venez, femmes plongées sous le poids de l'homme; venez, penseurs laborieux et portefaix chargés du fardeau des âmes; venez, vous qui suez à porter le bagage de l'humanité sur vos épaules; venez, hommes du peuple qui avez le dos voûté sous les lourds ballots des riches; «Venez à moi », vous a dit le Christ en vous tendant les mains, «vous tous qui travaillez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai ». C'est lui, je vous le dis en vérité, qui est le libérateur et le révolutionnaire ».

Notre gouvernement se pique maintenant, en France, d'être libéral et tolérant. Or, nous le demandons, comment traiterait-il un homme qui monterait dans la rue sur une borne ou sur les marches des églises et qui ouvrirait publiquement la bouche en disant :

«Les premiers vont être les derniers, et les derniers les premiers. Je vous apporte le glaive. Vos riches sont des chameaux qui n'entreront pas dans la société future; vos chefs sont des serpents qui seront jetés dans le feu; vos administrateurs sont des larrons et des voleurs publics. Vous êtes tous égaux; n'appelez pas votre roi Sire, ni votre pape Saint-Père, car vous n'avez qu'un maître qui est Dieu, vous n'avez qu'un père qui est au ciel. Vous êtes tous frères ».

On trouve aussi ce type de discours « fraternel » dans l'Islam mais si créationniste et menaçant.

Une tradition juive ?

 Moses Hess collabore au Vorwärts qui vient d'être créé à Paris ; il y publie en particulier l'article « L'Essence et l'argent » puis, en décembre de la même année, son « Catéchisme communiste, par questions et réponses ». Hess, dans ce journal, aborde diverses questions dont traite déjà également le jeune Marx : travail et jouissance, argent et servitude, richesse et liberté. Connu des membres de la Ligue des justes, le « Catéchisme » est repris par l'auteur [...]

Moses Hess : Combien de temps les hommes resteront-ils encore esclaves et se vendront-ils avec toutes leurs facultés pour de l’argent ?

« Ils le demeureront jusqu’à ce que la société offre et garantisse à chacun les moyens dont il a besoin pour vivre et agir humainement, de telle sorte que l’individu ne soit plus contraint à se procurer ces moyens par sa propre initiative et dans ce but à vendre son activité pour acheter en contrepartie l’activité d’autres hommes. Ce commerce des hommes, cette exploitation réciproque, cette industrie qu’on dit privée, ne peuvent être abolis par aucun décret, ils ne peuvent l’être que par l’instauration de la société communautaire, au sein de laquelle les moyens seront offerts à chacun de développer et d’utiliser ses facultés humaines ».

L'Allemagne, au début du XIXe siècle, connaît aussi une telle fermentation comme on l'a rappelé plus haut. Moses Hess est le produit d'une autre époque, personnage passionnant réellement dévoué à l'émancipation de la classe ouvrière. Dans la deuxième moitié du 20ème siècle, les intellectuels juifs, ceux de ladite Ecole de Francfort, sont moitié philosophes, moitié sociologues mais politiquement inconsistants.


UN COMPLOT JUDEO-BOLCHEVIQUE 


La présence de nombreux acteurs et militants d'origine juive dans les mouvements révolutionnaires n'est pas chez les nazis d'abord le concept antisémite en tant que racisme, mais la théorie du coup de poignard dans le dos dans la guerre mondiale où les juifs sont présumés être les destructeurs ou les traîtres de la nation en guerre. C'est donc une réaction de défense de la bourgeoisie nationale à l'époque moderne où finalement l'impérialisme signifie la fin des nations indépendantes pour une gigantesque bagarre afin que celle-ci ou celle-là bouffe les autres. Le juif devient le bouc-émissaire non pas des forces du mal comme au Moyen âge, mais de cette fin inévitable de l'égalité ou indépendance des nations. Ce n'est pas ainsi en premier lieu l'internationalisme ni les juifs qui sont les premiers responsables de la caducité de la nation bourgeoise. Mais il n'est pas interdit d'empiler les mensonges, aussi associer juifs et communisme, celui-là véritable ennemi intérieur en ce qu'il est avant tout émanation de la classe productrice, le prolétariat, permet à la fois de justifier de pourchasser le bouc-émissaire et de montrer que le communisme n'est qu'un complot, surtout destructeur de « l'identité nationale » bourgeoise.

Le problème qui est posé avec la pérennité de cette idéologie confusionniste n'est pas tant que des résidus d'extrême droite maintiennent dans leur village une aussi grossière billevesée mais que des défenseurs des juifs, des admirateurs d'Israël et de l'histoire des juifs, voire le courant trotskiste favorisent encore une telle confusion, en confondant en particulier histoire de la religion juive et courant libertaire voire le marxisme. On peut être d'accord avec le commentaire de Bordiga qui distingue quatre grand hommes dans l'histoire de l'humanité : Moïse, Jésus, Marx et Einstein, mais l'histoire moderne approfondie sur les premières tribus juives ne confirme pas les fables de la diaspora19, pas plus que n'est crédible l'invention d'un islam des lumières où des arabes évolués se sont contentés de traduire les textes de la diaspora grecque antique.

Examinons les arguments d'un Michaël Löwy, grand penseur de la LCR puis du NPA, qui a passé sa vie à jongler sur les rapports entre religion juive et révolution. En 1981, dans un article référencé sur le site Persée20, il trouve intéressant de rappeler le grand nombre de juifs dans les révolutions allemande et russe :

« … il est intéressant de rappeler à ce propos (…) que certains des participants des Républiques des Conseils ouvriers de Munich et de Budapest étaient pénétrés de la conscience d'être appelés à remplir une mission de rédemption du monde et d'appartenir à un « messie collectif » . En réalité, outre Gustav Landauer, d'autres intellectuels juifs (Kurt Eisner, Eugen Léviné, Ernst Toller, Erich Müsham, etc.) ont joué un rôle important dans la République des Conseils de Bavière, tandis que Lukacs et autres membres de l'intelligentsia juive de Budapest ont été parmi les dirigeants de la Commune hongroise de 1919. Pour essayer d'approfondir cette problématique, il faudrait commencer par un examen des possibles implications politiques du messianisme ».

Ce qui conduit Löwy à décréter une analogie entre utopie messianique et utopie libertaire. Ce qui n'est pas vraiment faux. Un groupuscule anarchiste français, patronné par les éditions La Fabrique, avait intitulé il y a quelques années sa revue Tikkun, qui n'était que la reprise du concept hébraïque de la restauration, réparation et réforme. Il ajoute précisément que dans la pensée libertaire :

« ...on trouve précisément une combinaison semblable entre conservatisme et révolution, comme le souligne par ailleurs Mannheim ; chez Bakounine, Proudhon ou Landauer, l'utopie révolutionnaire s'accompagne d'une profonde nostalgie de formes du passé pré-capitaliste, de la communauté paysanne traditionnelle, ou de l'artisan ; chez Landauer cela va jusqu'à l'apologie explicite du Moyen âge ! En réalité, la plupart des grands penseurs anarchistes intègrent au cœur de leur démarche une attitude romantique envers le passé. Il est vrai qu'une dimension romantico-nostalgique de ce type est présente dans toute pensée révolutionnaire anti-capitaliste – le marxisme y compris – contrairement à ce que l'on pense habituellement. Toutefois, tandis que chez Marx et ses disciples cette dimension est relativisée par leur admiration pour l'industrie et le progrès économique apporté par le capital, chez les anarchistes (qui ne partagent pas cet industrialisme ) elle se manifeste avec une intensité et un éclat particulier ».

Toutes les religions ont subsumé ou programmé la fin des temps, mais pour Löwy c'est surtout le messianisme juif qui est la théorie de la catastrophe. Il reprend un texte Talmudique :

« Israël demande à Dieu : quand nous enverras-Tu la rédemption ? Il répond : quand vous serez descendus au niveau le plus bas, à ce moment Je vous apporterai la rédemption ». Cet abîme ne peut être franchi par un quelconque « progrès » ou « développement » : seule la catastrophe révolutionnaire, avec un colossal déracinement, une destruction totale de l'ordre existant, ouvre la voie à la rédemption messianique ».

Les idéologues salués comme les meilleurs représentants de cette tradition messianique sont évidemment les membres de L'Ecole de Francfort, anciens étudiants séduits par la vague révolutionnaire du début du 20ème siècle qui les aida à devenir des sociologues renommés, les Ernst Bloch, Walter Benjamin, Theodor Adorno et Herbert Marcuse, probablement plus instruits par les événements prolétariens que par leur culture juive d'origine. Cette dernière idée est plutôt rejetée par Löwy, selon lui, l'explication la plus simple : « ...serait de considérer la tradition messianique comme la source (plus ou moins directe) de l'essor de l'utopisme libertaire chez ces penseurs juifs ». Quoique, ajoute-t-il : « la philosophie allemande ; Goethe, Schiller, Kant et Hegel étaient les sources communes et respectées, et non le Talmud ou la Cabale, considérés par la plupart comme des vestiges ataviques et obscurantistes du passé ».

Il faut enfin comprendre le contexte du climat culturel, le romantisme anti-capitaliste de l'intelligentsia allemande et aussi :

« Pour comprendre la particularité de la réception anti-capitaliste chez les intellectuels juifs, il faut examiner sociologiquement leur situation spécifique et contradictoire dans la vie sociale et culturelle d'Europe Centrale : à la fois profondément assimilés et largement marginalisés ; rattachés à la culture allemande et cosmopolites ; freischwebend, déracinés, en rupture avec leur milieu d'origine affairiste et bourgeois, rejetés par l'aristocratie rurale traditionnelle, et exclus de leur milieu d'accueil naturel (l'Université). Il n'est pas étonnant qu'un nombre important (bien plus grand qu'en Angleterre ou en France, pays qui avaient derrière eux une révolution bourgeoise achevée) d'intellectuels juifs d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie aient été idéologiquement disponibles pour des courants de contestation radicale de l'ordre établi ».

Impossible pourtant d'échapper à l'éducation de la tradition religieuse juive, une fois que Löwy a examiné toutes les dimensions des divers messianismes, il persiste une tension sinon une contradiction : « entre le particularisme (national-culturel) juif du messianisme et le caractère universel (humaniste internationaliste) de l'utopie émancipatrice ». Par contre le clivage avec les intellectuels juifs d'origine étrangère est plus marqué, l'éloignement de la religion et de ses sophismes est patent chez les personnalités originaires des communautés juives d'Europe de l'Est : Rosa Luxemburg, Léo Jogishes, Karl Radek, etc. :

« La différence de perspective entre l'intelligentsia juive radicale d'Europe Centrale et celle de l'Empire russe est sociologiquement explicable : les uns se révoltaient contre un milieu bourgeois affairiste, assimilé et vaguement libéral, les autres contre le ghetto traditionaliste et étriqué. Au romantisme recherchant les racines juives des uns correspond le marxisme internationaliste, aufklärer et athéiste des autres. Cela vaut aussi dans une large mesure, pour les anarchistes juifs d'origine russe, comme Emma Goldmann ou Berkmann ».

Löwy ne cache pas son attirance pour les deux « théologiens de la révolution » Etnst Bloch et Walter Benjamin. Ce dernier reste marqué par son éducation juive. Les termes qu'il emploie sont de nature religieuse : « violence divine », la révolution est « transcendantale », voire ésotérique. Révolution russe de 1917 et la tentative allemande de 1918 ne comptent plus guère puisqu'il s'oriente vers un « anarchisme théocratique » et la confusion de la bouillie sorélienne, puis une approche suicidaire de l'apocalypse, qui contient le concept cabalistique du Tikkun, dont on a parlé plus haut. Pourtant sa théorisation de la négation du progrès se prête plutôt à considérer une désespérance, une démoralisation plus qu'une réflexion lucide ; explicable sans doute dans son cas personnel au moment de la guerre mondiale où, pourchassé par les nazis, il se suicide dans le Sud de la France.

Une bizarre négation du progrès

La négation de la notion de progrès n'est pas une invention de Walter Benjamin, depuis longtemps l'Internationale communiste avait été plus dure, parlant de décadence du capitalisme. Mais la négation de Benjamin était plus perverse, pour tout dire nihiliste, et elle avait séduit tous les révisionnistes du marxisme « prolétarien » et jusqu’aux penseurs bourgeois éduqués à l’adolescence par le trotskisme. Et en particulier Günther Anders dans les années 1930 mais dans une version inverse, la désespérance de l'humanité et la fin du marxisme21

Le théoricien Benjamin, plus psychologue que politique, en épinglant une foi aveugle au progrès, en est venu à nier de façon simpliste tout progrès dans le capitalisme comme si les forces productives avaient cessé de se développer. Dans cette élucubration, la société est supposée clivée en deux, déjà « séparée » ; ainsi pour les classes opprimées, l’histoire ne témoigne d’aucun progrès mais d’une série de défaites ; s’il y a progrès c’est pour les seuls vainqueurs, les bourgeois toujours dominants.

Chacun prétend se réclamer d'un messianisme, celui-là curieusement progressiste, des familles marxistes envisagent le souci de l'avenir comme héritage de l'attente du Messie par le christianisme ou le judaïsme ou encore l'islam avec l'ange annonciateur Gabriel, quand d'autres, chez les fascistes se réclamaient du millénarisme. Et si la façon d'envisager l'avenir, pour ne pas le laisser advenir sans agir ne se résumait qu'à la « peur du lendemain » du chrétien Gracchus Babeuf ?

Quelle est la principale prophétie et le prolétariat pourrait-il être considéré comme le successeur de dieu en vue d'un monde meilleur ou pire d'un retour au paradis fictif de toutes les inventions religieuses ?

Nulle surprise à ce que ce soient les théoriciens les plus modernistes du courant girouette autour du NPA qui se sont sentis redevables à Walter Benjamin ou qui y ont trouvé tardivement l’excuse à leur caméléonisme. Pour un Mikaël Löwy, les marxistes les plus intéressants sont ceux « qui ont su exploiter des intuitions extérieures au marxisme » (sic) ; ainsi l’école des sociologues de Francfort aurait enrichi non pas la lutte de classe, et pas le simple prolétariat car Benjamin s’intéresse à « toutes les classes opprimées », mais la recherche en croyance politique. Si Benjamin se réfère à toutes les classes opprimées du passé : « C’est parce que le prolétariat n’est pas la seule classe sociale opprimée. Les Noirs, les Juifs, les femmes, les minorités nationales… font l’objet d’une oppression. Ces catégories ne subissent pas seulement l’exploitation économique. Elles souffrent d’une domination spécifique du fait de leur statut dans la société (…) Aujourd’hui on ne peut plus parler d’un sujet révolutionnaire. Il existe une pluralité de groupes sociaux en lutte : les femmes, les chômeurs, les sans-papiers, les indigènes… »22.

Ceci est déclaré en 2005 et prouve que le séparatisme, le décolonalisme et l’intersectionnalisme sont des idéologies inoculées et diffusées de longue date par ce trotskisme ouvert à tout vent réactionnaire comme on disait jadis pour disqualifier les courants révisionnistes qui se targuaient d'être novateurs pour le marxisme. Mais l’une des origines de cette déviation s’appuie plus précisément, et sans fard, sur l’œcuménisme religieux du « peuple élu » ; ce qui nous permettra de comprendre pourquoi ces trotskistes se sont couchés devant cet autre et nouveau peuple élu l’indigénisme islamiste. Le penseur Löwy confond émancipation sociale et messianisme juif. Il ne faut pas être dérouté par Benjamin, dit-il : « Il a emprunté à la tradition juive certaines notions fondamentales, comme celle du messianisme (sic !) (…) D’ailleurs, la tentative d’allier théologie et critique sociale a été reprise plus tard dans le siècle, sous une forme différente, par les théologiens latino-américains de la libération »23.

On sait où a conduit le messianisme des curés guérilleros…dans diverses impasses nationales et dans le cul de sac du terrorisme24. Cette idée de rédemption messianique fut défendue naguère par un certain Roger Garaudy avant qu’il ne finisse dans le négationnisme d’extrême droite au profit de l'islam. Comme quoi le mariage d’un certain marxisme avec la religion mène à tout, à condition d’en sortir. Cette théorisation de l’association de la tradition juive à la conviction marxiste a toujours été très utile pour les temps bourgeois les plus désespérants, des contre-révolutions, sans oublier l’approbation totale de ce subterfuge par les théoriciens nazis.

Ce qui n’empêche pas de souscrire à l’idée de Benjamin selon laquelle le nazisme aurait été moderne « dans son historicité même » ; donc le nazisme comme la tempête devrait être considéré comme progrès négatif, avec son messie Hitler, le millénariste bien connu. Dans un autre article, Löwy veut absolument confondre messianisme et utopie25, après avoir souligné le rôle essentiel des penseurs juifs dans la réflexion d'inspiration utopique socialiste tout au long du 19ème siècle. Pour expliquer cette « part disproportionnée » des juifs dans la pratique utopico-sociale en particulier au cœur de l'Europe dans l'entre deux guerres, il avance deux causes : d'abord leur situation historique de parias, et ensuite une considération culturelle : « le rôle de la tradition prophétique et messianique juive comme source de l'aspiration utopique ». Si on peut accepter sans réserve la première considération, la seconde est très discutable. Toutes les autres religions ont eu aussi leurs prophètes et bateleurs de foire de l'avenir. Parmi les populations juives on peut trouver autant de nationalistes que d'internationalistes, quand bien même il faut noter que chez ceux qui sont libertaires ou acquis au marxisme, il n'existe pas le culte religieux d'un sauveur charismatique26.

Löwy théorise une « spiritualité messianique/révolutionnaire » où le « messianisme juif »détiendrait la centralité théorique, qui, certes, ne peut en revenir au passé ou aux fantasmes véhiculés par les interprétations incertaines du passé religieux ou supposé communisme idéal, mais n'en fait pas un précurseur du socialisme, à moins d'attribuer la découverte de la lutte des classes à l'Ancien Testament. Plus lucide il y a quarante ans sur les limites et contradictions du messianisme juif, Löwy se félicitait alors d'un espoir révolutionnaire chez Bloch « intensément religieux »27.

Il ne cache pas son admiration pour les élucubrations millénaristes de Bloch dans son maître ouvrage – Le Principe espérance – et son particularisme communautaire « le réveil de la fierté d'être juif », sans compter « la religion juive (…) qui a la vertu essentielle d'être construite sur le Messie, sur l'appel au Messie ». Ernst Bloch, comme toute l'Ecole de Francfort, est devenu le prêt à penser du marais « communiste critique » des Labica à Abensour, anciens philosophes du marxisme stalinien. Bloch qui « déborde Marx et de loin »28, permet à ces professionnels de l'obscurantisme universitaire et avec avec un langage abscons29 hors de toute réflexion réellement marxiste, et comme les philosophes trotskistes dont on va parler, de se livrer à des Esquisses épistémologiques pour une religiosité marxiste qui se voudrait scientifique.

Löwy continue son panégyrique des penseurs juifs mi-religieux et mi-marxistes, en s’appuyant platement sur la mystique de Bloch « correspondant politique de cette restitution mystique, de ce rétablissement du paradis perdu, de ce royaume messianique. C’est pourquoi il cite cet autre mystique marxologue Benjamin lui-même : « Il faut redonner au concept de société sans classes son véritable visage messianique, et cela même dans l’intérêt de la politique révolutionnaire du prolétariat ; parce que c’est seulement en se rendant compte de sa signification messianique qu’on peut éviter les pièges de l’idéologie progressiste »30.

Cette fable spéculative du « juif communiste » cache à la fois une nouvelle exaltation dans ce qu'elle a de bon, de même qu'on attribue la première réflexion communiste au christianisme, et révèle au fond le processus d'appropriation et de copie des comunautarismes qui se prennent pour « prédestinés » et au centre du monde. Comme Bloch l'analyse lui-même.

L'histoire des juifs dans le bassin méditerranéen a commencé en Egypte au temps des Pharaons. Leur religion provient du polythéisme babylonien et ce ne sont même pas eux qui ont inventé le monothéisme ni l'universalisme ; ils ont continué encore longtemps à adorer d'autres dieux jusqu'à ce que leur tombe dessus les dix commandements. On n'arrive pas encore à démêler tenants et aboutissants de la mixité judéo-smaritaine. Les Samaritains apparaissent régulièrement dans l'Ancien et le Nouveau Testament. Pour les Israélites, ils incarnent, le plus souvent négativement, la figure de l'étranger. Pourtant les croyances des deux communautés sont très proches et s'enracinent dans un même terreau. C'est pourquoi on ne peut pas du tout parler d'un peuple juif, car il y a autant de sectes, de versions des textes sacrés (deux versions du Talmud) que de positionnements politiques divers.

 Plus sérieusement, les divers migrants au cours des siècles, par leur faculté d’adaptation, acquise par nécessité plus que par choix, et leur capacité de s’accommoder des conditions qui leur étaient imposées, se sont conjuguées à la volonté de préserver une culture propre en même temps qu'à s'ouvrir au vaste monde. Ils sont cultivés, savent lire et écrire plus que la moyenne des populations illettrées qu'ils traversent ; c'est pourquoi les rois les appellent aux plus hautes fonctions. Les fils de rabbin, de génération en génération produisent souvent des enfants très brillants, qui, dans n'importe quel autre domaine, font figure d'oracle, et ne cachent pas que leurs bases religieuses les ont puissamment aidés. Prenons simplement du célèbre sociologue Emile Durkheim, au demeurant anti-marxiste :

« ...dans maintes pages bien connues qui prennent l'allure d'un véritable hymne à la société, pages puissamment investies par l'imaginaire, Durkheim pose une parole quasi rabbinique. Parole qui demande de reconnaître la grandeur de la société de la même manière que la parole judaïque demande de reconnaître la grandeur de Dieu; qui décrit ce que vit l'acteur social qui sent la société dans sa réalité de la même manière que le Talmud décrit le rapport du croyant au Dieu d'Israël »31.

Comme tous les peuples voyageurs, ils ont non seulement développé une solidarité de groupe très forte, une capacité d'adaptation partout où ils s'installaient mais aussi une intelligence sociale indéniable, qui s'échappait soit de l'étroitesse du ghetto soit de la vie villageoise. En particulier au moment du développement de l'industrialisation en Europe et avec la constitution du prolétariat et ses luttes, ils génèrent de brillants combattants politiques aux côtés des opprimés parce que, comme parias, ils sont contaminés par l'esprit de révolte, mimétisme oblige, en s'éloignant de fait en même temps de la religion de leurs ancêtres. Depuis des siècles ils pratiquent l'art de la disputatio ; aujourd'hui encore tel congrès de médecine peut se prolonger par un débat sur un philosophe, Lévinas ou Hegel.

Ce souci culturel grégaire en quelque sorte ne veut pas dire que le souci permanent de la connaissance donnerait à telle ou telle catégorie professionnelle communautaire une conscience de classe ; culture, intelligence et praxis sociale n'aboutissent pas en soi à une opinion politique commune ni ne sont des composants de la subversion.

Nos braves prosélytes de la religion juive éternelle oublient que ce sont souvent les événements, et les événements subversifs, qui éveillent ou « contaminent » les intellectuels ; c'est la révolution d'Octobre qui a éveillé tous nos bons philosophes, sociologues et psychologues de la future école de Francfort. Ce sont les élèves des grandes écoles qui se portent immédiatement au-devant le la révolte en mai 1968, et parmi eux de nombreux jeunes juifs. Ce n'est pas leur origine juive qui les conduit à l'indigner mais leur révolte contre l'ordre social injuste (auquel ils se sentaient déjà probablement étrangers).

Ils ne postulent aucunement à être les prosélytes de la religion juive dans un mouvement social qui se fiche des religions sur le terrain de la lutte politique et sociale. On peut dire que c'est le mouvement même du prolétariat qui les arrache au communautarisme juif et à ses pratiques religieuses enfermées dans le communautarisme.

Ils ne sont pas une « conscience apportée de l'extérieur » formule avec laquelle Lénine s'était ridiculisé, sans montrer une compréhension des rapports dialectiques entre la masse et les intellectuels. Que des trotskistes juifs reprennent cette vision idéaliste, kantienne et abstraitement léniniste, n'est pas fait pour nous étonner de la part de ces vieux léninistes incorrigibles.

On ne peut comprendre l'histoire des juifs et leur participation à la modernité hors de l'industrialisation et de la lutte des classes ; Mikaël Löwy s'appuie sur un sociologue allemand, Ismar Eleogen (en 1936) pour décrire cet aboutissement :

« ...l'industrialisation a aussi des conséquences sur l'évolution sociale et culturelle de la communauté juive : dans un premier moment, l'essor capitaliste favorise l'enrichissement et l'intégration socio-économique de la bourgeoisie juive commerçante, financière et industrielle, et par conséquent leur assimilation culturelle. Or « comme la plupart des hommes d'affaires allemands, les Juifs voulaient monter socialement (…) ils désiraient que leurs fils et gendres soient plus valorisés qu'eux. La carrière d'officier ou fonctionnaire supérieur, le but d'un jeune homme chrétien, étant fermée pour le Juif (…) seules les études universitaires restaient ouvertes. On arrive ainsi, dès 1895, à un pourcentage de 10% de Juifs dans les universités allemandes, ce qui correspond à dix fois le pourcentage juif dans la population globale (1,05 %). Ce processus de scolarisation massive de la jeunesse juive d'origine bourgeoise à la fin du 19ème siècle aboutit (…) à une révolte contre le milieu familial bourgeois et à la fermeture de l'Administration aux universitaires juifs, les condamnant à des métiers marginaux : journalistes ou écrivains, artistes, chercheurs isolés, éducateurs, etc. Pour Roberto Michels, c'est cette discrimination et marginalisation qui permet de comprendre « la prédisposition des Juifs pour l'adhésion aux partis révolutionnaires ».32 En note, Löwy ajoutait que l'idée d'un lien entre Marx et le messianisme « est discutable » et citait un auteur qu'il ne la discutait pas : « le révolutionnarisme marxiste n'est pas issu du messianisme juif »33.

La recherche de la société sans classes, du bonheur terrestre n’est donc plus qu’un retour à l’ancien, qu’un rejet du « progrès ». L’avenir ne pourra ressembler qu’au communisme primitif, première forme de société sans classe « à l’aube de l’histoire »34. Où la religion restera perpétuelle car la future société ne peut être considérée comme sécularisée, car, comme l’affirme Benjamin : « la nostalgie du passé apparaît comme une méthode révolutionnaire de critique du présent ». Ce qui est faux et anti-marxiste. Le marxisme ne suppose pas le retour ou le rétablissement du passé sans plus aucune critique de la religion. Benjamin aurait été le seul « avertisseur d’incendie » de la montée du nazisme, puis s’est contenté de se suicider. L’éloge funèbre de Löwy suit : « marxisme et théologie, temps messianique et historicité révolutionnaire ne sont que les deux expressions d’une seule pensée, profondément originale, novatrice et cohérente ». On verra dans les pages suivantes que le véritable avertisseur d'incendie fut René Capitant, un gaulliste de gauche, futur ministre du Général !

On retrouve ce même type de préoccupation religieuse, de retour à l'esprit religieux dans la démarche de l'ex-chefaillon de la secte maoïste La Gauche Prolétarienne, auto-dissoute en 1973. Intronisé dernier secrétaire de Sartre, Benny Lévy focalisa durant un temps l'attention de la rive gauche pour son débat avec Sartre sur les tares du messianisme politique. Oubliant son agitationnisme gauchiste, Benny Levy avait fait son retour à la pensée juive et à la religion judaïque35. L'ancien Pierre Victor, passé de Mao à Moïse, s'était mis à dénoncer le messianisme politique, l'accusant d'être responsable des régimes totalitaires. Pour ce croyant sur le retour, qui avait pourtant professé un des pires marxismes totalitaires et couvert les crimes de Mao pendant des années, lorsque la politique se mêle de promesse transcendantale, elle dégénère en version totalitaire. Ce qui correspondait parfaitement au discours des élites libérales dans la période post 68. Qu'un certain messianisme politique soit dévalué, même s'il est encore hystériquement déclamé par les sectes gauchistes, est incontestable, mais ce n'est pas par un retour du (refoulé) religieux par les caprices philosophiques de telle ou telle girouette maoïste ou trotskiste que la pensée d'avenir de deux cent ans du mouvement ouvrier pouvait être gommée ou ridiculisée. Perspective d'avenir révolutionnaire n'est d'abord pas aussi sûr que si la révolution était déjà advenue, quoiqu'on ait le droit de croire comme Rosa Luxemburg que la révolution sera finalement l'aboutissement d'une série d'échecs.

La transformation révolutionnaire de la société par la principale classe d'en bas n'est pas vraiment une mission. Le terme a été utilisé si souvent par les sectes politiques d'extrême gauche qu'il est devenu aussi ridicule que le mot messianisme, ou le vintage « catéchisme communiste ». Une mission jadis était de l'ordre du religieux, du porte à porte, de la charité, de l'expansion de la soumission à de vielles croyances. L'action politique du prolétariat n'est pas de répandre l'ignorance ni de conserver le monde existant, elle est du domaine de la transformation, du renversement du pouvoir puis de la réorganisation de la société sur d'autres bases que le profit et les lamentations religieuses. Propagande ne veut pas dire prières ou invocation par des charlatans d'un dieu imaginaire.

LA PHRASE «  Peu importe ce que tel ou tel prolétaire, ou même le prolétariat tout entier, imagine momentanément comme but. Seul importe ce qu’il est et ce qu’il sera historiquement contraint de faire en conformité avec cet être »  , est-ce du messianisme ou une conviction dans les lois déterministes de l'histoire ?

UN NOUVEAUSOCIALISME MAIS FEODAL 36

Le pessimisme de Benjamin a ensuite laissé la place à l’optimisme du « mystique marxisant » Ernst Bloch. Sur la même base religieuse. Bloch enjoint le prolétariat dans sa lutte de classe de s’inspirer de toutes les révoltes des hérétiques contre les Eglises officielles « en les orchestrant scientifiquement dans son propre combat »37. Bloch est devenu sceptique vis-à-vis de toute vision « économiste » de l’histoire en étudiant « La guerre des paysans » du début du XVIème siècle.

Bloch, comme Benjamin a été frappé par la célèbre remarque de Marx dans le « 18 Brumaire » :

« La tradition de toutes les générations mortes pèse d'un poids très lourd sur le cerveau des vivants. Et même quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c'est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu'ils évoquent craintivement les esprits du passé, qu'ils leur empruntent leurs noms, leurs mots d'ordre, leurs costumes, pour apparaître sur la nouvelle scène de l'histoire sous ce déguisement respectable et avec ce langage emprunté. C'est ainsi que Luther prit le masque de l'apôtre Paul, que la Révolution de 1789 à 1814 se drapa successivement dans le costume de la République romaine, puis dans celui de l'Empire romain, et que la révolution de 1848 ne sut rien faire de mieux que de parodier tantôt 1789, tantôt la tradition révolutionnaire de 1793 à 1795. C'est ainsi que le débutant qui apprend une nouvelle langue la retraduit toujours en pensée dans sa langue maternelle, mais il ne réussit à s'assimiler l'esprit de cette nouvelle langue et à s'en servir librement que lorsqu'il arrive à la manier sans se rappeler sa langue maternelle, et qu'il parvient même à oublier complètement cette dernière ».

Il reproduit la même idée contenue dans une lettre à Ruge de septembre 1843 : « On verra alors que, depuis longtemps, le monde possède le rêve d’une chose dont il lui manque la conscience pour la posséder réellement. On verra qu’il ne s’agit pas de faire un grand trait entre le passé et l’avenir, mais d’accomplir les idées du passé. On verra enfin que l’humanité ne commence pas une nouvelle tâche, mais réalise son ancien travail en connaissance de cause ».

Le Marx de 1843 est encore un philosophe pas très « marxiste ». La formulation reste nébuleuse et ouvre la voie aux interprétations fantaisistes des Löwy et Cie que nous avons listées jusqu’ici. Mais le passage contient quand même deux idées complètement opposées à ces prétendues exégèses. Une, Marx invoque un progressisme historique et deux il n’est nullement question de se soumettre au passé, aussi idyllique soit-il supposé : « Il ne s’agit pas de faire un grand trait entre le passé et l’avenir ». Marx a été un précurseur d'Einstein.

Ceux qui, à l’inverse, voient en Marx un pilier obligé pour le salut des masses oublient que sa « philosophie » devenant conscience politique, n’a pu se développer qu’en prenant appui sur les luttes ouvrières de la première moitié du XIX e siècle, ce qu'on a nommé matérialisme historique et pas spéculation théocratique. S’éloignant à la fois des conservateurs et des marxistes, le penseur de la rive gauche Abensour aime lui à relativiser le rôle de Marx sur l’histoire du socialisme car, comme le rappelle Karl Korsch, « Marx n’est aujourd’hui qu’un parmi les nombreux précurseurs fondateurs et continuateurs du mouvement socialiste de la classe ouvrière ». Bouffons.


CHAPITRE IV

UN AVENIR INCERTAIN


Le déterminisme est-il un messianisme ?

La pensée marxiste de l’histoire se situe trop souvent sous l’emprise du possible, semblent regretter certains. Aussi, pour y introduire davantage de complexité et laisser à l’histoire son caractère indéterminé, Abensour convoque la pensée d’Adorno. Le philosophe-sociologue de Francfort, en formulant dans Dialectique négative (1978) l’hypothèse d’un antagonisme contingent, rompt du même coup avec une approche téléologique et choisit d’interpréter à sa manière l’histoire en insistant surtout sur sa part d’incertitude passée et future.

Le déterminisme historique provient de l’idée hégélienne d’une Raison dans l’histoire. Selon Marx, cette dernière aurait un sens qui, suivant une évolution dialectique, conduirait les temps, en passant par l’esclavagisme, le féodalisme et le capitalisme. Or, d’après Abensour, penser l’histoire « sous le signe d’une raison en marche vers une société raisonnable ne peut que rendre aveugle aux phénomènes irrationnels dans l’histoire, au point d’en nier l’existence ou de prétendre les philosopher c'est à dire interpréter spirituellement. Une raison élargie et une tolérance de la religion permettraient à l'irraison de concevoir l'inconcevable ».

Mais cela est impossible sans une critique impitoyable de la religion, et en refusant la moralité antiraciste hypocrite et apolitique de l'élite intellectuelle de la gauche décatie. Le nazisme et l'islamisme par exemple, des conceptions irrationnelles ? Pas du tout, des garde-chiourmes du capital très efficaces car très terroristes. Plus personne ne s'amuse à défendre le nazisme mais on trouve une gauche devenue créationniste et à la traîne de l'idéologie américaine qui en fait des tonnes pour inciter à « comprendre » l'islam, à ne pas mélanger intégrisme radical et croyance de l'homme de la rue, lequel néanmoins se tait lorsque se déroulent les crimes barbares les plus sanglants et odieux comme l'égorgement du professeur Samuel Paty ; islamophilie qui trouve sa justification au Pakistan où des fanatiques veulent zigouiller tous ces français qui « insultent le prophète ». Toucher à la religion reste dangereux pire qu'au XIX ème siècle.

Prenons le cas de Marx avec « la question juive », si problématique et chargée de tant de connotations bizarres et d'interprétations complotistes depuis le Moyen âge.

Marx n'est aucunement antisémite avec son pamphlet injustement controversé - Sur la question juive - texte dense très philosémite contrairement aux torrents de boue déversés dessus. Comme Jean-Paul Sartre il ne remet pas en cause le droit à tout juif de continuer à garder son identité juive38. Marx montre à chaque phrase qu'il faudrait certes un développement pour les imprécisions qu'il contient :

« Nous ne disons donc pas, avec Bauer, aux Juifs : Vous ne pouvez être émancipés politiquement, sans vous émanciper radicalement du judaïsme. Nous leur disons plutôt : C'est parce que vous pouvez être émancipés politiquement, sans vous déta­cher complètement et absolument du judaïsme, que l'émancipation politique elle-même n'est pas l'émancipation humaine. Si vous voulez être émancipés politique­ment, sans vous émanciper vous-mêmes humainement, l'imperfection et la contradic­tion ne sont pas uniquement en vous, mais encore dans l'essence et la catégorie de l'émancipation politique. Si vous êtes imbus de cette catégorie, vous partagez la prévention générale. Si l'État évangélise lorsque, bien qu'État, il agit chrétiennement à l'égard des Juifs, le Juif fait de la politique lorsque, bien que juif, il réclame des droits civiques ».

(…) Mais du moment que l'homme, bien que juif, peut être émancipé politiquement et recevoir des droits civiques, peut-il revendiquer et recevoir ce qu'on appelle les droits de l'homme ? Bauer répond par la négative. « Il s'agit de savoir si le Juif en soi, c'est-à-dire le Juif qui reconnaît lui-même être contraint par sa véritable essence à vivre éternellement séparé des autres, est apte à recevoir et à concéder à autrui les droits généraux de l'homme. »

« L'idée des droits de l'homme n'a été découverte, pour le monde chrétien, qu'au siècle dernier. Elle n'est pas innée à l'homme; elle ne se conquiert au contraire que dans la lutte contre les traditions historiques dans lesquelles l'homme a été élevé jusqu'à ce jour. Les droits de l'homme ne sont donc pas un don de la nature, ni une dot de l'histoire passée, mais le prix de la lutte contre le hasard de la naissance et contre les privilèges, que l'histoire a jusqu'ici transmis de génération en génération. Ce sont les résultats de la culture (Bilding); et seul peut les posséder qui les a mérités et acquis. »

Toutes les sectes religieuses ont eu vocation universelle ce qui ne s'accorde pas avec l'internationalisme découvert et mis en avant au moment du triomphe de la nation (cf Manifeste) les juifs ne sont pas plus internationalistes que les musulmans ou les chrétiens. Internationalisme signifie dépasser les barrières nationales or toutes les religions les invoquent ou les rétablissent ; et pour la catégorie juif, qui n'en avait pas en effet jusque là, on leur a inventé la nation Israël, pays peu glorieux avec son encasernement des palestiniens.

Les clichés antisémites pernicieux ont la vie dure. L'antisémite Toussenel et d'autres après lui stigmatiseront sans cesse le « cosmopolitisme des banquiers » et leurs intérêts, étrangers à ceux de la nation et de la production nationale ; mais avec un souci qui n'est jamais formulé au grand jour, faire croire à l'impossibilité d'un internationalisme prolétaire et désintéressé.

Marx avait relevé aussi cette mode stigmatisatrice que la « nationalité chimérique » du Juif serait la nationalité du commerçant et de l'homme d'argent en général. Une partie patriotique de la presse communarde versera parfois aussi dans ce discours ; Le Drapeau Rouge de 1870, cible des Juifs cosmopolites : « Une franc-maçonnerie à travers l'Europe. Une race incapable de former un État, ingouvernable par elle-même, s'entend merveilleusement à exploiter les autres (...). La déclaration de droits de l'homme, le libéralisme de 89, 1814, 1830 et 1848, n'a profité qu'aux étrangers (...). La gloire d'un peuple, c'est de faire de grandes choses, en conservant la pureté de son sang, de son individualité, de son génie ». L'historien israélien Sternhell y verra les géniteurs racistes de Hitler, pour mieux disqualifier la Commune du fait de l'existence dans Paris intra-muros d'une minorité nationaliste.

Ce que ne voit pas Bloch dans la trajectoire « errante » des juifs, qui ne sont après tout comme dirait Sartre que des hommes comme les autres hommes mais grands voyageurs du temps, c'est le processus d'appropriation et réappropriation dans leur parcours, leur transhumance perpétuelle, non seulement en référence aux grands ancêtres mais comme copie de l'expérience passée au début, dans les brumes de l'hésitation afin de dépasser leurs conceptions mortes. Car, comme nous l'a rappelé plus haut Ernst Bloch, ils enrichissent en même temps leur théologie et leurs connaissances.

Bloch veut recueillir la religion en héritage dans une philosophie matérialiste de l’espérance. Bloch n'est pas la premier à avoir souligné l’inspiration et le respect de Marx pour les mouvements utopiques du passé, alors que les utopistes furent longtemps méprisés par les marxistes socialistes officiels et les ignorants divers. Selon Bloch ces idées utopistes ont échoué parce qu’elles étaient trop liées au « style de pensée rationaliste de la bourgeoisie », et non pas, comme l’avaient noté Marx et Engels du fait de leur idéalisme, de la croyance à un changement de la société sous l’impulsion des idées de vérité, de justice et d’égalité. Certes mais pourquoi s'efforcer de lier l'utopie à la pensée religieuse ? En particulier juive ?

L’avenir joyeux de l’humanité n’est pas aussi sûr que s’il était advenu. Bloch, lorsqu’il fait des retours en arrière pour trouver du bon dans la religion n’est pas sioniste comme Benjamin et Löwy, il se démarque de l’utilisation de la formule Terre promise autrement que comme un symbole. Contre tout mythe d’un peuple élu, il dénonce la dénaturation d’un message essentiel de la Bible, le message des prophètes qui ont lutté contre les particularismes raciaux, contre les disparités sociales et contre les pouvoirs étatiques. Pour Bloch le sionisme est un défenseur du capitalisme et par conséquent n’a rien à voir avec l’espérance biblique39.

Benjamin est plutôt la référence oecuménique pour nos gauchistes modernistes mais « vintage » que Bloch plus lucide sur le passé religieux. Bloch ne se répand pas sur les vertus supposées du « peuple élu » mais sur l’avancée des idées dites utopistes, sur la révolte de Thomas Münzer et sur le courage des philosophes panthéistes du moyen âge, Avicenne et Averroès40.

Pourquoi Bloch estime-t-il nécessaire de se retourner aussi vers le passé religieux ? Ne veut-il pas lui aussi reprendre en héritage le judéo-christianisme, comme témoignage lointain de l’invincible espérance en une « nouvelle terre et de nouveaux cieux ». Peut-on concilier l’utopie du royaume de dieu et l’athéisme le plus radical ?

Bloch a proposé une relecture des Onze thèses sur Feuerbach de Marx. Marx y attaque la critique de l’aliénation religieuse par le philosophe Feuerbach, pourtant jouissant d’une grande notoriété au moment de la révolution allemande de 184841. Pour Marx, il ne suffit pas de comprendre le monde religieux comme dédoublement du monde de l’homme. L’être humain c’est « l’ensemble des rapports sociaux » ; ce sont donc les contradictions internes à ces rapports qu’il faut expliquer pour aboutir à une critique efficace de l’aliénation religieuse. Marx ne cherche pas à minimiser la critique de la religion comme les Benjamin et Löwy et leurs suiveurs islamo-gauchistes et autres indigénistes. Sa formulation est claire et impavide : « La critique du ciel doit se transformer en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique »42.

Ce que Marx dit des philosophes dans la thèse 11 sur Feuerbach concerne aussi tous les intellos curés et imams :

« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de le transformer ».

Bloch veut marier utopie et espérance, le marxisme serait une nouvelle philosophie qui : « … doit reprendre le rêve persistant d’un royaume enfin fraternel, à venir, dont l’un des lieux de manifestation privilégiés est la religion. Partout où il y a religion, il y a également espérance ». Toute critique de la religion ne doit pas mener à un athéisme simple mais à un athéisme positif, pouvant recueillir l’héritage positif de la religion, cette exigence utopique de la religion où elle reste impuissante mais avec la volonté d’une transformation révolutionnaire de la société.

La religion est pourtant d'une nature réformiste. Elle garde sa prétention à consoler dans l’immédiat, mais pour Marx elle est l’expression d’une détresse et il y a rajouté un contenu de protestation :

« La détresse religieuse est, pour une part, l’expression de la détresse réelle, et pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple. L’abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l’exigence que formule son bonheur réel. La critique a dépouillé les chaînes des fleurs imaginaires qui les recouvraient, non pour que l’homme porte des chaînes sans fantaisie, mais pour qu’il rejette les chaînes et cueille les fleurs vivantes »43.

Bloch ne s’éloigne jamais d’un historicisme mystique, éloigné du déterminisme. Pour lui le plus important dans la Bible n’est pas la foi dans le messie mais le messianisme lui-même, un peu comme le fan d’un chanteur de rock a surtout foi dans le rock comme catégorie musicale moderne. La pure idolâtrie ne cacherait-elle pas simplement l’amour du rythme ? Pour Bloch toute église officielle est trahison du messianisme, elle ne fait que renvoyer à la banalité et médiocrité de l’existence humaine présente. Autrement dit le messianisme est un puits creux empli à l'eau bénite.



Le marxisme est-il prométhéen ?

Avec l'aile mystique de nos sociologues de l'Ecole de Francfort, on est certes loin de la pittoresque main électorale tendue par le PCF au clergé catholique en 1936. Pour Bloch, si le marxisme doit assumer l’héritage universaliste chrétien cela suppose aucune compromission avec les églises officielles et autres sectes dogmatiques religieuses. Le vrai christianisme s’est-il pas toujours manifesté à travers des révoltes contre les églises établies ? Le vrai christianisme implique l’athéisme le plus total, parce qu’il prend sa source dans le messianisme. Ce que Bloch résume en une tautologie creuse : « Seul un athée peut être un bon chrétien, seul un chrétien peut être un bon athée ».

Il y a du Prométhée chez Marx. Prométhée, ce titan de l'antiquité grecque, du genre prévoyant, provoque une brouille entre le dieu Zeus et les hommes, d'où son châtiment exemplaire. En effet jamais un penseur socialiste n'a jamais été autant vilipendé depuis deux siècles par l'ordre bourgeois.

Bloch ne va pas jusqu’à prétendre que le prolétariat peut seul servir de médiation à la place de dieu. Il reste rivé sur la fuite (marxiste) devant la mort. Comme le remarquera plus tard Henri Lefebvre, pour expliquer la persistance ou le retour des religions dans le monde moderne, la croyance religieuse ne serait pas restée persistante si le marxisme avait su reprendre les soucis eschatologiques autrement qu’en restant sur le cliché radoté de chute dans la barbarie ou révolution pour les survivants à la disparition du capitalisme. En attendant ne faut-il pas croire à quelque chose de transcendant contre une société aliénée et dénuée de spiritualité ? Faudrait-il donc laisser croire que la religion peut encore consoler ?

Bloch déplore que le révolutionnaire marxiste n’attende aucune consolation individuelle au ciel, il s’en va vers la mort sans aucune espérance de résurrection. Sa conscience personnelle est assurée par sa « conscience de classe » qui sait que d’autres après lui continueront le même combat, sans forcément l’oublier, quoique le temps d’une génération. L’espérance du communisme, un jour dans l’avenir, même comme utopie qui ne se réalise jamais de son vivant, n’est-elle pas cette espérance éternelle, victoire aussi contre la mort à la manière de l'espérance chrétienne?

En 1971, Jürgen Habermas, dernier menhir de l'Ecole de Francfort, a eu un mot cruel pour Bloch : « Le matérialisme de Bloch demeure un matérialisme spéculatif ». Mais contre tous les anti-progrès pour le retour à un passé largement mythifié, en rattachant toutes les révolutions en Occident au millénarisme chrétien, Bloch se fait le porte-voix d’un progrès historique inéluctable a-t-il eu tort ? Bloch est-il si éloigné qu'il le prétend du stalinisme qu'il caractérise comme « marxisme appauvri » ? Est-ce simplement de l’optimisme spéculatif .


Il n'y a pas de messie suprême


Le souci de Ernst Bloch ne peut pourtant pas être méprisé comme un simple idéalisme. Il veut créer une science marxiste de l'avenir avec son « principe espérance » qui reste une pensée utopique d'avenir mais qui part du présent avec ce qu'exprime l'art (à l'époque le mouvement de révolte expressionniste), l'effondrement de la société bourgeoise à la veille de la Première Guerre mondiale, C'est une utopie concrète opposée à l'utopie abstraite et à la destruction totale par la guerre. Mais comme chez Benjamin, persiste chez Bloch une dimension utopico-religieuse dans l'importance qu'il accorde à certains concepts de la mystique, à la dimension apocalyptique-eschatologique du messianisme juif et aux courants utopico-mystiques des sectes chrétiennes du Moyen Age. Il s'appuie sur la fameuse lettre sibylline d'un Marx pas encore marxiste à Ruge en 1843, voire plus poète que dialecticien : « Il apparaîtra alors que depuis très longtemps le monde possède le rêve d'une chose dont il ne doit posséder que la conscience pour la posséder réellement ».

Marx n'invoque pas une lignée ou continuité de la pensée hébraïque à travers les siècles, il fait référence aux diverses formes de révolte de Spartacus à la Réforme et aux courant utopistes. Bloch nuance l'histoire de la pensée hébraïque. Elle n'est pas immuable, comme toutes les religions d'ailleurs. Le Talmud a toujours voisiné depuis l'Antiquité avec l'introduction de l'extérieur dans la sphère intellectuelle juive d'idées modernes et de systèmes de pensée non juifs, qui sans ébranler les fondements éthiques juifs ont exercé une influence importante sur leurs penseurs. Les œuvres de Spinoza et de Kant ont joué un rôle majeur au long du XIXème siècle pour les processus d'appropriation et d'assimilation en particulier de l'héritage culturel allemand.

Les processus d'appropriation peuvent être ambigus. Un Hermann Cohen, représentant du socialisme éthique, peut affirmer une convergence culturelle judéo-allemande, deux peuples investis d'une mission historique supposée qui le conduira à approuver les objectifs de guerre de l'Empire allemand . En face c'est aussi le cas de Bergson choisissant l'impérialisme français. La majorité des juifs allemands firent preuve néanmoins d'un ultra-patriotisme, lors de la première boucherie mondiale du capitalisme.

Ernst Bloch haïssait la caste militaire prussienne et choisit l'exil sans cacher sa préférence pour « le pays des droits de homme ». Il avait été séduit dans un premier temps par le sionisme du pionnier Moses Hess44, parce qu'il fait un rapprochement extraordinaire entre le messianisme du judaïsme prophétique et la mission historique du prolétariat : «Pour Hess, le socialisme n'est rien d'autre que la victoire du messianisme juif dans l'esprit des prophètes. C'est pour faire triompher cette cause qu'il conçoit en tant que socialiste internationaliste, un nouveau centre d'action socialiste en Palestine, qui, construit avec l'aide de la France, devrait être le théâtre d'une renaissance de la race juive ».

Bloch ne peut se rallier non plus à la deuxième tendance sioniste, la thèse nationale de Théodore Herzl : « Pour Herzl, la question juive est avant tout une question nationale, et pour la résoudre elle qui ne peut être doit devenir une question mondiale qui ne peut être résolue que par les peuples de la civilisation ».

Pour Bloch le marxisme des années 20 et 30 connaît une évolution dangereuse en se focalisant sur l'économie politique faisant abstraction de la mission éthique du socialisme, ce qui n'est pas faux et dont le véritable « avertisseur d'incendie » sera paradoxalement le gaulliste chrétien René Capitant, les marxistes en général imaginant la victoire du fascisme comme de courte durée. Bloch garde néanmoins une vision prophétique messianique mais il se sent éloigné du libéralisme juif de Hess : « « Les juifs libéraux préféraient entendre parler le moins possible de l'amour du parti, de l'amour révolutionnaire qu'avaient prêché leurs prophètes et qui avait coûté bien plus cher que ne le réclamait la simple bienfaisance », et, plus encore sa rupture avec le radicalisme social des prophètes, « avec la mission socialiste et tout autre excentricité à la Moses Hess »45

C'est au nom de la défense d'un universalisme juif, héritage de la doctrine sociale et politique des prophètes, qui ignore et transcende les frontières au nom de sa prédestination, de sa vocation de rallier l'internationalisme du mouvement socialiste (ouvrier) au messianisme juif que Bloch formule ses critiques contre le programme sioniste de Herzl. Ce programme signifie un impardonnable embourgeoisement de « l'utopie sioniste » qui était acceptable dans la forme du sionisme romantique de Moses Hess46.

Bloch ne prend pas parti pour un Etat national juif. Résolument internationaliste et marxiste, il est convaincu que « seul un bouleversement social d'ordre général » , la révolution mondiale, pourra résoudre tous ces conflits nationaux, y compris entre juifs et arabes. Cette perspective c'est surtout le juif Marx qui l'a posée clairement hors de tout questionnement religieux. ; et pour tout dire Marx se fichait de ses origines juives comme moi de mes origines auvergnates.

Contrairement à tant d'interprétations qui font de l'antisémitisme une pensée réactionnaire discontinue à travers les siècles, Bloch considère, en son état actuel (début du XXème), qu'il est le produit direct de la société industrielle moderne. Il appuie cette considération sur sa notion de « non-contemporanéité de la conscience des masses » comme produit d'une société allemande arriérée qui, ayant connu une croissance industrielle trop rapide, n'a pas pu préparer au renouvellement des mentalités, afin de dépasser des consciences conservatrices et archaïques ; il vise en particulier les paysans et les employés (secteurs prolétarisés des couches moyennes). Sa notion de non-contemporanéité Bloch la déduit de l'analyse du développement inégal du capitalisme par Marx. Idée pertinente.

Mais il en vient à bricoler une explication socio-psychologique où le retour à la barbarie (nazie à l'époque) serait une conséquence directe ou non des frustrations imposées à la « nature humaine » (laquelle?) pendant le processus de la civilisation moderne. Frustrations refoulées après une difficile adaptation à la rationalité de la vie moderne, ce qui expliquerait aussi le choix du juif comme bouc-émissaire, cible toute trouvée à la haine et au ressentiment.

Le chaos moderne n'est pas une fin du capitalisme mais dépasse les motifs de simple psychologie sociale selon les Adorno et Horkheimer (le retour des forces destructrices refoulées par le processus de civilisation) :

« A travers du relativisme de la lassitude générale jaillissent par conséquent des besoins et des réserves venus de la Préhistoire comme un magma qui perce une mince croûte ? Et même le nihilisme de la vie bourgeoise, de ce devenir-marchandise, de cette aliénation du monde entier révèle ici des non-contemporanéités inavouées qui sont doublement naturelles et une « nature » réservée qui est doublement magique. Ainsi brûlent les feux de camp et la fumée du sacrifice dans la salle raciste. Les fanfares annoncent le führer avec une force qui ne date plus seulement de Guillaume II, les jardins clairsemés de l'idéologie qui falsifient le mythe, deviennent réellement étouffants et c'est une jungle qui pousse à la place dans une masse en délire ».

Bloch signifie qu'on a affaire à un retour à la barbarie du Moyen Age dans une société hautement industrialisée (qualifiée de non contemporaine) et se tient à distance d'analyses qui relèvent de la seule psychanalyse, et il est en contradiction avec ce qu'il avait affirmé peu avant à savoir que ce racisme serait surtout un produit désormais du développement industriel. On a affaire à un déclin de la République de Weimar via des formules abstraites, et qui est réaction contre l'avenir. Les nazis, appuyés par la grande bourgeoise (et l'américaine en particulier) et surtout la grande industrie, exploitaient la nostalgie utopique et le romantisme de la jeunesse allemande ainsi que le mécontentement de la population en général contre le capitalisme monopolistique. La propagande nazie présentait le führer comme le « messie » d'une Allemagne nouvelle qu'il fallait réveiller d'un long sommeil et de longues humiliations. Par conséquent la contradiction motrice « n'est pas du côté du prolétariat (…) elle n'est pas sur le champ de bataille entre le prolétariat et le grand capital ». Ces contradictions apparaissent à la périphérie des antagonismes sociaux.

Ce qui le conduit à prendre ses distances avec la surenchère contre « le social-fascisme » des partis communistes dévoués au stalinisme dans les années 1930, qualifiés d'un caractère dogmatique et erroné. Il se démarque de la thèse stalinienne (dixit le marxisme appauvri) du fascisme comme reflet « dialectique » du stade ultime du capitalisme en déclin. Cela pouvait être considéré comme juste, quoique en négligeant que la Seconde Guerre mondiale allait plutôt servir à une restructuration du capitalisme mondial. Bloch, pas dupe des errements du marxisme appauvri, a laissé un aphorisme subtil  en concordance avec le souci de René Capitant: « Tout ce que le parti communiste allemand a fait contre la montée du nazisme, c'est bon mais ce qu'il n'a pas fait c'est mauvais ».

Dans les causes de la défaite du mouvement ouvrier dans les années trente, Bloch souligne le fait que l'on a laissé tout un champ libre à l'affirmation de la propagande nazie qui ne restait pas focalisée sur la seule question économique. La gauche weimarienne et le parti stalinien souffraient d'une incurable « sous-alimentation de l'imagination socialiste ». Il nous livre une anecdote édifiante où polémiquant aimablement en public avec un partisan du communisme russe, un chef fasciste, après l'avoir démocratiquement laissé parler, le ridiculise en démontrant qu'en restant sur le simple plan économique, il oublie les espoirs du peuple, la nécessité d'avoir foi en l'avenir, discours messianique qui lui vaut les faveurs du public dans cette Allemagne en crise.

Les guerres et les conflits ne sont que les signes avant-coureurs d'un grand mouvement de restaurateur qui sera précédé de la destruction brutale de tout ce qui est devenu pourri et nuisible. Il faut que cette lutte ait une fin parce qu'il ne peut y avoir de progrès sans but. L'humanité ne progresse pas vers l'infini, comme en témoigne l'épuisement des ressources de la terre. Elle a un but. Faire comprendre ce but est la tâche de minorités politiques à condition qu'elles sortent de l'ornière de rabâchages sans imagination.

Un marxisme déformé par Engels ?

C’est peut-être à cause de son éducation piétiste que Friedrich Engels a plus théorisé que Marx une sorte de continuité entre la lutte des classes modernes et les phénomènes religieux et la nature de leur révolte, outrepassant les positions matérialistes de Marx47. Sa contribution à une sociologie politique des religions repose sur une analyse discutable du rapport entre les représentations religieuses et les classes sociales. Le christianisme apparaît dans ses écrits comme une forme culturelle qui se transforme au cours de l’histoire et comme un espace symbolique, enjeu de forces sociales antagoniques.

 Le « second violon » a examiné d’abord le christianisme primitif, religion des pauvres, exclus, damnés, persécutés et opprimés. Les premiers chrétiens étaient originaires des derniers rangs de la société : esclaves, affranchis privés de leurs droits et petits paysans accablés de dettes. Ils étaient le peuple, notion fourre-tout, qui n'a jamais été que masse malléable par tant de partis féodaux ou bourgeois, et que Engels et Marx ont fini par découper en classes sociales antagonistes et non pas phénomène homogène ni révolutionnaire. La comparaison n'avait rien de sarcastique à la façon de Marx, mais fabriquait un marxisme de tradition éthique, comme le reprendra le « marxiste mystique » Ernst Bloch. Ce que traduit la tolérance de Rosa Luxemburg à l'égard des religions, mais avec le souci, non pas de chercher à tout prix une continuité des révoltes des esclaves jusqu'à celles du prolétariat, à la manière d'Engels, mais parce qu'elle savait l'inanité de débattre des religions, voire de prétendre contrebalancer par un discours archi-laïque des croyances gravées dans les têtes depuis des siècles. Plutôt que d’engager une énième bataille philosophique (et idéaliste) au nom du matérialisme, Rosa Luxembourg cherche à se servir de la dimension sociale de la tradition chrétienne pour gagner au mouvement ouvrier croyants comme non-croyants. D'ailleurs au moment des révolutions la question religieuse devient secondaire, mais dans les révolutions où les révoltés ou la classe ouvrière garde l'initiative, sinon il n'y a aucune discussion possible comme en Iran ou dans n'importe quel pays ultra islamisé. Dans l’Internationale communiste, on ne prêtait guère d’attention à la religion. A l’époque, l’idée la plus répandue était qu’un chrétien qui devenait socialiste ou communiste abandonnait forcément ses croyances religieuses antérieures « anti-scientifiques » et « idéalistes ».

Engels alla par contre jusqu’à établir un parallèle étonnant entre ce christianisme primitif, (pas l'islam ni l'hindouisme bien entendu), et le socialisme moderne. La différence essentielle entre les deux mouvements résidait en ce que les chrétiens primitifs repoussaient la délivrance dans l’au-delà tandis que le socialisme la plaçait dans le monde prosaïque. Dans son étude d’un deuxième grand mouvement chrétien – la guerre des paysans en Allemagne qui en devient confuse : Thomas Münzer, le théologien et dirigeant des paysans révolutionnaires et des plébéiens hérétiques du XVIe siècle, voulait l’établissement immédiat du Royaume de Dieu, ce royaume millénariste des prophètes, sur la terre. D’après Engels, le Royaume de Dieu était pour Münzer une société sans différences de classe, sans propriété privée et sans autorité de l’Etat indépendante ou étrangère aux membres de cette société. Interprétation idéaliste et étrangère au moment contemporain de cette révolte. En tout cas espoir d'une virtuelle société communiste « non-contemporaine » comme aurait pu s'en moquer Ernst Bloch. Mais qui ne pouvait en rester qu'à l'état virtuel, comme il l'avait noté lui-même paradoxalement, étant donné l'état des forces productives au Moyen Age.

La séparation radicale a lieu à la fois avec le passé religieux et le courant utopiste. Le courant utopiste avait déjà accompli une partie du boulot, en étant parfois bien plus dur contre l'idéologie religieuse. Saint Simon, malgré ses titres d'ouvrage comme Le Nouveau Christianisme, n'est pas du tout religieux. Il n'est pas question de créer une Eglise nouvelle ni une secte ni une religion mais un mouvement associatif, un ordre laïc avec une mission « contestataire » mais pacifique. Ce n'est plus une religion mais une politique, plus de promesse éternelle mais une promesse temporelle où la passion sera liée à l'innovation. Dans ce royaume « messiaque » l'ordonnancement social sera basé sur l'auto-détermination, l'auto-gestion et l'auto-administration ; puis l'Etat sera voué au dépérissement. Ce projet n'était pour Engels qu'une « réforme sociale ».

Toute la période du début de la seconde moitié du 19ème siècle est marquée par le changement des termes, une démarcation des termes religieux et philosophiques. Engels écrira à Marx, le 24 novembre 1847 : « Je crois qu’il est préférable d’abandonner la forme du catéchisme et d’intituler cette brochure : Manifeste communiste » . Roger Dangeville, qui ne s'appesantit pas sur le prétendu héritage religieux et contre tous les marxismes modernistes et élitaires, a une explication plus prosaïque et certainement plus proche de l'analyse du courant utopique par Engels et Marx :

« Engels, assurant dans l’Anti-Duhring qu’à « l’immaturité de la production capitaliste répond l’immaturité des théories ». Il aurait pu ajouter aussi « et du vocabulaire ». , reprend et développe, trente ans après, les analyses déjà présentes dans le Manifeste : les utopies socialisantes correspondent à la période où se met en place la contradiction, essentielle au mode de production capitaliste, entre bourgeoisie et prolétariat ; aussi longtemps que cette contradiction n’est pas devenue dominante, l’utopie a pour fonction d’en anticiper l’absence ou l’issue plutôt que les effets, et l’imaginaire se substitue à la lutte des classes. Par où les utopistes ne pouvaient qu’être utopistes, entendons « révolutionnaires », tandis que leurs successeurs ou sectateurs, une fois exprimée la contradiction, seront nécessairement « réactionnaires ».



De même que la pensée socialiste s'est affirmée comme discontinuité avec l'idéalisme chrétien, de même le tournant de la guerre de 1914 et de la révolution russe a radicalisé la pensée des philosophes Lukacs et Bloch ; dans le cas de Lukacs c'est surtout la révolution de novembre 1918 qui le conduit à adhérer au marxisme et à abandonner aussi des conceptions mystiques, mais pas complètement48. Son ouvrage le plus marquant historiquement, pour des générations dont la nôtre, sera son « Histoire et conscience de classe »49. Cette discontinuité avec la philosophie traditionnelle est provoquée par une crise de civilisation que traduit la guerre mondiale au moment même où toute la société est gagnée par une radicalisation-excitation générale, y compris de la part des intellectuels « progressistes » bourgeois qui délaissent toutes leurs spéculations habituelles sur la philosophie en général et la religion en particulier par effarement et incompréhension devant l'ampleur du massacre. Du reste, par après Lukacs se découvre des doutes sur l'expérience bolchevique :

« Le fait que l'émancipation du prolétariat supprime l'oppression de classe capitaliste n'amène pas automatiquement à la fin de toute domination de classe. Ce n'était pas le cas non plus après la victoire de la lutte d'émancipation de la classe bourgeoise. Il ne se produit qu'une mutation dans la structure des classes, sous l'aspect d'une nécessité purement sociologique : les opprimés d'antan deviennent des oppresseurs. Pour empêcher cela et pour garantir la vraie liberté – c'est à dire la liberté sans oppresseur et sans opprimés – la victoire du prolétariat est certes nécessaire (ainsi la dernière classe opprimée s'émancipe), mais cette victoire n'est qu'une condition préalable. La réalisation de la vraie liberté nécessite cependant la volonté de créer un ordre mondial qui dépasse les limites, les constations et les lois sociologiques et qui ne peut pas être dérivé d'eux. Cette volonté est un élément si important dans la vision du monde socialiste qu'on ne peut pas l'éliminer sans mettre en péril l'édifice entier ».

La révolution sociale prolétarienne est donc avant tout une perspective éthique, a priori morale. Lukacs croit à la catégorie kantienne du « devoir ». Le prolétariat est l'incarnation d'une « volonté morale ». Il est prédestiné à être le « rédempteur de l'humanité ». En décembre 1918 il publie « Le bolchevisme en tant que problème moral » où il résume le possible échec de la révolution en Russie à une oscillation permanente entre le principe éthique de réalisation immédiate de la démocratie révolutionnaire et la pensée léniniste-bolchevique se réclamant de la seule dialectique de la lutte des classes. Il reste en fait dans une sorte de psychologie morale hors de la politique réelle et éloigné des lucides critiques politiques des opposants à Lénine qui, eux, désignent dans les causes de l'échec l'identification du parti à l'Etat national et non pas à une vague morale intenables en règle générale depuis le balcon de l'Etat.

« L'intellectuel collectif d'action » (Marx, Gramsci) est défini comme « expression de la volonté unie du prolétariat » . Pour Lukacs, la misère reste le facteur le plus important, plus que les instigations de telle ou telle organisation ou parti directeur de conscience, mais sa dimension subjective n'est pas la colère rentrée mais le prolétaire révolutionnaire conscient de sa classe. Il y a un côté subversif et utopique qui aspire à un changement et qui n'a pas encore trouvé son accomplissement. La dimension utopique de l'aspiration au changement peut prendre, comme dans le cas de la conscience fasciste, une forme nostalgique, romantique et passéiste : « c'était mieux avant », qui peut se coupler avec la « sous-alimentation de l'imagination socialiste », déjà évoquée plus haut par l'anecdote de Bloch.

Bloch, contrairement à Lukacs, ne fait pas la séparation ou la distinction marxiste avec les utopies religieuses. Il reste marqué par la dimension mystico-religieuse. Ce que lui reprochera Rudi Dutschke dans son livre sur Lénine et Lukacs, le renvoyant à la fable du messianisme électoral bourgeois :

«La grande idée idéaliste de Lukacs est que l' « édifice » risque de perdre son identité socialiste si la « vraie liberté » du socialisme se transforme brusquement en son contraire (sa non-identité) . Il y a là-dedans une vérité émancipatrice, mais elle ne provient pas d'une tradition critique-matérialiste historique. Cela fait que le postulat de la « volonté » se mue en une non identité. Car la volonté fait du prolétariat le sujet de la rédemption sociale, la classe sociale messianique de l'histoire de l'humanité. Et sans le pathos de ce messianisme, la victoire spectaculaire de la social-démocratie aurait été impossible ».

Lukacs ne voit pas vraiment le pathétique messianisme des Bebel, Lassalle et Kautsky, antinomique à la constitution d'une réelle conscience de classe. La « volonté utopique » imaginée par Lukacs correspond plutôt aussi avec l'idéalisme messianique de la « mission universelle historique du prolétariat » (= rédemption de l'humanité)50. Mais Bloch, comme Reich dans le domaine de la sexualité, a son propre délire en faveur des « fonctions cosmiques de l'utopie », mêlées avec les conceptions téléologiques de l'eschatologie chrétienne et juive.

Bloch ne se classe pas dans l'opposition de gauche au léninisme (Gorter, Pannekoek, Ciliga) à qui il est reproché d'étouffer l'activité autonome du prolétariat. Il a été influencé par les idées éthico-religieuses de l'anarchiste judaïsant Gustav Landauer, un socialisme communautaire utopique, dans une optique fédéraliste-anarchiste.



CHAPITRE V

RETOUR EN ARRIERE


L'Ecole désenchantée de Francfort



Le grand penseur de la rive gauche plurielle, Miguel Abensour, reste lui aussi dans l'ignorance du combat politique des « gauches communistes », il ne voit que deux manifestations du marxisme au XXe siècle : l’expérience du totalitarisme communiste et la « Théorie critique » de l’École de Francfort.

Ce qui est très réducteur et une nouvelle preuve de cécité ou d'ignorance politique des universitaires hors de leur milieu. Peut-on comprendre un messianisme qui a échoué en retournant à la religion ? Ou en tirant les leçons de l'échec, certes très terrestre, mais politiquement et socialement explicable ?

Aveux forcés, excommunications, accusations délirantes portées contre les dissidents comme au temps de la très lointaine inquisition, et si un marxisme lourdingue ne s'était pas comporté au fond lui aussi selon la même morale totalitaire que les antiques religions ? A Moscou le marxisme n'était-il pas devenu religion à son tour avec ses grands prêtres, saint Lénine embaumé ?:Le Parti communiste, en Union soviétique comme en France, a eu ses « hérétiques ». L'analogie a été un peu vite écartée par les oppositionnels, trotskistes comme conseillistes, parce qu'ils étaient eux aussi devenus des religieux d'un marxisme d'Etat. On étudiera plus loin le messianisme fasciste , mais après les élucubrations de l'Ecole de Francfort..

L'idée que le communisme est une religion, que le Parti est son église, qu'il existe un dogme, un catéchisme a été formulée pourtant par de brillants opposants à toute idée se réclamant du marxisme. L'auteur de « L'opium des intellectuels », Raymon Aron, dont la mode gauchiste était de se gausser en son temps (comme réac du Figaro), faisait une distinction générale entre les religions séculières, en y incluant le communisme (marxiste), et les religions régulières. L'historien Marc Lazar parlait à propos du communisme d' « une des dernières grandes tentatives de sacralisation de la politique » . La dimension religieuse du communisme, ajoutait-il, est sensible à travers l'idée d'une « sacralité de la pensée révolutionnaire comme du mouvement bolchevique » . Elle s'organise, très tôt dans l'histoire du mouvement, à partir de la « mise en place d'un véritable catéchisme constitué à partir de textes précis Marx, Engels, Lénine, Staline » . Ce n'est pas faux mais ce n'est pas vrai non plus, question de date. La religiosité n'apparaît qu'au moment de la dégénérescence ; phénomène semblable en général dans toutes les religions à la suite de la mort de leurs prophètes. Incapables d'expliquer ou de résoudre l'inadmissibilité de la mort, les inventeurs de religion ont imaginé une éternité avec des dieux puis un seul, puis la prière comme seule consolation. On ne peut pas remercier Engels en tout cas pour ses dérives.

Ce marxisme confit en religiosité, en partie avant Staline mais complètement après avec la fameuse « fin » communiste de l’Histoire, plutôt hégélienne, ne s’annonçait-il pas comme un certain retour au « communisme primitif » de communautés au sein desquelles, du fait de l’ignorance de la propriété, les distinctions sociales auraient été absentes ? Correction des fonctionnaires du Kremlin : tout « retour » chez Marx ne signifiait-il pas plutôt « passage » à un stade supérieur et donc nouveau. Il ne pouvait donc pas s’agir d’un « communisme primitif », mais d’une société où toutes les forces productives « jaillissent avec abondance », de sorte qu’on était supposé passer du « règne de la nécessité » au « règne de la liberté ».

Dans l’Idéologie allemande, il n’est pas question d’un « communisme primitif » (à la façon de Buonarroti, compagnon de Babeuf et père de tous les mouvements socialistes européens). Le retour est « retour à » l’essence humaine qui n’a pu se « révéler » jusque là : en ce sens, il y a bien régénération. Mais pas de retour économique ou technologique ou à une communauté sociale comme telle ou telle communauté de Papouasie Nouvelle-Guinée, venant aujourd’hui d’être « découverte ». Enfin, selon Marx (dans La Question juive) les droits de l’homme ne sont pas un retour (à l’essence humaine) mais une régression si on voulait les maintenir pour l’avenir. Conquête historique, mais à détruire très vite, comme la démocratie elle-même ou le droit (Critique du programme de Gotha).

Avant Lénine embaumé, au travers du culte de l’Être suprême, spectacle d’une foule se hissant à la hauteur d’un Peuple (c’est-à-dire d’un acteur collectif déifié), Robespierre n'avait-il pas cherché prioritairement à capter la dimension profondément affective et fusionnelle de la croyance catholique prônant et requérant l’amour de Dieu comme du prochain jusqu’au sacrifice de soi ?

Dans le discours robespierriste, quelle vous semble avoir été l’articulation idéologique entre décadence, régénération et messianisme ? Comment cette combinaison vous semble-t-elle avoir été actualisée par l’historiographie de la Révolution et par les projets socialistes ultérieurs promettant l’avènement final de « l’homme nouveau » ?

Le discours de Robespierre du 18 floréal donne beaucoup de clés. Comme chez Condorcet, ce texte considère des étapes de l’humanité, mais avec plus de lyrisme que de précision : « Le monde a changé, il doit changer encore. Qu’y a-t-il de commun entre ce qui est et ce qui fut ? (…) Comparez le langage imparfait des hiéroglyphes avec les miracles de l’imprimerie, etc. ».

Le messianisme est dévolu à la France : « Le peuple français semble avoir devancé de deux mille ans le reste de l’espèce humaine ; on serait tenté de le regarder au milieu d’elle, comme une espèce différente. (…) En Europe, un laboureur, un artisan sont des animaux dressés pour le plaisir d’un noble ; en France, les nobles cherchent à se transformer en laboureurs et en artisans, et ne peuvent même pas obtenir cet honneur ». Cette fierté française aboutit, dès cette période, à la thèse selon laquelle le pillage des œuvres d’art de peuples tels les Italiens ou les Grecs serait légitime, car ces peuples « mous et serviles » ne savent apprécier l’art que le Français révolutionné sait goûter : lisez le remarquable texte d’Edouard Pommier, « La Fête de thermidor an VI » (Fêtes et Révolution, Délégation à l’action artistique de la Ville de Paris et de la Ville de Dijon, Paris, 1989) repris en partie dans son livre L’Art de la liberté. Doctrines et débats de la Révolution française, Gallimard, 1991. La justification du pillage est stupéfiante ! Dès août 1794, Grégoire envisage la conquête de l’Italie : « C’est la Grèce qui a décoré Rome ; mais les chefs d’œuvre des républiques grecques doivent-ils décorer le pays des esclaves ? La République française devrait être leur dernier domicile ». Le robespierrisme atteint ses limites historiques avec cette arrogance nationale.

L’espérance d’un futur amélioré, ressort de l’action politique, en nous projetant au-delà de la durée d’une existence particulière et par-delà la clôture relative de cette dernière, ne nous prédisposerait-elle pas à certains emballements métaphysiques ? Dans le face-à-face entre une République balbutiante et une Église plus que millénaire, entre le « pouvoir temporel » et le « pouvoir spirituel », les mimétismes (voire la concurrence engendrée par ce jeu de miroirs) rhétorique, mythologique, symbolique, cultuel étaient-ils évitables ? Ainsi, pratiquement tout le lexique religieux (foi, salut, baptême, liturgie, catéchisme, Temple, sacerdoce, mission, sacrifice, rédemption, grande messe…) se trouvera recyclé par le discours révolutionnaire ! « Remplacer, souligne Mona Ozouf, c’est d’abord imiter » . Étudiant le Catéchisme républicain, philosophique et moral , Jean-Charles Buttier a pu exhumer des documents de 1815 « catéchismes politiques » dont les publications s’égrènent de 1789 à 1914  Le Catéchisme populaire républicain , rédigé, peu après la Commune de Paris, par Leconte de Lisle (1818-1894) est caractéristique de la rhétorique politique et morale de cette « catéchèse républicaine » s’organisant sous la forme didactique d’une série de questions et de réponses simples. Certains socialistes n’échapperont d’ailleurs pas à ce mimétisme. Par exemple, Louis Blanc rédigea Le catéchisme des socialistes (1849) et Jules Guesde un Essai de catéchisme socialiste (1912). La Ligue des communistes, avait élaboré, en juin 1847, une Profession de foi communiste composée de 22 questions réponses ; suivant la même formule, Engels composera, en novembre 1847, Die Grundsätze des Kommunismus que les Éditions Maspero republieront, en 1965, sous ce titre : Le catéchisme communiste. Sollicités par la Ligue des communistes afin d’élaborer une synthèse philosophique et programmatique, Engels écrira à Marx, le 24 novembre 1847, comme le l'avait déjà noté plus haut: « Je crois qu’il est préférable d’abandonner la forme du catéchisme et d’intituler cette brochure : Manifeste communiste » . Le Manifest der kommunistischen partei sera, avec la postérité qu’on lui connaît, publié à Londres (en allemand à mille exemplaires) en février 1848. Mettant fin à toutes les connotations supposées.

La foi religieuse est porteuse d'une croyance idéaliste, comme la notion de mission, celle de l’espérance, jusqu'à nos jours51. Le penseur réactionnaire Tocqueville avait montré qu’entretenir l’espérance est l’une des fonctions de la démocratie bourgeoise. Très longtemps l’Occident a chanté l’espérance dans le religieux. Cette propagande est lourdingue dans Les Mémoires de Guerre de Charles de Gaulle ou et dans tous les discours politiques nord-américains encore de nos jours .

Cette conception idéaliste de l'espérance a fondé aussi la longévité du stalinisme, même et surtout dans les goulags où la seule ressource était de prier pour mettre fin à ce socialisme de caserne.

. D’abord parce que le stalinisme comme son petit frère gauchiste, refuse de dériver la politique de l’économique, posé comme instance déterminante, dans le territoire déconcertant de la nomenklatura tout au moins.. Comme nos islamo-gauchistes refusent la confusion entre islam et ses applications politiques, les fondateurs de l’École de Francfort refusaient la « confusion » qu’opère Marx lorsque, dans une lettre de 1843, il écrit à Ruge que « domination et exploitation sont un seul et même concept ». Il fallait selon ces sociologues se défaire de cette identification pour comprendre que la production puisse laisser inchangé le règne de la domination. Les privilèges bureaucratiques de la nomenklatura stalinienne en fournissaient l’exemple le plus magistral selon ces professeurs loin du réel. Pour Max Horkheimer et ses collègues, encore 1974, la division centrale n’était pas entre capitalistes et prolétaires, mais entre dominants et dominés, entre dirigeants et exécutants, chanson déjà récitée par Castoriadis, qui avait probablement piqué l'idée aux francfortois. Deuxièmement, leur « Théorie critique » professait de s’écarter du déterminisme marxiste, une fable marxienne d’une histoire marchant inéluctablement vers le communisme, la critique francfortienne préférait envisager l’histoire dans son irréductible incertitude. Posant ainsi la possibilité d’une catastrophe contingente à l’origine de l’histoire, Adorno s'efforçait de démolir l’idée d’une « Raison dans l’histoire », ou en tout cas d’une nécessité historique pensée dans les termes de Hegel.

Les théorisations des sociologues de Francfort sont finalement inconsistantes politiquement. C'est une catastrophe si on veut les appliquer au champ politique. Leur théorisation du totalitarisme sert à faire croire que la démocratie bourgeoise y serait étrangère, alors que de nos jours elle est le meilleur totalitarisme ayant jamais existé (cf. la surveillance de Google et le phagocytage généralisé de toutes vos données, sans oublier la paralysie totale des allées et venues des populations lors de la crise du Covid, surveillance électronique et policière à laquelle même le nazisme n'est jamais parvenu). Leur théorie du totalitarisme ne ciblant que l'hitlérisme et le stalinisme, tous deux disparus, ne sert que la dépolitisation des questions, au même titre que la propagande religieuse.

Avant l'apparition de l'islamo-gauchisme, la mouvance altermondialiste ne prétendait plus que « changer le monde sans prendre le pouvoir ». Dans un tel climat anti-politique, dont la thèse du totalitarisme comme « politisation à outrance » était à la fois une apologie de l'hypocrite démocratie bourgeoise, se lovait une exclusion du prolétariat réduit à voter Le Pen.

On comprend que cette Ecole de sociologie révisionniste du marxisme ait séduit le réformisme gauchiste. La majorité de l'Ecole de Francfort ne croyant ni à la victoire ni à une « mission » victorieuse finale du socialisme. Ces philosophes marxistes snobs étaient surtout appelés à devenir des sociologues renommés partisans d'une troisième voie entre capitalisme existant et révolution, c'est à dire prorogeant le système actuel car pessimistes sur une réelle prise de conscience des aliénés et des exploités Selon Bloch, même avec une prise de conscience des masses et de leurs partis, après la socialisation des grands moyens de production, l'Etat ne périrait pas rapidement, mais se maintiendrait ou ressurgirait sous une autre forme, celle, rééditée, de la dictature des apparatchiks ; plus précisément comme causalité d'un énorme déficit théorique dans la théorie du « socialisme scientifique », entre autres l'absence d'une analyse du concept de dictature du prolétariat.

Le socialisme « réellement existant » est devenu une doctrine de légitimation de l'idéologie du capitalisme d'Etat. La critique du dogmatisme (stalinien) par Bloch enfonce des portes ouvertes depuis longtemps par les oppositions politiques à la dégénérescence en Russie qui n'est pas due simplement à l'apparition des apparatchiks, comme l'avaient expliqué les Rosa Luxemburg et Karl Korsch. Bloch s'écarte de la compréhension de la faillite de la révolution en imaginant le sauvetage par une révolution métaphysico-religieuse.

Il n'est pas étonnant qu'il déclare lors d'une interview que la morale incite au socialisme en éliminant les rapports de maître et de valet entre les hommes, la fameuse fable anarchiste dirigeants/dirigés à la Castoriadis. Pourtant les valets ressemblent trait pour trait aux maîtres, contradiction insoluble du point de vue anarchiste. Il n'enrichit pas non plus le marxisme stalinien (dit appauvri) mais exalte ce bonheur de type chrétien : l'espérance. Il fait équivaloir le christianisme originel au socialisme. Il salue les jacqueries qui « ont été menées sous une forme chrétienne » et tous ces hérétiques qui étaient des mystiques et des religieux, sans nous dire pourquoi ils ont échoué et ne pouvaient qu'échouer. L'histoire des révolutions ne commence pas avec Spartacus. Il faut un peu d'irrationalisme dans la rationalité historique.

Les époques révolutionnaires sont un moment de « rajeunissement de l'histoire ». Si la jeunesse coïncide avec les époques révolutionnaires, c'est qu'elle est aspiration, désir d'échapper à la double prison de sa propre immaturité et de la contrainte que lui impose la société d'oppression. L'apport de Bloch n'est pourtant pas exceptionnel, d'autres bien avant lui avaient souligné l'importance de la jeunesse dans la venue des révolutions (Cf. Liebknecht). Cette jeunesse est en effet l'aurore des révolutions. On ne connaît pas de révolutions de vieux.

C'est l'émergence de ce besoin d'une « ère nouvelle » qui est liée aux aspirations d'une nouvelle classe sociale « ascendante » qui dans sa lutte contre l'ancien monde a aussi recours aux anciens rêves d'émancipation de l'humanité, religieux ou pas.

MISSIONNAIRES OU REVOLUTIONNAIRES ?

Les spartakistes avec Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg52 – leur groupe a pris le nom du chef des esclaves de l'Antiquité Spartacus – auraient affiché des allusions messianiques dans leurs discours désespérés dans une révolution vouée à l'échec. Le millénariste prédicateur Thomas Müntzer figure aussi en 1919 comme un autre héros d'une guerre lointaine du passé où n'existait pas la classe ouvrière. Indépendamment de son combat religieux, Müntzer est quand même un révolutionnaire, mais d'un autre temps. Il prédisait la fin des temps. Il n'y a aucune honte à invoquer sa mémoire et son rôle à l'époque moderne ou le capitalisme a mis en balance à plusieurs reprises la menace de destruction de la planète53.

En 1939, avec tous ses zigzags contradictoires, Trotski accole le mot mission à tous ses revirements opportunistes : « La lutte pour la démocratie impérialiste apparaît, conformément à cette logique, comme la mission historique du gouvernement ouvrier ». Jusque après la Seconde Guerre mondiale subsiste cette vision eschatologique de la mission du prolétariat : « Le prolétariat, lui, n’a pas de privilèges à conquérir. Son émancipation est l’émancipation de tous les opprimés et de toutes les oppressions, sa mission est celle de la libération de l’humanité entière, de toutes les inégalités et injustices sociales, de toute exploitation de l’homme par l’homme, de toutes les servitudes : économique, politique et sociale »54.

Ernst Bloch pensait que si la religion est grosse des utopies, c’est parce qu’elle propose une réponse à l’angoissante question de la mort. La résurrection du Christ dans le christianisme apparaît comme le remède contre la mort dont la pensée hante terriblement l’homme, mais elle ne répond pas à la question de résoudre les malheurs du monde ici-bas. Le projet communiste est un « plan pour l'espèce humaine » pas un vœu d'éternité pour les individus en chair et en os et mortels.

La promesse faite aux pauvres, aux déshérités, aux « offensés », accessoirement aux prolétaires d’un monde meilleur dans l’au-delà diffère la révolte, ici-bas. Elle est donc une illusion profitable aux classes dominantes, qui évite surtout toute mise en cause de leur pouvoir. La religion dit également à l’âme de se préoccuper de soi-même, alors que l’homme, selon les révoltés déçus par la religion, doit d’abord se préoccuper de ses conditions matérielles d’existence, de sa famille, de ses camarades, de ses amis. La religion affirme que le monde ayant été créé par dieu, il est naturel et ne peut être changé. Or, le rôle historique du prolétariat est de transformer le monde, de le libérer de l’injustice comme de l'ombre de l'architecte de l'univers.

Etienne Balibar, pourtant intellectuel compagnon du PCF réactionnaire a nuancé la caractérisation de messianisme marxiste. Le prolétariat est donc l’autre (ou l’antagoniste) de la religion, mais il est aussi l’expression de sa contradiction interne, la révélation du secret dont, en tant que « protestation » contre la souffrance dont elle était porteuse. On a affaire ici à un schéma qui vient de bien avant Marx et qui se prolongera au-delà de lui : ce que la religion trahit ou pervertit (une promesse d’émancipation ou de rédemption), le messie, ou mieux, la « force messianique » le révèle, le rétablit et le fait triompher contre elle. Prenons garde de ne pas voir ici une « relève » dialectique de la religion : il s’agit plutôt d’une rupture ou d’une interruption, même si elle est conçue comme un retour à l’authenticité originaire.

Chacun sait que Marx avait décrit la religion comme opium du peuple. Cette formule a longtemps représenté la quintessence de la commisération marxiste du phénomène religieux, mais avec une inclination à la tolérance qui laissait de côté le rôle idéologique bourgeois de la religion, par exemple le cynisme du catholicisme pendant la conquête des colonies ou durant la Seconde Guerre mondiale, comme celui de l'slamisme à notre époque. Or, cette formule n’avait rien de spécifiquement marxiste. On peut la trouver, avant Marx, à quelques nuances près, chez Kant, Herder, Feuerbach, Bruno Bauer et beaucoup d’autres. Les formules néo-religieuses de Marx ne sont pas à prendre à la lettre. C'est sa façon polémique de prendre à son jeu l'idéologie religieuse, pour ridiculiser son idéalisme et lui opposer les buts pratiques réels, viser à la réelle résolution politique et sociale de l'émancipation de l'humanité de ses diverses oppressions, que n'avaient pu apporter ni la Réforme religieuse ni la révolution bourgeoise.

Marx n’utilise jamais la notion de mission historique contrairement à ce que le principal groupuscule de la théorie de la décadence lui fait dire dans ses articles sur la décomposition du capitalisme. Il ne semble pas avoir considéré une continuité entre mythes chrétiens et socialisme, mais une rupture avec les utopies diverses qui se sont succédé :

«  On a cru jusqu’ici que la formation des mythes chrétiens sous l’empire romain n’a été rendue possible que parce que l’imprimerie n’était pas encore connue. La vérité est tout autre. La presse quotidienne et le télégraphe qui en répand instantanément les inventions sur tout le globe fabriquent plus de mythes (et le stupide bourgeois les accepte et les colporte) en une seule journée qu’on n’a pu en fabriquer autrefois en un siècle  ».55

Au dix-neuvième siècle existe encore une prégnance du vocabulaire théologique, et surtout prophétique et apocalyptique, dans la littérature européenne de la période qui va de la Révolution française de 1789 à la révolution de 1848 en passant par la « restauration ». Ceci ne vaut pas seulement pour les productions du socialisme et du communisme « utopiques », inspirées ou non par l’idée d’un « nouveau christianisme », ou inversement celles de la contre-révolution « théocratique », mais pour le nationalisme.

 Quant au côté messianique de la définition du prolétariat, s’il tendra à céder la place à une définition plus réaliste de la classe ouvrière ou de la « classe des travailleurs » (Arbeiterklasse) en rapport avec le mécanisme de l’exploitation de la force de travail et de l’organisation du surtravail, il se déplacera en fait sur la représentation apocalyptique de l’affrontement final entre révolution et contre-révolution, induit par la violence de la répression étatique des insurrections populaires et prolétariennes du XIXe siècle56. Pour Marx, la révolution reste une possibilité, elle n'est pas aussi sûre que si elle était advenue (ainsi que le formula un jour Bordiga). Le néo-stalinien Alexandre Melnik imagine que Marx s'attendait à une renaissance de l'idée messianique de « Troisième Rome ».

L'accusation de messianisme marxiste vient en général de l'extrême droite et de l'aile libérale de la bourgeoisie, en bordure de l'antisémitisme le plus crasse, montrant du doigt « le mythe du peuple élu » : « C'est un idéal qui a transformé une idée religieuse en programme politique, ayant les mêmes proportions que le messianisme hébreu »57. Moscou aurait été un nouveau Jérusalem. Le messianisme est forcément un complot : « Toute ifée messianique imprime directement ou camoufle une inclination pour le pouvoir, et, par conséquence, il n'y a pas de messianisme sans implication politique »58.

Henri Maler liste nombre d'autres charlatans réactionnaires bien connus adeptes de l'invention d'un Marx messianique, accolé au millénarisme : Berdiaff, Arnold Toynbee, Karl Popper, Leszek Kolakowski, Mircea Eliade, Raymond Aron, Michel Henry. Cette citation de Karl Löwith résume bien la vacuité de ces ennemis déclarés du marxisme de Marx :

« Tel qu'il se présente dans le Manifeste communiste, le processus historique reflète dans son ensemble le schéma judéo-chrétien traditionnel d'une histoire considérée comme celle du salut, placée sous signe de la Providence et interprétée dans son sens ultime »59.

Ces analogies sont pourtant faciles à démonter :

« Ainsi, le sens que Marx donne à l'idée de la fin de la préhistoire ne permet pas de considérer sa théorie comme une eschatologie, c'est à dire une étude des fins dernières de l'homme et du monde : où est-il question dans l'oeuvre de Marx de la fin du monde, de la résurrection, du jugement dernier ? Ainsi, les accents prophétiques et l'exaltation pratique qui retentissent dans le discours de Marx ne suffisent pas à le considérer comme une variété des prédications des millénarismes, c'est à dire de la prédiction du Règne de Mille ans du Messie sur la terre avant le jugement dernier : où est-il question dans l'oeuvre de Marx d'attendre ou de précipiter le dernier âge de l'histoire, l'âge d'or du millénium, qui doit précéder sa fin ?

Ainsi encore, le rôle attribué au prolétariat, s'il fait résonner le thème de la rédemption, ne correspond pas à la définition même du messianisme, c'est à dire la croyance selon laquelle un messie personnel viendra affranchir les hommes d'un péché et établir le Royaume de Dieu sur la terre : où est-il question dans l'oeuvre de Marx d'un Sauveur suprême, c'est à dire, si les mots ont un sens, d'un Sauveur transcendant et personnel ?

Ainsi encore, l'attente d'une Révolution ne peut être amalgamée à l'attente de la parousie, c'est à dire du second avènement du Christ glorieux instaurant et gouvernant le millénium, attente qui pour les chrétiens permet de conjuguer le millénarisme et le messianisme: où est-il question dans l'oeuvre de Marx (et non dans l'exaltation stalinienne du Parti et de son chef) de la seconde résurrection du Sauveur ? »60.

La lutte de classe est d'abord autodéfense contre le capital. Le prolétariat n'est pas une force sociale messianique mais l'être vivant de la contradiction en acte qui doit renverser le capitalisme. Cette classe a déjà pris conscience de son rôle véritable et ne procède pas par religiosité ni philosophie.

EN FINIRA-T-ON JAMAIS AVEC LES RELIGIONS ?

Engels a raison par contre de rappeler le caractère progressif du christianisme, décrivant les affres du multiculturalisme des temps anciens, même s'il ne voit pas, contrairement à Marx déjà, que la religion est associée à l'individualisme :

« Dans toutes les religions antérieures, les cérémonies étaient l’essentiel. Ce n’est qu’en participant aux sacrifices et aux processions, en Orient en outre en observant les prescriptions les plus détaillées concernant le régime alimentaire et la pureté, que l’on pouvait manifester son appartenance. Tandis que Rome et la Grèce étaient tolérantes sous ce rapport, régnait en Orient une frénésie d’interdictions religieuses qui n’a pas peu contribué au déclin final. Des gens appartenant à deux religions différentes (Egyptiens, Perses, juifs, Chaldéens) ne pouvaient manger ni boire ensemble, ni accomplir en commun aucun acte quotidien, à peine pouvaient-ils se parler. Cette ségrégation des hommes est une des grandes causes de la disparition de l’ancien monde oriental. Le christianisme ignorait ces cérémonies, qui consacraient une ségrégation, comme il ignorait même les sacrifices et les cortèges du monde classique. En rejetant ainsi toutes les religions nationales et le cérémonial qui leur est commun, en s’adressant à tous les peuples sans distinction, il devenait lui-même la première religion universelle possible. Le judaïsme aussi, avec son nouveau dieu universel, avait fait un pas vers la religion universelle ; mais les fils d’Israël demeuraient toujours une aristocratie parmi les croyants et les circoncis ; et il fallut d’abord que le christianisme lui-même se débarrassât de l’idée de la prééminence des chrétiens d’origine juive (qui domine encore dans l’Apocalypse de saint Jean) avant de pouvoir devenir réellement une religion universelle. D’autre part, l’Islam, en conservant son cérémonial spécifiquement oriental a limité lui-même son aire d’extension à l’Orient et à l’Afrique du Nord conquise et repeuplée par les Bédouins arabes : là il a pu devenir la religion dominante, en Occident il n’y a pas réussi ».

« Deuxièmement, le christianisme a fait vibrer une corde qui devait être sensible dans d’innombrables cœurs. A toutes les plaintes sur le malheur des temps et sur l’universelle misère matérielle et morale, la conscience chrétienne du péché répondait : il en est ainsi, et il ne peut en être autrement ; les responsables de la perversité morale de chacun ! Et où était l’homme qui pouvait dire non ? Mea culpa ! Il était impossible de refuser de reconnaître la part de culpabilité de chacun dans le malheur général et c’était aussi la condition préalable de la rédemption spirituelle que le christianisme annonçait en même temps. Et cette rédemption spirituelle était faite de telle sorte que les adeptes de toutes les autres communautés religieuses anciennes pouvaient facilement la comprendre. Pour toutes ces anciennes religions la notion du sacrifice expiatoire par lequel on se concilie la divinité offensée était une notion courante ; comment l’idée du médiateur effaçant une fois pour toutes par son propre sacrifice les péchés de l’humanité n’aurait-elle pas trouvé un terrain propice ? Donc, en donnant, par la notion de conscience personnelle du péché, une expression claire au sentiment universellement répandu que les hommes étaient eux-mêmes responsables du malheur universel, et en même temps en fournissant par l’holocauste de son juge, une forme accessible à tous de consolation sur le plan de la conscience, qui donne satisfaction au désir général de se racheter intérieurement de la perversité du monde, le christianisme prouvait à nouveau sa capacité de devenir une religion universelle et une religion qui convenait précisément au monde existant ».

« Voilà pourquoi, de tous les milliers de prophètes et de prédicateurs dans le désert qui remplirent ce temps-là de leurs innombrables innovations en matière religieuse, seuls les fondateurs du christianisme furent couronnés de succès. Non seulement la Palestine, mais tout l’Orient, fourmillait de ces fondateurs de religions entre lesquels se livrait un combat véritablement darwinien pour l’existence sur le plan des idées. C’est éminemment grâce aux éléments développés ci-dessus que le christianisme l’a emporté. Comment il a peu à peu continué d’élaborer son caractère de religion universelle, par sélection naturelle dans le combat que se livraient les sectes entre elles et dans la lutte contre le monde païen, c’est ce qu’apprend dans le détail l’histoire de l’Eglise des trois premiers siècles de notre ère »61.

Mais attention il y a le fait historique du christianisme, mais il fallut en combattre tous les laudateurs socialistes hypocrites, du même acabit que nos islamo-gauchistes, et dans un courrier, Marx en félicita Proudhon :

« Les écrits politiques et philosophiques de Proudhon ont tous le même caractère double et contradictoire que nous avons trouvé dans ses travaux économiques. De plus, ils n'ont qu'une importance locale limitée à la France. Toutefois, ses attaques contre la religion et l'Église avaient un grand mérite en France à une époque où les socialistes français se targuaient de leurs sentiments religieux comme d'une supériorité sur le voltairianisme du XVIII° siècle et sur l'athéisme allemand du XIX° siècle. Si Pierre le Grand abattit la barbarie russe par la barbarie, Proudhon fit de son mieux pour terrasser la phrase française par la phrase ».

Veillons à ne pas plaquer inutilement une autre analogie historique entre hier et aujourd'hui. A la fin des années 1920, la révolution a échoué presque partout et le fascisme a été inventé, si je puis dire, pour dissoudre toute alternative communiste, mais pas seulement, il est aussi et surtout préparation à;la guerre. Aujourd'hui la révolution n'a pas encore eu lieu et le fascisme n'a pas été réinventé. Il est plus sérieux d'envisager une guerre Chine/USA qu'une guerre de religion avec l'aire musulmane. En outre les guerres mondiales n'ont lieu qu'entre puissances industrielles.


Lukacs rappelle que Voltaire détestait l'autoritarisme de l'Eglise catholique quand Nietzsche détestera l'égalitarisme du christianisme. Nietzsche prend le pari de l'athéisme mais pour contribuer à nier tout avenir à la lutte des classes. L'impérialisme en Allemagne est resté basé sur l'idéalisme de Kant ; à la manière de l'antiracisme actuel de la bourgeoisie qui lui tient lieu de morale. Avant 1914, l'intelligentsia s'affichait anticapitaliste mais généralement cela n'équivalait pas à un triomphe de la pensée socialiste. Après la révolution en Russie, s'est développée la bouillie culturelle qui produira le fascisme européen. Avec son « Déclin de l'Occident », Spengler a généré lui aussi une vision irrationnelle du monde. Selon lui tout était historiquement relatif et chaotique.

Les mythes, souvent de type religieux, de consolider les pouvoirs en place ; le mythe islamiste joue assez bien ce rôle désormais avec sa prétention cosmopolite à esaimer cultuellement le monde entier. L'historien allemand Mommsen montre un aspect, généralement méconnu des ignares de l'antifascisme sans fascisme : les comportements élitaires et ésotériques (cf. Loge de Thulé), de la part de sectes de toutes sortes dans les années 1920. Le nazisme apparaît anti-religion mais son apparat et se défilés sont mis en scène comme toute procession religieuse.

La création des mythes fascistes, comme mépris de la culture bourgeoise classique, visait à répudier la raison au profit de l'intuition qui deviendra infaillibilité avec le führer. « Le cul-de-sac de la philosophie nationale socialiste est le point culminant de l'autodissolution de l'idéologie impérialiste allemande dans le vitalisme (Lebensphilosophie) ». L'obscurantisme féodal allemand avait réagi de façon intentionnelle face à la révolution française ».(ibid)

Pendant longtemps il n'y avait pas eu un besoin particulier de la théorie raciale en Allemagne. Jusqu'à la seconde moitié du XIX ème siècle ; sous Bismarck, les Junkers prussiens avaient été sûrs de leur pouvoir au point de ne pas avoir à invoquer leur supériorité raciale comme le cas par la suite, une défense désespérée dans la décadence, où la théorie raciale aura pour but de combler le vide que Mommsen décrit.

Gobineau écrivait du point de vue féodal aristocratique, mais paradoxalement, étant donné qu'il était impossible d'en revenir en France à la domination féodale ; contre donc ce que l'israélien Sternhell avait théorisé et qui sert encore à nos divers indigestes de la République. Gobineau était bien plus populaire aux Etats-Unis qu'en France. Il ne croyait pas à l'égalité des hommes et pensait que la race aryenne blanche était supérieure mais destinée à décliner. Pour Lukacs c'est ce qui différencie Gobineau de ses successeurs allemands, de Chamberlain, Hitler et Rosenberg, lesquels au contraire croyaient au maintien et à l'élévation de la race blanche au-delà des limites féodales de la théorie de la race, pour en faire une idéologie obscurantiste du « capitalisme monopolistique réactionnaire ». Le racisme de l'idéologie nationale-socialiste est typique de la décadence des années 1930. Mais ce que note Lukacs est plus subtil que ce que croit nos naïfs antifascistes sans fascisme : c'est la compréhension sympathique des intellectuels libéraux de l'époque, leur relativisme qui a contribué à la naissance de l'idéologie fasciste, sur la base d'un matérialisme ridiculement dogmatique et réducteur.

Lukacs souligne l'absence d'un développement démocratique allemand, contrairement à la tradition démocratique des autres pays occidentaux et il pense que l'irrationalisme y a dominé plus qu'en France.

Rédigeant son livre en 1952, pour ce qui concerne la fabrique initiale du national-socialisme, Lukacs insiste sur le rôle essentiel du capitalisme américain – ne pas oublier les liens traditionnels et particulier avec l'Allemagne qui y avait envoyé beaucoup d'immigrants - « L'originalité d'Hitler réside dans le fait qu'il a été le premier à appliquer des techniques de publicité américaine à la pratique de propagande en Allemagne. Ce qui réduit à néant toute tentative d'interpréter l'hitlérisme comme la renaissance d'une ancienne barbarie »; « Ce n'est que sous l'angle de ces techniques publicitaires, cyniques et sans scrupules, que peut être décrite avec précision l'idéologie fasciste ».

Un nationalisme agnostique s'est développé en Allemagne à partir de Nietzsche avec comme résultat final une répudiation de la vérité objective. Au total, Lukacs, au faîte de sa maturité, pensait que l'espoir restait rationnel. Il lui a été reproché d'être resté à l'Est stalinien et de s'être compromis. Son œuvre reste bien plus impressionnante pourtant au bout du compte que celle des multiples intellectuels occidentaux défroqués qui se sont couchés dans l'idéologie bourgeoise libérale et cynique.

Certains ont voulu réduire Lukacs à ses premiers pas en politique, en se focalisant sur sa jeunesse avec un intérêt marqué pour les religions, mais au bout du compte il était persuadé, comme moi que oui on en finira un jour avec les superstitions religieuses.


CHAPITRE VI


REGAIN DE L'ISLAM


A quoi sert le dogmatisme islamique millénariste


Depuis quelques années l'islam occupe le devant de l'actualité mondiale. Certains font remonter cette prégnance à la prise du pouvoir par Khomeini en 1979, aux attentats du onze septembre 2001 à New York, d'autres à l'effondrement du bloc de l'Est le 9 novembre 1989-1991. Pour trouver une telle fixation mondiale sur un sujet et de façon répétitive il faut remonter à la dénonciation de la montée du nazisme dans les années 1930 et à la stigmatisation de la « barbarie communiste » des années 1950 aux années 1970. Le bourrage de crâne dans un sens ou un autre, où chaque protagoniste dénonce l'autre comme un barbare, et avec une dimension mondiale, peut inquiéter comme préliminaire à une autre guerre mondiale. Quand fleurissent de plus les théories du complot, hier la cinquième colonne, aujourd'hui « le grand remplacement ». Nos réformistes « radicaux » les gauchistes seraient-ils aveugles face à la montée de l'islam comme d'autres avant-guerre face à la montée du fasscisme ?

Dans la propagande générale il n'y a pas forcément lien de cause à effet mais on ne voit pas en quoi l'islam préparerait à une nouvelle guerre mondiale, sauf à considérer les divers attentats terroristes au nom de cette croyance, souvent utilisés par différents impérialismes masqués, comme possibles nouvel attentat de Sarajevo. Il n'en est pas moins incontestable que l'islam utilisé comme politique est belliciste et que le cultuel a envahi le culturel dans les banlieues à forte concentration de travailleurs immigrés, où ce n'est plus une ambiance prolétarienne qui domine mais un mode de vie à l'orientale.

Certains se contentent de n'y voir qu'une décadence ou décomposition du capitalisme quand les islamo-gauchistes conçoivent cette ghettoïsation comme naturelle et exigent des réparations de la part du colonialisme. D'autres essaient aussi de relativiser en invoquant le besoin de spiritualité, une vielle banalité idéaliste qui ne sert qu'à se voiler la face. La temporalité de l'humanité est habituée à ces retours en arrière régressifs, c'est pourquoi il ne faut jamais croire que l'obscurantisme va l'emporter par le nombre, ou le grand remplacement. Les barbares n'ont jamais triomphé que brièvement. Les vieux clichés sont révisables dans la relativité dialectique de l'histoire si complexe :

« Le sac de Rome (410) puis la chute de l’ancienne capitale de l’Empire romain (476) ont marqué les esprits rétrospectivement, aussi comme preuve inéluctable d’une décadence de l’Empire romain. Mais le récit d’une Rome en déclin vaincue par des peuples arrivant du fonds des steppes et franchissant le limes a été sérieusement remis en question depuis plusieurs années, tant par les découvertes archéologiques montrant l’incorporation des peuples barbares à la frontière voire au sein de l’Empire romain, que par la réflexion historique, avec le plaidoyer d’Henri-Irénée Marrou en faveur de ce qu’il souhaitait appeler l’Antiquité tardive (et non le Bas-Empire) »62.

Ce retour en arrière par rapport aux années d'après guerre mondiale où la religion était le cadet des soucis des masses dans la période de reconstruction , qu'on nomma les trente glorieuses, révèle surtout un piétinement, un pourrissement des relations sociales et pose plutôt la dimension d'un chaos dont se sert la classe dominante pour perpétuer la division de la classe ouvrière, hier par le nationalisme aujpurd'hui par la religion principalement. Avec l'islamisation posée au premier plan est affiché un concurrent au déterminisme marxiste : un messianisme obscurantiste qui défie tout avenir rationnel à la société moderne, embrouille les esprits et est de nature à enfermer la réflexion politique dans une aliénation guerrière.


La tradition millénariste et messianique en islam est connue sous le nom de mahdisme. Le mahdî, " le bien guidé ", est un descendant du Prophète Muhammad qui, en tant que chef pré-désigné et infaillible, " se lèvera " pour lancer une grande transformation sociale, en vue de restaurer la pureté des temps premiers en plaçant toutes choses sous une direction divine. Le messie islamique incarne les aspirations de ses adeptes à la restauration de la pureté de la foi qui apportera une direction véridique et non corrompue à toute l'humanité, créant un ordre social juste et un monde libéré de l'oppression pour un temps qui précèdera la Dernière Heure. Le mahdisme a à voir avec la question de la direction légitime de la communauté, et donc du pouvoir politique ; il est un des recours les plus puissants qu'offre la tradition musulmane pour légitimer un dirigeant du point de vue religieux et politique, mais aussi pour légitimer une rébellion contre le pouvoir établi. Le mahdisme a aussi à voir avec les idées islamiques de rédemption et de salut. Le mahdisme tient une place centrale dans l'histoire islamique. On peut noter l'ampleur du phénomène dans le temps et dans l'espace (de l'Afrique subsaharienne à l'Inde des premiers siècles islamiques et à la Turquie d'Atatürk), la diversité de la tradition millénariste en Islam.

Le millénarisme demeure très marginal chez les sunnites, même si le terrorisme islamiste, notamment celui de la nébuleuse Al Qaeda ou du Hamas, découle en partie de la conviction selon laquelle il faut éradiquer les « ennemis » de l’islam.

En revanche, le millénarisme jouit d’une audience beaucoup plus étendue chez les chiites. Ils attendent le retour du Mahdi (le “bien guidé”) qui mettra fin au règne de l’injustice, ce dont joua l’ayatollah Khomeiny pour renverser Mohamed Reza Pahlavi et instituer la république islamique d’Iran en 1979 en se faisant passer pour le nouveau croire Mahdi.

« L'Islam est une religion appropriée aux Orientaux, plus spécialement aux Arabes, c'est-à-dire, d'une part à des citadins pratiquant le commerce et l'industrie, d'autre part à des Bédouins nomades. Là réside le germe d'une collision périodique. Les citadins, devenus opulents et luxueux, se relâchent dans l'observance de la " Loi " . Les Bedouins pauvres, et, à cause de leur pauvreté, de moeurs sévères, regardent avec envie et convoitise ces richesses et ces jouissances. Ils s'unissent sous un prophète, un Madhi, pour châtier les infidèles, pour rétablir la loi cérémoniale et la vraie croyance, et pour s'approprier, comme récompense, les trésors des infidèles. Au bout de cent ans, naturellement, ils se trouvent exactement au même point que ceux-ci ; une nouvelle purification est nécessaire ; un nouveau Madhi surgit ; le jeu recommence. Cela s'est passé de la sorte depuis les guerres de conquête des Almoravides et des Almohades africains en Espagne jusqu'au dernier Madhi de Khartoum qui bravait les Anglais si victorieusement. Il en fut ainsi, ou à peu près, des bouleversements en Perse et en d'autres contrées mahométanes. Ce sont tous des mouvements, nés de causes économiques, bien que portant un déguisement religieux. Mais, alors même qu'ils réussissent, ils laissent intacts les conditions économiques. Rien, n'est changé, la collision devient périodique. Par contre, dans les insurrections populaires de l'occident chrétien, le déguisement religieux ne sert que de drapeau et de masque à des attaques contre un ordre économique devenu caduc ; finalement cet ordre est renversé; un nouveau s'élève, il y a progrès, le monde marche.] , mais derrière l'exaltation religieuse se cachaient régulièrement de très positifs intérêts mondains. Cela ressortait d'une manière grandiose dans l'organisation des Taborites de Bohème sous Jean Zizka, de glorieuse mémoire ; mais ce trait persiste à travers tout le moyen-âge, jusqu'à ce qu'il disparaît petit à petit, après la guerre des paysans en Allemagne, pour reparaître chez les ouvriers communistes après 1830. Les communistes révolutionnaires français, de même que Weitling et ses adhérents, se réclamèrent du christianisme primitif, bien longtemps avant que Renan ait dit : " Si vous voulez vous faire une idée des premières communautés chrétiennes, regardez une section locale de l'Association internationale des travailleurs »63.

Cet écrit d'Engels en 1894 est confirmé en 2021 par le surplace des sociétés arabes et pakistanaise par exemple. Le marché capitaliste a totalement pactisé avec l'islam et ces sociétés tolèrent, au nom du fumeux droit divin les pires dictateurs ou roitelets enturbannés. On pourrait dire que c'est la rançon de la colonisation, et que les impérialismes ont laissé finalement ces peuples se coloniser eux-mêmes c'est à dire demeurer soumis à des dictatures barbares inamovibles, quoique ces populations par période tentent en vain de briser le plafond de verre.

Porté par l'immigration et le regroupement familial en France, porté par l'immigration turque en Allemagne avec désormais depuis 2000 le droit du sol, le messianisme islamique s'est développé en Europe depuis des décennies . Chiites et sunnites ne se font pas la guerre comme en Irak parce qu'ils sont présents en Europe avant tout comme prolétaires.Ce qui n'empêche pas plusieurs sectes depuis 1945 de prendre parti politiquement lors des conflits israélo-arabes, comme face au stalinisme, puis les interventions en Afghanistan et en Irak.


Le touche à tout Löwy rappelle un poncif de Max Weber que le capitalisme et la société industrielle se caractérisent par un désenchantement du monde. D'où le retour de la religion et la passion pour le mysticisme. Le chercheur hétérodoxe membre du NPA et d'Attac (et dont on ne sait de combien de sectes ou revues ) s'ingénie à faire passer le jeune Lukacs pour un socialiste doublé d'un bigot, ou l'inverse : « La valeur ou absence de valeur éthique du socialisme dépend de son lien ou non avec une certaine forme de religiosité ».

Il en rajoute une couche pour mieux fixer la formation du jeune Lukacs : « La Kultur la Gemeinschaft la religion et le socialisme apparaissent ainsi dans la vision du monde du jeune Lukacs comme des vases communicants comme des substances spirituelles associées par une affinité élective qui opposent radicalement au monde plat banal entzaubert de la société bourgeoise Le lien entre la critique éthico-culturelle du capitalisme et la nostalgie de Eglise médiévale apparaît déjà très explicite ment dans le romantisme allemand du début du siècle notamment chez Novalis ». Il répand autant sa culture qu'il s'étale sur l'admiration « messianique » de Dostoïevski, mais ne peut réduire Lukacs à être resté une grenouille de bénitier passé au marxisme en ligne directe : « Bien entendu cette religiosité mystico-messianique de Lukacs avait peu de chose en commun avec la religion au sens habituel du mot elle pouvait la limite se présenter sous la figure de athéisme un des passages les plus révélateurs de ce cahier de notes sur ou propos de Dostoïevski ».

Les amis et admirateurs trotskistes de Michael Löwy souscrivent à « la dimension croyance de la culture militante ». Comme aboutissement de sa culture de contestation creuse le gauchisme « radical » est retombé en chrétienté et croit réellement que l'islam peut aider à la révolution :

« Prenons encore l’exemple des textes de référence des religions. La Bible, comme les mythes, les textes poétiques, à la manière des romans, de la peinture ou des chansons populaires permettent de dire le profond de l’homme, de sa noirceur comme de sa rêverie, de ses espoirs comme de son désarroi, de ses espérances… Pourquoi la référence biblique ou coranique ne prendrait pas place à côté de l’ensemble des références culturelles, de l’Illiade et l’Odysée, des textes de Marx… ou du Petit Chaperon Rouge ? « 64

L'explication religieuse d'un chemin linéaire avec l'engagement marxiste révèlait déjà en 1978 chez un intellectuel trotskien de l'élite culturelle les linéaments de l'islamo-gauchisme qui imaginent gagner à la révolution les islamistes... nihilistes et irrationnels : «Il est nullement étonnant que la Révolution russe octobre 1917 lui apparaisse comme accomplissement de cet espoir messianique ardent et comme le début de la fin de la période du péché accompli ».Löwy a le culot de faire passer l'abandon de la problématique religieuse dans la pensée de Lukacs comme cause de son passage au stalinisme, et son rejet de Dostoïevski comme réactionnaire finalement.

En 1995, les trotskistes de la quatrième internationale, dans leur revue Imprecor, ne soutenaient pas le port du voile , et au contraire appelaient à lutter contre l'intégrisme en confiant la rédaction à un militant arabe :

« Ce sont ces filles que les intégristes veulent couvrir d’un linceul, ce sont ces jeunes qu’ils veulent détourner du combat pour l’émancipation sociale pour les enfermer dans la prison de l’obscurantisme et de l’oppression. Ce sont eux aussi qu’oppriment le racisme et la politique gouvernementale. C’est eux qu’il est urgent d’aider à se mobiliser pour combattre l’intégrisme dans les lycées et dans les banlieues. Les révolutionnaires seront-ils capables de le faire en commençant par avoir les idées claires sur le problème ? »65 

Il faut signaler un excellent article de Lutte ouvrière en 2017 : « Le piège de la lutte contre l'islamophobie » :

« Ces différentes initiatives se sont faites avec la participation ou le soutien de groupes ou partis de gauche (Attac, Ensemble, EELV) ou d’extrême gauche (anarchistes libertaires, antifas, NPA). Et le 18 décembre 2016 encore, a eu lieu une conférence internationale contre l’islamophobie et la xénophobie, à Saint-Denis, à laquelle appelaient conjointement le Parti des indigènes de la République et le NPA, et dont l’appel était signé par Olivier Besancenot et Tariq Ramadan »66.

« Pour autant, les marxistes ont toujours considéré la propagande antireligieuse comme indispensable. Être communiste, c’est être matérialiste, et être matérialiste, c’est être athée. On peut être athée et se battre, dans une grève, aux côtés d’un travailleur croyant. Mais cela n’empêche pas qu’il est du devoir de n’importe quel révolutionnaire communiste d’essayer d’arracher non seulement les militants qu’il veut gagner à sa cause, mais même ses camarades de travail et de lutte, à l’emprise de la religion. Trotski l’expliquait, en 1923 : « Nous adoptons une attitude tout à fait irréconciliable vis-à-vis de tous ceux qui prononcent un seul mot sur la possibilité de combiner le mysticisme et la sentimentalité religieuse avec le communisme. La religion est irréconciliable avec le point de vue marxiste. Celui qui croit à un autre monde ne peut concentrer toute sa passion sur la transformation de celui-ci. » Et à la fin des années 1930 il écrivait encore, dans Défense du marxisme : « Nous, les révolutionnaires, nous n’en avons jamais fini avec les problèmes de la religion, car nos tâches consistent à émanciper non seulement nous-mêmes mais aussi les masses de l’influence de la religion. Celui qui oublie de lutter contre la religion est indigne du nom de révolutionnaire.67 »




L'imposture décoloniale et l'extension du domaine antiraciste

Haine de l'Occident, racisme d'Etat, racisme systémique, propagande néoféministe, racisme retourné, réduction de la lutte antiraciste à la lutte contre « l'islamophobie », racialisation des questions historiques mêlé au catastrophisme écolo-bio, etc. Un de nos principaux veilleur de nuit, Pierre-André Taguieff nous invite à la sinistrose de la messe « décoloniale », islamo-gauchiste et tout ce que vous voudrez comme qualificatifs en double et invention conceptuelle sous forme de marketing militant pour empêcher de penser sérieusement. Il est comique de constater que les petits enfants des acharnés dénonciateurs de l'Oncle Sam dans les sixties, le colosse colonisateur US qui massacraient les petits enfants vietnamiens, prennent leurs devoirs et rhétorique antiraciste sur les campus californiens. L'antiracisme est un déjà ancien politiquement correct, le sésame pour brevet anticapitaliste « radical » mais à condition d'accepter d'être racisé comme blanc. A chacun son tour. Avec le piston d'une telle il vous sera aussi possible d'accéder au grade d'indigène.

Taguieff a un fil à la patte, s'il est autant sponsorisé par les médias du gouvernement pour un pistage précis et intéressant de l'islamisation de la société, c'est qu'il sert sur le fond à décrédibiliser le mouvement ouvrier en lui cherchant des poux dans la tête pour une soi-disant judéophobie au dix-neuvième siècle, alors qu'elle est le fait de quelques hurluberlus surtout anarchistes. Mais passons. Il nous décrit par le menu toutes les strates de la victimologie de l'intersectionnalité, plurisouffrances des offensés et opprimés pour leur couleur de peau, mais qui l'invoquent comme un trophée et une parure révolutionnaire.

Après relecture je m'aperçois qu'il ne manque rien pour analyser et prendre en pitié l'imposture décoloniale et racialiste, mais sans mettre l'accent sur les deux questions les plus explicatives de cette dégénérescence d'une politique contestataire en charlatanisme communautariste et néo-hippie.

Les deux questions qui demandaient à être mise en relief ne le sont pas : l'héritage de la faconde stalinienne et de cette bouillie politique , et la conceptualisation réchauffée d'une nouvelle « lutte des races ». L'auteur aborde le premier aspect, trop incidemment : « Après la faillite des professionnels de la cause prolétarienne, on a assisté au surgissement d'une nouvelle catégorie d'intellectuels « révolutionnaires » : ceux qui se proclament eux-mêmes les porte-parole autorisés de telle ou telle « minorité » supposée « opprimée », voire de toutes les « minorités » en raison de la formule magique qu'est l'intersectionnalité ». C'est passer un peu vite sur ce phénomène de succession au stalinisme défunt, car la petite bourgeoisie bobo en couleur peut bien mépriser la classe ouvrière (surtout blanche donc raciste) mais peut toujours se gratter si elle en venait à vouloir prétendre parler en son nom, au cas où il s'avèrerait qu'elle est encore révolutionnaire ou en tout cas déstabilisatrice du pouvoir bourgeois. Ce n'est pas le souci de Taguieff de développer plus sur le vide laissé par le stalinisme. Et pourtant il y aurait un autre livre à écrire sur ce grand replacement idéologique contenant le même dogmatisme sectaire et antimarxiste.

Taguieff évoque aussi un peu trop rapidement la période des libérations nationales, -qu'il qualifie avec humour de « marxisme racialisé » - série d'échecs nationalistes pour la théorie tiers-mondiste et cruelle déception pour la classe ouvrière de ces pays, interdiction (néo-stalinienne) de les disqualifier comme farces nationalistes . Universitaire du CNRS il se fiche de savoir les termes du débat et de la critique que les divers groupes prolétariens maximalistes ont mené contre cette imposture faussement libératrice, en réalité sous la coupe des grandes puissances en compétition. C'est bien gentil d'évoquer Fanon, Guevara, Debray, Césaire, Angela Davis, avec de nouveaux singes sachant rout et rien et plastronnant comme le bellâtre Pascal Blanchard, Tous les héros des suxties ne nous ont laissé que des posters et des ouvrages inutiles à la véritable lutte des classes. Par contre ils servent de totems et de fond d'écran à tous ces imposteurs décoloniaux.

L'universitaire Tagueff ne se soucie pas de l'extension du domaine antiraciste et de l'islamofolie. C'est malheureusement sur le lieu de travail que sont portées ces théories délirantes, avec la contribution du NPA, de LFI, de la CGT. Je me contente d'un entrefilet mais maints autres exemples pourraient être ajoutés pour confirmer le sabotage de l'unité et de l'identité de classe :

« Noyautage syndical : Ailleurs, c’est Force ouvrière (FO) qui est accusée d’accueillir les radicaux excommuniés ailleurs. A Roissy-Charles de Gaulle où plus de 70 employés (sur 85 000) étaient soupçonnés d’une pratique radicale de l’islam, les contrôles seraient réguliers et les personnes souvent changées de service par mesure de prévention. En 2015, la CGT avait dénoncé une tentative de noyautage islamiste des syndicats de l’aéroport. Enfin, selon le JDD (23 novembre 2015), un employé, en moyenne chaque semaine, se voit refuser l'accès aux sites nucléaires en raison d'une radicalisation islamiste. A l’occasion d’un haut comité à la sûreté nucléaire, le haut fonctionnaire de défense, a confirmé les faits. (Marianne)

A l’inverse Christophe Malloggi, secrétaire général FO à Air France, s’en défend : « La CGT a joué à un jeu dangereux en portant des revendications ultra-communautaires par souci de plaire, avec des erreurs de casting. Cela n’a pas sa place chez nous. Nous restons laïques. » Les syndicats sont d’autant plus gênés que ce sont les grands bastions syndicaux qui sont les plus affectés. La RATP observe une multiplication d'incidents liés à la religion ».

Enfin deuxième aspect que Taguieff ne développe pas, l'héritage de la rhétorique stalinienne et trotskienne. La pensée par clichés était surtout typique des stalino-trotskiens et des maoïstes. On retrouve le même terrorisme verbal des militeux piteux de l'époque et saltimbanques Marchais et Duclos, des idiots lambertistes, etc. L'anti-occidentalisme était aussi une chanson stalinienne. La défense du prédateur Ramadan par ce monde glauque des antiracistes hystériques mais fait penser à un type de l'EDF qui avait abusé d'une gamine et que toute la section syndicale était venue soutenir au tribunal en arguant qu'il « aimait le sexe ». Toutefois il ironise sur l'opposition « science blanche » et « science décoloniale » qui sent en effet le Lyssenko à pleines narines ! L'activiste délateur à la manière du journalisme à la Plenel : d'abord servir la police et la justice.

S'il y a une continuité incontestable entre cette accouchement hideux du couple stalinisme et islamisme, on ne sera guère étonné des proximités avec une autre idéologie dont la qualification comme réactionnaire n'est qu'un doux euphémisme.

CHAPITRE VII


LE MESSIANISME FASCISTE


On a souvent prétendu que le fascisme avait été un copieur du communisme, en particulier via sa mission millénaire et sa brève contestation initiale de la propriété privée. Dans le film de Dino Risi en 1962 – La marche sur Rome – on nous conte comment deux ploucs, Vittorio Gassman et Ugo Tognazzi se sont fait rouler par le fascisme68. Le moment le plus drôle est probablement l'épisode où les deux lascars, après avoir dérobé une limousine à un riche noble, rapportent celle-ci à leur chef fasciste en criant « c'est la propriété du peuple », et se font gifler avec un hurlement de colère.


Autre sociologue mieux connu de l'Ecole de Francfort, Marcuse associait non pas le fascisme italien mais le nazisme au devenir technologique du capitalisme qui impulse une compétition impitoyable entre les individus, annule toute distinction entre l’économie et le politique de telle façon que « les forces économiques deviennent des forces politiques directes ».

La « souveraineté » du Parti n’est pas incompatible avec la « souveraineté » des entreprises industrielles ni avec celle de l’arnée. La transcendance des conflits et antagonismes sociaux qui est une des composantes de l’idéologie nazie se métamorphose dans la guerre d’expansion qui se pose comme but suprêm de élévation. Le nazisme a besoin cependant de l'antique croyance. Hitler jouait sur plusieurs registres de la religion – aryanisme, nordisme, déisme, christianisme. Mussolini félicitait publiquement le Vatican qui « poursuit la tradition latine et impériale de Rome ». Bien qu’athées, le Führer et le Duce prirent soin de ménager leurs Eglises.

Le nazisme fût une mystique politique, du même ordre que la mystique patriotique en 1914 et que l'engagement djihadiste, qui est un mouvement de jeunesse comme le fûrent les deux formes du fascisme, néo-patriotique et décolonisé d'aujourd'hui. Plus lucide que nos marxistes d'avant-guerre c'est un jeune juriste, futur gaulliste qui en fût le principal alerteur d'incendie69.

En qualifiant de « mystique » cette idéologie nationale-socialiste et en déroulant certaines des conséquences qui s’y attachent, René Capitant n’est pas complètement original ; il l’est davantage en caractérisant, « à chaud » en quelque sorte, le nazisme comme religion sécularisée, ayant à sa tête Adolf Hitler, « le dictateur allemand, grand prêtre d’une idéologie qui s’empare de la nation et lui impose une mobilisation totale, politique, économique, intellectuelle, et morale ».

La démarche de René Capitant diffère totalement de son contemporain, Franz Neumann, juriste lui aussi, et membre de l'école de Francfort, qui considérait l’idéologie nazie comme une doctrine purement opportuniste  sur laquelle on ne peut fonder aucune analyse sérieuse du régime et sous-estimait comme nombre de marxistes des années 1930 le potentiel de durée du nazisme comme nos gauchistes avec l'arrivée au pouvoir de Khomeini en 1979.

Structures idéologiques et politiques, système économique, organisation de la nouvelle société enfin, l'auteur croyait démonter un par un les rouages d'un régime qui lui apparassait, à l'image du Béhémoth de l'eschatologie juive, comme le règne du chaos et de l'anarchie. Loin d'être l'incarnation d'un Etat autoritaire, le IIIe Reich aurait été un non-Etat, Le charisme de Hitler était réduit à un stratagème de domination et son discours à une manipulation cynique destinée à occulter le fonctionnement du pouvoir. Or, par contre, le grand mérite de René Capitant, c’est d’avoir aperçu très tôt toute l’importance de la mystique de la contre-révolution culturelle nazie, qui fait penser rétroactivement à la contre-révolution cultuelle islamique.

Cette dimension religieuse, mystique ou messianique se reflète pour Capitant notamment dans l’art de gouverner qui est des kilomètres du gouvernement libéral classique. Il note par exemple que « le national-socialisme […] sous-estime systématiquement le risque d’erreur » dans l’exécution de sa politique. En revanche, « quant aux buts et quant à la méthode de l’action, quant aux lignes générales de son programme, il est bien trop pénétré de mystique et de messianisme pour ne pas affirmer être en possession de la vérité. Il procède par dogmes, il apporte à l’Allemagne une révélation, une religion et le dogme exclut l’erreur » .

Il n'a de cesse de souligner chez Hitler la dimension d’un nouveau prophète politique qui, mêlant la politique et la religion (la mystique), est capable d’enflammer les foules et donc de provoquer l’adhésion ou la communion populaire. « Hitler est sincère, comme un prophète. Il ne peut plus renier son idéologie qui s’est emparée de lui à tel point qu’il ne peut plus penser que par elle, et qu’elle est devenue sa vraie substance mentale ». On pense à l'ayatolah Khomeini et à ces foules électrisées.

À l’inverse de la démarche de certains des soi-disant marxistes qui pensaientrelativiser l’idéologie nazie au profit de l’analyse des rapports sociaux, le jeune juriste français jugait primordial de prendre conscience de leur cohérence doctrinale mystique. Dès 1935, témoin attentif des premiers succès d’Hitler il avertissait tous les intellectuels inspirés par la seule philosophie matérialiste qu’ils ne devaient pas balayer d’un revers de la main toute cette « mystique » nazie. Il s’était aperçu « qu’une analyse de l’État ne saurait suffire à rendre compte du nouveau régime. Il faut d’abord prendre pleinement conscience d’une authentique révolution intellectuelle, puis étudier l’impact de cette révolution sur l’organisation de la société par l’intermédiaire du pouvoir politique » 

 Hitler, ­ disait Capitant croit à la puissance de dieu, de ce dieu dont la grâce l’a si puissamment aidé dans l’accomplissement de sa mission allemande. Aussi ne craint-il pas d’invoquer le droit à la vie, le Lebensrecht de l’Allemagne […] pour fonder sur elle la restitution des colonies qui ont été indûment et injustement confisquées à l’Allemagne ». [

« Ne croyons pas trop vite à la victoire de la réalité. […] Semblable à Mahomet soulevant l’Islam, Hitler prêche la religion du germanisme et s’apprête à fonder un nouvel et prodigieux empire. Le matérialisme historique nous enseigna longtemps que les intérêts mènent le monde. Nous voudrions que l’esprit le domine, mais craignons que la passion et le fanatisme puissent encore le bouleverser ».

 Mein Kampf est le fruit des lectures chaotiques d’Hitler : « Ce jeune homme déclassé et nerveux, paresseux mais intelligent, dont l’orgueil est blessé, se verrait bien révolutionnaire. Il faudrait pour cela glaner des idées moins éculées que celles que la presse droitière peut offrir, puis les synthétiser. Il va s’y employer et il va y réussir. », écrivit bien plus tard Jean-Louis Vullierme et cette idéologie n'est pas seulement le fruit de la folie. Hitler a puisé aussi chez les penseurs américains et européens.

Pour l'historien Mommsen « L'Allemagne est encore le pays 'classique' de l’irrationalisme, le sol où il a évolué de la manière la plus diversifiée et complète et peut donc être étudié pour le plus grand profit, tout comme c’est en Angleterre que Marx a enquêté sur le capitalisme ».

« Mais avec l’irrationalisme quelque chose d’autre, quelque chose de plus est. L'irrationalisme est simplement une forme de réaction (réaction au sens double du secondaire et de rétrograde) au développement dialectique de la pensée humaine. Par conséquent, du côté réactionnaire, toute crise majeure de la pensée philosophique en tant que lutte socialement conditionnée entre des forces naissantes et en décomposition produit des tendances auxquelles nous pourrions appliquer le terme 'irrationalisme'. La question de savoir si l’emploi général de ce terme aurait un but scientifique est, nous l’admettons, discutable. D’une part, il pourrait donner l’impression fausse d’une ligne uniformément irrationaliste dans l’histoire de la philosophie, comme l’irrationalisme moderne a en fait essayé de donner. D’autre part, l’irrationalisme moderne, pour des raisons que nous sommes sur le point d’énoncer, a de telles conditions d’existence spécifiques découlant de la particularité du capitalisme ».

Les religions sont l'irrationalisme par excellence. Elles ont accompagné le développement capitaliste sans jamais le contrarier. Elles sont toujours bousculées, remises en cause ou négligées lors des grandes révoltes sociales. La « révolution conservatrice » n'a pas pu s'en passer, allant toutefois jusqu'à massacrer les tenants de la religion judaïque et les Témoins de Jéhovah. Depuis la fin de la seconde boucherie mondiale le capitalisme s'est bien gardé de se passer des religions. Elles garantissent presque toutes la paix sociale et l'oppression qui va avec. L'historien Mommsen, lui, a raison d'insister pour dire, que en vérité depuis l'Etre suprême mal fagoté et dérisoire de Robespierre, la bourgeoisie a été incapable par elle-même de se débarrasser de l'illusion/aliénation religieuse.

La doctrine nazie inversait toutes les valeurs, à la manière du stalinsme « marxiste » d'ailleurs. Non seulement l’individu était désormais privé d’existence et donc de droits, mais encore, il perdait toute autonomie dans la mesure où cette exaltation de la communauté débouchait sur l’obéissance, prétendument volontaire à un Chef. Le règne du nazisme, c’est celui de la soumission, comme l'islam et de la servitude volontaire.

À plusieurs reprises, Capitant soulignait cette folle prétention des nazis à gouverner les esprits qui se heurte à la conscience qui, dans ses moindres replis, peut toujours refuser cette violence de l’État inscrite dans la politique d’embrigadement des citoyens, comme le croyant musulman peut le faire lui aussi mais dans les régions hors de l'aire de domination de la terreur islamique.

UN PROPHETE ITALIEN

    En 1902, âgé de dix-neuf ans, Mussolini dresse un compte rendu enthousiaste du congrès qui a réuni les socialistes italiens à Imola, dans lequel il dénonce les « prophètes en retard » qui annonçaient la scission et la fin du socialisme italien, alors que celui-ci apparaissait dynamisé vitalisé par l’arrivée d’une nouvelle génération, les Bordiga, Ottorino Peronne, Gramsci. capable de L’emploi du terme prophète dans cette première occurrence était en partie abusif, en ce qu’il renvoyat à des hommes politiques qui ont certes formulé des pronostics jugés erronés, mais qui ne s’étaient pas véritablement posés en prophètes. Le procédé d’argumentation que déploie Mussolini à cette occasion – et qu’il utilise ensuite régulièrement, tout au long de sa carrière – consiste à condamner a posteriori non seulement l’erreur, c’est-à-dire le manque de clairvoyance de ses adversaires politiques, mais aussi l’imposture d’avoir voulu parler en prophètes.

    Durant la période du Biennio rosso, il accuse les « falsi pastori » (faux pasteurs) socialistes de créer l’« attente messianique d’un paradis à portée de main » auprès des classes prolétaires, en promettant l’avènement imminent d’une révolution sociale qui n’aura pas lieu. Pendant les années du régime fasciste, enfin, il tournera à plusieurs reprises en dérision les « funerei profeti » (funèbres prophètes) qui dès 1923 annonçaient la mort prochaine du fascisme, alors que celui-ci « dure, dure, dure ».. Malgré les contextes et les enjeux extrêmement différents, la posture de Mussolini reste la même : il se présente comme un homme à qui les événements ont donné raison, sans écouter le verbe des faux prophètes. Il ira juqu'à dire, alors qu'il pose lui-même au prophète que « les prophètes n’appartiennent pas à notre race », mais à la « race juive ».

    La prophétie était intégrée au discours politique de Mussolini dès le début de la campagne interventionniste à l’automne 1914.70

    Sur le modèle de D’Annunzio – et des prophètes islamiques « radicaux » de notre époque - il rythme ses propos de dialogues avec le public auquel il affirme que « dans dix ans l’Europe sera fasciste ou fascistisée », tout en refusant de considérer son propos comme une prophétie : « d’ici dix ans, on peut le dire sans faire les prophètes, l’Europe sera modifiée ». Tout en prétendant le contraire, Mussolini adopte sciemment une attitude de prophète et joue de cette image qu’il renvoie aux Italiens. Mussolini est arrivé au pouvoir dix ans avant Hitler qui a donc pu s'inspirer de son mysticisme. Selon le spécialiste du Vatican, Peter Godman, à l’époque dans un de ses discours, la rhétorique de Mussolini « avait déjà pris un ton mystique et messianique […] Il souhaitait être considéré comme un nouvel Auguste, un second César. […] La tâche réclamait un surhomme. Contre le paradis sur terre que Mussolini cherchait à instaurer, se dressaient les forces démoniaques des libéraux, des démocrates, des socialistes, des communistes et (plus tard) des juifs. Pourtant, il allait triompher de ces ennemis de l’humanité, car il n’était pas seulement César Auguste, il était aussi le Sauveur ».

Bis répétita finalement pour son « élève ». L’historien Ian Kershaw écrit qu’en 1936, « l’autoglorification narcissique [de Hitler] avait enflé de manière incommensurable sous l’impact de la quasi-déification que ses partisans projetaient sur lui. À ce stade, il se pensait infaillible […] Le peuple allemand avait façonné cet extraordinaire orgueil personnel de chef. Il allait bientôt en connaître toute la mesure : le plus grand pari de son histoire nationale, afin d’atteindre une totale domination du continent européen »

Mussolini et Hitler étaient résolus à ravir au déterminisme marxiste mondialiste ce qu’ils estimaient être les enjeux et les opportunités de leur époque : en finir avec la révolution bolchevique par haine et vengeance, les conséquences de la guerre mondiale, et l’instabilité économique et sociale, autrement dits les souhaits déespérés de la bourgeoisie mondiale. Il ne faut pas négliger non plus la soumssion des masses, leur attente aptrès-guerre d'un « chef capable de combattre la compromission et la corruption », comme à notre époque d'ailleurs, ce qui est aussi une motivation des tueurs islamistes, pas totalement infondée.

Richard Bosworth, auteur d’une biographie de Mussolini, écrit : « En 1914, de nombreux italiens étaient à la recherche d’un "chef" capable de pourfendre la compromission, la confusion et la corruption qu’ils constataient partout autour d’eux et, même s’il ne s’agissait sans doute encore que d’un groupe restreint, on commençait à reconnaître en Mussolini un candidat potentiel pour ce rôle. »

 D’après Kershaw, l'élaboration de Mein Kampf a donné à Hitler « l’absolue conviction de ses qualités et de sa mission quasi-messianiques ». Au même moment où Hitler était en train de rédiger en prison son futur best-seller, en Italie, où Mussolini est au gouvernement, les flatteries de langage empirent. Le degré d’adulation populaire s’exprime en termes religieux, comme le montrent les paroles que prononce un fasciste passionné et que rapporte le chercheur britannique John Whittam :

« Peut-être d’ici un siècle, dira-t-on qu’un Messie est apparu en Italie après la guerre, qu’il commença à parler à cinquante personnes et qu’il finit par évangéliser un million, que ses disciples se répandirent en Italie et conquirent le cœur des masses avec leur foi, leur dévotion et leur sacrifice » 71

Certains vont bientôt faire le même genre de remarques sur Hitler. Kershaw indique que les nazis « sont allés jusqu’à prétendre que le seul équivalent historique à Hitler, lequel avait débuté accompagné de sept hommes et attirait désormais une énorme foule de partisans, était Jésus-Christ, qui avait commencé avec douze compagnons et a créé un mouvement religieux comptant des millions d’adeptes » (Le mythe Hitler). C'est à dire quasi les mêmes remarques que peut faire n'importe quel musulman fanatisé ou pas.


Le Duce, à l'origine plutôt gauchiste athée, modère ses sentiments anticléricaux afin d’obtenir le pouvoir total. Ainsi, d’après Whittam, « Mussolini était prêt à faire usage de bien des symboles et rituels du catholicisme romain ; l’un de ses premiers actes en tant que Premier Ministre fut de réintroduire le crucifix dans toutes les salles de classe ». Cependant, la révolution sociale dont Mussolini se réclamait va faire découvrir aux croyants le subterfuge d'une nouvelle religion conçue comme mission historique de restauration de la grande Italie, surtout par la guerre.

Une fois au pouvoir, Hitler fera, lui aussi, preuve d’une utilisation cynique du christianisme afin de poursuivre son entreprise. Il aspire à créer un nouveau « christianisme positif » visant à rassembler catholiques et protestants allemands. Pourtant, dans sa version de la foi, le personnage central est un Christ aryen plein de colère, certainement pas le Messie d’origine juive. En conséquence, une fois les juifs anéantis, la « tâche ultime » du national-socialisme sera de terroriser ce que Hitler appelle « la branche pourrie » du christianisme. Ainsi, aucun des deux dictateurs ne permettra que la croix puisse menacer les faisceaux ou la swastika sauf à périr sous la hache, tout comme tout blasphème à l'encontre d'Allah ne mérite que l'égorgement.

En 1930, à Milan on assiste à l'ouverture d’une école du « fascisme mystique », dans le but de renforcer le culte du chef, comme aujourd'hui en 2021 la justice bourgeosie française autorise la construction controversée d'une école privée musulmane à Albertville en Savoie. Qui pourra accueillir jusqu'à 400 enfants de la maternelle au primaire (avec gymnase et réfectoire) et sera implantée près d'une mosquée ; personne ne doute qu'elle a été financée par le dictateur Erdogan72.
En 1932, invité à donner une définition du fascisme, Mussolini écrit : « Le Fascisme est un concept religieux de la vie, […] qui transcende l'individu et l'élève au rang de membre conscient d'une société spirituelle ». Il est évident que ce n’est pas cette religion que le pape espérait voir encouragée.


CHAPITRE VIII


Des prévisions marxistes désuètes ?

Le mot révolution ne plaît pas à l'écrivain réactionnaire Flaubert mais il considère les prévisions socialistes avec mépris. L’idée révolutionnaire reconduit le transcendantalisme chrétien, et relève de la croyance au miracle. Le catastrophisme peut bien être l'apocalypse, même au sens chrétien (tant pis pour Flaubert) et qui ne signifie pas désastre mais révélation9. Pour Flaubert, l’idéal révolutionnaire relève de l’illusion mystique ou messianique : « La Magie croit aux transformations immédiates par la vertu des formules, absolument comme le Socialisme. Ni l’une ni l’autre ne tiennent compte du temps et de l’évolution fatale des choses ». Dans le « Germinal » de Zola, Étienne Lantier, plus instruit que les autres mineurs, penche pour le socialisme historico-scientifique, ce qui suscite les moqueries de son camarade « radical » l' anarchiste Souvarine :

– Des bêtises ! répéta Souvarine. Votre Karl Marx en est encore à vouloir laisser agir les forces naturelles. [...] Fichez-moi donc la paix, avec votre évolution ! Allumez le feu aux quatre coins des villes, fauchez les peuples, rasez tout, et quand il ne restera plus rien de ce monde pourri, peut-être en repoussera-t-il un meilleur ». Le marxisme substitue aux représentations idéalistes de l’histoire une connaissance critique du mouvement historique, qui peut apparaître comme « une théorie de l’évolution des systèmes politiques sur la base des changements survenus au sein du système productif »12.

On peut établir les rapports entre prospective et marxisme. Le seuil de la prévision scientifique a été atteint avec la révolution industrielle du XIX ème, qui a été aussi le fondement objectif du marxisme. Marx et Engels avaient annoncé avec un siècle d'avance l'avènement de la science au rôle de force productive dominante (l'intelligence artificielle). Le passage de la technique scientifique à la première place dans le processus de production impose que toute prévision complexe parte de ce secteur. Enfin faire une analyse de notre société à travers l'analyse matérialiste de l'histoire reste un outil puissant théorique de prospective, donc de perspective.

La chute du capitalisme ne sera pas automatique. Marx à la fin du "Le Capital" (1867), a prévu une tendance historique de l'accumulation capitaliste. L’évolution du capital va dans le sens de sa concentration, et de sa mondialisation, entraînant « l'entrelacement de tous les peuples dans le réseau du marché universel ». Au terme du développement du capitalisme « le monopole du capital devient une entrave », le mode de production doit changer et la propriété capitaliste devenir propriété sociale. Le capitalisme s’est constitué par « l'expropriation de la masse par quelques usurpateurs », sa chute sera « l'expropriation de quelques usurpateurs par la masse ». Comment ne pas appliquer ce raisonnement à la crise sanitaire et économique que nous vivons ?

Le fameux Manifeste communiste de 1848 rédigé par Marx et Engels reste un pamphlet séduisant, d'une force incontestable, mais daté, elliptique parfois ou qui aurait dû donner lieu à des explications face à des affirmations abruptes et sans démonstration. On a tous plus ou moins en mémoire le prologue saisissant mais quelque peu bâclé, probable production nuitamment enfumée des deux complices, et arrosée au Porto :

« L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire des luttes de classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte. Dans les premières époques historiques, nous constatons presque partout une organisation complète de la société en classes distinctes, une échelle graduée de conditions sociales. Dans la Rome antique, nous trouvons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves; au moyen âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres de corporation, des compagnons, des serfs et, de plus, dans chacune de ces classes, une hiérarchie particulière ».

De tous temps, sommairement brossés, affirment-ils, l'histoire n'a été que l'histoire des luttes de classes (au pluriel). Cette affirmation peut être globalement recevable par le vulgum pecus : à l'antiquité a succédé le féodalisme puis le capitalisme. Pourquoi n'y a-t-il aucune explication ou description du cas où il y aurait eu « destruction des deux classes en lutte » ?

On ne parle pas encore de décadence en 1848 (la bourgeoisie reste progressiste). Marx en parle huit ans plus tard mais d'une manière secondaire. Il n'envisagera pas d'ailleurs une possible destruction de l'humanité ; il n’a pas connu les génocides du XX ème siècle ni la mise en œuvre de la bombe atomique (même s’il a une petite idée horrifiée de la barbarie dont le système est capable avec la guerre de Crimée).Nos gentils trotskiens de la TMI viennent nous fournir une explication tangible à la fo rmule qui fait état de la « destruction des deux classes en lutte » :

« Marx et Engels expliquaient que la lutte des classes se termine soit par la victoire de l’une des classes, soit par la ruine commune des classes antagoniques. Le sort de la société romaine est l’exemple le plus évident du second cas de figure. La défaite des esclaves a directement mené à la ruine de l’Etat romain. En l’absence d’une paysannerie libre, l’Etat était obligé de recourir à des armées de mercenaires pour mener ses guerres. L’impasse dans la lutte des classes a produit une situation équivalente au phénomène moderne du Bonapartisme. La version antique du Bonapartisme était ce qui est connu sous le nom de Césarisme ».

Cela est approximatif tout de même puisque l'Etat romain n'a pas été détruit. Il est resté une « bande d'hommes en armes » (Lénine) mais comme les études historiques les plus récentes l'ont souligné, on ne peut plus parler d'une simple victoire des barbares, les choses sont plus complexes. On pourrait ergoter sur cette formule imprécise comme prévision d'une éventuelle destruction totale de la société, voire disparition de la « civilisation romaine », or Marx et Engels n'étaient pas en situation où reprendre les fadaises eschatologiques des curés. On peut nous aussi, de nos jours, se moquer de la superstition du Jugement dernier, mais pas forcément se masquer le visage sur une possible destruction de la planète et sans être curés ni faire amende honorable auprès des ayatollas écolos !

La prophétie des curés était d'abord un appel à la conversion/soumission; la prédiction était secondaire. Les textes sacrés religieux utilisent la menace de la « fin des temps » pour sauver les hommes à condition qu'ils se soumettent au temps présent et à l'autorité religieuse.

La fin de notre monde est proche, affirment tant de collapsologues, quand la pandémie actuelle va dans leur sens. Depuis des années le concept d’un «effondrement» de notre civilisation se répand dans une population tétanisée par la religion écologique de l'apocalypse du changement climatique succédant à la menace atomique. Mais cette science de la catastrophe écologique en est-elle vraiment une ? la collapsologie – littéralement «science de l’effondrement» – s’est imposée dans le discours d’une partie des défenseurs de l’environnement. Ne risque-t-on pas de servir de courte échelle à cette frénésie, qui n'est nullement une inquiétude pour le devenir de l'humanité, mais un programme électoral se missionnant pour relooker le capitalisme et pour ravir les meilleures places de la gouvernance élitaire, qui recoupe le programme islamo-gauchiste.

Les élites occidentales désignent comme ennemi opaque et permanent l'État islamique, comme s'il existait un Etat musulman supranational, et non pas diverses cliques armées recrutant des désoeuvrés qui se servent de l'islam comme un bréviaire pour tuer, piller ou violer. Or les mercenaires de cette idéologie primitive, et non pas des soldats, s'excitent mutuellement en croyant qu'ils participent à une bataille de la fin des temps. On ne sait pas s'ils sont écologistes.

Marx a passé sa vie à supputer la venue des crises et leurs conséquences possibles sur le capitalisme. Il n'a cessé d'afficher la conviction que les contradictions internes du capitalisme provoquent des crises qui ne peuvent qu'être de plus en plus violentes jusqu'à son effondrement économique? Rosa Luxemburg s'efforça de fournir une interprétation des schémas de Marx, insistant sur leurs limites dans l'analyse historique concrète. Elle mettait l'accent au contraire, d'une part, sur les difficultés, pour le capitalisme, de susciter une demande suffisante pour absorber l'offre sans cesse croissante, d'autre part, sur les raisons d'investir dans un tel contexte. C'était reposer la "question des débouchés" de la production capitaliste. Un débat de théorie économique et politique, centré sur les perspectives d'avenir du capitalisme, qui se cristallisa dans la social démocratie autour des travaux de Tougan Baranowsky, Rosa Luxemburg et Lénine. Lénine s'éleva contre les interprétations de Rosa qui pensait inéluctable l'effondrement du capitalisme, mettait l'accent sur le développement de la conscience de classe pour que les masses soient à même de prendre en charge la gestion d'une autre société qui allait leur revenir. Au contraire, Lénine, estimant que le capitalisme pouvait surmonter de façon indéfinie ses difficultés proprement économiques, insistait sur la nécessité de renverser l'Etat  La prévision n'existe pas en science, contrairement à ce que crois Robin Goodfellow, qui a voulu faire croire comme les staliniens que le marxisme serait scientifique, quoiqu'on puisse le considérer comme une méthode de type scientifique mais pas limitée comme la science au présent ou à ses carences comme le vérifie son impuissance face au covid 19.. On peut considérer que Marx est meilleur dans la prédiction (sans dieu), qui est quelque chose qui va ou peut arriver et vis à vis de laquelle on fait une mise en garde. Marx doutait mais espérait comme nous l'effondrement de l'exploitation capitaliste à court terme pas dans des siècles et des siècles.

Lénine, qui ne s'est pas souvent trompé dans ses pronostics, avait polémiqué en son temps contre les économistes, leur reprochant de limiter la lutte socialiste à la lutte syndicale. Il défendait la nécessité d'une organisation de « révolutionnaires professionnels » autour de la publication d'un journal propagandiste non pas des revendications syndicales mais du programme révolutionnaire. Il reprochait à ces économistes, et même aux terroristes anarchistes, de tout miser sur la spontanéité des masses. Il tirait du même coup dans le sens inverse de l'organisation panacée ce qui lui valut de se faire taper sur les doigts par le jeune Trotski et Rosa Luxemburg.  Ce qui aura Lénine de l'opportunisme d'organisation, et lui aura permis de comprendre la spontanéité historique des masses en 1905 et 1917, c'est son aversion pour les permanents politiques et syndicaux : (…) les bureaucrates, c'est-à-dire personnages privilégiés, coupés des masses et placés au-dessus d'elles. (…) Au fond, toute l'argumentation de Kautsky contre Pannekoek, et surtout cet argument admirable que dans les organisations syndicales, pas plus que dans celles du parti, nous ne pouvons nous passer de fonctionnaires, attestent que Kautsky reprend les vieux "arguments" de Bernstein contre le marxisme en général ». Il n'était pas loin de considérer les Conseils ouviers comme des syndicats améliorés, ce qu'ils furent en réalité et enfermés dans le corporatisme.

Marx et Engels se sont trompés plusieurs fois dans leurs prévisions. En 1855 Marx parlait de décadence de l’aristocratie à Engels et croyait être à la veille de la « révolution anglaise. Ils ne pouvaient alerter ni imaginer en leur temps la possible destruction de l'humanité ; on n'avait pas encore ni inventé la bombe atomique (terreur des année 50 à 80) ni connu une telle dégradation des ressources naturelles qu'on nomme pudiquement « réchauffement climatique ». Ils pouvaient donc poser une alternative (non finale) de socialisme ou barbarie, sans savoir pleinement que la barbarie n'était pas barbare seulement au moment des guerres et génocides du capitalisme contemporain, ni supposer que l'Armaguédon deviendrait cet autre alternative au socialisme. C'est notre grande dame du communisme réellement déterminé qui a apporté les précisions en 1903, et qui démontre que la méthode marxiste, et non pas doctrine, au niveau historique n'est pas ringarde du tout.

ARRETS ET PROGRES DU MARXISME

« Au reste, c’est seulement dans le domaine économique qu’il peut être plus ou moins question chez Marx d’une construction parfaitement achevée. Pour ce qui est, au contraire, de la partie de ses écrits qui présente la plus haute valeur, la conception matérialiste, dialectique de l’histoire, elle ne reste qu’une méthode d’enquête, un couple d’idées directrices générales, qui permettent d’apercevoir un monde nouveau, qui ouvrent aux initiatives individuelles des perspectives infinies, qui offrent à l’esprit des ailes pour les incursions les plus audacieuses dans des domaines inexplorés.

Et pourtant, sur ce terrain aussi, à part quelques petites recherches, l’héritage de Marx est resté en friche. On laisse rouiller cette arme merveilleuse. La théorie même du matérialisme historique est encore aujourd’hui aussi schématique, aussi peu fouillée que lorsqu’elle nous est venue des mains de son créateur.

Si l’on n’ajoute rien à l’édifice construit par Marx, cela ne tient donc ni à ce que le cadre est trop rigide, ni à ce qu’il est complètement achevé.

On se plaint souvent que notre mouvement manque de forces intellectuelles capables de continuer les théories de Marx. Il est exact que nous souffrons depuis longtemps de ce manque de forces. Ce phénomène a besoin d’être éclairci et ne peut lui-même expliquer notre autre question. Chaque période forge elle-même son matériel humain, et si notre époque avait vraiment besoin de travaux théoriques, elle créerait elle-même les forces nécessaires à sa satisfaction.

Mais avons-nous vraiment besoin qu’on continue les travaux théoriques plus loin que Marx les a poussés ?

Mais dans notre mouvement, il en est des recherches théoriques en général comme des théories économiques de Marx. Penser que la classe ouvrière, en pleine lutte, pourrait, grâce au contenu même de sa lutte de classe, exercer à l’infini son activité créatrice dans le domaine théorique, serait se faire illusion. La classe ouvrière seule, comme l’a dit Engels, a conservé le sens et l’intérêt de la théorie. La soif de savoir qui tient la classe ouvrière est l’un des phénomènes intellectuels les plus importants du temps présent. Au point de vue moral, la lutte ouvrière renouvellera la culture de la société. Mais les répercussions immédiates de la lutte du prolétariat sur les progrès de la science sont liées à des conditions sociales tout à fait précises.

Dans toute société divisée en classes, la culture intellectuelle, l’art, la science, sont des créations de la classe dirigeante et ont pour but, en partie de satisfaire directement les besoins du développement social, en partie de satisfaire les besoins intellectuels des membres de la classe dirigeante.

Dans l’histoire des anciennes luttes de classes, les classes montantes purent quelquefois – par exemple le tiers état dans les temps modernes – faire précéder leur domination politique de leur domination intellectuelle. Elles arrivèrent, étant encore opprimées, à remplacer la culture désuète de la période qui s’écroulait par une science et un art nouveaux leur appartenant en propre.

Le prolétariat est dans une tout autre situation. Ne possédant rien, il ne peut, dans sa marche en avant, créer de toutes pièces une culture intellectuelle tant qu’il restera dans le cadre de la société bourgeoise. Dans cette société, tant que subsisteront ses bases économiques, il ne peut y avoir d’autre culture que la culture bourgeoise. La classe ouvrière, en tant que classe, est mise hors de la culture actuelle, même si certains professeurs « sociaux » estiment que l’usage des cravates, des cartes de visites et des bicyclettes qui commence à se répandre chez les prolétaires constitue une participation de premier ordre au progrès de la civilisation. Bien que les prolétaires créent de leurs propres mains le contenu matériel et toute la base sociale de cette culture, on ne les en laisse jouir que dans la mesure où c’est nécessaire pour qu’ils accomplissent pacifiquement leurs fonctions dans la marche économique et sociale de la société bourgeoise.

La classe ouvrière ne pourra créer son art et sa science à elle qu’après s’être complètement affranchie de sa situation de classe actuelle.

Tout ce qu’elle peut faire aujourd’hui, c’est de protéger la culture de la bourgeoisie contre le vandalisme de la réaction bourgeoise et de créer les conditions sociales nécessaires au libre développement de la culture. Dans la société actuelle, elle ne peut faire œuvre active dans ce domaine qu’en forgeant les armes intellectuelles nécessaires à sa lutte émancipatrice.

Tout cela fixe par avance des limites assez étroites à l’activité intellectuelle de la classe ouvrière, c’est-à-dire de ses chefs idéologiques. Le domaine de leur activité créatrice ne peut être qu’une partie bien définie de la science : la science sociale. Et comme justement « les rapports particuliers de l’idée d’un quatrième état avec notre période historique » rendaient nécessaires l’explication des lois du développement social pour la lutte de classe du prolétariat, cette idée a eu une influence féconde dans le domaine des sciences sociales. Le mouvement de cette culture prolétarienne, c’est l’œuvre de Marx.

Mais déjà l’œuvre de Marx, qui constitue en tant que découverte scientifique un tout gigantesque, dépasse les besoins directs de la lutte de classe du prolétariat pour lesquels elle fut créée. Dans l’analyse complète et détaillée de l’économie capitaliste, aussi bien que dans la méthode de recherche historique, avec ses possibilités d’application infinie, Marx nous a donné beaucoup plus qu’il n’était nécessaire pour la pratique de la lutte de classe.

Nous ne puisons au grand dépôt d’idées de Marx pour travailler et mettre en valeur quelque parcelle de sa doctrine, qu’au fur et à mesure que notre mouvement progresse de stade en stade et se trouve en face de nouvelles questions pratiques. Mais notre mouvement, comme toute véritable lutte, se contente encore des vieilles idées directrices, longtemps après qu’elles ont perdu leur valeur. Aussi, l’utilisation théorique des leçons de Marx ne progresse-t-elle qu’avec une extrême lenteur.

Si nous sentons maintenant dans notre mouvement un certain arrêt des recherches théoriques, ce n’est donc pas parce que la théorie de Marx, dont nous sommes les disciples, ne peut se développer, ni parce qu’elle a « vieilli », mais au contraire parce que nous avons pris toutes les armes intellectuelles les plus importantes dont nous avions besoin jusqu’ici pour notre lutte à l’arsenal marxiste, sans pour cela l’épuiser. Nous n’avons pas « dépassé » Marx au cours de notre lutte pratique ; au contraire, Marx, dans ses créations scientifiques, nous a dépassés en tant que parti de combat. Non seulement Marx a produit assez pour nos besoins, mais nos besoins n’ont pas encore été assez grands pour que nous utilisions toutes les idées de Marx.

Les conditions d’existence du prolétariat dans la société actuelle, conditions découvertes théoriquement par Marx, se vengent ainsi par le sort qu’elles font à la théorie même de Marx. Instrument incomparable de culture intellectuelle, elle reste en friche, parce qu’elle est incompatible avec la culture bourgeoise, culture de classe, et parce qu’elle dépasse largement les besoins du prolétariat en armes pour sa lutte. Seule la classe ouvrière, en se libérant des conditions actuelles d’existence, socialisera, avec tous les autres moyens de production, la méthode de recherche de Marx, afin de lui donner son plein usage, son plein rendement pour le bien de toute l’humanité ».


ESPACE ET TEMPS DE CONCLUSION

« Les masses ont été à la hauteur de leur tâche. Elles ont fait de cette ‘défaite’ un maillon dans la série des défaites historiques, qui constituent la fierté et la force du socialisme international. Et voilà pourquoi la victoire fleurira sur le sol de cette défaite.

L’ordre règne à Berlin !’ sbires stupides ! Votre ‘ordre’ est bâti sur le sable. Dès demain la révolution se dressera de nouveau avec fracas proclamant à son de trompe pour votre plus grand effroi : j’étais, je suis, je serai ! »

Rosa Luxemburg 14 janvier 1919

C'est un Einstein qui prononça l'oraison funèbre, l'historien d'art allemand, Carl Einstein, artiste anarchiste. Deux ans plus tard, en 1936, cet homme qui était aussi un révolutionnaire en matière d'art quittait la France avec Lida Guévrékian, son épouse, pour mener le combat contre le franquisme en Espagne. Il y prononça à la radio l’oraison funèbre de l’anarchiste Buenaventura Durruti, comme il avait pris la parole aux funérailles de Rosa Luxemburg, en 1919, à Berlin. Interné en 1939 comme ressortissant d’une puissance ennemie, il se jette dans la Gave de Pau le 3 juillet 1940, quelques semaines avant le suicide, dans des circonstances voisines, de Walter Benjamin.

Les derniers mots de Rosa sont pour le futur à partir du présent et par fidélité au passé. Une admiratrice des travaux d'Einstein ? Le professeur scientifique Thibault Damour (quel beau nom!) donne cette définition de la relativité :

« Le changement fondamental, c’est que la relativité restreinte nous dit que l’écoulement du temps est une illusion. La réalité existe au sein d’un espace-temps qui ne s’écoule pas. Une bonne façon que j’ai d’expliquer ça, c’est la dernière phrase du Temps retrouvé de Proust, qui représente les hommes comme des géants plongés dans les années. L’essence de Proust consiste à dire que l’idée habituelle de temps qui passe (c’est le temps perdu) est une illusion. Ce que sentait Proust intuitivement et ce que Einstein suggère, c’est que la vraie réalité est hors du temps. Il faut imaginer comme des paquets de cartes les uns sur les autres. Les cartes sont comme des photographies du passé, du présent et du futur, qui coexistent. Il n’y a pas quelque chose qui s’écoule ».

Oui. Le futur est déjà écrit. D’ailleurs, Einstein en était convaincu. Il avait une spiritualité cosmique hors du temps. La distinction entre passé, présent et futur ne garde que la valeur d’une illusion.

Toute la science moderne, depuis Galilée, s’est construite contre le « bon sens ». Avec la relativité générale, l’espace classique de Newton, celui que tout le monde se représente, droit, immuable, disparaît. Il est remplacé par un espace-temps qu’on peut représenter comme de la gelée. Élastique et déformé en permanence par la présence de masses et d’énergie. En relativité générale, il n’y a même plus besoin de voyager pour aller dans le futur, conclut ce physien.

Un article du Monde expliqua jadis les deux théories de la relativité dont découlent deux conclusions révolutionnaires qui sont toujours valables à ce jour. La première est que l’espace et le temps sont liés, on dit que le temps forme la quatrième dimension. La seconde est que l’un et l’autre sont relatifs. C’est-à-dire que l’espace et le temps ne sont pas absolus et peuvent être déformés. En ce sens, l’équation d’Einstein implique que la gravitation ne soit plus considérée comme une force s’exerçant à distance, mais comme une propriété géométrique de l’espace-temps lui-même. Mais cet article n'expliquait pas pourquoi le capitalisme n'a été capable d'utiliser la théorie de la relativité que pour un célèbre feuilleton américain et pour des découvertes techniques : le GPS, l'écran ar Bordiga : « En tant que politique, le pauvre vieil Einstein ne pouvait nous faire peur. Mais en tant que représentant d’une phase historique de la connaissance scientifique, doit-on le considérer comme un ennemi ? »73 . Bordiga subodorait, en quelque sorte en disciple d'Einstein, comme Rosa, une sorte de permanence du combat du prolétariat débouchant sur une affirmation d'avenir, lorsqu'il dit un jour : « Est révolutionnaire celui pour qui la révolution est tout aussi certaine qu'un fait déjà advenu » (cf. 1969, Le texte de Lénine sur l'extrêmisme, maladie infantile du communisme)..

Le déterminisme est toujours le plus étonnant, comment ne pas penser à cette citation par l'ingénieur Bordiga dans son article éloge d'Einstein :

« C’est également une grande vérité ce qu’écrit de Broglie : " Ce n’est pas diminuer le mérite des grands innovateurs que de relever que leurs découvertes se vérifient toujours au bon moment, préparées en quelque sorte par tout un ensemble de travaux précédents. Le fruit est mûr, mais personne n’avait su le cueillir auparavant ».

 Circonstance troublante, c'est en 1905, année de la première révolution prolétarienne russe que Einstein met au jour ses postulats sur la relativité, et l'on sait toute l'estime qu'il portait à Lénine74.

Décrivant la crise de la science bourgeoise dans cet extraordinaire article hommage au célèbre savant iconoclaste, qui défie lui aussi le sens commun, Bordiga fait sienne la théorie révolutionnaire de la relativité :

« La sûreté, l’orgueil et la marche triomphale de la science " laïque " dans la période post-révolutionnaire de la bourgeoisie, fondée sur la base somptueuse de la démolition philosophique de la pensée médiévale, ecclésiastique et autoritaire qui fut dirigée dans tous les pays avancés de l’Europe avant même les révolutions libérales par les illuministes, les sensualistes, les criticistes, s’opposent d’une façon tout à fait évidente aux plus récentes hésitations, aux doutes et à la frénésie de révision des " penseurs " du début du XXe siècle, qui s’épuisent à remettre sur pied les idoles détruites.

« Pour nous, marxistes, cela concorde avec le fait social qui, à l’avènement du libéralisme, est venu au monde comme un fait de pensée, dans le domaine philosophique, juridique et politique ; les grandes révolutions ouvrent la voie aux rythmes du mode bourgeois de production qui, à sa naissance, additionne un intérêt de classe et un intérêt social. Par rapport à l’ancien mode, il garantit plus de services pour moins de tourment social de travail ; il augmente la productivité du travail social et élève à grands bonds la teneur générale de l’activité et des satisfactions. Mais, au cours d’un long cycle, il épuisera sa phase féconde, pour croître en parasite.

En outre, il y a la lutte des classes, la défense contre-révolutionnaire et la résistance à la théorie du nouveau protagoniste : le prolétariat. Il apparaît à la bourgeoisie qu’elle a donné des armes à son ennemi. Et c’est vrai, car la nouvelle théorie trouve son fondement dans celles trop audacieuses de la pensée bourgeoise à son origine. Depuis un siècle, nous, révolutionnaires du prolétariat, nous revendiquons le déterminisme dans l’histoire et fondons sur lui les lois du déclin de ce système que la bourgeoisie rêvait éternel, nous anticipons pour elle les funérailles qu’elle dansa et chanta sur les ruines des trônes et des autels ».

Bordiga donne la définition claire et simple, scientifique de la relativité, qui n'élimine pas un fatalisme ou historicisme qui a conduit son courant à faire de mauvaises prévisions (sauf celle sur la crise de 1975) :

« Le principe de la relativité est simple : énonçons-le sans aller en chercher les preuves dans les œuvres classiques de Galilée, en vous faisant promener sur le pont du navire qui se déplace le long de la rive, ou en faisant jeter votre chapeau dans le fleuve…

" Celui qui se meut avec tout ce qui l’entoure (système de référence), ne s’aperçoit pas du mouvement, car il ne peut faire aucune expérience qui lui révèle le mouvement. "

« Immobilité et mouvement ne sont pas des concepts absolus mais relatifs. L’immobilité absolue n’existe pas, le mouvement absolu est indéfinissable. Avec ce concept que désormais personne ne conteste plus, l’hypothèse créationniste recevait le coup de grâce ; en fait, le chaos primitif, amas de matière immobile dans les ténèbres, est inconcevable. Le cosmos n’a pas de " manette de mise en marche ", parce que le cosmos n’est que mouvement ».

« Albert Einstein discuta. Il n’est pas contre-révolutionnaire dans la pensée critique et scientifique moderne, mais il est plus révolutionnaire (relativiste) que Galilée, et plus révolutionnaire (criticiste) que Kant. Si nous jetons à terre le temps absolu, nous détruisons ce sur quoi l’humanité a toujours juré : ce mystérieux son de cloche qui, en marquant le présent, élève une barrière rigide, aussi mouvante qu’infranchissable, entre le passé et le futur. Avec cette mémorable bataille, Einstein ne s’inscrit pas dans les deux dégénérescences contemporaines de la pensée bourgeoise qui paralyse tant la théorie de la nature que celle de la société. La première est le positivisme, dans sa plus sale acceptation, pour lequel la science enregistre ce qui est dans le passé, ne veut pas d’autres responsabilités, et ne sait rien construire dans le futur. La seconde est le trivial et indécent existentialisme, produit d’une société pourrissante, mure depuis longtemps pour la révolution purificatrice, qui connaît seulement le présent et nie les lois et les schémas constructifs, non seulement pour le futur, mais encore pour le passé. Après avoir substitué le temps local au temps universel, on peut réécrire la mécanique avec des formules nouvelles, mais sur les mêmes principes que Galilée, Newton, d’Alembert, avec les mêmes équations canoniques. Celles-ci marquent le bouleversement que subit la philosophie naturelle, par rapport à Aristote et à Thomas. Le principe de " l’inertie ", qui est une autre manière de détruire la distinction entre matière inerte et matière en mouvement (entre matière animée et inanimée) – le principe de " la quantité de mouvement ", qui dit qu’un corps sur lequel n’interviennent pas de forces nouvelles ne modifie pas son mouvement – le principe de la " force vive ", qui dit qu’un corps accélère, ralentit ou dévie, seulement lorsqu’intervient une force nouvelle, a un sens historique et social, et " marxiste ", si nous nous souvenons que, dans la philosophie péripatéticienne et la scolastique, un corps livré à lui-même s’immobilise, et conserve son mouvement et sa vitesse seulement si on dépense une force et si on " consomme " une énergie pour la pousser ».



Laissons la conclusion à Bordiga avec « L’espace-temps historique » :

« L’affirmation bourgeoise selon laquelle la science bourgeoise ne serait possible qu’entre des limites définies constitutionnellement, l’attitude bourgeoise de ne concéder (et encore avec un scepticisme toujours plus grand) que la seule description du passé, correspondent à la prétention de considérer comme irréalisable une construction du futur historique de la société, et expriment la terreur vis-à-vis du marxisme et de la prophétie révolutionnaire.

Le déterminisme historique peut se présenter comme la recherche des lois propres à une trajectoire particulière, qui est la ligne d’univers des formes sociales de production.

Marx a également transgressé cette interdiction d’énoncer des lois, de faire une science, et d’établir une puissante certitude de l’avenir ; il a affirmé que la recherche qui enseigne comment s’introduit le capitalisme vaut pour établir comment il succombera et disparaîtra, et pour donner les lignes maîtresses de la société communiste.

Nous avons tant de fois crié à ces affamés de succès politiques palpables mais contingents que nous sommes révolutionnaires, non parce que nous avons besoin de vivre et de voir la révolution en contemporains, mais parce que nous la vivons et la voyons aujourd’hui, pour les divers pays, pour les " champs " et les " aires " d’évolution sociale dans lesquels le marxisme classe la Terre habitée, comme un événement déjà susceptible de vérification scientifique. Les coordonnées sûres de la révolution communiste sont écrites, en tant que solutions des lois démontrées, dans l’espace-temps de l’histoire.

S’il faut une preuve que ce ne sont pas les plus grands génies qui guident la vie du monde, nous pourrons également la trouver dans le fait que, lorsqu’Einstein voulut scruter le dense brouillard du futur social humain, il ne sut parvenir à aucune conclusion d’une véritable hauteur, et retomba dans ces peu géniales formules que lui avait transmises un passé usé, et il ne tenta même pas, lui le puissant iconoclaste de la pensée, de se dégager de ce misérable piège ».

 

















NOTES GENERALES



1Paru dans " La Révolution prolétarienne " nº55 du 1er avril 1928

2Revue REVISION n°5, juillet 1938.

3 DOSSIER MUSULMANES ENGAGÉES : EXPÉRIENCES, ASSIGNATIONS, MOBILISATIONS et une demande de reconnaissance de la différence et de participation à la vie publique dans cette différence. Dossier SOCIO sous ladirection de Michel Wieviorka : . Musulmanes engagées : expériences, assignations, mobilisations [dossier] (ird.fr)

4« Socialisme et religion, un inédit de Jaurès » par Madeleine Rebérioux (1961) Socialisme et religion : un inédit de Jaurès, 1891 - Persée (persee.fr)

5Il y a aussi un messianisme climatique. Greta Thumberg une adolescente de 16 ans, a été fabriquée sur mesure : « étincelle du mouvement des jeunes pour le climat ». Devenue égérie médiatique de la lutte contre le changement climatique - qui ne fait qu'ânonner les thèses américaines de "Gaïa", c'est à dire une écologie fondée sur la communication, le catastrophisme. Elle a été invitée à l’Assemblée nationale par 162 députés membres du collectif transpartisan « Accélérons la transition écologique et solidaire »comprenant en majorité des politiciens de la gauche bourgeoise. Heureusement que les députés de droite ont dénoncé cet infantilisme et cette manipulation grossière, sauvant une certaine dignité politique. Dans le monde entier il faut le constater de manière navrante, le capitalisme s'est arrogé le déterminisme prolétarien : sauver le monde ce sera une planète propre, sainement écologique. Le prolétariat n'étant qu'une ancienne pollution à rééduquer.

6Le déterminisme économique de Karl Marx. Recherches sur l'origine et l'évolution des idées de justice, du bien, de l'âme et de dieu. Paul Lafargue 1909. Paul Lafargue : Le déterminisme économique de Karl Marx (9) (marxists.org)

7In Le Gai savoir.

8 Mai 68 : une contre-révolution réussie - Régis Debray. Et aussi, avant tous les islamo-gauchistes Illich Ramirez Sanchez dit CARLOS avait succombé lui aussi au charme ombrageux de l'islam pour justifier ses crimes passés en publiant , L’islam révolutionnaire,, Paris, Editions du Rocher, 2003.

9D'après Rubel, cité en note par Henri Desroche, Marxisme et religions p.59 (ed PUF 1962).

10Cité p.91 de l'ouvrage de Henri Desroche.

12Il y voit un progrès, pas un dépassement par une rupture : « Messieurs, la condition des premiers chrétiens doit nous servir de modèle. Ce que nous avons à faire, c'est de terminer ce qu'ils ont commencé », cité par Henri Desroche dans son introduction à la réédition du Nouveau Christianisme aux éditions du SeuiL. L'oeuvre de Saint Simon contient de nombreuses formules qui,soit ont été reformulées avec le même souci par Marx et Engels, soit telles que : « Il s'agit de montrer ici que la classe la plus nombreuse, en un mot, que le peuple se compose aujourd'hui d'hommes qui n'ont plus besoin d'être soumis à une surveillance particulière, d'hommes dont l'intelligence est suffisamment développée et la capacité de prévoyance assez épanouie pour qu'il puisse sans inconvénient, s'établir un système d'organisation qui les admette comme sociétaires ». (ibid)

13Hannah Arendt s’est opposée au groupe des Ex-communistes francfortiens auto-proclamés « experts en totalitarisme » qu’elle prenait soin de distinguer des « Anciens communistes », elle n’appréciait guère Adorno et n’avait aucune raison de s’intéresser à l’École de Francfort ou aux Francfortiens en exil, grands critiques de la modernité et étrangement muets sur le stalinisme.

14Guy Bouchard, Marx, Bloch et l'utopie, érudit 1983.

15Lettre à Kugelmann du 27 juillet 1871, citée par Henri Desroche p.111.

16Cf. Les dangers du créationnisme dans l'enseignement, résolution de l'Assemblée nationale : APCE - Résolution 1580 (2007) - Les dangers du créationnisme dans l’éducation (coe.int) 2007

17 Cette citation intercalée se trouve p.65 dans La Question juive.

20Messianisme juif et utopies libertaires en Europe centrale (Archives de sciences sociales des religions)..

21Anders ne voit plus avec Hiroschima et Auschwitz que l'Apocalypsen se demande ce qu'il v adavenir du messianisme et surtout de l'identité juive, ce qui est une forme de désespérance comme chez Benjamin.(cf. Rompre avec le messianisme, David Munnich , ed Kimé, 2007).

23 Ibid

24On se souvient de la fabrique du curé-guérillero Camillo Torres dans les milieux catholiques d'extrême gauche sud-américaine, considéré comme un frère d'armes du castrisme stalinien.

25Messianisme et utopie, lisible sur cairn.info.

26Encore que chez les trotskistes modernes il faille s'attendre à tout, même au culte de Trotski ou de Guevara.

27IL espliquait que la démarche religieuse « syncrétique » de Bloc lui faisait associer le chiliasme deds anabaptistes et celui des Cabalistes de Safed (16ème siècle) qui attendent en Palestine : « le vengeur messianique qui renversera la Papauté et l'Empire (…) et imposera le Olam-ha-Tikkun, le vrai Royaume de Dieu ».

28Marx : quelle critique de l'utopie ? 1992, de Miguel Abensour.

29Pour avoir une idée de l'impuissance et inanité de ces précheurs d'un marxisme religieux et utopique, voici le dernier paragraphes de l'article de Abnesour : « Complication, car loin de céder aux fantasmes de la réconciliation l'utopie de par le rapport qu'elle noue avec l'infini, accepterait l'épreuve continuée de la séparation. Complication, car ce pas hors de l'humain, ce non-lieu préalable et pourtant signe de l'humain, ramène à l'humain, ramène vers l'autre homme, mais dans une nouvelle clarté, la clarté de l'utopie » ! Même Léviinas n'y comprendrait que pouic !

31« Il ne faut pas oublier que je suis fils de rabbin », article de Jean-Claude Fillioux sur Persée : « Il ne fant pas oublier que je suis fils de rabbin » - Persée (persee.fr)

32Messianisme juif et utopies libertaires en Europe Centrale, Persée 1981.

33Note 1 de son texte sur le messianisme juif.

34 Ce membre de phrase est tiré du texte « Poésie et Révolution » (sic) de Benjamin, il ravit Löwy qui y voit un heureux emprunt au « langage biblique ». L’usage du « sans classe » au singulier par Löwy ridiculise cette équivalence simplette avec un communisme primitif, étroit, limité et en effet « sans classe » comme le dit la formule populaire !

35Il avait même eu le culot, en compagnie de Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy, de demander à l'Etat français de financer en Israël in institut d'étude de la religion juive ou un rattachement à leur institut dEtudes lévinatiennes.

36 Chapitre III du Manifeste communiste « le socialisme féodal ».

37 Cf. Ernst Bloch, Utopie et Espérance de Laënnec Hurbon (Les Editions du Cerf, 1974). p.21

38Réflexions sur la question juive (1946). Mais Sartre ne place pas la question sur le plan historique du déterminisme où Marx suppose au long terme la disparition des religions. En disant que c'est l'antisémite qui est à changer et pas l'être du juif, il limite la question à ce combat politique moral (et hypocrite) de la gauche bourgeoise, qui, sous le qualificatif générique d'antiracisme, servira de nouveau miroir à l'antifacisme réchauffé jusqu'à la fin du XX ème siècle et au-delà, cette sorte d'interclassisme moraliste bourgeois tout aussi impuissant à juguler la pérennité de l'antisémitisme. Marx perçoit le judaïsme comme une forme d’obscurantisme religieux et comme une métaphore du capitalisme moderne. Lire : Karl Marx, juif antisémite ?, par Lionel Richard (Le Monde diplomatique, septembre 2005) (monde-diplomatique.fr)

39 Cf. Laënnec Hurbon, p.74

40 Il leur a d’ailleurs consacré un petit livre : Avicenne et la gauche aristotélicienne.

41 Pour Feuerbach, croire en dieu est le signe d'une aliénation de l'homme qui abaisse ses propriétés liberté, conscience transcendantale, créativité, etc.) pour les projeter sur dieu. Les déterminations divines sont les déterminations humaines absolutisées. « L'homme est appauvri de ce dont Dieu est enrichi ». L'homme est donc dépouillé de sa vraie nature, rendu étranger à lui-même, c'est-à-dire, au sens propre, aliéné. La tâche de la critique de la croyance en dieu est de restituer à l'homme son être perdu en dieu. De nos jours, nombre de marxistes pourraient être plus proches de ce Feuerbach que de Marx.

42 Sur la religion, Critique de la philosophie de Hegel, p.42

43 Critique de la philosophie de Hegel.

44Si influent sur les jeunes Marx et Engels.

45Cf. L'esprit de l'utopie de Ernst Bloch.

46Cf. Arno Münster : « Ernst Bloch : Messianisme et utopie.

47Il paraît avoir oublié que Marx s’était formellement prononcé contre les inventeurs d’une « science sociale », voire de « lois sociales », devant permettre, à leurs yeux, de créer les conditions matérielles de l’émancipation du prolétariat. Il a aussi oublié ce qu'il écrivait avec Marx, ou ce que Marx avait corrigé de son premier projet de Manifeste : « Les systèmes authentiquement socialistes et communistes, les systèmes de Saint-Simon, Fourier, Owen, etc., surgissent dans la première phase, encore peu développée, de la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie. (...) Certes, les inventeurs de ces systèmes aperçoivent l’antagonisme des classes ainsi que l’action des éléments dissolvants dans la société dominante elle-même. Toutefois, ils ne voient du côté du prolétariat aucune spontanéité historique, aucun mouvement politique qui lui soit propre ». Notez bien que le fameux Manifeste communiste de 1847, « prévoyant » et anticipant phénoménalement la révolution de 1848, insiste sur la nouveauté, la « spontanéité historique du prolétariat », qui n'a rien à voir avec les élucubrations religieuses du survivant à Marx.

48En 1919, sera constitué autour de lui le groupe des « bolcheviques éthiques », avec Erwin Sinko, Bela Balasz et Otto Korvin.

49Lukacs a été influencé aussi par le syndicalisme révolutionnaire et la lecture de Sorel, Rosa Luxemburg, Henriette Roland-Holst, Anton Pannekoek, etc. Il garde un souci éthique face au risque que l'expérience bolchevique n'abolisse pas tous les pouvoirs et n'aboutisse pas à l'émancipation de toute aliénation économique, politique, culturelle et religieuse.

50La Rédemption (du latin Redemptio qui veut dire « rachat ») est un concept théologique présent dans le judaïsme, christianisme, et l’Islam qui met l’accent sur l’aspect divin du mystère du Salut de l’Homme.

51Par exemple un groupe comme Révolution internationale se gargarise depuis 50 ans avec les termes « mission du prolétariat ».

52Les lettres de Rosa Luxemburg en prison sont nommées « Lettres de Spartacus », sans en expliciter la référence, qui n'est pourtant pas religieuse.

53Engels a eu tendance à faire de Münzer une légende, et l'a placé au rang des premiers utopistes, ce que Ernst Bloch a relativisé.

54Notamment dans le brûlot « L'Etincelle » (dixit recopiage du mot russe, l'Iskra de Lénine), article de Marc Chirik en 1946. Le créateur de la GCF et du CCI aura maintenu le terme jusqu'à sa mort, sans faire cas de sa connotation religieuse mais il est vrai qu'il se souciait peu d'être linguiste ou grammairien.

55Marx à Kugelmann, 27 juillet 1871.

56Cf. Les luttes de classes en FranceLe 18 Brumaire de Louis Bonaparte.

57Le messianisme russe, utopie et politique, de Bogdan Georges Silion, institut Lucio Anneo Sénéca (2013).

58Ibid.

59Henri Maler « Convoiter l'impossible » : « Marxisme, messianisme et millénarisme, florilège d'analogies.

64Cf. Revue Contre-Temps, novembre 2910, « Croyants et anticapitalistes, t'y crois toi ? ». Croyants et anticapitalistes : t’y crois toi ? – CONTRETEMPS

65Souad Benani. L’intégrisme islamiste, une menace mortelle pour les femmes (Inprecor N°389, mars 1995

67ibid

69 Si on a entendu parler naguère de René Capitant (1901-1970), ce juriste intransigeant gaulliste de gauche, qui fut deux fois ministre du général de Gaulle ­ ministre de l’Éducation dans le Gouvernement provisoire de la République française (1944-1945) et Garde des Sceaux (1968-1969) ­, on connaît moins son œuvre constitutionnelle et encore moins son analyse du mysticisme hitlérien.. René Capitant et sa critique de l'idéologie nazie (1933-1939) | Cairn.info


70Mussolini, ou de la tentation prophétique (openedition.org)71« Mussolini and the Cult of the Leader », New Perspective, mars 1998..

72La justice en France est désormais aux mains de juges islamo-gauchistes totalement iniques et créationnistes. C'est porbablement par antiracisme qu'elle a excusé le Traoré qui a torturé puis a salement assassiné Sarah Halimi en avril 2017, une belle femme que les médias ont désigné comme vieile femme, alors qu'elle n'était âgée que de 65 ans, docteur d'origine juives, prétextant que sous l'emprise du cannabis il disposait de la circonstance atténuante qui pourra servir à l'avenir pour excuser n'importe quel crime, djihadis ou pas, même si le type a crié « Allahou akbar ».

73Einstein (marxists.org) Relativité et déterminisme (à l’occasion de la mort d’Albert Einstein) 1955




74« J’honore Lénine comme un homme qui s’est complètement sacrifié et qui a consacré toute son énergie à la réalisation de la justice sociale. Je ne considère pas ses méthodes comme pratiques, mais une chose est sûre : les hommes de ce type sont les gardiens et les restaurateurs de la conscience de l’humanité ». Albert Einstein


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