PAGES PROLETARIENNES

samedi 12 novembre 2016

UN RENEGAT REDACTEUR EN CHEF DE L'ITALIA DI DOMANI

VERCESI PROMU REDACTEUR EN CHEF DE L'ITALIA DI DOMANI 1 (L'Italie de demain)


Nous allons nous pencher sur la trajectoire sinueuse du grand théoricien de la Fraction italienne réfugiée en Belgique pendant la guerre, Ottorino Perrone (dit Vercesi) qui fût présenté par Bordiga (qui était resté muet pendant toute la guerre) au moment de sa mort en 1957, comme le grand continuateur de la Gauche de Livourne. Sans l'action et le témoignage de la GCF, les frasques théoriques et charitables du « grand continuateur » mais en zig zags, auraient été gommées du passé des traditions bordiguistes linéaires et falsificatrices.
En 1993, dans le premier tome que j'ai consacré à l'oeuvre de Marc Chirik (Marc Laverne), j'introduisais ainsi la première polémique contre l'opportuniste Vercesi (Ottorino Perrone), le qualifiant de renégat : « Le texte (de MC) est la première grande réponse aux positions opportunistes du grand animateur de la Fraction Italienne avant-guerre, Vercesi. Il est écrit en mai 1944 pour le Bulletin international de discussion de la Fraction italienne de la Gauche Communiste (N°5, 8 numéros furent publiés en français pour favoriser la discussion). Ce texte occupe quasiment tout le bulletin et montre la gravité de la situation de lâchage théorique de la part de Vercesi. Il faut du cran et de la bouteille pour se permettre de contrer la dérive de quelqu'un qui n'est pas n'importe qui; comme nous le disons dans la présentation au deuxième long texte de réfutation de l'opportunisme, Vercesi avait une influence comparable à celle d'un Kautsky au début du siècle dans les rangs de la minorité révolutionnaire. Ce faisant, Marc sauve et la continuité marxiste et la Fraction italienne d'un effondrement complet. Cette dernière oubliera cette dette envers la Fraction française en excluant Marc peu après au moment de l'illusoire et aventureuse reconstitution du parti en Italie autour de Bordiga, montrant par là que l'opportunisme en matière organisationnelle concernait tout autant une grande partie de la Fraction que Vercesi, tout comme Kautsky n'avait été que l'expression de la gangrène opportuniste étendue dans le parti social-démocrate allemand ».

Deux très longs articles devaient être consacrés à réfuter à la fois la théorie de Vercesi sur la disparition du prolétariat pendant la guerre, mais aussi son comportement de ralliement à un comité de soutien antifasciste aux italiens en Belgique à la veille de la fin de la guerre, avec deux titres neutres : « notre réponse » (à la crise de la Fraction) et « Le cas Ver. » (Quand l'opportunisme divague ).

On verra dans cet article que Marc Chirik n'avait pas répondu à toutes les divagations de Vercesi2. On s'efforcera aussi de comprendre ce qui dans la tête de ce grand théoricien a pu le conduire à plonger dans l'opportunisme. Il est important de bien se rendre compte que la guerre n'est pas finie - le Comité de coalition antifasciste est créé bien avant l'élimination de Mussolini -  l'involution de Vercesi n'est pas une simple action caritative « après la guerre », qui eût pu être considérée comme anecdotique; peu importe qu'un communiste révolutionnaire participe par exemple à la Croix rouge s'il a du temps pour cela; mais en période de guerre des tâches politiques sont prioritaires non? Sa participation a une signification plus grave qu'un simple opportunisme secouriste puisqu'il agit aux côtés des forces alliées toujours en guerre contre le fascisme en Italie et le nazisme en Allemagne. Il ne le fait pas en étant le principal responsable de la trésorerie des quêtes  mais par des articles dans le journal antifasciste, au titre si démocrate "Italie de demain", certes humaniste, mais pas du tout prolétarien, cette 'Italia di domani', où ses articles voisinent avec des appels au partisanat, vantent des victoires soldatesques. Avec son bagage théorique hérité de la grande Gauche italienne il couvre d'un vernis radical une entreprise de type union nationale aux côtés du camp de la dictature démocratique en convalescence soutenue par l'infirmerie de l'armada US. Essayons de comprendre ce qui se passe dans la tête de ce théoricien un peu fantasque (il adorait la fête et se déguiser). 
     J'ai éliminé l'hypothèse que Vercesi veuille sauver sa peau à la veille de la fin de l'hégémonie nazie en Europe. Pour éviter de connaître le sort funeste des collabos, ou surtout de présumés collabos (pour ceux qui n'avaient pas adhéré à l'hystérie guerrière antifasciste), certains grands révolutionnaires rejoignirent, la veille du triomphe américano-russe, les groupes de partisans, comme le hollandais Appel, ancien président des Conseils ouvriers d'Allemagne (comme il l'avoue à la fin de sa bio que j'ai traduite en français dans mes premières archives maximalistes). 
L'idée de disparition du prolétariat pendant la guerre est une idée consolatrice assez simple pour excuser la minorité italienne de Bilan d'avoir eu tort à la veille de la guerre. Quelques mois avant le déclenchement de la deuxième boucherie mondiale, la revue Bilan change de titre pour Octobre, c'est à dire que l'analyse s'aligne sur celle de Trotsky : on est à la veille d'une nouvelle révolution ! Pas de pot, nouvelle guerre mondiale, et même pas de conférence de Zimmerwald ou de Kienthal ni nouveau Lénine ni nouveau parti bolchevik, et les prolétaires n'ont même pas le temps de voter avec leurs pieds qu'ils sont tous encasernés ou massacrés. Donc, puisque la minorité politique de Bilan ne pouvait avoir tort, c'est la faute au prolétariat qui... a disparu de la scène. Comme disait Brecht « puisque le peuple vote contre le gouvernement il faut dissoudre le peuple ». Cette disparition pourra permettre au bout du compte à notre ami opportuniste de justifier sa collusion finale avec l'antifascisme, mais aussi, comme je vous le révélerai plus loin, suite à ma relecture de L'Italia di domani, par d'ahurissantes analyses pro-staliniennes et autres concessions au chauvinisme italien. Il est fort possible que les camarades de la GCF n'aient pas eu en main à l'époque les éditions successives du journal antifasciste tout dévoué à la « libération de l'Italie ».
Deuxième explication clé, à mon sens, ce prurit secouriste qui s'empare d'un théoricien considéré comme froid (cf. biographies de Ph.Bourrinet) au moment de la guerre d'Espagne. En effet, la Fraction à Bruxelles, en dénonçant une fausse révolution, en réalité guerre impérialiste d'époque à la syrienne – analyse totalement juste – fût longtemps la cible des railleries ou des insultes même des individus les plus proches, de Hennaut à Chazé. Bilan, culpabilisé aussi par un futur engagé, Mario de Leone, avait fini par faire une concession, lançant à son tour une caisse de secours aux millions d'ouvriers espagnols, réponse mégalomaniaque et inappropriée, comme si aujourd'hui par exemple les groupes Révolution Internationale et Battaglia Comunista lançaient une caisse de collecte d'argent pour les ouvriers syriens ! Cette initiative d'un petit groupe d'une dizaine de personnes, la plupart sans papiers, avait fait plouf. Vercesi la reprend en 1944, et ça marche, les dons affluent... miracle, mais pas vraiment car c'est au service d'un camp bourgeois en guerre que la volonté secouriste (en plus en exclusivité pour ses « compatriotes » que le grand continuateur de la Fraction se démène, au siège de la « Casa d'Italia », 38 rue de Livourne à Bruxelles! Ça ne s'invente pas3.

On compte encore de nos jours plusieurs transfuges d'un ancien militantisme doctrinaire qui pensent que « c'était ce qu'il fallait faire », comme vous l'assurera également tout syndicaliste de base gauchiste. Marc Chirik, pour le groupe de la Gauche Communiste de France, véritable héritier de la Fraction répond sur cette supercherie de l'assistance, d'autant que le Comité de coalition antifasciste de Bruxelles a été créé sur la base suivante : 1°) assistance, 2°) activité culturelle, 3°) contre les menées fascistes. Et il dit ensuite bien des choses essentielles en 1945 comme en 2016 :

« Nous ne nous arrêterons pas sur l'assistance. L'assistance sociale, le prolétariat ne peut l'organiser en collaboration avec la bourgeoisie. Cette assistance, il l'exige et l'impose à la bourgeoisie par sa lutte de classe. Il dénonce la bourgeoisie comme seule responsable de la misère des masses. Ce n'est qu'après le renversement par la révolution de l'Etat capitaliste que le prolétariat pourra efficacement organiser l'assistance sociale. L'Entraide, la Solidarité envers les victimes du capitalisme, envers les combattants pour la cause du prolétariat, les ouvriers ne peuvent l'organiser qu'indépendamment des groupements capitalistes. C'est là un problème de classe qui ne peut être résolu que sur le terrain de classe, les syndicats, le parti et une organisation comme le Secours rouge ».

En 2016, et depuis longtemps ni syndicats ni Secours rouge, ou Croix rouge ou Croissant rouge ne font plus partie d'une assistance de classe, tous ils ne servent que les groupements bourgeois du pouvoir. Et notre attitude, du point de vue de classe n'est pas de passer notre temps à dénoncer leurs collusions ou ces organismes « humanitaires » cache-sexe et avant-garde des menées impérialistes – le jeune Trotsky disait en 1914 que la Croix rouge servait à soigner au plus vite les blessés pour qu'ils retournent se faire zigouiller au front. Les organisations d'assistanat, de secourisme, d'aide aux réfugiés existent tant mieux, et certainement que beaucoup font leur travail. Point à la ligne. Ce n'est pas fondamentalement du ressort des minorités politiques révolutionnaires, et cela ne justifie pas du tout le dérapage de Vercesi qui, certainement a fini par succomber à l'accusation de cynisme face à la cruelle guerre d'Espagne, et il y a toujours, hélas un certain cynisme en politique (comme je le souligne dans mon livre sur l'Espagne), pour ceux qui ont une conscience politique abstraite ou, comme chez Vercesi, des relents de culpabilité judéo-chrétienne. Mais plus qu'une simple mièvrerie de Vercesi, dans l'ordre de la glissade si je puis dire, il y a d'abord dans son esprit : 1) l'abandon de la vision du prolétariat (il prétendra même que le fascisme l'a détruit en Italie), 2) l'accusation de dogmatisme figé du binôme fascisme/antifascisme pour la découverte de la théorie nouvelle de l'assistanat prolétarien aux côtés des organismes charitables de la bourgeoisie. (Marc Chirik explique très bien au début de sa deuxième polémique contre Vercesi – que vous pouvez lire sur le site Révolution ou Guerre, Internationalisme n°4 – comment on devient opportuniste et révisionniste.

DANS LES COLONNES de L'Organo della Coalizione Antifascista


La contribution de Vercesi, qui signe de son vrai nom, preuve qu'il est sorti de la clandestinité : Ottorino Perrone, puis O.P. Depuis qu'il est « reconnu ». Les titres de ses articles sont apparemment très radicaux, avec la pose de l'intello sachant et savant, quoique plutôt rabatteur vers la spécificité italienne et toujours en première page  :
  • La signification théorique de l'expérience italienne (n°2, le 13 janvier 1945)
  • Le substrat historique et économique du phénomène fasciste (n°4) ; en macaron au bas de la première page on lit : « Dimanche 11 février 1945, à 15 heures, à la « Casa d'Italia », 38, rue de Livourne : GRANDE FETE DE BIENFAISANCE, au profit des Oeuvres d'Assistance de la Colonie Italienne. Suivi d'une Soirée de DANSE – Grande TOMBOLA ».
  • L'Italie, terre d'expérience où agonise la société capitaliste (n°5)
  • Le soldat italien n'a pas « marché » pour la victoire du fascisme (n°8) (sic!)
  • L'inéluctabilité de l'avènement du socialisme
  • Pourquoi le fascisme ne pouvait pas être renversé dans le cadre national (n°12, mars 1945) ou une caution aux libérateurs... internationalement antifascistes !
  • Pourquoi le fascisme DEVAIT AVORTER dans les pays « démocratiques » (n°31)
  • La cohésion de l'antifascisme en Belgique (n°14)


Le n°18 du 12 mai 1945, comporte un encart : MONS, Souscriptions pour la Croix-rouge du 13 février au 15 avril, suivent des centaines de noms en majorité italiens, au bas de la colonne, on lit : Per ricevuta Il Segretario Provviserio O.PERRONE.

Lors de la première parution en traduction française de « L'ITALIA DI DOMANI », c'est Vercesi qui fait la synthèse de la première réunion avec le sénateur belge L.De Broukère à la Casa d'Italia, le dimanche 22 octobre 1944. Le titre est alléchant et faux : « FASCISME OU REVOLUTION », alors qu'en réalité c'est « antifascisme et pas de révolution ». Sous-titre : La Conférence de De Brouckère à la Casa d'Italia, « Le Fascisme italien vu par un Socialiste belge ». Il commence par des ronds de jambe :
« … la renommée du citoyen De Brouckère a attiré non seulement la grande majorité de la Colonie italienne, mais aussi de nombreux belges, parmi lesquels nous avons remarqué la citoyenne Vanderveken et les citoyens Vanderveken, du Fonds Matteotti, Bruafaut député de Bruxelles, l'avocat Beelmans et d'autres personnalités. Le camarade Roncoroni, du Comité de Coalition Anfifasciste, dit quelques mots pour rappeler aux italiens les services rendus par De Brouckère et Vanderveken aux exilés politiques et aux émigrés italiens en général, puis l'orateur commence sa conférence avec cette simplicité qui captive d'un coup l'attention soutenue de l'auditoire.(...) Mon grand ami Emile Vandervelde devait, dans son livre « Le Socialisme contre l'Etat », préciser de façon magistrale que la marche vers le socialisme n'est concevable que comme une marche vers la destruction de l'Etat.
Enfin, Staline, en réponse à des questions que des camarades lui posaient, devait indiquer – ainsi que le publia la Revue de l'Internationale Communiste en 1939 – que seuls les dangers de la guerre avaient empêché la Russie Soviétique de procéder à la progressive démobilisation de l'appareil étatique » ! [no comment de Vercesi, il n'a pas un haut le cœur face à une telle vilenie?!]4
Aujourd'hui se dresse devant nous le dilemme : fascisme ou révolution. Nous avons connu les horreurs du fascisme et nous sommes d'accord avec Victor Adler pour réfuter cette conception policière de la révolution qui voudrait nous présenter celle-ci comme une débauche de violence. Nous souhaitons par contre une révolution pouvant éclore au travers des institutions démocratiques du peuple. ». Dans la suite du résumé Vercesi se met ensuite en scène :
« C'est le camarade Perrone qui, au nom du Comité de la Coalition Antifasciste, exprime à De Brouckère les remerciements émus des antifascistes. Dans la trouble situation actuelle où la cobélligérance pourrait ne pas sauver les italiens du danger d'être traités en ennemis, De Brouckère aura frayé la voie à un courant de sympathie parmi le peuple belge en faveur de ceux qui ont souffert plus de vingt ans de dictature fasciste. (…) Nous pouvons vous remercier, dit Perrone, non seulement parce que vous savez être ce que vous êtes mis aussi parce que vous savez être ce que vous n'êtes pas (sic) (…) Au nom des réfugiés politiques, Perrone assure De Brouckère et les travailleurs belges que ceux nés en Italie, les exilés italiens, feront leur devoir. (…) Enfin pour clore cette merveilleuse manifestation de culture et d'humanité, l'assistance tout entière entonna « L'Internationale » dont les accents firent valser nos cœurs tendus vers la société de demain ».

LE SOLDAT ITALIEN STADE SUPREME DE LA REVOLUTION MONDIALE

Il y a un retour du refoulé de la guerre d'Espagne chez Vercesi/Perrone. Le voilà chef d'une coalition bigarrée, mais nombreuse. Les pages de L'italia di domani sont constellées d'encarts sur les victoires militaires des partisans italiens, les communiqués nationalistes de Radio-Sardaigne. On croirait que Perrone s'est glissé dans la peau d'un Andrès Nin. Le ton est à la mobilisation nationale dans l'article très va-t-en-guerre « Ne pas fléchir » de son collègue J.Brandaglia, presque l'anagramme de « pas réfléchir » (n°4):

« Nous traversons une grande période historique où s'entremêlent les éléments rationnels et irrationnels. Personne peut-être ne l'a prévu, mais c'est une situation de fait que nous, antifascistes et hommes d'action, devons exploiter tout de suite sans nous égarer dans les petits détails attachés au commerce et à l'administration (sic mais gérer quand même les œuvres charitables de la bourgeoisie ! JLR). Comprendre et exploiter les circonstances (tiens le propre de l'opportunisme ! JLR) : voilà la grand secret d'un homme d'action. Lénine, le plus grand stratège révolutionnaire, sut choisir l'heure X. Voilà pourquoi il réussit à détruire la vieille société russe et à en fonder une nouvelle. Si les ouvriers russes, beaucoup moins mûrs que nos travailleurs (re-sic), ont accompli le miracle, pourquoi ne le pourrions-nous pas ?
Nous, antifascistes italiens, du libertaire au républicain, nous avons au moins un minimum commun à réaliser ensemble : une république basée sur des principes socialistes. Restons sur la brèche jusqu'à la dernière heure et continuons la bataille pour la réalisation de ce programme minimum. Les intérêts commerciaux, la propagande touristique, n'en souffriront guère ; et nous n'y perdrons rien, même si nous les laissons quelque temps en veilleuse ».

Dans l'article du n°5 – L'Italie, terre d'expérience où agonise la société capitaliste – Vercesi reprend la thèse stalinienne (le fascisme aurait exprimé l'agonie du capitalisme et non pas la marche vers la guerre), et il le décrit comme une spécialité arriérée de l'Italie, mais alors quid de l'Allemagne industrialisée ? Et avait-il oublié que le fascisme est avant tout un produit de la Première Guerre mondiale et un sous-produit du stalinisme ? Alors, de même que ce magicien morbide avait inventé une disparition du prolétariat pendant la guerre – quelle farce Mussolini et Hitler en avaient trop besoin pour faire tourner leurs usines de guerre ! - il donne un coup de baguette magique à la figurine du soldat italien éternel (c'est vrai en soi que les italiens n'ont jamais gagné une guerre moderne mais de là à faire du moindre pioupiou un révolutionnaire qui s'ignore, c'est de la farce comme en 37 en Espagne) : « L'artisan de ces défaites, c'est le soldat italien qui renaît (!?) et qui dans le monde entier bâtira, en opposition à la société capitaliste qui agonise dans la guerre actuelle (sic), la société socialiste qui ouvrira à l'humanité le règne de la paix ».

Il est indubitable que certaines soirées de la rédaction à la Casa d'Italia devaient être souvent arrosées de cette piquette de Chianti ; d'ailleurs, après l'AVC de Perrone, Bordiga était très mécontent de son aptitude à picoler immodérément, ce qui à notre avis explique des articles délitants pas seulement liés à l'opportunisme.

Vercesi n'aime pas, comme tous les dogmatiques marxistes néo-staliniens (de la fameuse guerre révolutionnaire en virtuel), le soldat qui déserte – les généraux anarchistes les fusillaient en Espagne – alors nouveau Déroulède, made in Italia, il engage le pioupiou italien à ne pas être lâche au feu et à ne pas voter avec ses pieds, quoique on ne sache pas bien où vont les pieds de Peronne dans son argumentation patriotarde « antifasciste » : « L'histoire, après avoir condamné la société actuelle, évoque la société socialiste (hips!). Le soldat qui fût lâche lorsqu'il s'agissait de se battre dans la guerre pour la société mourante, deviendra un héros lorsqu'il s'agira de bâtir la paix (!?) et la société socialiste naissante (!?). Lénine disait des paysans russes qui désertaient en 1917, qu'ils « votaient avec leurs pieds ». Les soldats italiens, en refusant de se battre pour le triomphe de la forme la plus hideuse de la société capitaliste – le fascisme – ont été les premiers à s'acheminer dans la voie qui sauvera l'humanité. Eux aussi « votèrent avec les pieds » et c'est du bas qu'il furent héroïques ; mais c'est du haut qu'ils le seront demain, du cœur et de la tête pour le socialisme ».5

Perrone devait être encore sacrément bourré pour reprendre ici encore la théorie stalinienne, en pleine guerre mondiale, du soldat de plus surtout « italien » qualifié de révolutionnaire. Quand pour autant que nous sachions, les soldats italiens de Mussolini n'ont pas été différents de ceux de la Wehrmacht, que ce ne sont pas des désertions de militaires qui font tomber une première fois Mussolini, mais la grève massive des ouvriers turinois, et que les « héros » pour la libération de l'Italie ont été les « soldats » de la bourgeoisie américaine !

Enfin au niveau de ses pauvres prédictions de petit sergent recruteur de l'armada occidentale et russophile, Perrone nous ressert sa fumeuse théorie de l'économie de guerre, la reconstruction sera courte (hips elle a pris 30 ans!) et la révolution surgira d'une troisième guerre mondiale :
« … l'on en peut déduire que la reconstruction se fera dans un laps de temps bien inférieur aux dix années qu'il y fallut après l'autre guerre et jusqu'à la crise de 1929. Par conséquent, il faudra s'attendre à voir la crise générale sévir beaucoup plus promptement et poser de nouveau la nécessité de l'économie de guerre en vue d'un troisième conflit mondial. Nous disons IL FAUDRAIT et non IL FAUT, car nous sommes convaincus que le prolétariat de tous les pays abattra cette fois le dieu de la guerre et passera à la construction de la société socialiste. C'est qu'en effet, pour sortir de la crise historique, une seule issue est possible dans le cadre de la société actuelle : une troisième guerre mondiale. Mais les masses à qui l'ont fit croire qu'elles se battaient pour le socialisme réclameront demain le socialisme ».

Suffit de le demander.

Voisinant sur les mêmes pages du n°10 du 10 mars 1945 – article « L'inéluctabilité de l'avènement du socialisme – on peut lire les encarts, pour ne pas dire les écarts, suivants, parodiant Churchill :
« La contribution de l'Italie à la lutte contre le fascisme et le nazisme » : « La cobelligérance est une formule juridique qui est encore vide de sens (pfuit ! C'est le bloc des puissances en guerre ! on dit de nos jours "communauté internationale" JLR). Mais l'Italie parsemée de morts et presque détruite – héritage du fascisme – demande encore du sang, des larmes et des douleurs avant de se retrouver définitivement et complètement libérée » (signé X.RONCORONI).
Un autre encart de Radio-Sardaigne, libérée par l'armée US, donne ses nouvelles d'Italie (rubrique l' « Italie combat » : « A l'occasion du vingt-septième anniversaire de l'Armée rouge, le premier ministre Bonomi a télégraphié au Maréchal Staline les félicitations du gouvernement italien, rendant hommage à l'Armée rouge pour ses grandes victoires qui délivreront le monde de la menace nazie ».

C'est tout naturellement que dans le n°12 suivant du 24 mars, que Perrone va maquiller encore sa soumission à l'antifascisme bourgeois, avec l'article : « Pourquoi le fascisme ne pouvait pas être renversé dans le cadre national ». Il explique la guerre encore une fois par la disparition du prolétariat... « italien ». Après un bla bla confusionniste où il glisse quand même une pique aux alliés du moment - « capitalistes français, anglais et américains participèrent enthousiastes à l'infâme curée dont la classe ouvrière fut la victime » (oui seulement la classe ouvrière italienne!) - tout cela n'est pas vraiment méchant car remonte à 1914, il nous apprend que le fascisme « est la personnification de l'ignorance », mais nulle part n'est développé l'idée contenue dans le titre de l'article ! Pourquoi ? Parce qu'elle était trop gênante à exprimer... Et il termine par la même blague italienne hors sol en plein ultime carnage, tel un bateleur de foire électorale face à sa clientèle : « Les ouvriers italiens, qui furent les premiers écrasés (toujours toujours victimes les italiens!), portent sur leurs épaules meurtries la responsabilité formidable mais sublime d'apporter à l'humanité le pain dont elle pourra vivre enfin : celui de la société socialiste ».

Il est indubitable que, tôt ou tard, le petit garçon italien devenu bordiguiste à l'âge mûr, trempé
dans 20 siècles de christianisme, vous ressortira au cours d'un discours de fin d'année scolaire ou lors d'une promo d'entreprise ou au Consulat d'Italie à Bruxelles, la fable de la multiplication des pains, miracle du Christ,  pain azyme et vin étant corps et sang de Jésus!

L'ANTIFASCISME FACTEUR D'ORDRE MORAL

Enfin pour clore notre décryptage de la trajectoire du renégat Vercesi, nous pouvons te livrer lecteur attentif, l'apologie de la cohésion de l'antifascisme en Belgique. On est encore en avril 19456. Ottorino Perrone nous explique que l'antifascisme est « d'essence morale » car « l'antifascisme ne signifie nullement une tentative d'accaparer l'Etat pour le faire servir aux besoins d'une cliqiue opposée » (mon eil!). Allez je ne résiste pas à vous offrir toute le reste et à vous laisser juge des arguties du Déroulède italien :

« Le contraste profond entre fascisme et antifascisme se situe ailleurs : l'antifascisme est le reflet des intérêts des grandes masses de travailleurs, celles-ci étant d'ailleurs la personnification des besoins profonds de l'humanité tout entière. Après sept mois d'efforts de l'antifascisme en Belgique, nous pouvons affirmer que des résultats importants ont été atteints dans la voie de la consolidation de ce facteur essentiel d'ordre moral qui doit être commun à tous les antifascistes, quel que soit le parti ou le courant duquel ils se réclament.
Il n'a pas été facile d'en arriver là, car le passé avait opposé d'une façon qui semblait irrémédiable le membre d'un parti au membre d'un autre parti ou d'une autre tendance. Aujourd'hui nous en sommes arrivés à cette situation qu'il est possible de faire valoir une opposition sans encourir automatiquement le risque d'être traité de fasciste. Cette tolérance réciproque est un des succès décisifs remportés dans l'activité des Comites Antifascistes. Ces derniers comprennent des représentants de partis qui, jusqu'avant la guerre, s'étaient opposés dans une lutte violente et qui actuellement se serrent fraternellement la main. Chacun garde ses anciennes opinions mais aucun n'exclut le droit des autres à avoir une opinion différente, ce qui signifie aussi qu'aucun n'exclut de façon violente que l'opinion d'un autre soit aussi valable que la sienne propre.
Toutefois, si dans le domaine des opinions, cette tolérance devait et a pu triompher, dans un autre domaine, une fermeté devait et a pu s'établir. Il s'agit du domaine moral : ici, tous les antifascistes sont absolument décidés à n'admettre aucune concession. Dans les rangs de l'antifascisme, aucune entreprise à caractère personnel ne peut être tolérée. L'antifascisme est au service total et unique des intérêts profonds de tous ceux qui ont souffert et de la colonie dans son ensemble, à l'exclusion toutefois des puissants qui ont profité du fascisme et qui ne parviendront pas à profiter de l'antifascisme.
Cette cohésion, dans le sens de la tolérance pour ce qui est des opinions politiques et de l'intransigeance la plus ferme pour ce qui est des positions politiques et de l'intransigeance la plus ferme pour ce qui est du désintéressement personnel, cette double cohésion est un résultat que rien ne pourra désormais entamer ». O.P.

Dans sa deuxième polémique de 1945, Marc Chirik n'avait pas oublié de répondre à cette ignominie argumentaire de Perrone :

« Mais pourquoi l'Etat capitaliste antifasciste (comme l'appelle Vercesi) qui a succédé ou succèdera dans les pays où il y avait le fascisme, ne pourrait-il pas se servir de l'antifascisme pour immobiliser encore une fois le prolétariat ? Vercesi/Perrone répond : « parce que les ouvriers exigent aujourd'hui l'écrasement du fascisme ». Mais, cette exigence-là, les ouvriers la proclamaient aussi hier, cela n'a pas empêché l'Etat capitaliste et les forces politiques du capitalisme, ses divers partis, de fourvoyer le prolétariat et de l'immobiliser. Pourquoi cela ? Mais justement parce qu'ils se sont placés ou on les a placés sur le terrain d'exigences antifascistes, et non pas sur leur terrain de classe anticapitaliste. La réponse de Vercesi n'en est pas une, et sa justification de l'antifascisme d'aujourd'hui rejoint les justifications des menées antifascistes de toujours ».7


Cet épisode d'histoire, peu connu même en Italie, pose de nombreuses questions, en particulier le fait que la refondation d'un parti communiste internationaliste, au début des années 1950, hors et contre le stalinisme, intègre un tel personnage, un peu comme si le PCF lors de sa fondation avait réintégré le social-traître Marcel Sembat8. La création précipitée en Italie d'un parti, croyant violer le moment de la pire contre révolution, avec un espace occupé par les partis, staliniens, avec un volontarisme de recrutement fut finalement un triste échec, même en ayant récupéré un résidu dans la poubelle de la glorieuse tradition révolutionnaire, resté le meilleur pote de Bordiga, lequel ferma les yeux sur l'escapade national-bruxelloise de l'ex-plume de paon de Bilan. Entre italiens on se comprend mieux.


NOTES


1Vous pouvez toujours pianoter sur les moteurs de recherche, il n'y a rien sur cette presse L'Italia di domani, comme si la gauche et le maximalisme italien avait quelque chose de honteux à cacher. Cette histoire n'est consignée que dans de vieux articles du CCI ou chez des auteurs comme Bourrinet ou Michel Olivier. Personne pour nous renseigner sur les tractations qui ont abouti à la création de cet organe, la fourniture des fonds, l'organisation de la diffusion, la raison pour laquelle il est aussitôt traduit en français (pour que les politiciens belges donateurs puissent le lire?).

2Voici le résumé de sa première réponse à Vercesi : « La thèse de Vercesi confond le militarisme (champ économique accessoire) phénomène qui accompagne le capitalisme dans toutes ses phases avec l'économie de guerre, phénomène économique spécifique de l'époque décadente.2) La thèse révise la notion marxiste de la fonction du militarisme, arme de lutte contre les classes opprimées et des luttes entre Etats antagonistes, en lui substituant une théorie confusionniste de de « transplantation de densité des contrastes sociaux, etc. », démentie dans la réalité. 3) La thèse révise en niant la thèse marxiste d'exacerbation des antagonismes interimpérialistes dans la phase décadente et se trouve dans l'impossibilité d'expliquer les conditions et les motifs déterminant l'instauration de l'économie de guerre.4) La thèse rompt avec la théorie marxiste qui considère que la société capitaliste est entrée dans sa phase décadente de décomposition et lui substitue la théorie d'un « cycle économique de pleine expansion des forces productives, de prospérité économique ».5) La thèse rompt avec les conceptions définitives des communistes, consignées dans la victoire de la révolution d'Octobre et dans les bases programmatiques de la Fraction et de la Gauche Italienne qui considère que les conditions objectives de la révolution prolétarienne sont données. Elle rejoint la thèse sociale-démocrate de l' « immaturité des conditions objectives pour la révolution ».


3Livourne est la cité où en 1921 a été fondé par les Bordiga, Gramsci et Perrone le premier vrai parti communiste d'Italie.

4Il est vrai que le bacille de l'antifascisme contient le microbe de l'anti-stalinisme. Dans son article du n°15, Vercesi en vient à trahir... Trotsky : « … Nous sommes de ceux qui, aujourd'hui, se refusent de la façon la plus ferme à prendre parti pour une personne contre l'autre, pour Trotsky contre Staline », mais il ment car dans la colonne suivante il prend le parti du « réformiste Staline » : « Et force nous est bien de constater que si Staline a été un réformiste conséquent en allant jusqu'au bout dans la réalisation de la réforme et en adoptant un rythme à la mesure formidable de sa participation à la guerre (sic), où l'Etat russe aura joué un rôle de premier plan, Trotskya été de son côté un réformiste inconséquent. Il a non seulement partagé l'erreur théorique (re-sic) de Staline, puisqu'il admettait que la « réforme » de la propriété étatique devait être défendue même par la guerre , mais il a commis l'autre erreur – et c'est là son inconséquence – de considérer que cette réforme était irréalisable. Or, les événements et notamment la guerre actuelle, ont nettement prouvé que, sur ce point, Staline avait raison contre Trotsky ». Dans un court article « L'Italie devant le fascisme » il explique que c'est l'existence des « l'Etat ouvrier » (du sieur Staline) qui a motivé les nombreuses grèves d'après guerre... Dans l'article précédent il expliquait que le transfert de la propriété individuelle à la propriété privée, et pendant la guerre : « … peut représenter un pas vers le socialisme si l'Etat ouvrier se met au service des intérêts des travailleurs dans les limites de ses frontières, créant par cela même la condition fondamentale pour se relier à la lutte du prolétariat international pour le triomphe international de la société socialiste ». Bla bla bla... si les camarades de la GCF avaient lu ces conneries, probable qu'ils auraient été directos rue de Livourne à Bruxelles étrangler l'impétrant.

5Article « Le soldat italien n'a pas « marché » pour la victoire du fascisme » (n°8, mars 1945).

6L'ntifascisme est à la veille de son triomphe, Mussolini est exécuté à la fin de ce même mois.

7Page 194 du Tome I « Marc Laverne et la Gauche Communiste de France » (1920-1970).


8Ministre de l'Union sacrée en 1914, le député socialiste Sembat était aussi brillant que cultivé. Contrairement à Perrone qui ne resta au fond qu'un journaliste, Sembat avait des ambitions littéraires, qui révèlent une même façon d'argumenter pour la guerre en promettant la paix. En 1913, il écrit : Faites un roi, sinon faites la paix, ce qui constituait une boutade… Sa thèse centrale, énorme et insupportable aux gauches chauvines jusqu’à nos jours, à savoir la conviction que la République française, telle qu’elle se présentait en 1913, ne saurait être capable de mener victorieusement une guerre contre le militarisme surdéterminé de l’Allemagne. Une critique se moquait ainsi de la lubie de Sembat, vous pouvez remplacer son nom par Vercesi, et cela reviendra au même constat de l'intellectuel primesautier : « … soudain il prit une position de franc-tireur. […] Ce qu’il y avait en Sembat d’esprit primesautier, un certain goût du paradoxe, s’y donnait libre cours […] pour prouver qu’on ne pourrait jamais tirer de la République les qualités qu’exige une politique de guerre, il étalait son « infirmité gouvernementale », soulignait l’instabilité et l’incurie du pouvoir […]. Ayant abouti au dilemme « la guerre, mais le Roi, ou […] la République, mais la paix », Sembat, choisissant la paix, en posait les conditions. Les événements devaient démentir cette thèse fragile. La guerre venue, la République la conduisit à la victoire [16][16] Jean Jolly (éd.) Dictionnaire des Parlementaires français,...… ». D'ailleurs le parallèle s'impose si on lit l'explication fournie par Philippe Bourrinet sur ladite « économie de guerre » dans son dictionnaire biographique :



« Sur un autre plan, celui des perspectives de guerre, les réflexions théoriques de Perrone eurent un effet dévastateur. Si en 1933, Perrone avait proclamé que le triomphe du nazisme se traduirait par une guerre inévitable, en 1937 il changeait totalement de position. Lors du congrès de la Fraction italienne et lors de la fondation du «Bureau international des fractions de gauche», il fit adopter une nouvelle orientation politique sur les perspectives de guerre. Selon lui, la mise en place d’une économie de guerre tendait à fournir une «solution économique» au capitalisme international.

Cette nouvelle forme de capitalisme rendait «les contrastes inter-impérialistes» secondaires, la bourgeoisie pouvant «reporter l’échéance de la guerre mondiale». Les guerres devenaient des «guerres localisées» dont la finalité était autant un débouché pour la production d’armements qu’une tentative de «destruction du prolétariat de chaque pays».

Il s’ensuivait une «solidarité inter-impérialiste» pour, comme lors de Munich, éviter la guerre et donc la révolution, comme en 1917. Cette position défendue par Vercesi et Jacobs était minoritaire mais tétanisa l’activité des ‘bordiguistes’ italiens et belges. Les thèses défendues par Perrone et Jacob Feingold sur une économie de guerre salvatrice du capitalisme dans des guerres restant locales, aboutissaient à la dénégation de la guerre mondiale. La position officielle défendue publiquement après les Accords de Munich (30 septembre 1938) était sidérante : la perspective d’une guerre mondiale était écartée d’un trait de plume ».





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