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mercredi 13 janvier 2016

Badiou et sa résurrection de Lazare Staline


Badiou est au marxisme ce que la taupe est à l'air libre, un aveugle qui prétend montrer le chemin aux borgnes. Surtout nouveau faussaire du mythe de Lazare. Mais indépendamment de ce que ce saltimbanque maoïste des médias vend comme camelote, cela ne nous empêche pas de nous interroger sur la capacité du marxisme a décrypter les dérives et délires du monde capitaliste. Dur et impossible parfois dans un monde capitaliste décadent qui produit des désespérés d'un autre type que ceux du passé, les révoltés impulsifs sociaux qui rêvaient d'un monde meilleur SUR TERRE même au prix de leur propre sacrifice, complètement étrangers à la furie des bandes de désespérés assassins qui, se réclamant de l'islam, abondent dans  la destructivité belliciste du capitalisme en invoquant les mirages du ciel.

Ce bateleur de foire vient expliquer le terrorisme djihadiste comme une sorte de retour de l'instinct de mort, où il fait mariner les vieilleries marxistes sur la religion « opium du peuple » et pacifique refuge des opprimés et des offensés. Toutes les sectes gauchistes conservent d'ailleurs cette croyance au nom de la défense des plus pauvres ou des derniers arrivés, plutôt en masse. La victimologie éternelle du colonisé immigré – qui n'a pourtant jamais connu la sale domination coloniale - sert d'eau bénite à tous ces croyants d'un autre âge. Ne pouvant expliquer par des catégories politiques les exactions terroristes, ni les défendre comme crimes inhumains, le mieux n'est-il pas encore de prendre le parti des terroristes pour « mieux les comprendre », comme les traîtres porteurs de valise d'antan: c'est la faute à l'impérialisme français « qui a commencé par bombarder les civils », nonobstant que les armées islamo-terroristes s'en servent comme « boucliers humains ». Plutôt être du côté des violeurs que des « islamophobes racistes » après les agressions sexuelles « de masse » à Cologne1 ; le NPA lance le slogan : « ni sexisme ni racisme », oubliant que les sexistes et les racistes ne sont pas ceux que l'on croit !
Il s'agit là bien d'un héritage du stalinisme et non du marxisme. La « méthode » stalinienne autorisait tout, héritière elle-même de ce genre de marxisme rigide à la Guesde qui considérait inutile de prendre position sur le cas du « bourgeois » Dreyfus; héritière de la théorie stupide du terrorisme rouge de confrère Trotsky, puis légataire testamentaire du terrorisme anti-colonial si diversifié et adaptable pour n'importe quelle puissance dominante post 45. Au nom du prolétariat et du peuple on avait pu massacrer la vieille garde bolchevique et envoyer au casse-pipe mondial des millions de russes. Au nom de la classe ouvrière, des milliers de mineurs roumains purent venir bastonner la population à Bucarest au si récent siècle dernier... Ce qu'il reste du marais ultra-gauche demeure lui aussi à la queue de la queue d'une analyse de l'islamo-terrorisme et de l'islamisation de pans entiers de la société mondiale2, qui se répand en articles de pitié et de piété sur la misère des migrants et l'horreur du terrorisme (dont seule serait responsable la bourgeoisie) ; triomphe de la « servitude volontaire » si bien résumé par les démocrates gauchistes : « on devrait avoir la liberté de circuler entièrement voilée en Occident » et raser gratis tout piéton inattendu.

Ce soutien aux « pauvres », et parmi les plus aliénés3, à une religion policière de la vie quotidienne4 et accessoirement à une classe raciste ou sans tête, est un moyen pour le petit bourgeois et son ami le bourgeois de déculpabiliser, mais nullement une action révolutionnaire pour l'humanité. C'est pourquoi au niveau primaire le bourgeois fonctionne dans sa tête comme le terroriste. Cela n'est pas un instinct de mort – ni « symptômes pathologiques » - mais une volonté très prosaïque d'éliminer l'autre, le contradicteur, le mécréant, l'exploité, le bourgeois concurrent. C'est de compétition classique et moderne qu'il s'agit et pas d'instinct de mort, lequel instinct n'explique rien et n'aboutit qu'à rien.
Badiou n'est pas le premier à se rendre compte que la guerre des trois civilisations5 a vraiment bondi après ce qu'il appelle l'échec du communisme, ce qui est déjà un mensonge puisque cet ancien partisan de Mao fait allusion à la chute du mur de Berlin, d'une société qui n'était pas plus communiste que le capitalisme n'est humain. Les « philosophes » instruits à l'école stalinienne ignorent que la tentative de communisme mondial avait été éradiquée à la fin des années 1920. Que dieu ait pitié d'eux !
Je ne cesse depuis longtemps de souligner que l'islamisme mondialiste est venu suppléer à la carence du stalinisme, mais pas pour tout le monde.

Deuxième invention du maoïste Badiou : l'islamo-terrorisme viendrait « offrir à la jeunesse mondiale, frustrée par un capitalisme qui ne tient pas ses promesses, une alternative idéologique ».
Certes cette alternative mobiliserait selon des chiffres douteux de sociologues islamo-banlieusards environ 30% de jeunes français de souche et toutes classes sociales, mais qu'on me permette de douter qu'elle constitue une séduction crédible à la majorité des prolétaires musulmans ou non, en France ou ailleurs, jeunes et vieux. Qu'on me permette de douter que l'attirance pour un soi-disant instinct de mort puisse véritablement prendre la place de l'ancienne volonté de transformer un monde pourri par le capitalisme. Qu'on me permette de rappeler que la plupart de ces engagés sont d'anciennes petites racailles et que leur « révolte » est celle d'un lumpen plus intéressé à profiter des besoins inventés par le capitalisme qu'à aider l'humanité à retrouver ses véritables besoins, plus proche de la destructivité nazie que de la vraie révolte contre toute la machinerie capitaliste du hautain chef d'Etat capitaliste qui fait bombarder à distance comme des services secrets turcs ou saoudiens qui envoient des pauvres types au casse-pipe.

La description du néant médiatique pour répondre aux attentats de janvier et novembre remarque justement qu'elle se résume à : policiers contre barbares. Ce néant baigne en effet dans la vieille désaffection du monde étroit de la petite bourgeoisie intellectuelle, qui un temps séduite à l'idée d'être le parti « d'avant-garde » d'une classe ouvrière bigarrée, a produit une noria de transfuges devenus ministres et syndicalistes plus attachés à leur promotion qu'à révolutionner la société.
Badiou n'analyse rien de bien nouveau sur le rôle des Etats bourgeois. Qu'ils soient soumis à l'oligarchie financière ne nous émeut guère. Comme la plupart des intellectuels médiatisés il vit hors de la réalité, comme le confirme son absence du critère de l'internationalisme dans la lutte contre l'Etat avec l'exemple de la Grèce, où il ne fût question que d'un mouvement de masse... petit bourgeois, apologiste d'un Etat rentier et roublard où le parti gauchiste victorieux confirma la nature de cette idéologie « des opprimés », des « valeurs progressistes », aussi blanche que le radis est rouge à l'extérieur. En bon maoïste indécrottable, Badiou n'examine que d'hypothétiques solutions nationales à la méchante « mondialisation capitaliste ».

Sous la phrase de la « grande victoire subjective de la réaction », on est bien éloigné de « l'instinct de mort » pour jeunesse sans avenir (« jeunesse populaire »), avec cette absence de critique des fossoyeurs de la gauche bourgeoise de toute alternative au capitalisme, critique qui inclut tout ce réformisme radical qui passe son temps à empêcher la construction d'aéroports, à défendre le port du voile, la construction de mosquées, et à accueillir tous les frustrés sexuels du monde : «  une grande victoire subjective de la réaction sous toutes ses formes, qui a pratiquement fait disparaître l’idée qu’une autre organisation du monde économique et social était possible, à l’échelle de l’humanité tout entière ».
Mais cette idée d'une autre organisation du monde – non seulement économique et sociale – surtout POLITIQUE est combattue chaque jour par tous ces secouristes gauchistes immigréphiles qui prétendent à son « aménagement » à l'unisson avec le Pape et les patrons français et allemands.

Badiou veut peut être ressusciter le cadavre du stalinisme qualifié de communisme par lui, mais le stalinisme équivaut au mythe de Lazare6. Or le véritable communisme ne peut ressusciter – pas seulement parce qu'il n'a jamais existé – mais parce qu'il n'a aucune lignée avec l'histoire du terrorisme – que la mao Badiou relie in fine comme une transition béatifiante, une étape vers des « retrouvailles » où l'islam copulant avec des gauchistes ressuscités accoucherait d'une société non aliénée et débarrassée du capitalisme immondialisant. Au lieu de feuilleter l'unique pensum de Jacques Mesrine, Badiou aurait dû relire Crime et Châtiment de Dostoïevski, où le héros est ressuscité sur demande du terroriste Raskolnikov, qui lit le passage de la Bible dans le quatrième chapitre sur Lazare. La fable terroriste est d'ailleurs du même niveau que celle sur la résurrection de Lazare. C'est bien le propre de toutes les religions de faire croire qu'il y aurait une vie après la mort, et que tuer ou être tué n'aurait aucune importance. C'est une idée bien antérieure au capitalisme rationnel dont accouche à son tour le capitalisme gériatrique ! Ce qui importe n'est-il pas alors de faire oublier l'alliance du capitalisme nouveau et de la religion ancienne ?

ENTRER DANS LA SUBJECTIVITE DES MEURTRIERS ?

« il faut entrer dans la subjectivité des meurtriers, autant que faire se peut. Il y a à l’évidence chez ces jeunes assassins les effets d’un désir d’Occident opprimé ou impossible. Cette passion fondamentale, on la trouve un peu partout, et c’est la clé des choses : étant donné qu’un autre monde n’est pas possible, alors pourquoi n’avons-nous pas de place dans celui-ci ? Si on se représente qu’aucun autre monde n’est possible, il est intolérable de ne pas avoir de place dans celui-ci, une place conforme aux critères de ce monde : argent, confort, consommation… Cette frustration ouvre un espace à l’instinct de mort : la place qu’on désire est aussi celle qu’on va haïr puisqu’on ne peut pas l’avoir. C’est un ressort subjectif classique ».

C'est quoi ce « désir d'Occident » ? Un désir de refoulé ? Ou cet obscur, traditionnel, et creux « désir de vengeance » typique du militaire en uniforme ? Typique du nazi qui gazait des juifs ! Aussi inexcusable que les désirs quelconques de tout criminel de guerre !
Voilà Badiou qui veut nous bluffer avec son « ressort subjectif classique » pour dédouaner les petits malfrats terroristes. Plus commune et lamentable est son explication double  : le mantra gauchiste « l'inconscient colonial non liquidé » et son compère l'islamophobe (invention des intellectuels terroristes)7. Badiou reproduit la même chanson bègue du marxisme de jadis compatissant envers la religion8 , encore professée par les variétés d'islamo-gauchisme et d'ultra-gauches terroristes d'opérette néo-stalinienne, mais lance une formule qui vise à excuser encore une fois la religion : «c’est la fascisation qui islamise, et non l’islamisation qui fascise ». On retombe encore une fois dans le néant total de l'idéologie maoïste, socle commun à tous les gauchistes bien-pensant, finalement cette invention de l'instinct de mort ce ne serait que le fascisme ressuscité. Cette bonne vieille bouillie pour demeurés gauchistes ! Et qui excuse l'enveloppe de l'impérialisme obscur du Moyen Orient , l'islam hard, salafiste, radical, égorgeur, coupeur des mains des pauvres, violeur des femmes... qui existait déjà du temps d'Hitler, et avant, dont n'importe quel merdeux lycéen peut s'inspirer pour justifier de tuer son prof juif ! Un instinct de mort, ou une prime à la connerie ? Ou à une ré-actualisation du "marxiste" Jacques Mesrine?

Que les bandes capitalistes au pouvoir se servent de cette idéologie religieuse en bien ou en mal n'étonne plus, ce qui est étonnant est que personne ne parle de supprimer cette religion en même temps que le capitalisme. Car, comme Lazare, ce mythe criminel ne devrait pas résister au temps.



1Non pas l'odieux viol individualiste mais la jouissance collective sans argent et sans frontières...

2C'est pourquoi le qualificatif ultra-gauchisme lui convenait si bien, confirmant son lien génétique avec l'anarchisme moderne, mais étranger au maximalisme de la véritable gauche communiste.

3Qui lisent moins le coran que moi – chaque page de cette compil me fait rire – ils ne me sont pas étrangers pour l'essentiel. Ils vivent l'exclusion sociale comme la plupart des prolétaires. Ils subissent la catégorisation comme victimes du racisme par ceux qui prétendent les défendre, hypocrites gouvernementaux et bateleurs gauchistes syndicalistes. Ils haïssent les profs qui reproduisent les inégalités (et dont le communisme prévoit la suppression : « l'éducateur doit être éduqué » dixit Marx). Ils souhaitent un monde de paix et de bonheur humain, pas un monde capitaliste qui ne vit que de guerres de brigands et de brigandage religieux. Mais pour cela, il faudra qu'ils prient non pour des chimères mais pour la reconstitution de la classe ouvrière, seule classe universaliste, et un parti mondial qui dépoussière cette idée neuve : la révolution communiste.

4Rythmée par les infos orientées chaque minute – mondialement et partout traduites - et que vous recevez en permanence sur votre portable. Lequel vous finissez par consulter de manière névrotique pour savoir « comment va le monde » et où a eu lieu le prochain attentat islamo-terroriste.

5Ces trois civilisations sont : la civilisation capitaliste dite laïque et multiculturaliste (qui empile cultures diverses comme un échafaudage sans méthode destiné à s'effondrer), la civilisation de la charia destinée aux immenses masses exploitées des pays du Sud, et la civilisation communiste qui passe pour une vieillerie hors sol et hors course.

6Pour Ernest Renan, cet épisode illustre le fait que « Jésus subissait les miracles que l'opinion exigeait de lui bien plus qu'il ne les faisait ». Selon ce même auteur, « le miracle est d'ordinaire l'œuvre du public bien plus que de celui à qui on l'attribue ». Dans son Histoire critique de Jésus-Christ, d'Holbach, philosophe des Lumières, souligne l'absence de témoins de la mort de Lazare : selon l'Évangile de Jean, des Juifs assistent à la résurrection de Lazare, mais personne n'était présent au moment de la mort qui a précédé la résurrection. « Il aurait fallu que ces Juifs [venus consoler la famille de Lazare pendant la période du deuil] l'eussent vu mourir, mort, embaumé », pour accréditer le miracle. L'historien philosophe voit de la « maladresse » dans la manière dont ce prodige fut opéré ; cela explique selon lui que des Juifs contemporains de Jésus aient trouvé dans cette résurrection « des caractères de fourberie ». Enfin, d'Holbach note l'absence de Lazare au moment du retour de Jésus à Béthanie dans l'Évangile selon Matthieu (26, 6-13) : Jésus « revint donc à Béthanie, où il fut reçu non par Lazare, qui fut peut-être obligé de se sauver, à la suite d'une telle imposture, mais par Simon le Lépreux ».




7Badiou ne fait que reprendre pourtant la novlangue des gouvernants et de leurs supplétifs gauchistes : frères et sœurs, islamophobie, la haine (catégorie résumé simpliste pour lycéen et passe-partout pour exploser l'ennemi fâchiste de souche, pire que le capitalisme), l'immigré source de richesse, etc. Quant à l'indignation face à la terreur islamo-radicale elle ne serait que « peurs » infondées, une arriération française... Voire un « instinct de mort » de colonialiste refoulé. La droite bcbg du Figaro utilise régulièrement ces remarques, avec sa maître à penser ex-institutrice - Mme Natacha Polony – mais avec la même logique que la novlangue de gauche caviar, prétendant à la restauration du prêt à penser antérieur lui aussi devenu obsolète et sans dénoncer les usages du système dominant qui les nourrit (aux deux sens).



8Surtout envers les monothéismes juif et chrétien. Il y a très peu d'écrits marxistes sur l'islam. Par contre à la fin du XIX ème, certains marxistes, sociologues et même bolcheviks, crurent y déceler une religion de la libération humaine comparable au christianisme. Peau de balle, elle ne peut que faire tourner en rond pendant l'éternité une soumission aux puissants, aux gourous discoureurs barbus, et des comportements quotidiens superstitieux qui auraient fait rire les premiers égyptiens.


Je vous reproduis ci-dessous l'intégralité de l'interview du philosophe maoïste:


Interview

Alain Badiou : «La frustration d’un désir d’Occident ouvre un espace à l’instinct de mort»


Le philosophe publie un ouvrage sur la tuerie du 13 Novembre, dont il impute la responsabilité à l’impossibilité de proposer une alternative au monde tel qu’il est. Il pointe notamment l’effondrement des idées progressistes, victimes d’une crise profonde de la pensée depuis l’échec du communisme.

Comment comprendre l’énigmatique pulsion de mort qui anime les jihadistes ? Des tueries de janvier à celles de novembre, chacun cherche les causes, sociales ou religieuses, de cette «radicalisation» qui, ici et ailleurs, cède à une violence inouïe. Pour le philosophe Alain Badiou, les attentats sont des meurtres de masse symptomatiques de notre époque, où règne sans limite le capitalisme mondialisé. Dans son dernier ouvrage, Notre mal vient de plus loin : penser la tuerie du 13 Novembre, qui sort le 11 janvier chez Fayard, il rappelle la nécessité d’offrir à la jeunesse mondiale, frustrée par un capitalisme qui ne tient pas ses promesses, une alternative idéologique.
Quelles différences voyez-vous ­entre les attentats de janvier et ceux de novembre ?
Dans les deux cas, on a le même contexte historique et géopolitique, la même provenance des tueurs, le même acharnement meurtrier et suicidaire, la même réponse, policière, nationaliste et vengeresse, de la part de l’Etat. Cependant, tant du côté du meurtre de masse que du côté de la réponse étatique, il y a des différences importantes. D’abord, en janvier, les meurtres sont ciblés, les victimes choisies : les blasphémateurs de Charlie Hebdo, les juifs et les policiers. Le caractère idéologique, religieux et antisémite des meurtres est évident. D’autre part, la réponse prend la forme d’un vaste déploiement de masse, voulant symboliser l’unité de la nation derrière son gouvernement et ses alliés internationaux autour d’un mot d’ordre lui-même idéologique, à savoir «nous sommes tous Charlie». On se réclame d’un point précis : la liberté laïque, le droit au blasphème.
En novembre, le meurtre est indistinct, très évidemment nihiliste : on tire dans le tas. Et la réponse n’inclut pas de déploiement populaire, son mot d’ordre est cocardier et brutal : «guerre aux barbares». L’idéologie est réduite à sa portion congrue et abstraite, du genre «nos valeurs». Le réel, c’est le durcissement extrême de la mobilisation policière, avec un arsenal de lois et de décrets scélérats et liberticides, totalement inutiles, et visant rien de moins qu’à rendre éternel l’Etat d’urgence. De là résulte qu’une intervention rationnelle et détaillée est encore plus urgente et nécessaire. Il faut convaincre l’opinion qu’elle ne doit se retrouver, ni bien entendu dans la férocité nihiliste des assassins mais ni non plus dans les coups de clairons policiers de l’Etat.
Vous analysez le 13 Novembre comme un «mal» dont la cause serait l’échec historique du communisme. Pourquoi ? C’est une grille de lecture qui paraît nostalgique et dépassée…
J’ai essayé de proposer un protocole d’explication aussi clair que possible, en partant des structures de ­notre monde : l’affaiblissement des Etats face à l’oligarchie privée, le désir d’Occident, et l’expansion du capitalisme mondialisé, face auquel aucune alternative n’est proposée aujourd’hui. Je n’ai aucune nostalgie passéiste. Je n’ai jamais été communiste, au sens électoral du mot. J’appelle «communisme» la possibilité de proposer à la jeunesse planétaire autre chose que le mauvais choix entre une inclusion résignée dans le dispositif consommateur existant et des échappées nihilistes sauvages. Il ne s’agit pas de ma part d’un entêtement, ni même d’une tradition. J’affirme seulement que tant qu’il n’y aura pas un cadre stratégique quelconque, un dispositif politique permettant notamment à la jeunesse de penser qu’autre chose est possible que le monde tel qu’il est, nous aurons des symptômes pathologiques tels que le 13 Novembre.
Donner toute la responsabilité à l’emprise tentaculaire du capitalisme mondialisé, n’est-ce pas ignorer la responsabilité de la pensée, des intellectuels qui voulaient précisément promouvoir un autre modèle ?
A partir des années 80, un certain nombre d’intellectuels, qui sortaient déçus et amers, faute d’un succès immédiat, du gauchisme des années 60 et 70, se sont ralliés à l’ordre établi. Pour s’installer dans le monde, ils sont devenus des chantres de la sérénité occidentale. Evidemment, leur responsabilité est flagrante. Mais il faut aussi tenir compte du retard pris du côté d’une critique radicale de l’expansion ­capitaliste et des propositions alternatives qui doivent renouveler et renforcer l’hypothèse communiste. Cette faiblesse est venue de l’amplitude de la catastrophe. Il y a eu une sorte d’effondrement, non seulement des Etats socialistes, qui étaient depuis longtemps critiqués, mais aussi de la domination des idées progressistes et révolutionnaires dans l’intelligentsia, singulièrement en France depuis l’après-guerre. Cet effondrement indiquait une crise profonde, laquelle exigeait un renouvellement conceptuel et idéologique, notamment philosophique. Avec d’autres, je me suis engagé dans cette tâche, mais nous sommes encore loin du compte. Lénine disait des intellectuels qu’ils étaient la plaque sensible de l’histoire. L’histoire, entre le début des années 70 et le milieu des années 80, nous a imposé un renversement idéologique d’une violence extraordinaire, un triomphe presque sans précédent des idées réactionnaires de toutes sortes.
Dans le monde que vous décrivez, il y a l’affaiblissement des Etats. Pourquoi ne pourraient-ils pas être des acteurs de régulation face au capitalisme mondialisé ?
Nous constatons que les Etats, qui avaient déjà été qualifiés par Marx de fondés de pouvoir du capital, le sont aujourd’hui à une échelle que Marx lui-même n’avait pas prévue. L’imbrication des Etats dans le système hégémonique du capitalisme mondialisé est extrêmement puissante. Depuis des décennies, quels que soient les partis au pouvoir, quelles que soient les annonces du type «mon adversaire, c’est la finance», la même politique se poursuit. Et je pense qu’on a tort d’en accuser des individus particuliers. Il est plus rationnel de penser qu’il y a un enchaînement systémique extrêmement fort, un degré saisissant de détermination de la fonction étatique par l’oligarchie capitaliste. La récente affaire grecque en est un exemple frappant. On avait là un pays où il y avait eu des mouvements de masse, un renouvellement politique, où se créait une nouvelle organisation de gauche. Pourtant, quand Syriza est arrivé au pouvoir, cela n’a constitué aucune force capable de résister aux impératifs financiers, aux exigences des créanciers.
Comment expliquer ce décalage entre la volonté de changement et sa non-possibilité ?
Il y a eu une victoire objective des forces capitalistes hégémoniques, mais également une grande victoire subjective de la réaction sous toutes ses formes, qui a pratiquement fait disparaître l’idée qu’une autre organisation du monde économique et social était possible, à l’échelle de l’humanité tout entière. Les gens qui souhaitent «le changement» sont nombreux, mais je ne suis pas sûr qu’eux-mêmes soient convaincus, dans l’ordre de la pensée et de l’action réelles, qu’autre chose est possible. Nous devons encore ressusciter cette possibilité.
Jürgen Habermas parle de l’économie comme la théologie de ­notre temps. On a l’impression que cet appareil systémique est théologique. Mais comment expliquez-vous ce qui s’est passé en France ?
Je voudrais rappeler que la France n’a pas le monopole des attentats. Ces phénomènes ont à voir avec le cadre général dans lequel vivent les gens aujourd’hui, puisqu’ils se produisent un peu partout dans des conditions différentes. J’étais à Los Angeles quand a eu lieu en Californie, après l’événement français, un terrible meurtre de masse. Cela dit, au-delà des analyses objectives, il faut entrer dans la subjectivité des meurtriers, autant que faire se peut. Il y a à l’évidence chez ces jeunes assassins les effets d’un désir d’Occident opprimé ou impossible. Cette passion fondamentale, on la trouve un peu partout, et c’est la clé des choses : étant donné qu’un autre monde n’est pas possible, alors pourquoi n’avons-nous pas de place dans celui-ci ? Si on se représente qu’aucun autre monde n’est possible, il est intolérable de ne pas avoir de place dans celui-ci, une place conforme aux critères de ce monde : argent, confort, consommation… Cette frustration ouvre un espace à l’instinct de mort : la place qu’on désire est aussi celle qu’on va haïr puisqu’on ne peut pas l’avoir. C’est un ressort subjectif classique.
Au-delà du «désir d’Occident», la France semble marquée par son passé ­colonial…
Il y a en effet un inconscient colonial qui n’est pas liquidé. Le rapport au monde arabe a été structuré par une longue séquence d’administration directe et prolongée de tout le Maghreb. Comme cet inconscient n’est pas reconnu, mis au jour, il introduit des ambiguïtés, y compris dans l’opinion dite «de gauche». Il ne faut pas oublier que c’est un gouvernement socialiste qui, en 1956, a relancé la guerre d’Algérie, et un Premier ministre socialiste qui, au milieu des années 80, a dit, à propos de la population en provenance d’Afrique, que «Le Pen pos[ait] les vraies questions». Il y a une corruption historique de la gauche par le colonialisme qui est aussi importante que masquée. En outre, entre les années 50 et les années 80, le capital a eu un impérieux besoin de prolétaires venus en masse de l’Afrique ex-coloniale. Mais avec la désindustrialisation forcenée engagée dès la fin des années 70, le même capital ne propose rien ni aux vieux ouvriers ni à leurs enfants et petits-enfants, tout en menant de bruyantes campagnes contre leur existence dans notre pays. Tout cela est désastreux, et a aussi produit cette spécificité française dont nous nous passerions volontiers : l’intellectuel islamophobe.
Dans votre analyse, vous évacuez la question de la religion et de l’islam en particulier…
C’est une question de méthode. Si l’on considère que la religion est le point de départ de l’analyse, on ne s’en sort pas, on est pris dans le schéma aussi creux que réactionnaire de «la guerre des civilisations». Je propose des catégories politiques neutres, de portée universelle, qui peuvent s’appliquer à des situations différentes. La possible fascisation d’une partie de la jeunesse, qui se donne à la fois dans la gloriole absurde de l’assassinat pour des motifs «idéologiques» et dans le nihilisme suicidaire, se colore et se formalise dans l’islam à un moment donné, je ne le nie pas. Mais la religion comme telle ne produit pas ces comportements. Même s’ils ne sont que trop nombreux, ce ne sont jamais que de très rares exceptions, en particulier dans l’islam français qui est massivement ­conservateur. Il faut en venir à la question religieuse, à l’islam, uniquement quand on sait que les conditions subjectives de cette islamisation ultime ont été d’abord constituées dans la subjectivité des assassins. C’est pourquoi je propose de dire que c’est la fascisation qui islamise, et non l’islamisation qui fascise. Et contre la fascisation, ce qui fera force est une proposition communiste neuve, à laquelle puisse se rallier la jeunesse populaire, quelle que soit sa provenance.•
Robert Maggiori , Anastasia Vécrin
Notre mal vient de plus loin, Penser les tueries du 13 novembre, Fayard, 72 pages, 5 euros.(ne dépensez pas votre argent, je l'ai commandé et en ferai la critique si toutefois l'ouvrage contient d'autres délires anti-marxistes).

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