PAGES PROLETARIENNES

dimanche 13 juillet 2014

MARX CHEZ LE COIFFEUR A ALGER





Par messaoud benyoucef



Berlin aujourd’hui

Unter den Linden, le soir vers 10 heures. Le «Mariage de Figaro» touche à sa fin au Staatsoper, le public commence à sortir, parmi eux un élégant jeune homme d’une vingtaine d’années, cheveux noirs, teint foncé et une barbe naissante. Il se dirige à grandes enjambées vers la Karl-Liebknecht-Strasse et l’Alexanderplatz, passant devant l’Université Humboldt où les fenêtres sont encore éclairées, devant les anciens quartiers du Commandant de la ville, occupés maintenant par les bureaux des éditions Bertelsmann, traverse le renfoncement du Vieux Musée, dépasse le Berliner Dom, les sinistres ruines du Palais de la République, vestige de la défunte RDA. Après une courte hésitation, il tourne à droite et commence à traverser la place circulaire du Marx-Engels-Forum plongé dans les ténèbres.
Le jeune homme s’arrête devant les massives statues de bronze. Il a envie, comme chaque jour des centaines de touristes, de caresser de la main le genou reluisant de Marx assis. Mais il a aperçu dans l’ombre de la statue un couple étroitement enlacé, lui peut être dix-sept ans elle à peine quinze. Le jeune reste imperturbable et tend la main vers la statue. C’est alors que l’adolescente, pour meubler le silence, lui lance avec un accent berlinois à couper au couteau : "Non mais ça va ? Y a rien à cirer ici!" Le jeune homme rétorque : "C’est Karl Marx." Après un court silence, on entend la voix du jeune garçon : "Karl qui ?"
Le jeune homme en reste pantois. Puis, il balbutie doctement que Karl Marx est né en 1818 et mort en 1883 et que c’est lui qui a rédigé avec son ami Friedrich Engels le Manifeste du Parti Communiste qui commence par la phrase «Un spectre hante l'Europe: le spectre du communisme». Les jeunots le dévisagent de l’œil qui diagnostique la démence caractérisée.
Le jeune homme continue à voix basse : "Eh oui, et Marx a aussi écrit le Capital, une critique du capitalisme qui prévaut encore aujourd’hui ..." Il s’arrête avec un geste de lassitude et continue son chemin, en direction de la Alexanderplatz.
Arrivé dans sa chambre du 27ème étage de l’hôtel Parc Inn, avec vue imprenable sur les mille feux de Berlin, il écrit dans la fenêtre mail de son ordinateur portable : « Jenny, ma chérie ...»




16 au 20 Février 1882, voyage de Paris à Marseille et traversée vers Alger

Le Paris-Lyon-Marseille, un compartiment de 1ère classe. Un peu après Lyon, le contrôleur entre dans le compartiment et explique à un homme d’un certain âge, élégamment habillé, à la toison de neige et au faciès agrémenté d’une volumineuse barbe, Karl Marx, que la locomotive a un problème technique et qu’il veut s’excuser pour le retard qui s’ensuivra. Marx épanche son agacement par quelques mots contre le progrès technique. Le voyage de Marx vers le sud a été décidé sur conseil pressant de ses médecins; cela fait des années qu’il souffre d’une bronchite aigue, de problèmes de plèvre et d’inflammations de la trachée. Marx se remet à tousser, il extrait de sa valise une bouteille de gnôle. «D'abord une heure et demie d’arrêt à Cassis à cause de distemper la locomotive. Maintenant encore le même désagrément d’engin à Valence, mais cette fois-ci avec en plus un froid de canard et un biting wind ... avec pour seul remède possible l’alcool, again and again resorted to it." (A Engels, 17 février 1882)

Marx, légèrement éméché, sort une photo de sa femme Jenny, décédée deux mois auparavant et commence à pleurer. Le train entre dans la morose gare de Marseille la nuit. Marx embarque à Marseille sur le bateau postal "Saïd" à destination d’Alger. C’est la première et la dernière fois qu’il quitte l’Europe. La traversée de 34 heures, dans une cabine exiguë, avec un pont noir de monde et un vacarme assourdissant venant de la salle des machines, est exténuante. Marx ne peut pas dormir et se rappelle dans un cauchemar les époques auxquelles, tête pensante du mouvement ouvrier naissant, membre d’une famille aux nombreuses ramifications, affectueux père de trois filles ou encore comme malade en quête de guérison, il faisait de fréquentes traversées entre Calais et Douvres. Mais dans ce rêve confus, ce sont surtout les années de l’agitation politique accompagnant les événements de 1848, années de la rédaction, avec Engels, du Manifeste du Parti communiste, qui émergent et qui secouent le plus sa mémoire.
Réveillé, il ne peut se débarrasser de l’idée qu’il est en train de déserter des tâches importantes qu’il aurait à assumer. Il peine à se concentrer, la lecture lui demande beaucoup d’efforts, et il est hors de question d’écrire quelque chose de sensé dans ce vacarme.
Sur le pont. Marx sympathise avec le capitaine du Saïd, un homme très affable, comme il l’écrira plus tard, qui se fait accompagner de sa famille pour ce voyage à Alger. Marx raconte au capitaine Macé qu’il est attendu par un ami de ses deux gendres Charles Longuet (marié à sa fille Jenny) et Paul Lafargue (marié à Laura), un certain Albert Fermé. Ce juriste français, expulsé à Alger une douzaine d’années auparavant pour raisons politiques, va s’occuper de Marx pendant son séjour de repos.
A l’arrivée à Alger, en plus de sa grave bronchite, Marx a attrapé un fort refroidissement. Mais ce qui le désespère plus encore, ce qui lui inflige une véritable déchirure a une autre cause, que Sigmund Freud décrira plus tard par ces mots : «Quoi que le moi puisse accomplir au cours d’une vie, le surmoi ne s’en satisfera jamais».

Alger et le grouillement de sa baie. Fermé, un individu sympathique, la quarantaine, reconnait Marx tout de suite, car la physionomie du dirigeant de l’Internationale socialiste est partout connue. Fermé amène tout d’abord Marx dans le luxueux "Grand Hôtel d’Orient", la meilleure adresse de la ville, mais très cher. A la réception, on propose au vénérable professeur allemand un forfait de pension mensuel, mais, sur les conseils de Fermé, Marx n’y restera que quelques jours et optera pour une pension se trouvant en hauteur dans une villa du quartier résidentiel de Mustapha Supérieur, au climat plus clément. Comme il va l’expliquer sans ambages à Fermé, Marx ne peut pas faire de folies, même s’il peut compter sur le soutien généreux de Engels. Pendant son séjour, il sera souvent chez les Fermé, route Mustapha Supérieur. On y parlera des journées de la Commune de Paris qui a conduit au bannissement de Fermé, et de l’évolution des événements politiques sur le continent, notamment en Russie.
Pour sa part, Marx passera les deux mois qui viendront à la Pension Victoria. Il pourra souvent oublier ses douleurs et ses doutes. «Ici, situation magnifique, devant ma chambre la baie de la mer Méditerranée, le port d’Alger, des villas disposées en amphithéâtre escaladant les collines ... plus loin, des montagnes, entre autres les sommets neigeux derrière Matifou, sur les montagnes de Kabylie, des points culminants du Djurdjura ... Le matin vers 8 heures, rien de plus exaltant que le panorama, l’air, la végétation, ce mélange merveilleux européo-africain. Chaque matin, de 10 ou 9 heures à 11 heures my promenade.» (A Engels, 1er mars 1882). 
Et la toux de Marx va empirant. Un certain Dr. Stephann - "best Algiers doctor" – devient son médecin traitant. Pendant le traitement de «cloques sur la poitrine», le médecin et son patient échangent des confidences. Le docteur Stephann s’intéresse aux sciences physiques et Marx, qui s’est approprié un riche savoir au cours de ces dernières années, peut enrichir les entretiens de considérations ayant trait aux sciences naturelles, à la physique et la cosmologie, voire même aux mathématiques. Mais surtout, ils parlent de la mort, de l’idée saugrenue d’une autre vie dans l’au-delà. Selon Marx, il faut se résigner à son propre fini : «Seuls les atomes sont immortels.» Le consulat royal prussien à Alger se trouve à cette époque dirigé par le diplomate Dr. Fröbel. On ne sait pas si le consulat a eu connaissance de la présence du dirigeant socialiste proscrit (la presse locale en avait fait état) et si, dans ce cas, il en a fait rapport à Berlin. On peut s’imaginer que Marx ait été pris en filature.(Ce serait un running gag de l’Histoire si, une fois encore, et à l’insu de Marx, il y avait eu un petit mouchard dans les parages).
La "Pension Victoria" ne dispose que de six chambres. Marx se trouve ainsi en compagnie assez restreinte, avec, outre les deux propriétaires des lieux, Madame Rosalie, employée de maison, Madame Casthelaz et son fils Maurice Casthelaz, médecin et pharmacien et lui-même curiste (qui prodiguera à titre bénévole des soins fréquents à Marx), Madame Claude, de Neufchâtel, Armand Magnadère, dont on déplorera la mort en mars 1882, et une jeune femme restée anonyme, qui propose des cours particuliers par voie de presse.

Cette «jeune femme inconnue« joue un rôle particulier lors du séjour de Marx en Algérie. Elle est originaire de Dessau, en Allemagne, elle est jolie et intelligente et parle plusieurs langues. Elle a déjà beaucoup entendu parler du célèbre pensionnaire et elle a même lu le livre «La Femme et le Socialisme», ouvrage écrit par August Bebel en 1879, ayant connu une large diffusion et tombé sous le coup de la censure du fait de la Loi antisocialiste promulguée par Bismarck. Marx se sent attiré par elle, car elle lui rappelle sa fille cadette (Tussy). Mais bientôt la jeune femme (nous l’appellerons Vera) va hanter ses rêves. Dans ces rêves se mélangent, au souvenir des souffrances et privations endurée lors de l’achèvement du premier volume du «Capital», ce sentiment de délivrance perçu dans le train le menant à Hambourg où l’attendait son éditeur Meissner. Il y avait dans son compartiment en face de lui une jeune femme en laquelle il vit la messagère du nouveau monde semblant s’ouvrir à lui. Cette jeune femme prenait maintenant les traits de Vera, et, sait-on pourquoi, il essaie dans ses rêves de lui faire comprendre quelle avait été sa prouesse philosophique d’alors, quelles avaient été les découvertes dont il avait fait don à l’Humanité.
Vera accompagne Marx dans ses promenades à travers Alger. Quand ils flânent à travers les bazars de la Casbah, Marx a le sentiment d’être oisif, de trahir sa cause, et il se confie à Vera. Il y a dans son bureau de Londres tant et tant de documents, de manuscrits à moitié achevés, de notes prises pour les volumes deux et trois du «Capital» - et encore même pour un quatrième volume. Vera ne comprend par le grand homme. Elle a lu chez Bebel tout le mérite qui d’ores et déjà lui revient. Et sa sœur de Dessau, apprenant qu’elle a rencontré le célèbre Marx, a été dans tous ses états à la lecture de sa lettre. Quand Marx se lamente de tout ce qui lui reste à faire, elle lui répond sentencieusement : «Quoiqu’on fasse dans la vie, on ne sera jamais satisfait; là-dessus, Dieu et le Diable seront bien toujours d’accord.» Quoiqu’il en soit, Marx n’arrive pas à maîtriser ses sentiments de culpabilité, des sentiments qui sont loin d’être diffus : Il se languit vraiment de son cabinet de travail, le centre de son univers. se languit de son ami Engels. Dans sa chambre se trouvent plusieurs projets de lettres à Engels qu’il n’enverra jamais, estimant que même pour son ami le plus proche, ses lettres seraient trop personnelles. Lors d’une promenade en bordure de la Casbah, Marx et Vera rencontrent un individu au visage émacié, barbu, peintre de son état, la quarantaine environ. Sous son parasol, il a peint en quelques rapides coups de pinceau sur son petit chevalet un escalier qui monte le long de la colline. Marx et Auguste Renoir se dévisagent. Peut être ont-ils aussi échangé quelques paroles sans importance. Mais aucun des deux n’apprendra jamais qui il a, ce jour-là, rencontré.

Mais Marx entreprend également des randonnées avec les autres hôtes de la pension : "Hier à une heure de l’après-midi, nous sommes descendus à Mustapha inférieur d’où le tramway nous a amenés au Jardin Hamma ou Jardin d’Essai qui sert de Promenade publique, avec, à l’occasion, des concerts de musique militaire, et qui est utilisé comme pépinière, pour faire pousser et propager des végétaux indigènes, enfin pour des expériences botaniques scientifiques et comme jardin d’acclimatation." (Marx à Laura, 13/14 avril 1882) 
Madame Casthelaz demande à Marx qui, dans sa conception de l’Etat, sera amené à effectuer les basses besognes, et elle ajoute: «Je ne peux pas vous imaginer dans un monde ayant été nivelé par le bas, car vous avez sans conteste certains goûts et attitudes que l’on attribue par ailleurs à l’aristocratie.» - «Moi non plus», lui répond Marx. «Mais ces temps arriveront, mais nous ne seront plus de ce monde.» (idem) Marx fait la connaissance de l’ex-Fouriériste M. Durando, professeur de botanique. «Nous bûmes du café, en plein air naturellement, dans un café maure. Le Maure en prépare d’excellents, nous étions assis sur des tabourets, l’une des meilleures façons de converser des utopies de Fourier. Fourier rêvait de communes qui étaient censées ne pas être seulement des communautés économiques, mais également des communautés amoureuses. Un affranchissement du travail n’est pas concevable sans un affranchissement de la sexualité, proclame le Professeur Durando. Vera écoute avec intérêt. Marx est un peu gêné.
La santé de Marx ne s’améliore guère. Les aléas de son état sont le sujet principal de ses lettres, notamment de celles adressées à Engels, tandis qu’il fait parvenir à ces filles des nouvelles moins préoccupantes de son séjour à Alger. Une «Leçon de sagesse arabe», qu’il envoie à Laura, est très éloquente à ce sujet :
"Dans un fleuve impétueux, un passeur possède une petite embarcation. Pour arriver de l’autre coté monte un philosophe. Et la conversation suivante s’engage: Le Philosophe : Sais-tu ce que c’est, l’Histoire ? Le passeur : Non. Le Philosophe : Alors, tu as déjà perdu la moitié de ta vie. Et d’ajouter : As-tu fais des études de mathématiques? Le passeur : Non. Le Philosophe : Alors tu as perdu plus de la moitié de ta vie ! 
A peine le philosophe a-t-il terminé qu’un vent terrible fait chavirer le petit bateau, le passeur et son passager se retrouvent à l’eau. On entend alors le passeur crier : Tu sais nager? Le Philosophe : Non ! Le passeur : Alors, tu perdras la vie, mais cette fois-ci la vie entière!" (Marx à Laura, 13/14 avril 1882)
L’exploitation coloniale et les premiers balbutiements de l’industrie et du capitalisme marquent de leur empreinte la ville d’Alger. Le 8 mars paraît dans le journal local, Le petit colon algérien, un éditorial : "Le travail affranchi et le travail des Damnés, conditions inhumaines dans la construction des nouveaux chemins de fer algériens vers l’Est", éditorial qui termine par ces mots «Debout, les Damnés de la Terre!»
Marx résiste aux sentiments qu’il éprouve pour Vera, mais d’un autre coté, l’admiration qu’elle lui porte et l’intimité grandissante qui les rapproche le flattent. Et Vera, de son coté, ressent aussi cette "perte de repères" (lost in translation). Marx veut en avoir le cœur net, il se rend chez le "Photographe Agha Supérieur Alger", E. Dutertre, pour se faire tirer le portrait, ce fameux dernier portrait de Marx qui a suscité tant de commentaires. Il fait envoyer des copies de cette photo à ses filles, par exemple à Laura, à laquelle il ajoute cette dédicace : "To my dear Cacadou. Old Nick."
Sur les lieux même du chantier, au milieu des ouvriers peinant à la tâche, Marx essaie d’exposer à Vera l’une des essences de ses investigations, l’éclairage de la loi secrète du capitalisme. Il désigne les contremaîtres. Il décrit les rapports de propriété qui caractérisent les machines que l’on voit à l’œuvre. Il explique comment notre monde est devenu un univers exclusivement marchand. Que la seule marchandise que les ouvriers salariés puissent proposer sur le marché figure leur force de travail. Qu’ils ne peuvent survivre que s’ils vendent cette force de travail. Et ceux qui la leur achètent connaissent pertinemment la pleine valeur de ce qui leur est proposé. Exploitant la détresse de l’ouvrier, on va acheter cette valeur au prix le plus bas possible, sachant que ce potentiel va créer des richesses bien plus importantes que leur valeur salariée initiale. C’est ainsi qu’avec un peu de jugeote, on pourra manipuler l’offre et la demande régissant le marché du travail de manière à devenir immensément riche, à l’instar des magnats des chemins de fer américains, des Rockefeller et des Vanderbilt.

Marx, Alger, le 28 Avril 1882


Mais cette photo est le point de départ d’une rupture. Il écrit à Engels: „Pour plaire au soleil, je me suis débarrassé de ma barbe de prophète et de ma toison, mais ... je me suis fait photographier avant de sacrifier mes cheveux sur l’autel d’un barbier algérois.» (9 Marx à Engels, 28 Avril 1882) 
La barbe du prophète et la toison sacrifiées ... pour plaire à Vera? Quoiqu’il en soit, Vera est surprise et un peu décontenancée. Ses rapports avec Marx changent, elle cherche moins souvent sa présence. Et elle finit par trouver un emploi de répétitrice, comme par hasard pour les enfants du consul allemand Dr. Fröbel. Marx, de son coté, voulait-il faire «du passé table rase» ?
Le mauvais temps et la poussière du sirocco qui ne cesse de pénétrer dans ses poumons ramènent peu à peu Marx à la raison, et il se résigne à quitter Alger aussi vite que possible. Son départ précipité d’Alger est "opportun", écrit-il à Engels, et on se saura jamais très bien quelles étaient alors ses pensées.
Peu de temps avant son départ, Marx va visiter avec Fermé dans la baie d’Alger une escadre de six cuirassés français. «J’ai naturellement visité le navire-amiral ‘Le Colbert’ sur lequel un fringant officier, très vif d’esprit, m’a tout montré dans le détail et m’a même fait des démonstrations ... A partir d’un canot, nous avons suivi les manœuvres du navire-amiral et des cinq autres cuirassés.” Tout cela devait bien sûr conduire immanquablement à un échange avec Fermé sur le rayonnement global du colonialisme militaire. (Et peut être le “mouchard” était-il à portée d’oreille dans le canot d’à-côté). Puis, Marx quitte Alger le 2 mai 1882 sur le vapeur ‘PELUSE’. Sur le quai, agitant leur mouchoir, à coté de la famille Fermé et du Docteur Stephann, il y a aussi Vera.

8 Mai – 3 Juin 1882, Monte Carlo

La traversée en direction de Cannes fut houleuse, il n´y resta que quelques jours. Son état de santé était misérable. Il trouva dans le salon de lecture du Casino presque toutes les revues de presse italiennes et francaises, il y avait même quelques journaux allemands, qui offraient un bien meilleur aperçu que pouvaient offrir les revues anglaises. Mais à la "table d'hôtes" où se trouvent réunis les camarades de l'hotel de Russie, on s'intéresse bien plus aux événements qui se déroulent autour des tables de jeux des salles du casino (tables de jeu de la roulette et du trente-quatre). 
Monte Carlo, ce refuge des oisifs distingués et aventuriers, est en fait malgré les beaux paysages un lieu délaissé. Son coté monumental est dû uniquement à ses hôtels. On n’y retrouve ni le petit peuple ni les couches moyennes, "seuls les domestiques, garçons d'hôtel et de café, qui représentent le sous-prolétariat". Il végéta ainsi un mois à Monte Carlo, après avoir été informé sans détours sur son état de santé. Ce médecin, docteur Kunemann l'ayant pris tout d'abord pour un de ses collègues. Marx écrit à Engels, qu'il compte cacher son état vis à vis de ses enfants pour ne pas les alarmer. 

Les jours passent, occupés par de très désagréables traitements. A part ce contact avec son médecin, un philistin républicain et ses hôtes de table, ses relations sociales se trouvent très réduites. Ainsi il n'est pas étonnant que son esprit toujours aussi avide de nouveautés, se tourne vers le casino de Monte-Carlo, son intérêt fixe sur la "banque de jeu, the financial basis of the whole trinity" de politique, de l'Etat et du gouvernement.

Un de ses hôtes de table, le Wine Merchant anglais de Pittersborough, se donne à la chansonnette populaire, The Man that Broke the Bank at Monte Carlo
"I`ve just got here, through Paris, from the sunny southern shore, I to Monte Carlo went, just to raise my winter`s rent“. Et alors ce fils soulard de Grande Bretagne se met soudain à déclarer à grand renfort de vaisselle, de mets et de garçons de restaurant dans un discours délirant : "Comment on peut accumuler son argent sans avoir affaire à autre chose que l'argent lui-même ? Sans avoir à se colleter avec la racaille des journaliers/salariés ? Soit à la roulette soit à la Bourse de Londres. C'est là, s'écrie Pittersborough, qu'íl a gagné ses chips et tous croient que c'est de l'argent réel, mais c'est déjà de l'argent fictif. C'est une promesse, un espoir. Et maintenant il parie. Il graisse la patte au croupier. Ou bien il sort ses cartes truquées. "And I break the bank at monte Carlo". Il n´y aurait rien de plus beau que le jeu de l'imagination, quand à la fin il en ressort de l´argent dur. Et quant on se trouve propriétaire du casino, quand on rémunère les croupiers, on pourrait faire fortune, devenir extrêmement riche, sans effort, juste peut-être un peu de vol et de meurtre. Mais ceci se trouva garanti grâce à la politique machiavélique de Charles III, le prince de Monaco. Lui, Pittersborough, a l´intention de vendre son affaire vinicole et de se consacrer uniquement aux financial deals.

Le cercle présent s'amuse. Marx a bien mieux appris la leçon que les autres. Il ne peut pas se retenir et murmure quelque chose comme : "Quelle bande alors ces bourgeois dépravés, qui dilapident les valeurs créées par la classe ouvrière et s'estiment être les maîtres du monde !" Le cercle ne le comprend pas très bien.
Plus tard, installé dans sa chambre d´hôtel, Marx se fait des notices pour ses prochains volumes à paraître après "Das Kapital". Sur une de ses fiches apparaît pour la première fois le terme de "casino-capitalisme".

Début Juin-fin Aout 1882, Argenteuil/Paris, chez sa fille Jenny Longuet.

Pour la première fois aussi au cours de ce voyage, il se voit interpellé par son surnom: "Maure, où est ta barbe ?" Marx se retrouve pour la dernière fois, pendant quelques semaines, en compagnie de ses filles, Jenny et Laura (ainsi que de leurs maris Longuet et Lafargue) et de leurs quatre enfants, qui ont survécu. De temps à autre, de même avec Eleanor (Tussy,qui est venue de Londres pour soigner Jenny, qui est souffrante, mais qui est atteinte elle-même en son corps et son âme par l'interdit prononcé par Marx envers ses ambridés pour le journaliste francais Lissagaray). Les conflits entre ces personnes, entre les soeurs, entre Charles Longuet et sa femme, sont intensifs. Et Marx va poursuivre ses "cures" dans la station thermale toute proche d'Enghien. Tous ces évènements, ces conflits, la maladie mortelle de Jenny etc. se retrouvent en concentré dans le cours d'une journée, cette journée est révélatrice de la grande impuissance de Marx vis à vis de sa famille et de leurs problèmes : "A 8 ½ heures du matin je commence par la toilette, je m'habille et prends un premier café etc.; vers 9 heures du matin, je me rends à Enghien, retourne généralement vers 12 heures, puis je prends mon déjeuner à Argenteuil en famille, entre 2 et 4 heures je me repose, puis je fais une promenade et je joue avec les enfants, de telle sorte que j'en perds tous mes repères jusqu'à la capacité de penser d'une façon plus radicale que ce qu'a pu formuler Hegel dans sa "Phénoménologie"; enfin vers 8 heures, le dîner et voici ainsi ma tâche journalière achevée. Où trouver le temps pour la correspondance ?" 
Les différents caractères des personnes présentes se déploient lors du "souper". Son bureau de travail légendaire de la Maitland Park Road 41 se transforme lors de rêves tumultueux en citadelle fantastique. Cette pièce baignée de lumière, dont les murs sont tapissés de rayons de bibliothèque, est envahie de livres, de manuscrits et de ballots de journaux qui grimpent jusqu'au plafond. Vis-à-vis d'une cheminée, et sur le côté d'une fenêtre, se trouvent deux tables croulant sous des papiers, livres et journaux. Au centre de la pièce, dans le coin le mieux éclairé, se trouve une table de travail toute simple et un siège à dossier en bois (ce même siège, où on le retrouvera mort le 14 Mars de l´année suivante). 
Adossé à un autre mur, est placé un sofa de cuir; sur le manteau de cheminée, encore des livres éparpillés, des cigares, allumettes, blagues à tabac, presse-papiers et de nombreuses photographies. Dans son rêve, les parties rédigées et depuis longtemps cachées du prochain manuscrit, s'écroulent sur lui. Ce sera à Engels de réunir ces documents dans un travail assidu, qui paraîtra dans les volumes 2 et 3 du “ Capital“. A la fin tout se fond dans des formules de mathématiques et des tableaux économiques, qui font effet d'une tornade semblant engloutir dans ses flots de symboles le rêveur lui-même. Enfin au dernier jour du séjour de Marx à Argenteuil, Longuet va condescendre à inviter à déjeuner le traducteur français de "Das Kapital", qui s'était depuis longtemps préoccupé pour obtenir pleine "audience". "C'était un vent froid, venant du nord-est, et ma obligate conversation avec poor Roy dans le jardin me fit contracter un refroidissement. Thanks to Longuet !". Puis, d'Aout à fin Septembre, nous retrouvons Marx en compagnie de sa fille Laura, qui au départ se montrait assez rébarbative, pour continuer la cure à Vervey sur le lac de Genève, "dans un état de monotonie extrême, car nous vivons ici comme dans un pays de cocagne".
Lors de leurs sorties en bateau, il peut s´entretenir vivement de la poursuite de son travail sur les volumes à paraitre du Capital.
"Il ne suffirait pas des démontrer comme quoi l’usage de la force du travail dans les lieux de production est orienté sur le profit, il s’agirait bien surtout des activités du capitalisme vu globalement, des intérêts du capital, des marchés d’actions, de la capitalisation des biens et des fonds. De plus, il faudrait prendre en considération le fait que le capital s’apprête à s’approprier non pas uniquement les ressources foncières de par le monde, mais même l’eau, la nature en général."
Laura argumentera plus tard, dans le conflit qui l'opposera à Engels, en s'appuyant sur ces entretiens, pour s'arroger le droit de travailler sur ces manuscrits.

Octobre 1882 – Mars 1883 Retour à Londres, séjour à Ventnor sur l'Isle of Wight, mort à Londres et enterrement.

L'état de santé de Marx s'était amélioré à Argenteuil et Vevey. Il fuit bien vite le brouillard de Londres pour profiter du climat maritime de l'Ile de Wight. "Ici on peut flaner des heures durant, tout en profitant de l'air de montagne et de l'air marin."
Ce sera sa dernière station. Pendant ses promenades, il essaie d'apprendre à son petit fils Johnny – qui se trouve occasionnellement en visite avec Tussy - la mathématique différentielle. Il s´est approprié cette science depuis quelque temps et se sent en rapport d'égalité avec Newton et Leibniz. Ou bien il parle de la préhistoire et des essais réalisés à l'exposition sur l'électricité à Munich, "tout particulièrement la démonstration comme quoi l'électricité permettrait de faire passer la force à grande distance, et cela avec l'aide d'un simple fil télégraphique."

C'est alors que survient la mort de Jenny, sa fille, le 11 janvier 1883 à Argenteuil; elle succomba à son cancer à 38 ans. Tussy, la porteuse de cette nouvelle, écrit les mots suivants : "Je sentais que j'apportais l'arrêt de mort à mon père. En me rendant chez lui, l'angoisse me serrait le coeur et je me torturais l'esprit à chercher la façon de lui transmettre cette nouvelle. Je n'eus pas besoin de parler, mon visage me trahit. Maure dit tout de suite : Notre petite Jenny est morte !".

Marx revient à Londres, dans la Maitland Road 41. Les dernières six semaines de Marx se mourant, passèrent vite, laryngite, bronchite, un abcès aux poumons, des embarras gastriques, des traitements quotidiens, 1 litre de lait coupé d´un quart de brandy. A partir de là deux personnes principales de sa vie vont s´occuper du cours des choses, Helene Demuth et Friedrich Engels. 



"Lenchen" à domicile, Engels, qui habite au coin de la rue, lors de ses visites quotidiennes. Ils rivalisent pour les meilleurs soins, il y a aussi des conflits.

"Lenchen" (on ne sait pas, si Marx est le père biologique de son fils) érige une "dictature à domicile". Pour elle Marx n'est pas un grand homme, il ne peut pas lui en imposer, elle "le connaît avec ses sautes d'humeur et ses faiblesses, elle le mène par le bout du nez." (W. Liebknecht). Ceci a tout pour exaspérer Engels, car il sait la "grandeur" de Marx, il pense aux écrits pour les prochains volumes du "Capital", cachés dans des paquets en différents tas éparpillés, entièrement en désordre parmi les piles de livres de la bibliothque. Engels, lui-même, plein d'abnégation, a toujours joué le second violon derrière Marx. De plus la conception de vie d'Engels oriente ses tentatives de réconfort, "le vin, les femmes et le chant de la vie en sont les épices" (A. Bebel). Alors Lenchen se dispute avec lui, quand il offre à l'occasion un petit verre d'eau-de-vie de trop à Marx, ou lui apporte une bouteille de vin, ou qu'il tient des propos guillerets. Et de fait Engels exige une fois trop de Marx (c'est d'ailleurs peut-être la seule fois dans leur vie), lorsqu'il rapporte de long en large les débats tenus lors de la préparation du congrès du parti socialiste ouvrier de Kopenhagen, s'étendant sur les opinions de petits bourgeois et de philistins dans le parti, et rapportant les querelles autour du "Sozialdemokrat". Marx s'endort et son rêve s'enroule au tour de la phase qui a marqué leur jeunesse : "Une nouvelle société naîtra, qui prendra la place de l'ancienne société bourgeoise aves ses classes et leurs contradictions, ce sera une association qui reposera sur la liberté de chacun garantissant le libre développement de tous."  Les images des différentes communes, soviets, coopératives et communautés de vie anti-autoritaires, qui se sont tous depuis appuyés sur cet espoir, se superposent et Marx pousse un long soupir, les hommes ne possèdent vraiment rien qu'eux-mêmes et cela devrait faire l'objet de recherches, recherches, recherches. Puis il demande un peu plus de brandy dans son lait. Le 14 Mars 1883, Lenchen et Engels le retrouveront en pleine journée, vers 15 heures, affalé dans son siège, "assoupi, mais pour ne plus s´éveiller." (Engels). L'enterrement au cimetière des indigents de Highgate avait des traits surréalistes. Une petite douzaine à peine y prend part. Tussy est absente, Laura et Lenchen se trouvent acculées aux arrières, derrière les hommes. Deux couronnes de la rédaction du "Sozialdemokrat" et de l'association des ouvriers de Londres sont posées. Engels va tenir un discours en anglais : "Ce que le prolétariat combatif européen et américain a perdu, ce que la science de l´histoire a perdu avec cet homme, est incommensurable" etc. Longuet lit en public et en langue française, les différents télégrammes reçus, des socialistes russes et des partis travailleurs français et espagnol. Wilhelm Liebknecht, membre du Reichstag allemand parle en langue allemande de son ami et maitre inoubliable, "le plus haï des oppresseurs et exploiteurs du Peuple, le plus aimé des oppressés et exploités, du moins de ceux qui ont pris conscience de leur condition... Les fondements scientifiques apportés par Marx nous mettent en mesure d'affronter les attaques de l'ennemi et de poursuivre le combat avec des forces toujours renouvelées." Se trouvent aussi rassemblés l'autre gendre, Paul Lafargue, deux anciens compagnons de combat, Leßner et Lochner, d'anciens membres de la ligue des communistes des années quarante, un professeur de zoologie, Lankester, et un professeur de chimie, Schorlemmer, tous deux membres de la Royal Society et amis de Marx. C'était tout.

Le cimetière de Highgate aujourd'hui

En 1956, les dépouilles mortelles de Marx, Jenny et Lenchen furent reposées à un emplacement du cimetière plus représentatif. C'est là aussi que repose Herbert Spencer. Un monument fut érigé. Par une belle matinée dominicale, on retrouve aussi dans le flot intarissable des visiteurs, qui se rendent au monument de Marx du cimetière de Highgate, l'élégant jeune homme de la première scène, cette fois avec sa Jenny.



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