PAGES PROLETARIENNES

dimanche 12 mai 2013

Sortie de secours


Par Ignazio Silone[1] (1966 pour l’édition française)

(extraits)

… Les conditions de vie qu’imposa le fascisme après la conquête du pouvoir furent très dures pour les communistes ; elles n’en constituaient pas moins la pierre de touche de quelques-unes de leurs thèses politiques et l’occasion de mettre sur pied un genre d’organisation tout à fait conforme à leurs mentalités. C’est ainsi que, plusieurs années durant, je m’efforçai moi aussi de vivre comme un étranger dans ma patrie. Je dus changer de nom, abandonner toute relation avec ma famille, rompre avec mes habitudes, fixer ma résidence dans des provinces que je n’avais point fréquentées jusqu’alors, et mener une vie qui éloignât tout soupçon d’action conspiratrice. Le parti devint famille, école, église et caserne ; en dehors de lui, le reste du monde était entièrement à refaire. Le mécanisme psychologique qui conduit le simple militant communiste à s’identifier progressivement avec l’organisation collective, est maintenant connu ; c’est celui-là même qui donne des résultats identiques dans certains ordres religieux et certaines écoles militaires. Tout sacrifice était le bienvenu et accepté comme une équitable contribution personnelle au « salut commun ». Et il va de soi que les liens qui nous unissaient au parti étaient toujours plus solides, non pas en dépit des dangers et des sacrifices qu’ils comportaient mais à cause d’eux. Ceci explique aussi l’attraction qu’exerce le communisme sur certaines catégories de jeunes gens et de femmes, sur les intellectuels, sur les personnes les plus sensibles, les plus généreuses, les plus chagrinées par la « dissipation » de la société bourgeoise. Ceux qui, encore, à l’heure actuelle, croient pouvoir détourner du communisme les jeunes gens les plus sérieux en les alléchant par des locaux bien chauffés et des machines à sous, partent d’une idée bien étroite et basse de l’homme (encore que la qualité des membres d’un parti de masse soit évidemment différente de celle d’un petit parti clandestin).
Il n’y a donc point lieu de s’étonner si les premières crises politiques qui frappèrent l’Internationale me laissèrent plutôt indifférent. Leur origine résidait dans le fait que les principaux partis, membres de la nouvelle Internationale, étaient bien loin d’être homogènes, même après l’acceptation formelle des célèbres vingt et une conditions dictées par Lénine pour leur admission. Ces partis avaient en commun l’horreur de la guerre impérialiste et de ses conséquences et ils partageaient la critique des conceptions réformistes de la seconde Internationale ; mais, en dehors de cela, ils reflétaient l’inégal niveau de développement des divers pays. Notables étaient donc les divergences entre le bolchévisme russe, né dans un milieu sans liberté politique, pauvrement différencié du point de vue social, et les groupes de la gauche socialiste des pays occidentaux. L’histoire de l’Internationale fut donc l’histoire des intrigues et des violences du groupe dirigeant russe contre toute expression indépendante des autres partis affiliés. Les uns après les autres furent contraints de rompre avec l’Internationale communiste les groupes les plus liés aux traditions parlementaires (Frossard), les groupes les plus respectueux de la légalité et indignés de quelque « putsch » aventureux (Paul Levi), les éléments libertaires qui avaient perdu leurs illusions sur la démocratie soviétique ‘Roland Host), les syndicalistes révolutionnaires opposés à la soumission bureaucratique des syndicats au Parti communiste (Pierre Monatte, Andrès Nin), les groupes les plus réticents à rompre avec les masses social-démocrates (Brandler, Bringoff, Tasca) et l’extrême gauche contraire aux « tournants » opportunistes (Bordiga, Ruth Fischer, Boris Souvarine). Ces crises internes naissaient et se déroulaient dans une sphère bien éloignée de celle où nous nous trouvions en grand nombre engagés, et nous n’y fûmes donc point directement intéressés. Je ne m’en vante nullement, au contraire, mais j’essaie de me l’expliquer. La croissante dégénérescence tyrannique et bureaucratique de l’Internationale communiste m’inspirait à moi aussi dégoût et répulsion, mais de fortes raisons m’incitaient à différer ma rupture : la solidarité qui me liait à mes compagnons de lutte morts ou emprisonnés, l’inexistence d’autres forces antifascistes organisés en Italie, la rapide décadence politique, et parfois morale, de certains hommes qui s’étaient éloignés du communisme, et enfin l’illusion qu’un assainissement de l’Internationale était possible avec l’aide du prolétariat occidental, dans l’éventualité d’une crise interne du régime soviétique.

Entre 1921 et 1927 j’eus plusieurs fois l’occasion de me rendre à Moscou pour participer, en tant que membre de délégations communistes italiennes, à des congrès et réunions. Un trait des communistes russes qui me frappa, commun à des personnalités vraiment exceptionnelles comme Lénine et Trotsky, était leur incapacité absolue de discuter loyalement les opinions contraires aux leurs. Le dissident, par le simple fait qu’il osait contredire, était, à n’en pas douter, un opportuniste, sinon un traître et un vendu. Les communistes russes n’arrivaient pas à concevoir un adversaire de bonne foi. Quelle inconsciente aberration, de la part de polémistes soi-disant matérialistes et rationalistes, que d’affirmer en termes si absolus la primauté de leur doctrine sur l’intelligence. Il a été fort justement observé que, pour retrouver une déformation analogue, il faut remonter aux anciens procès de l’Inquisition contre les hérétiques. Au moment de quitter Moscou, en 1922, Alexandra Kollontaï me dit sur le ton de la plaisanterie :
-          S’il t’arrive de lire dans les journaux que Lénine m’a fait arrêter parce que j’ai volé les couverts en argent du Kremlin, tu sauras que c’est tout simplement parce que je ne suis pas pleinement d’accord avec lui sur un problème de politique agricole ou industrielle.
Alexandra Kollontaï avait emprunté à l’Occident son sens de l’humour et elle n’en faisait montre qu’avec les Occidentaux. Mais, déjà à l’époque, en ces fébriles années de création du nouveau régime, alors que la nouvelle orthodoxie ne s’était pas encore emparée de toute la vie culturelle, il était bien difficile, y compris pour nous, communiste occidentaux, de nous entendre avec un communiste russe sur les questions les plus simples et les plus banales. Il était difficile, je ne dis pas même de tomber d’accord, mais de se comprendre, d’entretenir un dialogue sur la signification de la liberté pour un homme occidental, fût-il ouvrier. Je me souviens avoir tenté un jour, plusieurs heures durant, de l’expliquer à une dirigeante de la maison d’édition nationale, afin qu’elle prît conscience de l’atmosphère d’intimidation et d’avilissement à laquelle étaient soumis les écrivains soviétiques. Elle n’arrivait pas à comprendre ce que je voulais dire.
-          La liberté, dis-je, pour faire un exemple, est la possibilité de douter, la possibilité de se tromper, de chercher, d’expérimenter, de dire non à une autorité quelle qu’elle soit, littéraire, artistique, philosophique, religieuse, sociale ou même politique.
-          Mais ce dont vous parlez, murmura horrifiée l’éminente fonctionnaire de la vie culturelle soviétique, c’est la contre-révolution. Puis elle ajouta pour prendre sa revanche :
-          Nous sommes heureux de ne pas avoir votre liberté, mais en échange nous avons nos sanatoriums.
Quand je lui fis remarquer que l’expression « en échange » était dépourvue de sens, « la liberté n’étant pas une denrée d’échange », et que les sanatoriums avaient existé bien avant dans d’autres pays, elle me rit au nez.
-          Ah, vous êtes d’humeur à vous moquer de moi aujourd’hui, me dit-elle.
Et je fus tellement ému de sa candeur que je n’osai plus la contredire. Il n’est pire esclavage que celui qui s’ignore.
L’enthousiasme de la jeunesse russe, en ces premières années de création d’un nouveau monde, que tous souhaitaient plus humain que l’ancien, était vraiment captivant. Et combien amère fut la déception lorsque, le nouveau régime se renforçant avec les années, l’économie gagnant du terrain et les attaques armées de l’extérieur cessant définitivement, la démocratisation politique promise au début vint à manquer et que la dictature accentua au contraire son caractère répressif.
Un de mes meilleurs amis, le chef de la jeunesse communiste russe, Lazare Tchatzky, me confia un soir sa tristesse d’être né trop tard et de n’avoir pas participé aux révolutions de 1905 et 1917.
-          Oh ! des révolutions il y en aura encore, lui répondis-je, le besoin s’en fera toujours sentir, même en Russie.
Nous étions alors sur la Place Rouge, non loin du mausolée de Lénine.
-          De quel genre ? voulait-il savoir. Et combien de temps encore faudra-t-il attendre ?
Je lui désignai le mausolée, encore en bois à cette époque, devant lequel défilaient chaque jour d’interminables processions de paysans déguenillés.
-          Je suppose que tu respectes Lénine, lui dis-je. Je l’ai connu moi aussi et j’ai gardé de lui un vif souvenir. Tu dois donc admettre que ce culte superstitieux de sa personne transformée en momie est une offense à sa mémoire, une honte pour une ville révolutionnaire comme Moscou.
Je lui proposai, en quelques mots, de dénicher quelques bidons d’essence et de célébrer, pour notre compte, une « petite révolution », en incendiant la superstitieuse cabane du totem. Pour parler franc, je ne m’attendais pas à ce qu’il accueillit sans réserves ma proposition, mais je pensais qu’il allait en rire et comprendre au moins ce que je voulais dire en affirmant qu’il y aurait toujours des révolutions parce que le besoin s’en ferait sentir. Mon pauvre ami, au contraire, fut frappé d’une épouvante extrême et se mit à trembler de tous ses membres. Ensuite il me pria de ne plus lui dire à lui, ni à plus forte raison aux autres, de telles énormités. (Dix ans après, recherché comme complice de Zinoviev, il se tua en se jetant du cinquième étage de son appartement). Bizarreries de la mémoire : j’ai assisté à d’immenses parades de forces populaires et armées sur la Place Rouge mais, plus fort  que tout autre image, demeure en moi le souvenir de l’émotion, de la voix apeurée de ce jeune ami qui devait si tragiquement finir. Il se pourrait bien que ce souvenir soit « historiquement » plus significatif.
(…) Mes séjours à Moscou, je l’ai dit, furent peu nombreux et limités à la fonction temporaire de membre de délégations communistes italiennes. Je n’ai jamais appartenu à l’appareil de l’Internationale communiste, mais j’ai pu en suivre la rapide corruption en observant l’évolution de certaines personnes de ma connaissance qui en faisaient partie. L’une d’elles, tout à fait exemplaire à cet égard, était le français Jacques Doriot. Je l’avais rencontré pour la première fois à Moscou en 1921, au moment où il n’était encore qu’un jeune ouvrier modeste, plein de bonne volonté, sentimental ; c’est évidemment sa docilité et sa bonhomie qui le firent préférer, pour l’appareil international, à des jeunes communistes français plus intelligents et plus instruits que lui, mais aussi plus singuliers. Il fut parfaitement fidèle à ce qu’on attendait de lui. D’année en année, il devint toujours plus une autorité parmi les fonctionnaires du communisme international, toujours plus sceptique, cynique, dépourvu de scrupules : il était, eu égard au mode politique de considérer les hommes et l’Etat, en plein processus de « fascisation ». Si je pouvais vaincre une répugnance, bien compréhensible je suppose, à écrire une vraie biographie de Jacques Doriot, je développerais ce thème : « Comment, en militant dans le mouvement communiste, on peut devenir fasciste »[2].
En 1927, je rencontrai Doriot à Moscou, le jour même de son retour d’une mission politique en Chine. Il nous fit, à quelques amis et moi, un rapport préoccupant sur les erreurs de l’Internationale communiste et de l’Etat russe en Extrême-Orient ; mais le lendemain, devant l’Exécutif réuni en séance plénière, il affirma avec emphase tout le contraire. Nous l’écoutâmes avec ahurissement. « Un acte de pure sagesse politique », définit-il son discours après la séance, en nous adressant un petit sourire d’homme supérieur. Son cas mérite une mention parce qu’il est loin d’être isolé. Les vicissitudes internes du communisme français amenèrent plus tard Doriot à sortir de l’Internationale communiste et lui permirent de se révéler l’aventurier qu’il était devenu ; mais bien d’autres, qui, intimement, ne diffèrent en rien de lui, sont restés à la direction des Partis communistes. C’est à ces phénomènes de duplicité et de démoralisation des cadres de l’Internationale communiste, à l’atmosphère toujours plus pesante d’intrigues et de duperies des bureaux centraux que Togliatti faisait allusion dans la conclusion du discours qu’il prononça devant le Vie congrès de l’Internationale, en demandant l’autorisation de répéter les paroles de Goethe agonisant : « De la lumière, plus de lumière ».
L’internationale communiste ne souffrait pas seulement des contradictions internes dérivant de son hétérogénéité mais aussi des immédiates répercussions qu’avaient sur elle les difficultés de l’Etat soviétique[3]. Après la mort de Lénine, il apparut clairement que l’Etat soviétique n’échappait pas à ce qui est pour ainsi dire la fatalité de toute dictature, à savoir la restriction graduelle de la sphère de ceux qui participent à la direction et au contrôle du pouvoir politique. Le Parti communiste russe, qui avait supprimé tous les partis concurrents et aboli toute possibilité de discussion politique générale dans les assemblées soviétiques, tomba lui-même sous un régime d’exception : la volonté politique de ses inscrits fut rapidement supplantée par celle de l’appareil. Dès ce moment toute divergence d’opinion était destinée à se terminer par l’anéantissement physique de la minorité. La révolution qui avait anéanti ses ennemis se mit à dévorer ses fils bien-aimés. Les dieux assoiffés n’accordèrent plus de répit. La phrase optimiste de Marx sur le dépérissement de l’Etat socialiste se révélait une pieuse illusion.
(…) Mes réactions à ces épisodes invraisemblables étaient, je dois l’avouer, plutôt inconsidérées. Elles n’étaient certes point le fruit d’une morale supérieure mais l’expression d’une spontanéité ingénue de provincial révolté, encore non contaminé par la froideur du calcul politique. Je demandai à Togliatti :
-          Tu crois que de telles procédures sont courantes au sacré Collège ? Ou dans le  Grand Conseil fasciste ?
S’il est vrai que j’avais jusqu’alors manifesté envers Trotsky, qui continuait à s’asseoir à côté de nous dans la salle des réunions, une certaine réserve, due au fait que je ne nourrissais pas plus de préférence pour lui que pour Staline, une impulsion bien naturelle, devant la haine insolente que lui montraient les créatures domestiquées de l’appareil, m’engagea à modifier à adopter une attitude tout à fait contraire. Trotsky n’était plus cet homme qui m’était apparu pour la première fois en 1921, chef populaire de l’Armée rouge, auréolé de la récente victoire de Pétrograd, mais un vieux lion  attiré dans une fosse, sur le point d’être tué ou capturé. Aux yeux de ceux qui le surveillaient sans relâche, chacun de ses gestes, chacune de ses paroles acquéraient une importance disproportionnée. Au cours de ces séances, je m’en souviens, j’offris à Trotsky quelques numéros d’un journal clandestin turinois ; il s’en montra fort touché et me raconta qu’il avait rédigé un petit journal semblable contre le tsarisme, à Nicolaieff, du temps qu’il était étudiant. Il connaissait peu l’Italie, où il n’avait fait que passer, mais il l’évoquait avec plaisir car elle lui rappelait, comme il me le dit, « une belle amitié » : les quelques mots d’italien qu’ils connaissaient étaient en effet gracieux et trahissaient une origine féminine. Notre amicale conversation se déroulait durant les pauses du débat politique et pendant la traduction des discours : elle n’échappait pas aux regards soupçonneux des membres de l’appareil. Mais la complicité qui nous liait, Togliatti et moi, à Trotsky, apparut encore plus évidente quand, au terme d’un long et véhément discours, où il rabattit son caquet à l’insolent hongrois Bela Kun, Trotsky demanda la permission de conclure, selon ses termes « par un mot de la langue de Dante et de Togliatti », et ce mot fut : « la maniera di Bela veramente non è una bella maniera ». Bien que cette expression badine eût été improvisée en italien par Trotsky (son vocabulaire arrivait tout de même jusque là) et nous eût causé une surprise égale à celle qu’éprouvèrent les autres, on nous en attribua la paternité sans nous en demander confirmation et on l’ajouta à nos nombreux démérites politiques. En somme, pour citer l’expression populaire, « ça commençait à chauffer pour nous ». Nous étions filés en permanence et soumis à divers tracas policiers qui ne laissaient pas de provoquer mon impatience ; mais le calme apparent de Togliatti finit par agir sur moi comme un tonique.
Pour préciser le sens de notre attitude lors de cette session de l’Exécutif, Togliatti jugea opportun, avant de quitter Moscou, d’adresser une lettre au Bureau politique du Parti communiste russe.
Aucun communiste, disait la lettre en substance, ne songe à mettre en discussion la prééminence des camarades russes dans la direction de l’Internationale ; mais cette situation impose aux Russes des devoirs spéciaux ; ils ne peuvent appliquer leur droit de façon mécanique et autoritaire.
Boukharine reçut la lettre : il nous fit appeler et nous conseilla amicalement de la retirer pour ne pas aggraver notre situation personnelle déjà branlante.
Des journées de sombre découragement succédèrent. Etait-ce là la véritable physionomie du communisme ? Les travailleurs qui risquaient leur vie, ceux qui agonisaient dans les prisons étaient-ils au service d’un tel idéal ? Notre vie errante, solitaire, dangereuse d’étrangers dans notre patrie n’avait-elle donc d’autre but ?
Derrière le simulacre des institutions créées par la révolution, la réalité russe, obéissant à une loi de décadence que la doctrine officielle ne prévoyait pas, s’était profondément modifié. Cette prompte dégénérescence tyrannique de l’une des grandes révolutions de l’histoire humaine était-elle inhérente au principe même du socialisme et de la propriété nationale ? Etait-elle au contraire, le résultat de l’idéologie léniniste et de sa forme d’organisation particulière ? Ou bien était-elle la conséquence du milieu russe arriéré ?
Avant de quitter Moscou, dans l’espoir que je lui prodiguerais réconfort et encouragement, un ouvrier communiste italien vint me trouver ; il s’était réfugié en Russie quelques années auparavant pour échapper à une sévère condamnation d’un tribunal fasciste. (Il est encore communiste à l’heure actuelle, je crois). Il vint me voir pour se plaindre des conditions humiliantes de la classe ouvrière dans l’usine de Moscou où il travaillait. Il était disposé à supporter les restrictions matérielles de toute sorte, parce qu’il ne dépendait pas évidemment de la bonne volonté des chefs de les améliorer ; mais il n’arrivait pas à comprendre, me dit-il, pourquoi l’ouvrier était entièrement à la merci de la direction de l’usine et ne disposait pas, de quelque organisme de défense, se trouvant de la sorte dans des conditions plus déplorables encore que ses camarades des pays capitalistes. La majeure partie des droits tellement vantés de la classe ouvrière russes étaient purement abstraits. L’échec était donc plus grave encore que je ne l’avais imaginé.


(…) Il me reste maintenant à vous donner ma nette opinion sur les deux malédictions que le Parti jette contre nous au moment de la séparation. Vous êtes condamnés à l’isolement le plus sinistre, nous crie-t-on, et à une rupture complète avec toute forme de socialisme et de démocratie. Eh bien, que sur certains esprits craintifs, ces sombres prédictions aient un effet d’intimidation, tout le monde le sait ; on n’ignore pas non plus que dans les pays gouvernés par les communistes, le sort de l’Ex est plus pitoyable encore que celui des excommuniés du Moyen Age. Mais, partout ailleurs, on peut répondre avec assurance que notre sort dépend exclusivement de nous. Sans vouloir faire aucune concession à l’esprit polémique, je puis garantir, en ce qui me concerne, avoir trouvé un juste rapport avec autrui après, et seulement après être sorti du Parti. Pourquoi l’homme normal, pour communiquer avec son prochain, devrait-il avoir besoin d’appareils intermédiaires ? C’est s’abuser grossièrement que de penser échapper à la solitude en jouant les figurants à des rassemblements totalitaires. Il n’est pas de spectacle plus grotesque, en vérité, que celui des artistes épuisés et décadents qui cherchent une jeunesse fictive en s’alignant sur les fascistes et les communistes.
Indépendamment de l’époque ou du régime, la vraie solitude de l’homme est celle qu’engendrent le mensonge, l’envie, l’égoïsme. Les écrivains et les artistes, en particulier, sont guettés par une sérieuse menace de solitude, professionnelle, dirai-je, qui découle de leur narcissisme. Mais aucune carte de parti ne saurait immuniser contre cette pernicieuse maladie de l’esprit. En réalité, une disposition naturelle à la sociabilité, à la sympathie, à la générosité, allant jusqu’au sentiment de la présence d’autrui en nous, est un fait intime de la conscience auquel les appareils ne peuvent en rien ajouter.
Quant la possibilité d’une ultérieure participation à la vie politique, les Ex ne l’envisagent évidemment pas tous de la même façon. Les réflexions sur ce point seront donc encore plus personnelles. Certains de mes amis sont devenus trotskystes, d’autres sociaux-démocrates, moi, comme vous le savez, je n’ai pas eu le cœur de passer d’une milice politique à une autre, mais je suis resté à ma façon un franc-tireur du socialisme (Mon antifascisme n’étant qu’un corollaire de celui-ci). Mais le mot socialisme a désormais une acception si vaste et si indéterminée qu’il ne signifie plus grand-chose de précis. Il n’est nullement exagéré de dire qu’il faut le repenser en mettant de côté le boulet pseudo-scientifique du siècle dernier qu’il traîne péniblement derrière lui.
(…) Une des tragédies de notre époque est la régression du marxisme dans les pays où ses partisans ont eu le dessus : la critique impitoyable des idéologies y est devenue la plus dogmatique des idéologies : la revendication de la primauté de l’homme sur les choses s’est muée en froide technocratie ; le mouvement de libération politique, en système d’esclavage. Quand nous appartenions encore au parti et qu’il nous arrivait de discuter avec des marxistes russes, nous avions l’impression de converser avec des somnambules. Ils se servent du marxisme comme d’une drogue susceptible d’émousser la sensibilité et de rendre la douleur supportable. Selon toute probabilité, la future révolution russe (qu’il existe en Russie les prémisses d’une nouvelle révolution ne fait pas de doute, bien qu’on ne puisse prévoir si elle éclatera dans dix ans ou dans un siècle) mettra au nombre de ses mots d’ordre : le marxisme est l’opium du peuple. Il faut considérer en outre qu’aucune théorie n’est exclusivement révolutionnaire ou progressiste et que toute théorie révolutionnaire est passible d’une déviation réactionnaire : il suffit qu’elle tombe entre les mains d’une classe dirigeante et se transforme en instrument de domination.
Le sort du socialisme ou du communisme, je m’empresse de l’ajouter, n’est nullement lié au marxisme, à mon avis. Le socialisme, ou le communisme, est une aspiration permanente de l’esprit humain assoiffé de justice.
(…) « Nous », dis-je, et le nous n’est pas ici une hypertrophie du moi. Notre nombre est légion toujours grandissante : la légion des rescapés de l’Internationale. Nous sommes nombreux, hors de tous les partis et de toutes les églises, à porter en secret les mêmes stigmates.
(…) Jacob Burckhardt nous a appris que ce sont les grands simplificateurs qui mènent à la dictature : à force de simplifier, ils opèrent des confusions. Le véritable révolutionnaire, d’ailleurs, loin de chercher  des identités, s’inquiète plus volontiers des différences.







[1] Ignazio Silone, pseudonyme de Secondo Tranquilli, né le 1er mai 1900 à Pescina, dans les Abruzzes (Italie) et mort le 22 août 1978 à Genève, (Suisse), est un militant politique communiste et écrivain italien désenchanté du XXe siècle. Ignazio Silone perd une grande partie de sa famille dans le tremblement de terre d'Avezzano en 1915. Il adhère aux Jeunesses socialistes italiennes et en devient le chef. Il dirige le journal du Parti socialiste italien (PSI), Il Lavoratore, à Trieste, dont le siège social est incendié par les fascistes en octobre 1920. Il adhère ensuite au Parti communiste italien (PCI) en 1921, dont il deviendra l'un des dirigeants dans la clandestinité. Il quitte l'Italie en 1928 pour des missions en URSS, s'installe en Suisse en 1930, où il s'oppose à Staline et prend position pour Trotski et Zinoviev. Il est alors exclu du Parti communiste. Il publie son premier roman, Fontamara. Il ne pourra regagner l'Italie qu'en 1945, où il est élu député (socialiste). Il renonce à la politique, puis crée la revue Tempo presente. Il a pris part aux activités du Congrès pour la liberté de la culture. Dans les années 1950 il redécouvre les racines chrétiennes de sa culture. De même qu'il est un 'socialiste sans parti' il se déclare 'chrétien sans église', invitant par ses ècrits les chrétiens à se libérer des lourdes structures ecclésiatiques et retrouver le socialisme primitif et le partage des biens des débuts de l'Église tel que rapporté dans le livre des Actes des Apôtres. Il est fasciné par la figure du pape des Abruzzes, Célestin V, qui pour revenir à une vie de grande simplicité renonce au pouvoir pontifical et démissionne. Au début des années 2000, les historiens Mauro Canali et Dario Biocca ont soutenu, à la lumière de documents retrouvés dans les archives fascistes, la thèse d'une activité d'espionnage au profit de la police de l'Italie fasciste. Ce double jeu d'un grand dirigeant du parti communiste aurait provoqué chez lui une grosse dépression, due aussi à la mort de son frère dans les prisons fasciste, et une crise de conscience qui l'aurait poussé à abandonner son activité d'espionnage et ses responsabilités politiques, pour uniquement se dédier à son activité littéraire (cette phrase extraite de wikipédia est très confuse et se mord la queue, on peut supposer qu’il s’agit d’un autre dirigeant au-dessus de Silone, dont la trahison aurait en plus contribué à son désenchantement). Giuseppe Tamburrano a quant à lui toujours proclamé l'innocence d'Ignazio Silone ; un montage de cette affaire de bric et de broc par le parti stalinien d’Italie n’est pas à exclure. Il reste un écrivain de talent, auteur d’ouvrages incisifs et percutants dont je retiens : Fontamara (1930) ; Le Pain et le vin (1937) ; L'École des dictateurs (1938) ; Sortie de secours (1965). J’ai fait plusieurs fois référence à cet auteur, autrement plus impliqué qu’un Orwell (lui aussi découvert tardivement comme un collaborateur des services secrets britanniques), il y a longtemps, dans certains de mes ouvrages (cf. L’organisation eggregore), regrettant que mes amis ou camarades maximalistes ignorent l’importance du témoignage de cet écrivain, pour mettre un bémol à leur culte de l’organisation en soi afin de relativiser l’héritage de la glorieuse « gauche italienne », sans diminuer son importance majeure, historique. Silone a été longtemps aux côtés des meilleurs, les Damen et Bordiga, et a vu de près la corruption progressive de Togliatti, tout comme il témoigne de la proximité physique, amicale et politique de Trotsky avec les « italiens » dans la bagarre contre l’appareil en voie de stalinisation.

PS: objections de JMK sur le passé trouble de Silone et référence en anglais:

Les travaux de Dario Bocca et Mauro Canali ne peuvent pas être balayés d'une phrase ; ils soulèvent d'ailleurs d'intéressantes questions, la première étant celle des motivations qu'aurait pu avoir Silone à faire l'informateur.  Je te mets ci-dessous un lien vers un article de la New Left Review, qui doit naturellement être pris avec quelques pincettes et analysé à l'aide des publications italiennes plus récentes. Pas simple, d'autant plus que Canali, dans un ouvrage de plus de 800 pages consacré à l'organisation et aux activités des services de répression du fascisme (Le spie del regime) paru en 2004 ne revient semble-t-il pas sur le cas de Silone.

Amicalement,

Jean Michel

http://newleftreview.org/II/3/john-foot-the-secret-life-of-ignazio-silone

La question posée par le cas Silone est plus complexe, elle est celle-ci: un agent double peut-il défendre les positions correctes de l'organisation? La réponse est oui (cf. le cas de Malinovski, membre du CC du parti bolchévik et ami de Lénine). La raison de l'ambiguïté du traître  professionnel se trouve ailleurs, et ce sera l'objet d'un autre chantier pour votre serviteur.



[2] Cette analyse de la montée et du comportement de Doriot par Silone est extrêmement intéressante et éclairante, à deux niveaux parce qu’elle contredit complètement l’historiographie régnante en France par les mensonges des historiens anciens trotskystes. D’une part on nous raconte la fable d’un Thorez plus malléable que Doriot, quand c’était l’inverse. D’autre part Thorez jeune, au sens critique en éveil (il s’était rangé d’abord aux côtés de Trotsky), moins malléable à la stalinisation de prime abord, pût être retourné ensuite plus facilement dans la lutte des places, du fait qu’il pouvait être « ferré » par sa dérive trotskyste pour être ensuite indéfectiblement fidélisé à l’appareil, comme son successeur Marchais, tenu à la culotte pour son passé de « travailleur volontaire » en Allemagne nazie. Doriot, formé au culte du parti totalitaire n’eût qu’un pas à franchir lui pour se mettre au service du pétainisme et du nazisme. Silone a tort de s’arrêter à sa « répugnance », tant les cas de transfuges naturels ont été nombreux. Le dernier avatar de cette conversion pas si paradoxale qu’on pourrait le croire, est le nommé Alain Soral, qui sévit sur le web avec l’accointance des nationalismes arabes les plus puants, et se vante d’avoir été pendant sept années membre du parti stalinien français. Une école de formation classique au nationalisme étroit et obsessionnellement antisémite.
[3] Silone a ainsi vu avant tout le monde le danger de la confusion de l’Etat russe avec l’Internationale communiste, avec la fraction italienne et Perrone/Vercesi.

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