PAGES PROLETARIENNES

mercredi 31 mai 2023

EFFLEURER ET NON S'AFFAIRER



« Est-il encore possible à une princesse russe de mourir de langueur en Crimée ? »

La lenteur ne constitue pas une valeur en soi. Elle devrait nous permettre de vivre honorablement en notre propre compagnie sans nous éparpiller en projets aussi inutiles que vains. Ce qui est en cause, ce n'est donc pas le temps nécessaire à l'accomplissement de nos tâches : peu importe que nous en atteignions plus ou moins vite le terme. A une vision en quelque sorte horizontale, substitions une approche verticale : en l'occurrence, le degré d'engagement dans ce qui se présente à nous. Faisons le serment d'effleurer et non points d'empoigner – et alors les êtres nous livreront ce qu'ils sont, ce qu'ils consentent à être, progressant vers nous à l'allure qui est la leur, parfois sur un mode vivace, parfois sur un mode lent.

J'étais un enfant de la guerre. J'avais connu ce que l'on appelait « les privations » : non point privé de dessert pour une espièglerie mais privé de pain, de lait, de viande, d'électricité, de liberté. Une fois l'Allemand contraint de retourner en Germanie, je me jetai sur toutes choses comme un mort de faim. La mode était aux ciné-clubs et nous nous gavions de films, d'analyses critiques, parfois militantes, sur les films. Nous avalions une baguette entière de pain. Provincial, j'avais poursuivi mes études dans la capitale. Je sillonnais des heures durant le Paris des métros, d'une ligne à une autre, égrenant avec joie les stations qui condescendaient à former des chapelets de noms illustres. Il suffisait qu'ils se situent le long d'une ligne pour bénéficier d'une exceptionnelle dignité.

Ne soyons pas injuste : je ne quadrillais pas la ville à l'aide d'un plan. Je n'étais pas odieux à ce point. Mais enfin je me conduisais comme un occupant, j'avais en main, en mémoire, les vingt arrondissements de la capitale.

J'ai appris la discrétion. J'ai reconnu la limite de mon ignorance qu'un prétendu savoir avait promis de réduire. Des zones d'ombre sont apparues. Paris s'est enténébré.

J'ai eu la délicatesse de connaître une ville, un quartier, par le timbre qui lui était propre, un être par l'inflexion de sa voix, un arbre par son ombre. Mais alors comment s'y prendre et quels modèles corporels, quelles astuces culturelles adopter ?

Marcher sur la pointe des pieds pour ne pas interrompre une conversation, pour ne pas déranger le sommeil d'un enfant. Les humbles quittent un jardin public, leur existence, sur la pointe des pieds. Les yeux baissés, non par prudence, par peur, mais parce que l'on ne dévisage pas sans façon une autre personne. Il y a toujours quelque effronterie à regarder de front.

Les yeux mi-clos après bombance, en signe de satisfaction, pour ne pas troubler le bonheur de la digestion, pour feindre la plénitude et parce que nous sommes, tout entiers, à ras bord des victuailles offertes puis ingérées.

Somnoler, ne plus prêter attention à un monde qui n'en vaut pas la peine, mais ne pas plonger pour autant dans les ténèbres de l'inconscience. Se permettre de cheminer entre veille et sommeil. La tête ballante, les mains sur le ventre, la bouche entrouverte, chacun des membres de notre corps rendu à la liberté dans une posture qu'un regard bienveillant qualifierait de ridicule.

L'homme et son ombre, quoi de plus banal et de plus réductible à l'aide du savoir des sciences humaines ! J'aurais préféré être le premier membre de notre espèce à être « un homme et sa pénombre ».

Je frôle et l'autre n'a même pas le sentiment d'avoir été touché imperceptiblement. Il faut cependant que j'établisse un contact, même furtif, sans lequel je n'éprouverais pas la plus délicieuse des sensations. J'esquive, je m'esquive . Je ne crois pas cependant faire preuve de lâcheté. Mes vire-voltes, mes feintes, exigent un art consommé. Mon partenaire, s'il a quelque intelligence, se prête au jeu, anticipe ou croit anticiper mes dérobades. Et c'est ainsi que, par la grâce de cette distance maintenue, nous conjoignons nos existences.

J'ai parcouru tout un été le Sud-Ouest. Je ne cherchais pas les retables, les fermes restaurées, les châteaux. J'écoutais le frôlement des balles de tennis du club de chaque petite ville. A l'oreille, je devinais un service slicé, un revers coupé, un coup droit lifté, une amortie. Cette délicieuse et discrète musique entendue, je m'accordais le droit d'un repas fin ou copieux au bord d'un de mes fleuves.

Une bouderie qui n'avait pas rapport à la mauvaise humeur mais signifiait une part d'indifférence. Les lèvres d'une boudeuse s'épanouissent, deviennent surface vermeille, charnue. Un visage, comme l'océan, est ainsi soumis à de constants caprices.

« Quand je le prends dans mes bras », la rengaine ne devrait pas avoir de suite. Ce geste de tendresse se suffit à lui-même et la voix d'Edith Piaf emplit le monde.

Du bout des lèvres, comme si les lèvres avaient un bout. Parler ainsi peut être une marque d'impolitesse, mais aussi bien le désir de ne pas s'emparer de l'attention de l'autre, laisser entendre que ce que l'on pourrait dire de plus n'a pas tant d'importance que cela.

« Ventre affamé n'a pas d'oreille ». Telle n'est pas la conditions de qui mange du bout des lèvres. C'est refuser de laper – et pourtant il est beau de manger un fruit à pleine dents et de se désaltérer par rasades d'un vin frais.

Parler à mi-mots. Les mots, dans leur intégralité (intégrité), sont trop gros, grossiers. Il faudrait les partager en quarts, en huitièmes de mot. Ils deviendraient ainsi de précieuses parcelles de sens.

« Il me dit des mots de tous les jours », sans craindre sottement, comme les faux doctes, les précieux, la banalité. Ces mots-là gagnent à avoir circulé à travers rues et maisonnées. Ainsi, devant un malheur, « mon Dieu », « mon Dieu », et il n'est pas nécessaire d'avoir la foi. Ne pas chercher à démontrer l'erreur d'un ami mais lui avouer amicalement : « Tu te goures » ou à l'inverse : « T'as peut-être raison ». Et devant la colère injustifiée d'un être aimé : « Tu vas me faire de la peine ».

« Ils ont trop à faire pour rêver ». Tels des gamins dociles ou des fayots, ils n'osent pas s'escarper, prendre doucement la porte puis vagabonder.

L'eau stagnante a mauvaise réputation. Délétère, fétide, répugnante. Elle me paraît infiniment supérieure à cette eau infatigablement recyclée, fluorée, que nous n'aurions pas l'idée de toucher, de boire et qu'à la limite nous ne voyons pas.

Le charme du passé. Nous n'avons plus de prise sur lui et il ne met plus en état d'alerte notre corps puisqu'il ne présent plus de danger. Ainsi cette avant-guerre qui nous paraît si lointaine, à laquelle nous avons de la peine à croire tant elle nous paraît extravagante et aveugle. Mais nos contemporains réactivent le passé et ils l'insèrent de force dans le cycle de la vie tellement ils redoutent son absence.

Il ne faut pas écouter aux portes, non point par discrétion mais parce que nous prêtons un intérêt excessif à des propos qui ne nous sont pas destinés. Pour la même raison, nous ne devons pas faire la sourde oreille : nous nous soumettons activement au piège auquel nous entendions échapper. Feindre d'écouter et avoir la paix, celle des bienheureux.

Surprendre par bonheur des bribes de conversation, au hasard d'un jardin public, à travers l'écran de buissons qui nous sépare des bavards. Le gravier présente le même attrait. Grâce à lui, nous pressentons l'approche d'un homme qui, sans le vouloir, soulève du bruit. Or nos édiles le remplacent par des allées goudronnées et nos pas sombrent dans l'inexistence.

J 'aurais aimé être riche pour finir mes jours en Suisse. J'aurais, je l'espère, échappé à l'agonie. J'aurais été une lumière qui s'éteint. Une infirmière dévouée m'aurait chaque jour promené sur ma chaise roulante, et, un soir, j'aurais eu la certitude que j'apercevais pour la dernière fois le lac et les lueurs de l'autre côté de la rive.

Fredonnez. Laissez aux plus doués la chance de chanter à la Scala de Milan, sur l*a mer calmée. Les don Juan d'opéra sont si souvent des don Juan d'opérette. Fredonnez comme les apprentis pâtissiers, les midinettes, les permissionnaires.

Que votre sourire à peine surgi de votre visage s'estompe. D'autres riront à gorge déployée ou plutôt dépoitraillée. Ou alors, si le cœur vous en dit, riez aux éclats et fracassez les vitres, les masques des importants, les tourelles des puissants.

En ce jardin public, pour éloigner les importuns, emportez avec vous un bréviaire et feignez de le lire, mais qui saura aujourd'hui le distinguer du dernier Goncourt ou même d'un Folio !

Nous ne voulons plus nous évanouir, la mode est au contraire à l'épanouissement. Nos aînés, à la suite d'un malheur, d'une difficulté, s'évaporaient dans une une inexistence temporaire et trouvaient la plupart du temps des bras pour les recueillir.

Quand nous cherchons à nous connaître, il vient un moment où la vase remonte à la surface. Décrétez alors qu'il s'agit d'une vaine entreprise puisqu'il n'existe pas de sujet. Portez plutôt attention à toutes les marionnettes qui composent votre personnage. Amusez-vous à les manier avec plus de dextérité. Changez la position du chapeau de l'un. Ajustez le pourpoint de l'autre. Réjouissez-vous de disposer d'un théâtre aussi riche. Toutes sortes de lieux m'ont permis d'apaiser mes sens et de ne pas jouir de la vie comme une brute. L'infirmerie quand j'étais interne, l'hôpital quand je fus adulte, les chapelles au creux de l'après-midi, les salles de cinéma au mois d'août, les grottes à condition qu'elles n'accueillent pas des archéologues ou des spéléologues, les forêts profondes comme les cathédrales.

J'avais établi pour m'éclairer un taux de non-fréquentation. Il m'évitait de fâcheuses rencontres, et, en fait, toute rencontre m'apparaissait fâcheuse. Il s'éloigne de nous le temps où de vieilles bibliothèques de province, des départements déshérités, des musées nous permettaient de respirer à notre aise sans être importuné par l'haleine d'un autre visiteur.

En ce jardin public, conserver la possibilité de vivre notre veuvage. Nous sommes marié et nous ne désirons pas la mort de notre conjoint. Nous nous occupons de nos enfants, nous aidons le dernier dans ses exercices de mathématiques, nous organisons le voyage en Angleterre de la cadette. Dans ces conditions il nous est difficile de mettre notre âme en berne, de porter le deuil des années abolies, de regarder le cortège de inconsolables. Ce jardin-là, en ses retranchements, nous le permet. Nous croisons d'autres êtres égarés, nous échangeons notre désolation.

N'ai-je pas rêvé l'improbable ? Comment aujourd'hui me faire espace ? Est-il encore possible à une princesse russe de mourir de langueur en Crimée ?

Quand il m'arrive de réfléchir, je ne joue pas au penseur. Je deviens pensif. Les concepts très vite se dispersent par l'effet de la métaphore et de mésalliances étranges. J'écarquille mon esprit face à une pléiade d'images. Je me sens proche du berger qui dans les alpages considère une nuit d'été. Je prends acte de l'immensité de la dispersion de ce qui possède un sens et je renonce à une navigation incertaine, bien au-dessus de mes moyens.


Extrait de « Du bon usage de la lenteur » par Pierre Sansot (Manuels Payot 1998)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire