PAGES PROLETARIENNES

samedi 10 septembre 2022

Après la mort de la reine, le royaume désuni...



« Votre devise : je doute de tout »

Marx (réponse au questionnaire de sa fille)

« Avoir une monarchie à côté, c’est un peu comme avoir un voisin qui aime vraiment les clowns et qui a recouvert sa maison de peintures murales de clowns ». Patrick Freyne (écrivain irlandais)

On s'y attendait à ces funérailles surexposées, obcènes de courbettes aux derniers potiches de la noblesse parasite. On s'y attendait à ces condoléances de tous les brigands impérialistes (Poutine est resté sobre). Mais la joie a éclaté ailleurs.

     Le jeudi 8 septembre, ce ne sont pas les cloches qui ont sonné en Irlande du nord mais plutôt les klaxons. L'annonce de la mort de la reine d’Angleterre fût vécue comme une fête, à Derry en particulier ; à l'endroit même du « bloody sunday » où en 1972, l'armée britannique (occupante) avait tué quatorze personnes Scènes de liesse aussi à Dublin, au cours du match de la Ligue Euopa, avec le chant détourné du groupe américain KC&the Sunshine Band : « Lizzy in a box » (= Lizzy dans son cercueil).

     La presse mondiale déférente n'a pas répercuté non plus des réactions similaires des peuples des Dominions, qui ne sont pas restés privés de mémoire. La gauche bobo pro-US ne cesse de reprocher à la bourgeoisie française son passé colonial, mais la britannique la surpasse jusqu'à nos jours, avec un racisme récurrent et non déguisé. Les richesses engrangées par la famille royale parasitaire proviennent en grande partie de l’esclavagisme issu du commerce triangulaire durant plusieurs siècles. Tout comme la construction ou la rénovation de certains bâtiments royaux grâce à l’argent de la traite négrière, à l’instar du Palais de Kensington à Londres, la résidence officielle du prince William et de sa femme Kate. Un objet de scandale a rappelé récemment l'hypocrisie typiquement british. Sur un terrain de football situé dans le quartier de Kingston, ce deux membres de la famille royale avaient suscité l'indignation après qu’une image les montrant en train de serrer des mains à des noirs à travers un grillage eût été publiée. Alors même que la visite de Kate et William était tournée autour de l’idée de reconnaissance du passé esclavagiste de l’Empire britannique et du désir d’émancipation vis-à-vis de la couronne britannique.

Un désir d'émancipation qui, à la fois va être le principal souci de la bourgeoisie anglaise mais en même temps une arme essentielle contre la classe ouvrière, et pas seulement les syndicats comme le croit le CCI, exagérément enthousiaste sur les possibilités offertes aux nombreuses grèves pour l'heure tétanisées par la funéraille royale. Comme en Ukraine, ou ailleurs en Europe, la bourgeoisie va se servir à fond de la fibre nationaliste pour « garantir l'unité du pays ».

Australie, Nouvelle-Zélande, Jamaïque, Belize, Grenade... vont ruer dans les brancards (Elisabeth aimait beaucoup les chevaux mais ils vont hennir désormais!). Une quinzaine de pays dans le monde restent des monarchies constitutionnelles rattachées à l'Angleterre, qui ont pour dirigeant désormais du petit et vieux Charles IIII, après plus de 70 ans de règne de la potiche déguisée Elizabeth II. L'Angleterre a cédé la domination du monde à l'impérialisme US depuis 1945, donc sa domination des dominions n'en a plus été que relative. Dans le contexte actuel de pré-guerre mondiale, les concurrents russes et chinois ne peuvent que se réjouir de l'avancée par un royaume désuni.

     Malgré cet élément supplémentaire du chaos grandissant, la bourgeoise anglais, qui reste la plus intelligente du monde, comme Marx l'avait constaté intra muros, est capable de jouer des situations les plus paradoxales. La crise politique, ne date pas d'hier, avec un système parlementaire à bout de souffle. Comme en France, le système bipartite (droite/gauche) si efficace pendant les trente glorieuse quand a tourné au face-à-face stérile entre deux vieux partis qui radotent et délirent finalement au même niveau de pâquetttes que les clans des deux M en France. Même avec la farce du Brexit, la classe ouvrière en particulier comporte désormais autant d'abstentionnistes qu'en France. Aucun clan bourgeois n'apparaît crédible pour l'avenir de la société.

Liz Truss (trust?) n'apparaît, malgré son exhibition avec les mêmes chemises que feu Thatcher, que comme un doublon du clown Johnson. À l’arrivée au pouvoir de Liz Truss, la livre sterling chutait à son plus bas niveau face au dollar depuis 1985. «Le Royaume-Uni ressemble de plus en plus à une économie émergente», a déclré Christopher Dembik, économiste de Saxo Bank. Les échanges avec l’Union européenne, son premier partenaire commercial, ont plongé d’environ 15%. L’investissement flanche, la productivité stagne. Les pénuries de main-d’œuvre, faute de l’abondante réserve des immigrés européens qui a disparu, contribuent à exacerber l’inflation (10,1% en août), un peu plus forte que dans la zone euro. Celle-ci qui pourrait atteindre 18% voire 22% l’an prochain, selon les prévisions d’économistes. De plus une large partie de la bourgeoisie ne veut plus de l'immigration extra-européenne, comme l'avait manifesté sans scrupules Boris Johnson.

Le gouvernement britannique souhaite évidemment réduire le nombre de sans-papiers présents sur son territoire, l'accord signé avec l'Etat rwandais a également pour but de dissuader ceux qui souhaiteraient venir dans le futur. "S'ils empruntent cette route, avait expliqué en début d'années Boris Johnson, s'ils traversent illégalement la Manche sur ces bateaux, ils risquent de se retrouvent non pas au Royaume-Uni mais au Rwanda". Cette mesure, déjà proposée à la veille de son élevction, était évidemment destinée à la classe ouvrière qui, comme en France, est choquée de ces « arrivages »alors que chômage et misère se généralisent ici aussi. Tout porte à croire que Lizzy Trust n'y changera rien.

DES PARALLELES HISTORIQUES TROUBLANTS

Autant la situation actuelle de pré-guerre mondiale et de probable accident nucléaire, fait penser à la période de non-intervention au moment de la guerre d'Espagne, autant, avec ses différences comme je l'ai souligné dans mon article précédent, la comparaison avec l'immigration irlandaise de naguère, nous renvoie aux analyses du génial Marx.

     Dans une fameuse lettre Marx revenait sur l’importance de l’Irlande pour l’aristocratie et la bourgeoisie britannique, non seulement du point de vue des privilèges économiques qu’ils en tiraient mais aussi du rôle que l’oppression des irlandais jouait dans la division de la classe ouvrière en Grande-Bretagne. Selon lui, le « renversement de l’aristocratie anglaise en Irlande aurait pour conséquence nécessaire son renversement en Angleterre, de sorte que nous aurions les conditions préalables à une révolution prolétarienne en Angleterre ». On voit mal aujourd'hui comment un renversement de l'Etat rwandais !

Marx voyait donc dans la question nationale irlandaise un préalable de la révolution prolétarienne dans le pays capitaliste le plus développé de l’époque. C’est pour cela qu’il considérait fondamental que l’Internationale consacre une spéciale attention à la lutte contre l’oppression du peuple irlandais et qu’elle fasse un travail de propagande et d’éducation de la classe ouvrière anglaise sur cette question. Sur cette question, avec un raisonnement qui nous paraît alambiqué et faux, Marx a induit en erreur ses partisans trotskiens en particulier ; car, autant la question nationale était liée au XIXème à l'émancipation de classe, autant elle est devenue une fourberie des divers camps impérialistes.

Marx constatait par contre dans sa lettre un obstacle (qui s'est pérennisé hélas) la division de la classe ouvrière de l'époque : comment les préjugés contre les irlandais de la part des ouvriers anglais finissaient par renforcer leur propre oppression.

Marx ne considérait pas que la vie commune d’ouvriers de différentes nationalités dans le cadre du même Etat signifiait mécaniquement leur unité. Marx était profondément internationaliste, il considérait l’unité des ouvriers du monde entier indispensable, sans la croire automatique. Pourtant il invente pour l'Internationale un concept géopolitique jamais vérifié et faux (on n'a jamais vu un pays sous-développé enclancher la révolution dans une puissance industrielle... sauf en Russie 1917) concernant la question Irlandaise : « Étant la métropole du capital et dominant jusqu’ici le marché mondial, l’Angleterre est pour l’heure le pays le plus important pour la révolution ouvrière ; qui plus est, c’est le seul où les conditions matérielles de cette révolution soient développées jusqu’à un certain degré de maturité. En conséquence, la principale raison d’être de l’Association internationale des travailleurs est de hâter le déclenchement de la révolution sociale en Angleterre. La seule façon d’accélérer ce processus, c’est de rendre l’Irlande indépendante ».

Par contre, toujours dans cette même lettre, Marx constate justement un état des lieux déplorable dans la classe ouvrière de ce pays dit « le plus important pour la révolution ouvrière » :

     « Ce qui est primordial, c’est que chaque centre industriel et commercial d’Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles : les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. L’ouvrier anglais moyen déteste l’ouvrier irlandais en qui il voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie. Par rapport à l’ouvrier irlandais, il se sent membre de la nation dominante et devient ainsi un instrument que les aristocrates et capitalistes de son pays utilisent contre l’Irlande. Ce faisant, il renforce leur domination sur lui-même. Il se berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais. Il se comporte à peu près comme les blancs pauvres vis-à-vis des nègres dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. L’Irlandais lui rend avec intérêt la monnaie de sa pièce. Il voit dans l’ouvrier anglais à la fois un complice et un instrument stupide de la domination anglaise en Irlande ».

Constat navrant mais réel, et, me direz-vous, comme la triste complicité de la classe ouvrière russe avec Poutine. Lors de plusieurs séjours en Angleterre depuis les années 1970, j'ai pu constater que le mépris vis à vis des irlandais était toujours vivace, alors pour les migrants... je vous dis pas.

Puis Marx va au fond des choses :

« Cet antagonisme est artificiellement entretenu et développé par la presse, le clergé et les revues satiriques, bref par tous les moyens dont disposent les classes dominantes. Cet antagonisme est le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise, malgré son organisation. C’est le secret du maintien au pouvoir de la classe capitaliste, et celle-ci en est parfaitement consciente ».

Ce passage contient d'abord une erreur. L'antagonisme est présent dans la classe ouvrière bien avant que la propagande bourgeoise ne s'en saisisse. Ensuite Marx, contrairement à ses adorateurs religieux ne croit pas la classe ouvrière infaillible ni perpétuellement menaçante, il note cette impuissance de la classe ouvrière, sans ajouter « du fait de sa propre division » et avec l'idée simpliste qu'il ne s'agirait que d'une simple manipulation des puissants. Marx est parfois d'une naïveté confondante.

La période post-Elisabeth II est évidemment complètement étrangère aux supputations loufoques de Marx, de plus avec une immigration qui ne se considère pas comme membre de la classe ouvrière et arrive avec dans ses bagages le folklore islamique. L'argument de la crise économique éveilleuse de conscience de classe a de fortes chances d'être amoindrie par un nationalisme revivifié de toutes parts. La volonté de réarmement à outrance des bourgeoisies anglaise et française, et sous prétexte d'offrir « des emplois » viendra aussi adouber ce nationalisme, s'appuyant sur les massacres en Ukraine.

En Irlande du Nord, le Sinn Féin catholique, républicain, partisan de la réunification avec la République d’Irlande, a remporté les élections locales de mai dernier. Même au pays de Galles, on conteste la suprématie de l’Angleterre, qui concentre 85% de la population et la part du lion des richesses. La tournée que Charles III doit entreprendre très rapidement à travers les quatre nations pour se faire adouber par ses sujets n’est donc pas une simple obligation protocolaire ni assurée de limiter le chaos.

«La succession à la tête de la monarchie sera une période très délicate. Les plaques tectoniques du Royaume-Uni sont en train de s’écarter. Et ce n’est pas en raison du nationalisme écossais, irlandais ou gallois, mais en réaction à un nationalisme anglais», analyse Gavin Esler, chancelier de l’université du Kent, auteur du livre How Britain Ends.





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