PAGES PROLETARIENNES

vendredi 2 octobre 2020

LA SURVEILLANCE POLICIERE DE LA FRACTION COMMUNISTE ITALIENNE (suite)

 Voici la suite de la série de traduction des archives récupérées dans les locaux de la police fasciste à la Libération. Le suivi des militants communistes n'est pas différent de celui qui prévalait et prévaut sous les régimes capitalistes dits "démocratiques" (en décrue depuis les années 1980 face à la montée de l'islamisme et un notoire recul des convictions communistes révolutionnaires ou même d'un vague espoir de possibilité de transformation révolutionnaire du capitalisme décadent et infecté par la covid20). Ce qui frappe c'est la farouche solidarité entre militants appréhendés par la police et leur relative indifférence à répondre précisément aux mercenaires de l'Etat bourgeois. Retrouvera-t-on une telle fraternité et conviction communiste inébranlable à l'avenir?

Ce qui frappe aussi enfin c'est dès 1943 la passation du pouvoir de surveillance de la police fasciste (L'OVRA)* à la police démocratique pour assurer la "continuité" de la surveillance des communistes indéfectibles surtout à la fin de la guerre. On notera au passage que les flics fascistes ont une connaissance limitée du milieu révolutionnaire clandestin et confondent trotskistes et bordiguistes, mais à l'époque pour toutes les polices du monde, y compris la stalinienne, une seule étiquette résumait l'infâme persistance du projet d'un avenir socialiste: "trotskiste".

Merci encore et toujours à notre immense traducteur Jean-Pierre Laffitte.




Ministère de l’intérieur

Direction générale de la Police

Bureau des passeports

 

Rome, 21 août 1943

à la Questure de l’Aquila

 

 

Objet : Perrone Ottorino

de feu Tito et de feue Paone Maria,

né à L’Aquila le 9 mai 1897.

 

Le consulat royal d’Italie à Bruxelles, par télégramme en date du 29 juillet dernier, a communiqué ce qui suit :

S’est présenté à ce consulat le compatriote Perrone Ottorino, fils de feu Tito, lequel a demandé à être rapatrié avec sa femme Zecchini Ida, fille de Romeo et de Vettor Rosa, née à Venise le  28 janvier 1905, et avec leur fils Amedeo.

Perrone, d’idées et d’antécédents communistes, est directeur du journal “Prometeo” et chef de la fraction communiste.

L’on prie ce Ministère de bien vouloir communiquer à ce Consulat des instructions concernant l’opportunité ou non d’accorder à Perrone le rapatriement demandé et en même temps de faire part de la ligne de conduite à adopter dans des cas similaires.

L’on vous prie de rendre compte et d’exprimer votre avis à propos de la requête dont il s’agit.

 

Le chef du Bureau des passeports.

 

 

Préfecture d’Aquila

  

PERRONE Ottorino, de feu Tito et de feue Maria Paone, né à L’Aquila le 9 mai 1897. Comptable, journaliste. Résidant à Mila, via Rivoltana, n° 32 E – célibataire 

Communiste

 Signalement :

 

Stature : 1,70 m                                                    Nez : aquilin, de dimension

Taille : mince                                                       Oreilles : grandes

Cheveux : noirs, lisses, épais                               Moustaches : courtes, d’épaisseur

Visage : pâle, ovale, dimension moyenne                       moyenne, noires

Front : haut                                                           Barbe : d’épaisseur moyenne, rase

Sourcils : arqués, noirs                                                           noire

Yeux : moyens, noirs                                            Menton : ovale 

Bouche : moyenne                                                Cou : de longueur moyenne, mince

Épaules : larges                                                    Jambes : longues, droites

Mains : petites

Pieds : petits                                                         Allure : désinvolte

Habillement habituel : vêtu décemment

  

Notice biographique : 13 février 1925

 

Il jouit dans le public de la réputation d’être exalté. De caractère renfermé et de bonne éducation. D’intelligence très vive et de grande culture. Il est diplômé en comptabilité et étudiant en économie et en droit à la faculté de Venise. Il est rédacteur au journal communiste “Unità” et c’est de cet emploi qu’il tire ses moyens de subsistance. Il semble cependant qu’il soit aussi aidé par le Parti. Il fréquente les représentants communistes nationaux et étrangers les plus ardents. Il n’a pas occupé de charges administratives ou politiques. Il est inscrit au Parti communiste. Il est influent dans ce parti, que ce soit en Italie ou à l’étranger.

Son activité politique a débuté en 1920. En effet, c’est à partir de cette époque, qu’ayant contracté une amitié intime avec le communiste connu Mario Cavarocchi, il a commencé à professer des idées subversives. En octobre de la même année, il s’est installé à Venise afin d’y fréquenter l’École Supérieure de commerce, et c’est dans cette ville qu’il a été nommé vice-secrétaire de la Bourse du Travail et qu’il a tenu de nombreux meetings à Venise et dans les communes voisines.

En 1922, il s’est rendu à Padoue en vue d’y effectuer de la propagande subversive et ensuite à Trieste où il était rédacteur du journal “Il Lavoratore”. En 1923, il a été en relation avec le comité Exécutif du Parti communiste de Rome et avec les dirigeants de ce dernier : Grieco Ruggero, Fortichiari Bruno et Terracini Umberto.

Au cours de cette même année, il s’est occupé de la réorganisation des Fédérations Provinciales Communistes d’Aquila et de Venise.

Le 28 avril 1923, il a été rapatrié de Venise à Aquila en raison de sa propagande dangereuse et c’est pour la même raison que, le 21 mai1924, il l’a été de Milan à Aquila.

En août 1924, il a été surpris alors qu’il tentait de rentrer dans le Royaume sans passeport, il a été arrêté à Luino et amené à Aquila. Soumis à interrogatoire à cette occasion-là par la questure d’Aquila, il a déclaré qu’en juin 1924, il s’était rendu en Suisse au moyen une carte de séjour que lui avait fournie le consul de Suisse à Milan et qu’ensuite il avait poursuivi son chemin en direction de la Russie. Il n’a pas voulu révéler l’itinéraire qu’il avait effectué. Il a cependant déclaré qu’il était resté deux mois à Moscou où il avait participé au Congrès international.

Étant étudiant à la faculté de Venise, il se rend fréquemment dans cette ville où il loge chez la famille Zecchini, Tolentini n° 189.

Au cours de la période de temps où il était à l’étranger, il semble qu’il s’est également rendu à Zurich où il aurait organisé un complot contre le fascisme et contre S. E. Mussolini.

C’est un propagandiste habile et très futé, et du fait de son intelligence, de ses relations et de sa culture, l’on doit le considérer commet extrêmement dangereux. Envers l’Autorité, il a un comportement si courtois que cela frise l’ironie.

 

 

le 13 février 1925

  

 signé : le préfet


Préfecture d’Aquila

 

Le 12 septembre 1924

 

Objet : Perrone Ottorino – communiste

 

 

Au ministère de l’Intérieur

Direction générale de la Sécurité  publique

 

à Rome

 

  

Le 10 du mois courant, est arrivé ici, par transfèrement ordinaire depuis Luino, le communiste PERRONE Ottorino, de retour de Russie, qui essayait de rentrer en Italie clandestinement, et c’est la raison pour laquelle il a été arrêté à la frontière par la Garde royale de Finance.

Perrone, bien que contraint par un long et habile interrogatoire, n’a rien voulu révéler à propos de son activité politique, des itinéraires parcourus, et des villes dans lesquelles il s’est arrêté.

À toute fin utile, je joins la copie de l’interrogatoire lui-même. Perrone est parti ce matin en direction d’Avezzano où il a déjà été signalé par voie télégraphique au sous-préfet du lieu

Le préfet

(Federico Châtelain)


À nous, le soussigné fonctionnaire …, il nous a été présenté aujourd'hui, le dix septembre mille neuf cent vingt quatre, Ottorino PERRONE, de feu Tito et de feue Maria Paone, né à Aquila le 9 mai 1897, qui dûment interrogé, a répondu :

 Au mois de mai 1924, j’ai été rapatrié par la questure de Milan avec l’obligation de me présenter au terme de trois jours au Bureau de la P.S. d’Avezzano.

J’ai obtempéré à cette injonction et j’ai pris un logement dans une auberge qui est proche de la gare, et plus exactement qui est située du côté droit en sortant de la gare. J’ai demandé à être rapatrié là-bas parce que j’y ai une sœur du nom de Bice, qui est mariée à Durazzo Ulderico.

Partant d’Avezzano au bout de deux jours, je me suis rendu à Milan où j’ai retiré auprès du Consulat suisse une carte de séjour pour ce pays. Depuis la Suisse, j’ai poursuivi vers la Russie en suivant un itinéraire que je n’ai pas l’intention de décrire pour des raisons qui tiennent à ma foi politique de communiste.

Je suis resté en Russie un peu plus de deux mois et précisément à Moscou où j’ai participé aux travaux du Congrès international.

Réponse à une question : Je n’ai pas l’intention de donner les noms des autres camarades italiens qui étaient à Moscou.

Réponse à une autre question : Je n’ai pas non plus l’intention de donner les noms des autres camarades qui sont partis d’Italie pour la Russie. Depuis Moscou, je suis rentré en Italie en suivant un itinéraire que je n’ai absolument pas l’intention de communiquer à la S.V.

Ce qui est sûr, c’est que je suis revenu en Italie directement sans m’arrêter du tout dans les États que j’ai traversés, et je n’ai pas l’intention de dire de quels moyens de locomotion je me suis servi, et pas davantage si j’étais en compagnie de camarades de foi. Dans l’après-midi du 18 août, dans une localité proche du mont Viasco, alors que j’étais en compagnie du camarade Gnudi, j’ai été arrêté par deux agents de la Finance. Sans faire aucune résistance, j’ai obtempéré à leur invitation et, toujours avec Gnudi, j’ai été accompagné d’abord à la caserne de la Garde royale de Finance de Curiglie, puis au commissariat de la P. S. de Luino, et par la suite j’ai été transféré à Aquila.

Réponse à une question : Je n’ai pas l’intention de dire quel était le lieu de résidence à Milan quand j’y séjournais.

Je compte élire domicile à Milan, le lieu où est imprimé le journal “Unità” dont je suis le rédacteur. Je ne peux préciser ni le jour de mon départ, ni si je resterai de manière continue à Milan, étant donné que je pourrais être appelé ailleurs du fait des exigences de ma profession de journaliste.

Réponse à une question : J’ai l’intention de poursuivre mes études en économie et en droit à la faculté de Venise, où je suis inscrit de manière régulière, étant donné que je possède une licence de l’Institut.

J’espère obtenir mon diplôme au cours de cette session ou de la prochaine ; dans mes périodes de séjour là-bas, je demeurerai chez la famille Zecchini, qui habite dans Tolentini 18.

Réponse à une question : J’espère partir à Aquila aujourd'hui même, et dans le cas où je ne partirais pas, je logerai à l’auberge “Tre Abrussi”.

Je tire mes moyens de subsistance de ma profession de journaliste.

À d’autres questions sur son activité politique de propagande, il répond par la négative.

Lu, confirmé et signé :

 

Ottorino Perrone (et les autres participants à l’interrogatoire)

 


Mémorandum

 

  PERRONE OTTORINO, fils de Tito et Maria Paone, né à Aquila le 9 mai 1897, comptable et docteur en sciences économiques et sociales.

Jusqu’à la fin de 1919, il n’a milité dans aucun parti politique. Employé par la suite par la Società Industriale dell’Aterno à Aquila, il y a fait connaissance des communistes CAVAROCCHI Mario et VENTURI Pietro (ce dernier est actuellement à la prison de Palerme et à la disposition du Tribunal spécial pour la défense de l’État). C’est certainement catéchisé par eux qu’il embrasse les principes communistes.

En octobre 1920, il s’est établi à Venise où il est nommé vice-secrétaire de la Bourse du Travail de ce lieu.

En 1922, il s’est rendu à Padoue dans le but d’y mener une propagande subversive, puis à Trieste où il a collaboré à la rédaction du journal “Il Lavoratore”.

En 1923, il était également en relation avec le Comité Exécutif du Parti Communiste de Rome.

En 1925, il s’est établi à Milan où il entre  à la rédaction de l’“Unità”.

En juin 1924, il s’est rendu en Suisse et de là à Moscou où il est resté deux mois et pour participer au Congrès International.

En septembre 1926, il a été arrêté à Milan parce qu’il était soupçonné d’avoir pris part au complot qui se tramait à cette époque-là contre le Régime et contre la personne du Chef du gouvernement.

Il a disparu de Milan en novembre 1926, et l’on a su par la suite qu’il s’était rendu à Paris. En 1927, après avoir été expulsé de France et de Paris, il s’est installé en Belgique et ensuite à Berlin pour le compte du Parti Communiste italien.

L’on ignore son adresse actuelle, mais l’on considère qu’il est toujours en France. Il vit aux dépens du Parti étant donné qu’il n’a ni biens de fortune, ni parents à même de lui fournir des moyens de subsistance.

Il est intelligent, malin et cultivé, mais il est également fanatique relativement aux principes communistes. En conclusion, il est un homme d’action, en relation avec les représentants du Parti aussi bien en Italie qu’à l’étranger.

  

 

 

Par décision du 31 décembre 1923, le Tribunal de Venise, l’acquitte, du fait de l’amnistie, des accusations de violation de domicile, de violence, de menaces, de dégradations, de vol et de violence vis-à-vis de l’autorité.

Il a fait son service militaire dans l’artillerie durant la Grande Guerre, pendant laquelle il est parvenu au grade de sergent.

Il a été aussi envoyé à l’école militaire de Modène pour y suivre les cours d’élève officier, en se fondant sur  le diplôme qu’il possédait, mais, à la fin du cours, il n’a pas pu obtenir le titre d’officier ou d’aspirant, étant donné qu’il était temporairement inapte au service.

Il est recherché aux fins d’arrestation parce qu’il est assigné pour deux années à la résidence forcée, sur délibération du 23 novembre 1926 de La Commission provinciale de Milan.


 

MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR

 

Division des Affaires Générales et Réservées

 

 

Rome, le 13 décembre 1931-X

 

                     Pour information

 

COPIE du télex parvenu à cette Division A.G.R., rédigé par le commissaire adjoint de la P. S. BORGOMANERO en mission à Lyon en date du 24/11/31, ayant pour objet : “Mouvement communiste de gauche”.

 

°°°°°°°°

 

Pour une bonne information, j’ai l’honneur de communiquer le rapport de confiance suivant, en date du mois de septembre dernier, sur le mouvement communiste de gauche dans la région lyonnaise :

 

« Jusqu’en 1927, les partisans de PERRONE (Belgique), les “bordiguistes”, et de PAPPALARDO (France), travaillaient d’un commun accord et ils ne se différenciaient pas dans leurs critiques à l’encontre du Parti communiste et de l’Internationale. Mais au début de 1928, il y a eu dans le camp de la gauche la scission menée par le Hollandais “Gorter” lequel a fondé le groupe “communiste ouvriériste” auquel les partisans de PAPPALARDO en France et en Belgique ont adhéré. Les partisans de BORDIGA et de PERRONE se resserrèrent autour de “Prometeo” ; ceux de PAPPALARDO autour de “Monatte” : et, tandis que les premiers (les prométhéistes) restaient fidèles à la dictature et à l’État soviétiques, même s’ils critiquaient tous les “tournants” russes et français que l’Internationale a imposés à toutes les sections qui y adhéraient, les seconds (les ouvriéristes) se sont éloignés de Marx pour se rapprocher de Bakounine dans la mesure où ils affirmaient qu’ils étaient des communistes ouvriéristes, c'est-à-dire sans chefs, et où ils ne se différenciaient pas des anarchistes-communistes, du type BERTONI en Suisse et MALATESTA en Italie. À Lyon, il y a des groupes des deux courants de gauche. Les “prométhéistes” comptent une soixantaine d’adhérents dans la zone lyonnaise et ils réussissent à gagner sans cesse des partisans. Le type de leur organisation est semblable à celle du parti communiste, c'est-à-dire la “base” dans l’usine, sur le chantier, dans le quartier, avec les “cellules” de rue, pour monter sous la forme fédérative jusqu’à la nation et à l’Internationale. L’exclusion des Santini, Basco, etc., du parti a renforcé leur influence en France, et le manque de bons éléments dans l’organisation communiste officielle ainsi que la paresse de ceux qui vivent dans la zone lyonnaise, ont fait en sorte que le groupe prométhéiste local se renforce de nombreux “éléments” de “base” et d’ouvriers antifascistes qui vivaient en marge des groupes communistes. L’on peut en conclure que, tandis que les C.P.A. et les P.V.F. se vidaient, leurs adhérents sont passés sous l’influence des “prométhéistes”. Ils organisent Saint-Fons, Vénissieux, Décines, Saint-Priest et Saint-Maurice de Beynost, et quelques autres villes de la périphérie lyonnaise, de même que certaines localités de la Loire qui entourent Saint-Etienne. L’activité du groupe ne se limite pas à combattre la thèse “centriste” sur le terrain international, c'est-à-dire la situation russe, la tactique de l’Internatioanle vis-à-vis de la situation française, allemande, espagnole ; mais elle cherche à faire accepter par la masse ouvrière italienne émigrée en France ses concepts relatifs la situation en Italie. C’est dans ce but que MARINI Mario, dit “Tullio”, secrétaire de la fraction prométhéiste lyonnaise, développe tout un travail particulier sous la direction de, ou mieux en accord étroit avec, le Perrone bien connu qui réside en Belgique. Il organise des réunions, des conférences, dans lesquelles il intervient presque toujours comme orateur, il cherche partout des contacts avec les éléments de gauche des organismes antifascistes dans les départements du Rhône, de la Loire, de l’Isère, il recueille les noms et les adresses de parents, d’amis et de connaissances, qui résident en Italie, d’ouvriers qui ont émigré ici. 

Il est considéré comme l’organisateur. Il est extrêmement actif, et tandis que lors les soirées des jours ouvrables, son activité se limite à Lyon et à ses alentours, le samedi, le dimanche et les autres jours de fête, il se rend aussi dans des villages qui sont éloignés de ces départements. Quelqu’un nous a affirmé que Marini est déjà parvenu à avoir de bons contacts avec des éléments en Italie qui, par son entremise, collaborent avec le centre belge. D’autres éléments en vue du groupe en question sont : Piccolo Lenano (en possession d’une carte d’identité portant le prénom et le nom indiqué ci-avant, né à Volcano (?), Italie, le 8 février 1895. Lenano a des qualités discrètes pour ( ?) et pour la propagande ordinaire. Il remplace parfois Marini Mario dans les réunions, mais son activité particulière est de se rapprocher des “centristes” afin d’obtenir, à travers la discussion, des informations sur le mouvement officiel et de persuader  les hésitants et les mécontents à se solidariser avec la fraction. Il y a quelque temps, il a réussi à influencer “Ribelli” (Giordana Carlo), il a maintenant des relations constantes avec “Nello” (Nannetti Garibaldo)). Il a une femme et un gosse et il habite aux alentours de St Just-Lyon. Il est polisseur de meubles et, après son licenciement de l’entreprise Musizzano, il travaille pour son propre compte à son domicile. Il distribue le journal “Prometeo”, il suit Marino Marini dans les réunions, et Mazzucchelli Carlo, Bibbi Bruno et d’autres, quand ils se rendent dans des localités pour rabaisser l’activité de quelques fascistes. Il a 25 ans, il n’est pas très instruit, mais, parmi la masse en général dans la fraction, il est considéré comme un “bon élément”.

Mazzucchelli Carlo, di “Tre”, est également un prométhéiste actif. Il a moins de qualités que “Piccolo” ; sa tâche est de fréquenter les lieux où se rencontrent les Italiens afin de provoquer des discussions qui sont ensuite menées à terme par Piccolo et par Marini, d’en venir aux mains lorsque c’est nécessaire, et de distribuer la presse. Bibbi Bruno a au contraire des qualités culturelles médiocres et il sert seulement à la distribution des journaux, au recueil des souscriptions (étant donné qu’il est un type autoritaire qui sait s’imposer) et à se battre. Il jouit d’une réputation de subversif courageux qui, également en Italie, a fait partie des groupes d’action destinés à réprimer les “provocations fascistes”.

L’on a un autre élément du groupe prométhéiste avec le “Friulano”, lequel affirme être d’Udine, un ex-ami de Scoccimarro, âgé d’environ 27 ans. Il habite à Lyon-Monplaisir et il vient rarement en ville. Il semble que son activité s’effectue à Saint-Priest. C'est un métallo et il ne semble pas d’un caractère violent. Il n’a pas de qualités oratoires, mais il est excellent sur le papier, et il est peut-être meilleur que d’autres en raison probablement de son calme habituel et de sa culture et de son instruction discrètes.

Il est en relation d’amitié avec un élément arrivé dans le Lyonnais en 1930 (l’été), car expulsé de Belgique et du Luxembourg. Cet individu est connu sous le nom de “Bruno il Rosso”. Dès son arrivée, il a été l’hôte de Virgilio Carmassi à Décines par ordre du Soccorso Rosso. Il s’y est procuré une carte d’identité au nom de Vannini Bruno. Il est natif de Milan et il a 25-26 ans environ. Il s’est expatrié en 1925. Fils unique d’une mère veuve, il a été élevé par les prêtres. À Milan, il habitait avec sa maman à côté de l’appartement de l’ex-député communiste Luigi Repossi, lequel l’a initié au mouvement dans lequel il s’est distingué par la suite. En 1922, on lui a confié la direction des groupes de défense, et c’est avec eux qu’il a participé à la résistance de ce quartier de Milan qui en 1923, a tenu, me semble-t-il, en échec pendant trois jours les forces fascistes et de police, à l’occasion de quoi il a été blessé au côté gauche. Réfugié à l’étranger, il a subi l’influence de Perrone et il a abandonné le Parti pour la Fraction. Il a été secrétaire fédéral de la Fraction en Belgique, où il a fourni une grosse activité dans le Soccorso Rosso, et c’est à cause de cela qu’il a été expulsé. Il s’est rendu au Luxembourg en compagnie d’une Belge qui a abandonné son mari. Il a eu de ce fait des ennuis avec la police, laquelle, peu après, l’a expulsé également du Luxembourg pour cause d’activité subversive. En décembre de l’année passé, la Belge l’a rejoint à Lyon, et, depuis ce moment-là, il s’est fait si discret qu’on ne le voit plus en ville. Il doit être à Saint-Fons. Il a pratiqué les techniques et il parle bien le français. Politiquement, il a une assez bonne culture.

Dans la fraction “ouvriériste”, les appartements sont un petit noyau d’une quinzaine de personnes, mais qui fournissent une activité remarquable. Rossi Ludovico le bien connu est le secrétaire du groupe. L’on note parmi les éléments les plus en vue de la fraction : Bonito Antonio, dit “Dino”, et Bonsignori Alfredo. Opposés à l’organisation syndicale qu’ils considèrent comme contre-révolutionnaire, ils sont favorables à l’organisation de type anarchiste, c'est-à-dire des groupes  libres qui n’ont entre eux pas d’autres des liens que ceux d’actions éventuelles. Sans se fondre avec les anarchistes, ils se sont rapprochés d’eux, si bien qu’ils travaillent en commun avec eux (participation de Rossi Ludovico, de Bonsignori et de Bonito, au cercle anarchiste “Sacco e Vanzetti”, collaboration de Rossi à Lotta anarchica, participation à la propagande en faveur des victimes anarchistes à Saint-Priest, etc.). Les manifestations en question auxquelles les “ouvriéristes” ont participé devaient démontrer le bien-fondé de l’assertion. Les “ouvriéristes” appuient les anarchistes dans le travail destiné à l’Italie et ils fondent un éventuel soulèvement du peuple dans la péninsule sur les conditions économiques qui créeront l’élément de “spontanéité” qu’ils se déclarent prêts à soutenir et à guider. Ils affirment ne refuser aucun moyen de lutte, y compris l’attentat terroriste. ».

 

Concernant les noms suivants, qui ont été indiqués dans le rapport de confiance : MARINI Mario, MAZZUCCHELLI Carlo, BIBBI Bruno, ROSSI Ludovico, BONITO Antonio, BONSIGNORI Alfredo, il y a eu une correspondance avec le Fichier Politique Central. Relativement à PICCOLO Lenano, à “il Friulano” et à “Bruno il Rosso”, il n’a pas été possible de recueillir des éléments utiles à leur identification. Il apparaît que Piccolo Lenano a effectivement travaillé dans l’entreprise locale Musizzano, mais, dans ses registres, il y a les mêmes indications que celles qui figurent sur la carte d’identité française que Piccolo a en sa possession.

Ce serait un individu de petite taille, à l’accent toscan, qui se trouverait depuis plusieurs années dans cette ville. C’est exactement le même qui a été signalé à plusieurs reprises par différents informateurs, mais, je le répète, il n’a pas été possible de l’identifier. Concernant “il Friulano”, il n’y a pas eu d’autres informations, et l’on perdu ses traces. “Bruno il Rosso” pourrait être identifiable dans la patrie. Je serai reconnaissant au Ministère de bien vouloir me faire connaître, quand il le pourra, le résultat des éventuelles recherches en ce sens.

 

                                                          Borgomanero

 

 

                                                    LE CHEF DE LA SECTION

                                                   Giammichele


 

Copie de la note de la Division de la Police sociale n° 10/10900/2

du 27 décembre 1931/X°

 

 

OBJET : ZECCHINI BRUNO fils de Romeo

 

La direction centrale de la P. S. auprès du Ministère de la Justice à Bruxelles s’est adressé à ce Ministère afin d’obtenir des informations sur la personne du compatriote de cet objet.

Le préfet de (illisible), nous rapporte ce qui suit par la lettre n° 03951 du 13 du mois courant :


« Zecchini Bruno, fils de Romeo et de Vitoria Rosa, né à Venise le 14 février 1903, appartient à une famille de subversifs et il est lui-même un dangereux communiste. Depuis 1921, il est inscrit à la section locale de la Jeunesse communiste, en faveur de laquelle il a déployé une grande activité en prenant part vivement à toutes les manifestations de classe ou de parti. Pendant cette année-là, il a été arrêté sur la base de mesures prises par la P. S. au cours des graves désordres qui se sont produits dans cette ville à l’occasion de la grève générale. Le dangereux communiste OTTORINO PERRONE est logé chez lui et celui-ci, en raison de la violente propagande qu’il a menée, en provoquant à plusieurs reprises des désordres, a dû être éloigné de Venise.

Zecchini, dont la sœur est la maîtresse de Perrone, en subissait fortement l’ascendant et il l’aidait dans la propagande en se distinguant par une activité (illisible). Lors d’une perquisition menée en 1923 en son domicile, l’on a découvert une déclaration du secrétaire d’alors de la Fédération provinciale du Parti communiste SCAPIN ANTONIO qui attestait  qu’il était un ( ?) actif et fidèle (……….). Une sœur dénommée ZECCHINI IDA, elle aussi ayant des principes subversifs avancés, se trouve actuellement à Bruxelles, où elle vit avec Perrone Ottorino cité plus haut. Un frère de ZECCHINI prénommé UMBERTO a été récemment dénoncé par la Questure de Milan auprès du Tribunal Spécial pour la défense de l’État. »

 

L’on communique ce qui précède à la Division pour une bonne information, ce qui signifie que la seule chose qui a été communiquée à la police requérante, c’est que Zecchini est exempt de condamnations pour délits communs.

 

Voir l’original dans Zecchini Bruno fils de Romeo

N° 100792/2069 du 31 décembre 1931/X°

 

 

 

             

 

           

 

MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR

 

Fichier politique central

 

 

Rome 29-07-1931/IX

 

 

MINISTÉRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES

 

Service Correspondance

ROME

 

 

 

OBJET : PESSOTTI FERRUCCIO, fils de Giuseppe – communiste

 

À la suite de la lettre n° 51484/1168 du 20 de ce mois, l’on vous informait, pour une bonne connaissance et pour les possibles vérifications, que le subversif de l’objet, qui aurait été contraint de quitter Paris parce qu’il n’était pas en règle avec les autorités françaises, n’est pas parvenu à trouver du travail. Il se serait donc rendu à Bruxelles chez un compatriote, un certain Cervollini Bruno, fils de Luigi et de feue Nora Italia, né à Venise le ( ?), ébéniste, dont il avait eu l’adresse ; il en a obtenu assistance et des aides et il loge encore maintenant chez lui.

C'est dans cette capitale qu’il aurait retrouvé un de ses amis, Perrone, marié avec une certaine Zecchini, vénitienne, et qui serait le représentant de la Fédération des Typographes, et qui l’aurait très bien accueilli en lui assurant assistance et régularisation de sa position avec les autorités belges. Celui-ci s’identifie avec le communiste Perrone Ottorino, fils de feu Tito et de feue Maria Paone, né à Aquila le 9/05/1897, comptable, inscrit au n° 353 de la Rubrique de la frontière et expulsé de France, et dont on avait perdu la trace.

L’on fait également remarquer que Pessotti serait en correspondance avec son frère Pietro, lui aussi communiste, émigré clandestinement en France et résidant actuellement à Paris ; inscrit au n° 21178 de la Rubrique de la frontière et auquel, avec la note n° 48808/1767 du 12/06 du Fichier politique central, adressée à ce ministère et pour information à la Préfecture de Venise, il a été accordé le nihil obstat pour la délivrance d’un passeport pour uniquement la France.

Pessotti Ferruccio aurait en ce moment l’adresse suivante : Cervollini Bruno – 9 rue Bronize 9 – Bruxelles.

Cervollini Bruno n’a pas d’antécédents politiques et il a émigré en Belgique avec un passeport régulier qui lui a été délivré par la Préfecture de Venise le 4/09/1930.

On aimerait connaître en temps utile le résultat des vérifications.

 

Le ministre


 

Haut Commissariat de la ville et de la province de Naples

 

Le 26 février 1935

 

 

Au préfet d’Aquila

Au préfet de Florence

   

OBJET : Perrone Ottorino, fils de feu Tito d’Aquila, fiché communiste


En référence à la feuille indiquée en marge et à la lettre ministérielle n° 4630/12784 du 31/01/1935, je vous communique que les dénommés Borsacchi, Russo et Verdaro, collaborateurs du communiste PERRONE Ottorino, n’ont pas d’antécédents dans ces actes.

 

Il pourrait cependant se faire que Borsacchi s’identifie éventuellement avec Borsacchi Fernandino, fils d’Evaristo, résidant en Belgique avec sa femme, Monnean Susanna, fille d’Augusto, elle aussi communiste, et faisant l’objet de la circulaire n° 02197 du 22 janvier écoulé de la Questure de Florence, ou bien avec Borsacchi Luigi, fils d’Ernesto, faisant l’objet de la circulaire provenant de la même Questure n° 024317 de novembre 1933.

 

Il existe dans ces actes, un fascicule au nom d’un fiché communiste Russo Enrico, fils de Gabriele et de Maria Riccio, né le 22 septembre à Naples, mécanicien, résidant à Bruxelles. Par ordonnance du 22 novembre 1926, il avait été assigné par la Commission provinciale à la relégation pour 3 ans et 6 mois, mais il n’a pas été possible de le mettre en état d’arrestation étant donné que, subodorant la mesure, il est parti d’ici et est parvenu à émigrer clandestinement en France. Propagandiste et organisateur extrêmement actif des masses des métallos et adhérant à la Fiom.

Nous n’avons cependant pas d’éléments qui nous permettraient d’affirmer que Russo Enrico s’identifie avec le dénommé Russo indiqué ci-dessus.

 

Pas de résultat non plus au nom de Verdaro.

 

Le haut commissaire

  

 


MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR

 

Direction Générale de la P.S. - Division des Affaires Générales et Réservées

 

 

au Fichier Politique Général

 

 

 

Copie de la note de la Division de la Police politique en date du 18 juin 1936, n° 500/18093

 

 

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Il a été noté une reprise d’activité des communistes trotskistes à Bruxelles ; ceux qui ont été les plus actifs parmi eux sont les bien connus Verdaro Virgilio, Perrone Ottorino et Russo Enrico. Ces trois-là, qui ont constitué une sorte de “comité d’action”, auraient pris l’initiative de choisir – parmi les militants les plus fiables et les plus capables – une dizaine de personnes dans le but de les envoyer en Italie dès que l’amnistie, qui est attendue pas les réfugiés politiques, sera accordée, avec pour tâche de renouer les relations avec les “camarades” qui sont restés dans le Royaume et d’organiser des noyaux régionaux à tendance strictement révolutionaire.

Le jeudi de cette semaine, il y a eu une réunion, à 20 heures, dans une salle de la Maison des Tramwaymen, 20 rue du Poinçon. Étaient présents : Atti Fausto, Borzacchi Fernando, Carra Renzo, Consonni Giovanni, Gasco Carlo, Nonni Vittorio, Perrone Ottorino, Romanelli Duilio, Vorelli Alfredo et Verdaro Virgilio (tous militants trotskistes).

Assistaient également à la réunion Corano Gaetano Antonio et l’ingénieur Orzali Ulderico.

Lors de la réunion, l’intransigeance absolue vis-à-vis du fascisme a été confirmée en tant que mot d’ordre des trotskistes.

Il a été recommandé à l’informateur de suivre attentivement l’activité de ce groupe.

 

Le directeur, chef de la Division de la Police Politique

Di Stefano

 

 

Division Générale de la P.S.

Division des Affaires Générales et Réservées

Première section n° 441/032029

 

 

au Fichier Politique Général (en ce qui le concerne)

à la Troisième section (en ce qui la concerne)

 

 

Copie confidentielle

 

Bruxelles, 6 août 1936

 

 

Le samedi 1° de ce mois, les trotskistes ses ont réunis chez Perrone Ottorino (12784). Consani était présent. Sont intervenus : Russo (25124), Verdaro, Romanelli, Borzacchi, Consonni, Giovanni di Andrea, et autres.

Discussion sur les événements sensationnels d’Espagne et la manière la meilleure pour venir en aide aux camarades engagés dans une lutte à mort contre le fascisme.

Il a été communiqué une invitation lancée par des trotskistes italiens résidant en France pour s’enrôler dans des légions révolutionnaires qui devront franchir les Pyrénées.

Verdaro et Perrone se sont déclarés opposés à cet enrôlement.

Russo, Romanelli, Borzacchi (21972), Atti (29235) et Consonni (18465), y sont favorables.

L’on ne m’a pas dit  la raison de ces attitudes opposées.

Jusqu’à présent, seuls Russo Enrico et Romanelli Duilio (19647) se sont enrôlés et il semble désormais qu’ils doivent partir pour l’Espagne.

 

30 juillet 1936-XIV

Le chef de Première Section

Copie

Ministère de l’Intérieur

Division Générale de la P.S. – Division des Affaires Générales et Réservées

Première section

 

n° 441/032029

 

au Fichier Politique Général

 

Copie de la note préfectorale de Sienne n° 06706, en date du 29 septembre 1941-XIX, envoyée au Ministère de l’Intérieur et ayant pour objet : “Nonni Vittorio, fils de feu Giovanni et de feue Idaletti Isolina, né à Sienne le 5/03/1901, communiste”.

 

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Le sus-désigné Nonni, arrêté le 16 courant à la frontière du Brenner, au moment de son entrée dans Rogno, a été transféré ici où il a fait les déclarations ci-jointes à propos de ses vicissitudes qui se sont déroulées en France où il s’est expatrié clandestinement et concernant l’activité subversive, vraiment importante, qu’il menée dans cette nation.

Compte tenu de ses antécédents, et étant signalé surtout comme ayant l’intention, avec le bien connu De Daniella (39902) Luigi de Domenico, de venir en Italie afin d’y commettre des actes terroristes, l’on propose qu’il soit assigné à la résidence surveillée par la police.

L’on reste dans l’attente de connaître les décisions ministérielles.

Le préfet

(signé Pallante)

P.C.C. – Rome, le 15 octobre 1941-XIX

Le chef de la Première Section

 

 

L’année 1941 (XIX), le 17 du mois de septembre, dans les bureaux de la Questure de Sienne, devant le fonctionnaire de la P.S. soussigné, a été présenté Nonni Vittorio, fils de feu Giovanni et de feue Idaletti Isolina, né à Sienne le 5 mars 1901, qui, interrogé, a déclaré ce qui suit :

Durant la période rouge, j’ai adhéré à des syndicats subversifs et sympathisants de ces partis. Je me suis orienté vers ces idées parce que venaient à Isola d’Arbia où j’habitais différents représentants du Parti socialiste pour y faire de la propagande.

Vers la fin de 1922, revenant du service militaire, je me suis inscrit au fascio.

Peu après ce retour du service militaire, j’ai fait une demande pour obtenir un passeport pour le Brésil. Je l’ai obtenu, mais comme il fallait une grosse somme (3000-3500 lires) pour le voyage, j’ai renoncé à partir.

J’ai voulu me rendre en France, mais comme la mairie m’a fait des difficultés, je me suis muni du passeport pour l’intérieur avec l’intention de me rapprocher de la frontière française et d’aller – clandestinement – en France.

Parti de mon quartier (août 1923), je me suis arrêté une nuit à Gènes, et ensuite j’ai poursuivi jusqu’à Vintimille où l’on m’a dit qu’il serait facile de traverser la frontière.

 

 

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Voir l’original : NONNI Vittorio n° 54091/39723 en date du 2/11/1941

 

 N’y étant pas parvenu, je suis alors revenu en arrière, je suis descendu à la première gare (Vallecrosia) avec deux autres gars que j’avais rencontrés dans le train et qui avaient encore l’intention d’émigrer en France.

En fait, j’ai trouvé un passeur qui, pour 10 lires de rémunération par personne, nous a transportés par mer et de nuit dans les environs de Menton.

L’on a poursuivi notre chemin jusqu’à Marseille où l’un de mes deux compagnons de voyage (dont je ne me souviens pas le nom) avait de la famille. Je suis resté à Marseille deux ou trois semaines pour y chercher du travail ; mais comme je n’ai pas réussi à en trouver, je suis allé avec l’un des camarades susdits – je me souviens maintenant qu’il s’appelait Carlo et qu’il était originaire de Massa Carrara - à Noves, près d’Avignon, où ce Carlo avait sa sœur et son beau-frère.

J’ai dormi une nuit chez la sœur de Carlo, mais ensuite, le lendemain, un frère du beau-frère de Carlo étant arrivé d’Italie avec un passeport en règle, j’ai été invité par ce dernier à m’en aller. J’ai alors cherché du travail et j’en ai trouvé, toujours à Noves, chez deux Français – je travaillais à une presse à fourrage.

En octobre 1923, j’ai été averti qu’ils voulaient me faire la peau parce qu’ils avaient su que j’étais fasciste étant donné que mes deux compagnons avec lesquels je m’étais rendu en France avaient vu que j’étais en possession de la carte du Fascio.

Je suis alors reparti et, après m’être arrêté pendant environ un mois à Avignon, je me suis rendu à Sorgues où je devais rester jusqu’en avril 1924. J’ai habité dans une pension dont je ne me souviens pas le nom et j’ai trouvé du travail dans une usine de d’engrais chimiques.

Depuis Sorgues, je suis parti pour Paris avec Radaelli (40061 ?) Carlo (je crois du moins qu’il s’appelait Carlo) qui travaillait chez le boulanger de Sorgues. À Paris, nous nous sommes arrêtés dans un premier temps dans un petit hôtel près de la Gare de Lyon. Nous y sommes restés un mois ou deux, et ensuite nous sommes allés habiter dans une chambre meublée au 9 de la rue d’Aligre. J’ai immédiatement trouvé du travail comme manœuvre (dans les constructions en béton armé). Toujours avec Radaelli, nous sommes allés habiter au 16 de la rue Trousseau. J’y suis resté jusqu’à la fin de 1927 pour aller habiter ensuite, étant donné que je ne m’entendais plus avec Radaelli, au 16 de la rue de Reuilly.

J’y suis resté jusqu’en novembre 1929, époque où je suis allé à Bruxelles. Je suis resté dans cette ville jusqu’à mon rapatriement. J’ai d’abord habité au n° 25 de l’avenue Fonsny, puis, deux ou trois mois plus tard, au 25 de la rue de Hollande, où j’ai demeuré jusqu’en 1933. C’est à ce moment-là que je me suis marié avec Miotti Margherita – une Italienne née en France. Je suis ensuite allé habiter avec ma femme au 153 de la Chaussée de Forest et le       1° janvier 1940 j’allais habiter au 4 de la rue Crickx où j’habitais encore. Concernant mon activité politique, je déclare :

C’est à Noves, vers les derniers jours de 1923, que j’ai rencontré Radaelli dont j’ai fait mention ci-dessus. Ce Radaelli était originaire de Come et il travaillait auparavant comme boulanger à Milan. Il était de la classe 1897, de taille normale, plutôt blond et il avait une cicatrice près de la bouche. Il était communiste, et il a commencé à me faire fréquenter un café où se réunissaient des communistes français. C’est ainsi que j’ai commencé à fréquenter ces éléments-là et à écouter leurs discussions. Comme ils parlaient francais, Radaelli m’expliquait ensuite en italien les sujets traités. Une fois à Paris, Radaelli et moi nous sommes rendus au Journal “L’Humanité” pour y demander à ces camarades d’idées (communistes)  des informations pour trouver du travail. Ensuite, nous nous sommes mis en relation avec un groupe de communistes italiens de Paris. J’ai pris la carte du Parti communiste vers la fin de 1924 et le début de 1925. On assistait aux conférences durant lesquelles l’on nous distribuait les journaux communistes tels que : “Bandiera Rossa”, “La Riscossa” et d’autres, à charge pour nous de les vendre dans les cafés. Nous ramenions le produit de la vente au groupe. Je faisais partie du groupe du Douzième qui avait son siège dans une rue du XII° arrondissement.

Nous avons continué ainsi jusqu’au début de 1927 quand est survenue la scission du Groupe trotskiste parce que nous critiquions les méthodes de l’Internationale Communiste qui, au contraire, soutenait l’œuvre de Staline à l’encontre les vieux communistes.

J’ai ainsi été isolé durant environ un an, bien que j’aie continué à fréquenter les éléments communistes jusqu’à ce que, à l’instigation d’un certain Gigi, que j’ai reconnu à partir de la photo que vous m’avez montrée comme étant Danielis (39902) Luigi, fils de Domenico, né à Palmanova le 17 avril 1901, je rejoigne le Groupe trotskiste.

Outre “Gigi”, deux autres individus, des amis de Danielis, m’ont convaincu d’entrer dans le Groupe trotskiste : Gabassi et Bruno. Gabassi, qui était originaire de la même région que “Gigi”, il allait toujours avec lui et ils habitaient dans le même hôtel. Il était un peu plus âgé que Danielis, robuste, blond, et l’autre, Bruno, était toscan, je crois de la province de Pise, maigre, brun, de taille normale. Gabassi était peintre, tandis que Bruno exerçait différents métiers.

Le Groupe trotskiste n’avait pas de siège : nous nous réunissions dans les cafés. En faisaient partie, en plus de Bruno qui était un des chefs et d’autres que j’ai déjà nommés, un certain Russo, un peu boiteux et je crois toscan, Pappalardo, calabrais et napolitain, qui eux aussi étaient des chefs. Après, est venu un certain Perrone, napolitain, dont on m’a dit qu’il était le chef du mouvement. En faisaient partie en tant que simples militants : les frères Corradini et Piacentini qui étaient mécaniciens, Gasco, un milanais, et un autre, un ami de Gasco que l’on appelait le Milanais, et d’autres encore dont je ne me souviens  pas des noms.

Vers la fin octobre, Russo, que j’ai nommé plus haut, m’a invité avec Danielis à m’établir à Bruxelles parce que les groupes de cette zone étaient peu nombreux et c’est pourquoi ils avaient besoin d’autres adhérents et de nouvelles énergies. Nous avons accepté et nous sommes paris pour Bruxelles. Je précise que l’on ne m’avait pas chargé de venir en Italie.

Je le répète, j’avais pour seule tâche de donner une plus grande impulsion aux groupes de Belgique et d’alimenter la propagande. À Bruxelles, nous avons pris contact avec les éléments de la Belgique, mais, tandis que “Gigi” est retourné à Paris après deux ou trois mois, moi, au contraire, je me suis établi à Bruxelles.

C’est là qu’a été fondé le journal “Prometeo”. C’est Perrone qui le dirigeait et y écrivaient tous ceux qui, de par leur culture, pouvaient collaborer. Nous le vendions aux autres Italiens étant donné que le journal était édité en langue italienne.

Les éléments de Belgique étaient : Perrone, Atti de Bologne, arrêté ensuite par les Allemands peu après leur arrivée en Belgique, Gasco dont j’ai parlé plus haut ; Gasparrone, méridional je crois, Pieri de Florence, dont je crois qu’il avait pour nom de famille Borsacchi, mécanicien automobile, je crois de la classe de 1902.

J’ai indiqué mon activité jusqu’à la fin de 1930. J’ai démissionné du groupe à partir de 1934 ou de 1935, mais j’ai continué à verser ma cotisation pour le journal jusqu’en 1936 ou 1937. Ensuite, je me suis éloigné peu à peu de toute activité politique, je ne suis resté inscrit que dans les syndicats rouges jusqu’au début des hostilités avec l’Allemagne parce que, sans l’adhésion aux syndicats, je n’aurais pas pu trouver du travail.

Ces derniers temps, comme ma femme dépérissait jour après jour, et étant donné qu’il était difficile de trouver des denrées alimentaires, j’ai commencé à penser à revenir en Italie. Jusqu’au 15 septembre où je suis parti avec ma femme et mon gosse et le 16 j’ai été arrêté au Brenner.

 

Fait, lu, confirmé et soussigné

Nonni Vittorio

Lettre de Bordiga à Ambrogi

  

Berlin, le 9 avril 1922

 

Très cher Ersilio,

 

Je suis ici depuis quelques jours, car je suis venu pour la Conférence internationale à laquelle j’ai assisté seul lors de la dernière journée.

Je déduis de ce que Codevilla m’a dit que les décisions du Comité Exécutif n’ont pas été communiquées là-bas de manière claire. En conséquence, je te fais connaître en termes précis ce qui a été décidé, y compris du fait de la délibération du Comité Central qui s’est réuni immédiatement après le Congrès.

Ton séjour là-bas est provisoire, et ta charge permanente demeure celle de Berlin. Nous t’avons invité à rester là-bas afin de ne pas laisser vacant le poste de notre représentant durant une période importante.

Tu pourras revenir à Berlin dès qu’un autre camarade sera arrivé. C’est Gramsci, qui doit être déjà parti d’Italie, qui viendra te remplacer et qui arrivera là-bas au plus tôt. Moi aussi j’irai … [un bout de phrase illisible]… pour une décision définitive concernant les affaires italiennes.

Pour l’instant, je vois que, en accord avec Umberto, vous avez fait venir ici le camarade C. J’ai décidé que, dans l’attente d’une délibération définitive du Comité Exécutif, C. restera ici et qu’il fera, jusqu’à ton arrivée, le travail que tu faisais auparavant, et j’ai communiqué officiellement aux camarades d’ici qu’il est ton remplaçant. Nous verrons par la suite s’il y a lieu qu’il reste après ta venue.

J’ai traité avec lui de diverses choses pratiques qui concernent votre tâche, et, à ton arrivée, il te tiendra au courant de tout.

Je m’abstiens par conséquent de m’étendre sur le sujet. Je te communique également que j’ai eu une entrevue avec Rad. et Bac. au cours de laquelle nous avons défini précisément ce qui précède pour ce qui concerne le voyage à Moscou, et, dans l’attente de décisions officielles à propos de la tactique de notre parti, nous avons eu un large échange d’idées en la matière.

Je repars d’ici deux ou trois jours pour l’Italie. Avec les camarades qui sont ici, je te salue cordialement.

 

Signé : Amadeo Bordiga

 

P.S. : ce serait bien que tu t’informes de manière détaillée sur le travail syndical à mener ici. [Phrase illisible].


 

PROJET DE RÉORGANISATION DE L’EXÉCUTIF

 

 

 

Afin de mieux s’acquitter de sa tâche, l’Exécutif se subdivise en un sous-secrétariat des commissions permanentes, sous la dépendance desquelles des fonctionnaires sont rattachés.

Les sections sont formées, non pas sur la base des nations ou des groupes de nations, mais sur la base des questions ou des groupes de questions.

Leur travail consiste à rassembler pour chaque pays (en imaginant au besoin les moyens les plus appropriés) le plus grand nombre de données concernant la ou les questions dont elles sont chargées, à contrôler à ce propos l’activité des partis, à traiter le matériel recueilli, et à suggérer les meilleures propositions en vue de l’action révolutionnaire du prolétariat.

Chaque membre des sections devra recevoir la copie dûment traduite des rapports et des notes qui parviendront de tous les pays, en ce qui concerne du moins ce qui constitue la question traitée par sa section. Celle-ci élaborera ensuite des rapports et des projets qui seront distribués en trois langues (français, anglais, allemand) aux membres de l’Exécutif ; celui-ci sera appelé à en discuter et à prendre des décisions définitives.

Dans chaque section, pour autant que ce soit possible, il faudra prendre soin que le choix des membres et des fonctionnaires soit effectué de manière à ce que les différentes nationalités (latine, anglo-saxonne, allemande, slave) y soient représentées et à ce que, pour les relations entre les membres du Bureau, la traduction dans les deux sens soit possible pour le russe, le français, l’anglais et l’allemand. Chaque section pourra, si c’est nécessaire, constituer des sous-sections pour la distribution du travail. Chaque section s’occupera du traitement de la correspondance et des dossiers relevant de sa compétence, lesquels seront transmis, par l’intermédiaire du secrétariat général, au Présidium ou un membre du Présidium, délégué par ce dernier, qui prendra connaissance de tous les actes. De la même façon, toute la correspondance arrive au secrétariat général lequel, après qu’elle a été [ ?], la transmet aux sections compétentes.

Le Présidium est chargé de l’exécution des délibérations… [illisible] …les actes du Présidium et de l’Exécutif, comme également la correspondance, et toute sorte de document à l’arrivée ou en partance. Ce bulletin sera transmis aux membres de l’Exécutif, ainsi qu’aux Comités Centraux des Partis Communistes. En ce qui concerne la publication, l’on fera une exception pour certaines questions relatives aux sections VII et VIII qui seront présentées ci-après. En dehors de cette exception, tout acte, lettre ou document, peur être examiné par tout membre de l’Exécutif.

 

 

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Des copies en trois langues des  rapports et des documents les plus importants seront transmises dans un fichier spécial où elles seront subdivisées et classées par nation. Seront transmises, également en trois langues, par ce même fichier des copies des procès-verbaux, des rapports et des délibérations, de l’Exécutif et du Présidium, en dehors des exceptions susdites.

 


 

SECTION I

 

Cette section étudiera les questions relatives à la politique et à l’économie mondiales, particulièrement par rapport à la politique internationale prolétarienne et à celle des États bourgeois. Elle rassemblera et traitera le matériel relatif aux mouvements financiers, industriels et commerciaux, à la production des États, à leurs exportations et leurs  importations, avec un regard particulier sur les marchés d’achat et de vente des produits et des matières premières, sur les visées de conquêtes de nouveaux marchés, etc.

Elle en fera des rapports périodiques et elle suggèrera par voie de conséquence les orientations de la politique prolétarienne internationale. Elle sera tout particulièrement assistée par les Bureaux de Berlin et de Londres.

 

 

SECTION II

 

Cette section aura le contrôle de l’activité des différentes sections de l’Internationale. Elle recueillera le matériel relatif aux programmes, à l’activité et à la force, des différents partis dans chaque État, de même que le matériel relatif aux programmes... [illisible] … les différentes agitations dans leurs causes, dans leur développement, dans leur solution, dans les éléments qui, directement ou indirectement, ont fait sentir leur poids sur elles.

Elle comparera les situations et les agitations des différents pays, etc., pour en déduire les enseignements qu’elle concrétisera dans des rapports et des projets.

 

 

SECTION III

 

L’on croit nécessaire de créer des sections spéciales en vue de l’étude et des propositions relatives à la situation en Russie, à la politique de l’État russe et des États bourgeois à son égard, à l’activité du Parti Communiste Russe et des autres partis communistes ainsi que du prolétariat international en général vis-à-vis de l’État russe ; ces données constitueraient la mine d’expériences la plus riche pour la révolution mondiale, ainsi que pour l’intérêt particulier que l’Internationale porte à l’évolution de l’État russe en tant que premier État prolétarien.

C'est de cette section que dépendra le Comité International Communiste d’aide aux affamés.

 

 

SECTION IV

 

De la même façon, il sera créé une section spéciale en vue de l’étude et des propositions relatives aux questions coloniales et orientales ; elle suivra la même méthode de recueil et de traitement des données que les autres sections.

 

 

SECTION V

 

En raison de l’intérêt particulier de la question qui découle des expériences de la Russie soviétique, question qui a été insuffisamment étudiée jusqu’ici, et qui se situe au premier plan d’une révolution et de la reconstruction sociale qui s’ensuit, l’on constitue une section spéciale en vue de l’étude et des projets relatifs à la question agraire et à l’orientation des Partis communistes à ce propos.

 

 

SECTION VI

 

Si l’on suit les mêmes méthodes de recueil et de traitement des données, cette section concerne… [illisible] …un sous-secrétariat des femmes et des jeunes, qui doivent être considérés comme faisant partie de cette section.

 

 

SECTION VII

 

Cette section est d’un intérêt particulier étant donné qu’elle concerne le travail illégal des sections et de l’Internationale. De nombreuses sections ont besoin de toute l’aide et des prochaines initiatives de la part de l’Internationale. Il faut contrôler scrupuleusement  que ce travail soit effectué par les Partis communistes. Il faut s’occuper des liaisons entre les sections, et entre les sections et l’Internationale. Il faut contrôler également que les sections prennent soin de manière interne de faire communiquer les centres entre eux. Elles doivent avoir des organes de recherche, du moins dans les principales institutions politiques et économiques bourgeoises. Elles doivent créer des organes de sabotage en vue d’une guerre éventuelle, etc. Il faut continuellement améliorer ce travail. L’importance particulière de cette section suffit d’elle-même à caractériser la III° Internationale.

 

 

SECTION VIII

 

  Enfin, cette section concerne l’administration des activités patrimoniales du Komintern, et la direction des organes subsidiaires, selon les instructions données par l’Exécutif.

 

 

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NOTE

 

Les membres des sections VII et VIII sont choisis directement par le Présidium parmi les membres de [ ?] ; ils ne communiquent et ils ne délibèrent qu’avec celui-ci, à l’exception des questions qui concernent les bureaux subsidiaires du sous-secrétariat et qui sont de la compétence de l’Exécutif dans son ensemble.

Tout membre de l’Exécutif peut faire partie de plusieurs sections. Avec la formation des sections, les commissions existantes, qui ont des tâches analogues à celles des sections, sont supprimées et elles remettent aux sections elles-mêmes le matériel qu’elles ont rassemblé et le travail qu’elles ont effectué. L’on fera en sorte que les éléments qui, dans les commissions,  avaient spécialisé leur activité dans l’étude de questions particulières, fassent partie des différentes sections.

Les secrétariats anglo-américain, allemand, latin, des pays [ ?], ainsi que des États de frontière, sont supprimés.

 

 

Lettre d’Ambrogi à Perrone

 

 

 

 

Moscou, le 7 septembre 1932

 

 

Très cher Ottorino,

 

Le retard que j’ai mis à vous écrire résulte de l’incertitude de la situation que je te résume brièvement.

J’ai été reçu ici très cordialement, malgré quelques difficultés qui, à mon avis, auraient pu être évitées. Mais en première approche, il m’a semblé que les mêmes raisons qui avaient déterminé mon départ en 1930 ne me permettraient pas de rester ici actuellement. L’invitation à revenir m’aurait été faite en raison de ma situation personnelle qui devenait de plus en plus dangereuse, ce en quoi je dois être on ne peut plus reconnaissant : j’ai demandé néanmoins l’autorisation de repartir dès que mes bagages seraient arrivés, et cette autorisation m’a été promise. Il m’a été conseillé, toujours étant donné le danger de ma situation, de laisser ici Liuba et Foresto, et j’ai fini par m’en persuader. Les bagages qui ont été expédiés à petite vitesse jusqu’à la frontière russe et de celle-ci ensuite à grande vitesse, ont subi un retard, et ils ont été envoyés par-dessus le marché à petite vitesse à partir de la frontière russe. Ce retard a permis au temps d’effectuer une clarification, à la suite de laquelle je n’ai plus eu de raison d’insister pour mon départ. Il y a besoin ici dans tous les domaines de gens pleins de bonne volonté, capables et sûrs : j’assume sans discussion le premier et le troisième attribut, et quant au deuxième, j’espère que l’expérience me confirmera que je ne dois pas me considérer parmi les derniers. Et, indépendamment de l’estime que l’on me déclare et de la solidarité personnelle, il faut aussi comprendre les motifs qui, à juste titre, ne m’ont pas été présentés et qui, spécialement après ma longue et infructueuse expérience à Berlin pour régulariser ma situation, peuvent du moins en partie justifier le désir qui m’a été manifesté que je ne m’expose pas à de nouveaux risques.

En ce qui concerne le travail, l’on m’a accordé une certaine liberté de choix : mais le fait que je ne possède pas la carte du Parti pour un travail qui aurait été à mon goût m’a créé ou m’aurait presque certainement créé des difficultés par la suite. L’on a résolu la question en me permettant un arrangement avec Ferruccio, sans que je perde pour autant les contacts avec mes anciens compagnons de travail : et cet arrangement me donne la possibilité d’effectuer un travail très intéressant du point de vue purement politique et du point de vue économique. J’aurais pu reprendre mon ancien travail ; mais celui que j’ai choisi me place davantage au cœur de l’expérience russe. Et je partirai par conséquent dans l’Oural.

Je suis convaincu que vous approuverez mes actes qui sont strictement conformes à mon message chiffré en provenance de Berlin et à ta réponse. Je vous prie de toute façon de m’en donner confirmation. Il est superflu d’ajouter que, s’il n’y a plus de raison de garder le secret sur ma résidence, il n’y a pas lieu de divulguer les détails qui m’ont encouragé et qui ont rendu possible mon séjour ici, y compris afin d’éviter que les officiels interviennent pour gêner nos rapports. Mon séjour ici a surpris tout le monde : les grands conservent, du moins en apparence, la réserve la plus absolue ; et, parmi les petits, l’on fait courir les allusions les plus louches relatives au double jeu de l’hypocrite, etc., et c’est pourquoi quelques petits que j’ai rencontrés par hasard tremblent encore de la peur de s’être compromis à me saluer. Moi, je m’en fiche : et du reste je n’approche habituellement que Trovatelli et la femme de Verdaro : les autres amis sont tous absents d’ici.

Je vous exposerai dans une autre lettre mes premières impressions sur la situation en Russie : je veux seulement ajouter maintenant quelque chose sur nos rapports et sur la question Verdaro.

Sur nos rapports : la nouvelle la plus désagréable est que, du moins pour le moment, est absolument exclue la possibilité d’une aide financière quelconque de ma part étant donné les restrictions rigoureusement observées sur l’exportation de devises. Quant à la correspondance et à la documentation en général, vous vous servirez du chiffre uniquement dans des cas exceptionnels ou si vous me donnez des informations, ainsi que je l’espère, sur des personnes ou des choses de là-bas ; vous devez tout envoyer dans des lettres fermées et si possible peu volumineuses, y compris les Bulletins et le journal qui pourraient être imprimés, concernant la copie que vous m’envoyez, en papier fin (et quant au chiffre : il est possible que je ne parvienne pas à expliquer que le premier et le dernier chiffre du nombre indiquent toujours un nombre de groupes de lettres, tandis que la deuxième – quand le nombre est de trois chiffres – indique un nombre de lettres relatif au dernier groupe de lettres). Ce serait mieux encore, mais je ne le crois pas indispensable, si vous faisiez des lettres recommandées. Sauf instructions contraires de votre part, je me servirai des adresses habituelles.

Le problème est plus difficile en ce qui concerne la littérature, laquelle passe inévitablement par le Glavlit. Je ne sais pas non plus s’il faut tenter des démarches officielles qui seront presque certainement inutiles. Quoi qu’il en soit, jusqu’à ce que je donne un avis différent, il faudra que vous commenciez par me l’expédier sous enveloppe fermée. Ce qui m’intéresse habituellement de manière spécifique, ce sont le bulletin russe et la revue française, les opuscules d’une importance particulière, et ce que vous pensez être nécessaire au cas par cas. Il s’agit évidemment d’une charge pour vous ; mais cela est indispensable pour que je puisse reprendre ma collaboration, laquelle ne sera pas possible de toute façon avant au moins un mois, c'est-à-dire avant mon installation dans l’Oural où je compte faire un saut dans quelques jours pour m’y établir ensuite définitivement à la fin du mois.

Quant à la question de Verdaro : il s’agit d’un cas très difficile à résoudre étant donné qu’en principe moi aussi je suis d’accord avec toi. Mais je considère que même mon aide, bien que limitée, a échoué, et il semble qu’aurait échoué également celle de Mario auquel, si vous m’envoyez son adresse, je pourrais essayer de récrire. L’affaire se complique ensuite du fait du désir compréhensible de lui et de sa compagne de se réunir. Il existe des possibilités. L’on peut de toute façon espérer qu’il ne vienne pas à se retrouver dépourvu du nécessaire pour vivre étant donné que ses exigences sont très limitées. Sa compagne pourrait peut-être tirer quelques milliers de lires de la maison : mais serait-il possible de les investir de manière suffisamment rentable ? L’on ne peut pas attribuer une grande valeur à la réponse de Verdaro à cette question : il serait intéressant de connaître ton opinion et celle de camarades experts en la matière ; parce qu’il est clair que, dans l’hypothèse où la famille d’Emilia serait disposée à débourser une somme, il faudra d’abord se demander comment l’investir. Dans l’hypothèse où l’une des questions exposées ci-dessus recevrait une réponse affirmative, je suis cependant d’avis que Verdaro doit continuer à affronter les sacrifices qui lui sont imposés par la situation là-bas. Mais s’il n’y a vraiment pas la moindre possibilité, si les camarades ne sont pas à même de lui fournir l’aide minimale suffisante ou, pire encore, si l’on ne considère pas nécessaire d’imposer la solidarité nécessaire de la part des camarades qui, dans une plus ou moins grande mesure, en ont la possibilité, il me semble exagéré d’exiger de lui le renoncement à la seule porte de sortie quand celle-ci n’implique aucune abdication. Si une telle solution est désagréable, il faut reconnaître que la responsabilité en incombe non seulement à Verdaro, mais, au moins dans une mesure égale, aux autres camarades : toujours est-il que Verdaro ne doit pas, par paresse ou pour d’autres motifs, s’imputer à lui-même les difficultés dans lesquelles il se trouve. Sauf que, la perspective de rentrer en Russie n’est pas non plus aussi simple qu’il n’y paraît : quid de l’argent pour le voyage et quid du temps nécessaire pour les démarches, certainement interminables dans un cas comme le sien,  sans la certitude cependant que ces démarches aient une issue favorable ? Le meilleur moyen serait certainement la venue d’Emilia, laquelle pourrait peut-être, même plus facilement que Verdaro, trouver un emploi, dactylographie, leçons ou autre : bref, il y a quand même quelques possibilités ; si ce n’est pas le cas, cela ne fera qu’augmenter les problèmes.

Je vous prie de répondre tout de suite à cette lettre, sinon la vôtre sera certainement perdue, à l’adresse suivante : Egisto Gentili – Grand Hôtel, chambre 410 – Place de la Révolution.  Vous attendrez ensuite mon adresse dans l’Oural.

Saluts communistes.

 

 

Ci-jointe une lettre pour Farba.

L’adresse de Landau est la suivante : Tempelhofer Ufer, 18, III (troisième étage), à gauche, bei Rente, Berlin SW 61.

Le camarade Müller, à l’adresse duquel vous envoyiez auparavant Prometeo et le bulletin français, me prie, si ce n’est pas pour vous une charge excessive, de continuer à les lui envoyer personnellement étant donné qu’il s’intéresse à notre mouvement : il s’agit d’un camarade de bonne volonté, même s’il est assez étrange.

Emilia vous salue, mais elle n’écrit pas pour le moment dans l’attente de votre réponse et de l’avis de Verdaro à la suite de cette lettre et de vos conclusions.


 

Lettre de Vercesi à Ambrogi

 

 

 

 

 le 14 septembre 1932

 

 

Très cher Ersilio,

 

Je me suis réuni avec les amis afin de discuter de ta lettre du 7 courant. Pour ce qui concerne ton cas, nous sommes tombés d’accord pour considérer que la solution que tu nous propose doit être acceptée. En effet, ta position particulière vis-à-vis des autorités italiennes risquerait très probablement de compromettre toute participation de ta part au mouvement. Nous comptons bien évidemment sur ton attachement à la Fraction qui a été prouvé pour intervenir de manière assidue et continue dans l’activité de cette dernière. Dès que nous serons en possession de ton adresse, nous effectuerons pour toi le même service que nous devrons organiser pour les camarades de là-bas.

Tu tiens compte également du problème financier qui risque d’interrompre notre travail, et nous te faisons confiance pour trouver le moyen qui te permettra de participer aux dépenses que nous rencontrons.

Quoi de neuf ? Une proposition de Gourov (l’on dit qu’il s’agit certainement de Léon) en vue d’organiser une Conférence internationale sur la base des 4 premiers Congrès, avec le codicille de l’acceptation préalable des mots d’ordre démocratiques et du front unique entre les partis, et avec la condition expresse de notre non-participation. Nous avons répondu par un autre document dans lequel nous mettons en évidence l’énormité de l’affaire, et où nous revendiquons naturellement le droit de défendre nos points de vue. Pendant ce temps, nouvelles scissions. Treint a constitué un autre groupe et Rosmer a fait paraître son propre périodique. D’autres éléments en France se préparent encore à créer un autre groupe. L’on insiste de toutes de parts en faveur de la réalisation de ton projet. Nous te tiendrons évidemment au courant de la tournure que les choses prendront ; nous agirons avec beaucoup de prudence, sans pour cela laisser s’accomplir la manœuvre consistant à nous isoler.

Nouvelles sombres en provenance de là-bas. Famine et misère. Nous espérons avoir des indications précises, et il semble que, sur la question Léon, ils ont indiqué une position qui va dans le sens de nos conclusions.

Notre bulletin en français paraîtra ces jours-ci. Nous ne publions pas ta première attaque dirigée contre le front unique afin de ne pas devoir ensuite sauter la publication de la seconde attaque. Dès que nous serons en possession de la seconde attaque, nous publierons la première.

Tout va bien pour Müller.

Concernant Virgilio. Nous avons discuté. Il faut exclure absolument son départ. Nous avons un besoin urgent de lui, surtout que le contact immédiat avec toi a maintenant échoué. Il faudra évidemment accélérer les démarches en vue de la venue de sa compagne. Il sera possible de lui trouver une forme d’activité étant donné que, comme le dit Virgilio, sa compagne est très active. Il n’est pas exclu que, dans l’activité de Barba qui semble ne pas mal aller, l’on puisse trouver un angle pour eux. En outre, pour une dactylo qui connaît le français, il n'est pas impossible de trouver du travail, au moins pour compléter l’autre activité, si celle-ci ne devait pas suffire. Virgilio écrit dans ce sens à sa compagne. Ce que je te recommande, c’est d’accélérer les démarches afin que l’on puisse remettre Virgilio en selle.

Un camarade qui nous est proche, Calligaris, doit se trouver là-bas à l’adresse suivante : Casella Postale 455 Sicilia Mosca (2). Il doit être dans un sanatorium. Vois s’il est possible de le retrouver.

Nous écrirons à Landau.

Nous attendons de toi des informations systématiques sur la situation de là-bas.

Nous pouvons t’expédier le bulletin russe directement à ta nouvelle adresse. Nous attendons de la connaître pour t’envoyer le numéro que nous avons déjà.

Dans l’attente d’une réponse rapide de ta part, reçois, avec les tiens, une embrassade fraternelle.

 

Signé : illisible

 

La fraction communiste italienne à Bruxelles

 * 
L'OVRA est l'ensemble des services secrets de police politique dont se dota l'Italie fasciste, officiellement actifs d'abord entre 1930 et 1943, puis sous la République sociale italienne (RSI) de 1943 à 1945. Cependant, il est d'usage de nommer par cet acronyme de façon plus générale la police politique fasciste telle qu'elle œuvra dès avant la date officielle de 1930, en particulier à partir de 1926, à la suite de l'entrée en vigueur des lois dites fascistissimes.

Cette police secrète, créée à l'initiative de Benito Mussolini lui-même, était organisée en onze inspectorats de sécurité publique (en it. ispettorati di pubblica sicurezza), couvrant la totalité du territoire de l'Italie et s'appuyant sur un vaste et redoutable réseau d'informateurs. Les missions imparties à l'OVRA consistaient à surveiller et réprimer les organisations subversives, la presse hostile à l'État et les groupes d'étrangers. À cet effet, l'OVRA compilait également les informations recueillies par les services de renseignement de plusieurs autres corps de l'État investis de missions de sécurité publique, et se chargeait de transmettre le dossier des suspects au Tribunal spécial de défense de l'État ou aux commissions de relégation (confino).

Opérant aussi à l'étranger, l'OVRA infiltrait ses espions parmi les exilés antifascistes, de sorte que lorsqu'un émissaire antifasciste était envoyé clandestinement en Italie, il n'était pas rare que la police ne fût au courant de son identité et des objectifs de sa mission avant même qu'il ne se mît en route. Des agents de l'OVRA furent aussi déployés en Espagne, pendant la guerre civile, lors d'actions clandestines visant des antifascistes italiens. L'OVRA a servi de modèle à la Gestapo et son expérience a été reconduite par la démocratie bourgeoise libérale à la Libération.

 

 

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