PAGES PROLETARIENNES

samedi 18 juin 2016

LA COMMUNE ET SES PETITS BRANLEURS

 
Graffitis à Montparnasse lors de la manif du 14 juin à Paris
 "Il a souvent été suggéré que le "mythe" de la Commune est plus important que sa réalité.
Robert Tombs

 Conseils de lecture immédiate: en 2011  je vous avais conseillé la lecture de l'histoire de la Commune par William Serman, pour sa capacité à outrepasser les pieuses versions néo-staliniennes du milieu maximaliste (qui aime ronronner une histoire mythique), je renouvelle ce conseil pour l'excellent "Paris, Bivouac des révolutions", par Robert Tombs (ed Libertalia, 2016). Encore un bon dépoussiérage des âneries ou mensonges sur l'histoire réelle de la Commune. Pour ceux qui n'auraient pas lu mon article du 9 septembre 2011, ils peuvent le retrouver en tapant de titre dans la recherche: "Les inutiles commémorations du massacre de la Commune de 1971". Ce qui est critiqué ici, via les graffitis d'ignorants qui célèbrent la dernière révolution du XIXe siècle, plus révolution petite bourgeoise d'artisans, et qui contient finalement peu de leçons pour une révolution moderne, c'est la version aberrante d'un historienne culturelle Kristin Ross, qui ne dépare pas des pires interprétations staliniennes ni de l'imagination du bobo parisien moyen.

EXTRAITS:
- "...il est clair que les communards constituaient "le peuple" plutôt que "le prolétariat"
- "en 1871une participation sans précédent à la direction politique revint aux travailleurs manuels qualifiés et aux travailleurs en col blanc, alors que les politiciens établis et la classe moyenne commerçante se tenaient en grande partie à distance, plutôt que d'essayer comme dans les révolutions passées, d'en prendre la direction".
- "... bien que Marx ait défendu et fait l'éloge de la Commune et que, bien sûr, il ait attaqué vigoureusement ses ennemis, il n'a jamais entreprise une réhabilitation ni de ses participants ni de leurs idées. Il critiqua leurs erreurs stratégiques et laissa entendre que leurs idées avaient finalement échoué. Pour lui, l'épopée de Paris, ville révolutionnaire et des communards, s'achevant par "son propre, son héroïque holocauste" était terminée".
- "Le déclin du marxisme comme force intellectuelle ainsi que celui du parti communiste au sein des universités a aidé la génération d'historiens "républicains" à placer l'étude de la Commune sur un terrain académique (...) avec une vision libertaire (Lefebvre et les situs) (et) les tendances culturelles des années 1960 qui présentaient la Commune comme une "fête" par laquelle les participants ne visaient pas seulement à changer les gouvernements mais à "changer la vie".
- Jacques Rougerie a défait "le mythe marxiste" de la Commune: "Loin de s'engager dans un nouveau type de lutte prolétarienne, ses participants étaient surtout des artisans dont les idées politiques et sociales étaient influencées par le passé. En outre, les questions sociales étaient une préoccupation venant en second... il se référait spécifiquement à la fin de la geste du XIXe siècle et laissait ouverte la possibilité que le conflit se poursuive sous d'autres formes au XXe siècle: "Crépuscule surtout! Aurore, peut-être!".
-  "la Commune a été critiquée par certains de ses propres propres membres et de la base de ses partisans pour avoir fonctionné en pratique beaucoup trop comme un gouvernement ordinaire", "la Commune se proposait de mettre fin à l'exploitation mais respectait la propriété privée".
- "une part cruciale de la mystique plus tard de la Commune réside dans la pureté virginale de cet utopisme qui n'a pas été mis en oeuvre".

Versailles est une ville qui pue la mort depuis 1871. Ville de bourgeois repus dans leurs villas cossues, elle suinte l'ennui, juste retour des choses après l'extermination et la déportation de milliers de communards. Loin du camp de Satory, visité en car Macron pieusement par les vieux staliniens des Amis de la Commune, un regard critique sur la Commune de Paris est dérangeant pour la plupart des militants gauchistes et chez leurs inférieurs anars ; les « Vive la Commune » font encore révolutionnaire tagés sur les murs parisiens. Pas d'inquiétude à avoir avec l'universitaire américaine Kristin Ross, dont l'imagination bobo se charge de véhiculer tous les poncifs de la « sainte Commune ». Lors de la promotion de son bouquin en France, elle eût l'outrecuidance de plaider l'hagiographie d'une guerre civile meurtrière dont les ouvriers artisans furent les principales victimes : « Je ne voulais pas faire une recension des erreurs des communards. J'ai voulu travailler sur les livres des communards eux-mêmes, ce qui n'a rien à voir avec la pureté doctrinaire. La Commune s'est libéré du socialisme d'Etat et de la fiction républicaine 1(…) il s'agit d'un imaginaire non national, indifférent à la nation comme l'a dit Courbet. La Commune n'a pas été inspiratrice d'une couche moyenne ». Si ! justement elle a été l'inspiratrice d'une petite bourgeoisie artisanale, et des inventions comme celle de l'universitaire américaine ne pouvaient que convenir au petit marché culturel des ticons-Tiqqun, nos insurrectionnalistes en bonnet de nuit. L'anarchisme et l'extrême gauche de la bourgeoisie nous ont habitué à une certaine présentation politiquement correcte et manichéenne de la révolution parisienne de 1871, si sanglante où la réaction bourgeoise n'a pas hésité à exterminer la masse des ouvriers artisans parisiens, causant des dégâts en zone urbaine comparables à ceux des bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Ce n'est pas en aspergeant le souvenir de l'événement bref et atroce d'eau bénite ou en l'honorant de tags flatteurs qu'on pourra sérieusement reposer le problème de la révolution sans frontières et l'abolition du capitalisme.
La Commune de paris, fantasmée est idéalisée comme 1789,  devenue mythe fondateur du bolchevisme où l'insurrection doit d'abord certes renverser l'Etat bourgeois avec le risque d'en recréer un autre du même type, puis sorte de Lourdes ou Fatima stalinien, est lieu saint imaginaire de toutes les gauches électorales ou anarchistes. Elle resterait l'évènement historique idéal pour l'« imaginaire » insurrectionnaliste de tout militant de gauche si l'on suit Kritin Ross aux éditions du caténaire La Fabrique-Hachette : « L'imaginaire de la Commune » (janvier 2015).


1Mlle Ross n'est pas à une contradiction près, antérieurement dans un article du Monde Diplo, voici ce qu'elle écrivait : « Un imaginaire républicain ouvert sur le monde » (l'imaginaire républicain peut donc cotoyer ou se confondre avec l'imaginaire nanarcommunisant hors sol!) L’internationalisme au temps de la Commune
De nombreux historiens ont analysé la Commune de Paris comme un soulèvement patriotique trouvant son origine immédiate dans la confiscation des canons de la Garde nationale en mars 1871. Mais les fondements intellectuels de cette insurrection semblent plus anciens : dès 1868, dans les clubs politiques et les réunions populaires de la capitale, des citoyens en appellent à la « République universelle ».
Le Monde diplomatique

 En voici le résumé éditorial : « William Morris, Élisée Reclus, Pierre Kropotkine : ce ne sont pas les premiers noms qui viennent à l’esprit s’agissant de la Commune de Paris. S’ils tiennent dans ce livre un rôle important, c’est que pour Kristin Ross, la Commune déborde l’espace-temps qui lui est habituellement attribué, les 72 jours écoulés et les fortifications sur lesquelles elle a combattu. L’Imaginaire signifie que cet événement révolutionnaire n’est pas seulement international mais qu’il s’étend bien au-delà du domaine de la politique, vers l’art, la littérature, l’éducation, la relation au travail. Ce n’est pas un hasard si les trois personnages principaux du livre sont un poète-artiste, un géographe et un scientifique-anarchiste russe : la Commune n’est pas un simple épisode de la grande fable républicaine, c’est un monde nouveau qui s’invente pendant ces brèves semaines, un monde qui n’a pas fini de hanter les uns et d’inspirer les autres ». Ils auraient pu ajouter surtout « la grande fable stalinienne et anarchiste », mais c'est parce que l'universitaire Kritin Ross reprend cette dernière au fond avec une mentalité d'épicière propre à séduire Nuit debout. Cet ouvrage est d'autant plus décevant que l'auteure s'était fait connaître par « Mai 68 et ses vies ultérieures » qui n'était que la reprise de ma thèse (c. « Mai 68 et la question de la révolution », Pierre Hempel 1988) selon laquelle mai 68 n'a pas été le fait des gens célèbres mais des anonymes comme pour la Commune de 1871 ; cette thèse n'était pas spécialement la mienne mais celle de tout le milieu maximaliste, mais cela faisait plus neutre de citer Hempel que le CCI par exemple. Une autre universitaire, allemande, est venu me consulter pour sa thèse, mais ce n'était qu'un âne, elle resta persuadée que c'était les maoïstes qui avaient « fait » mai 68 ; je lui ai conseillé de voir le film sado-maso de cet idiot de Godard qui, par devers lui, se moque du maoïsme et n'a toujours pas compris pourquoi l'ambassade de Chine lui a mis on pied au cul lorsqu'il a été leur présenter son film comique !

SORTIR LA COMMUNE DE L'IMAGINAIRE PIEUX ET BOUTIQUIER

On pourrait également discuter si ce fut véritablement une guerre civile révolutionnaire, et commenter les erreurs des hagiographes et des opportunistes. La conscience de classe n’est pas toujours évidente dans le discours de la Commune. L’ennemi est moins le patronat ou le capitalisme que "Monsieur Vautour", c’est-à-dire le propriétaire, le curé, les " riches  ", les "  gros  ", les accapareurs, les sergents de ville.
Kritin Ross imagine donc que le récit communard est délivré des « structures narratives écrasantes » stalinienne en républicaine. A voir, mais elle se propose d'inventer une structure narrative anarchiste oecuménique, qui ne fait que reprendre les pires billevesées sur « l'expérience » enjolivée de la Commune. Avec un langage et des concepts universitaires elle veut nous entraîner dans une nouvelle féérie communarde joyeusement utopique et mêlant toutes les classes. Le plus révisionniste est bien sûr son interprétation des grands penseurs Marx, William Morris et Elysée Reclus faisant un retour magistral à la campagne et pères spirituels de Nicolas Hulot.
Dans le chapitre « luxe communal » on est ébahi des critères inventés par l'universitaire hors sol : « Expérience vécue d' « égalité en action », la Commune fut avant tout un ensemble d'actes de démantèlement de la bureaucratie étatique par des hommes et des femmes ordinaires. Beaucoup de ces actes visaient naturellement cet élément central de la bureaucratie que sont les écoles » ; « on retrouve ce souci d'un développement harmonieux et la revendication d'un droit à la vie intellectuelle dans beaucoup de documents de l'Internationale ». La formulation utilisée prête au fou-rire, comme l'utilisation de formules de Marx pas très heureuse (« la plus grande réussite de la Commune fut sa propre existence en acte »). On est pas obligé de prendre au sérieux les pires tautologies de Marx ni les analyses artistiques de la dame. Elle se félicite qu'une bonne partie des membres de la section parisienne étaient des ouvriers de l'artisanat d'art, quoique quelqu'un ait dit que la Commune fut « une révolution de cordonniers ».
On sait que le pôle nord aimante, on savait moins que Morris et Reclus y avaient trouvé leur inspiration écologique et libertaire. Quant à Marx, Ross assure qu'il était mieux informé qu'eux sur le déroulement de la Commune, ce dont je doute fort. Ross est complaisante avec l'ex-élève d'Althusser, Rancière qui affiche le même langage ampoulé pour parler de la sainte Commune : « redistribution du sensible » !? Elle ne rappelle que très brièvement que Marx s'était montré très critique au début de l'insurrection... sans préciser qu'il soutenait l'Allemagne ! (j'y reviens plus loin); à Londres il écartait les réfugiés communards comme des "mendiants".
Elle fabule sur la rectification de l'introduction au Manifeste en 1872, Marx et Engels n'ont pas pris une distance avec « la centralisation étatique », ils ont dit qu'il fallait temporairement un autre Etat. Autre mensonge : la Commune aurait peu à peu démantelé les bases bureaucratiques de l'Etat. C'est faux, les petits fonctionnaires pullulaient encore comme l'a constaté Reclus, mieux au fait que Marx depuis Londres. L'armée avait été supprimée et recomposée à partir de gardes nationaux (policiers) qui prirent le nom de fédérés et prolétaires de Paris non formés à la guerre. La Commune n'a donc pas remplacé l'armée.La hiérarchie des salaires n'avait pas été supprimée non plus malgré les contes à dormir debout des exégètes surtout anarchistes et staliniens.
Autre formule hilarante : « Marx découvre un nouveau monde cognitif », après le monde du silence des tombes ou du commandant Cousteau, voici le « nouveau monde cognitif ». Dans la dernière partie de sa vie, nouveau plouc cognitif, l'intérêt de Marx se porte sur « le communalisme rural primitif », se passionne pour les sociétés rurales russes qu'il voit « au filtre de l'insurrection parisienne ». N'importe quoi ! Et pourquoi pas au filtre des mathématiques ? Plus drôle, précurseurs de Gramsci, les Marx et Reclus pouvaient voir les « noyaux dialectiques » en vue prédisposée à l'alliance « entre les travailleurs agricoles et industriels ». Le problème de la répression de la Commune aurait résidé dans l'oubli de gagner le soutien des paysans : « Il suffisait certainement d'avoir assisté à la fin de la Commune de Paris pendant la Semaine sanglante pour être convaincu de la nécessité de penser le rapport entre la ville et la campagne » ! Et de mélanger héritage de la colonisation, liaison restreinte en ballon (pas syndical), sous « le mur des mensonges » (Marx). Avec une légèreté ahistorique et néo-maoïste toute universitaire, elle nous fournit ce qui eût être la solution : « Pour faire tomber le mur, il aurait fallu un cours intensif d'éducation politique à la Gramsci qui, bien entendu n'eût jamais lieu » (p.106). Voici donc un Marx recyclé gramsciste et gauchiste tiersmondiste : « A partir de la Commune de Paris, l'oeuvre de Marx témoigne d'un intérêt nouveau pour la paysannerie » ! Mieux encore : « Pour Marx, la Commune de Paris donna lieu à un apprentissage pratique du développement des rapports entre la ville et la campagne française ». Une hérésie du point de vue du marxisme alors que Marx s'est toujours attaché à miser sur le développement du prolétariat et pas des « sacs de pommes de terre » ! Mais l'invention imaginaire a tout pour plaire au patron des caténaires' boy Hazan.
On pourrait dresser la liste hilarante discontinue des trouvailles invraisemblables de la dame, allez une dernière pour la route : « la dialectique du vécu et du conçu ». Que nombre des anciens de la Commune se reconvertissent dans le petit commerce n'interpelle jamais l'universitaire tout à son souci du côté artistique de la brève expérience communarde, évitant de rappeler les sévères critiques et de Marx et de Reclus. Elle nous rejoue le Marx anarchiste voulant sans doute réconcilier Coupat et Besancenot, Proudhon et Lénine : « Ce que l'utopie administrée par l'Etat de Bellamy et l'utopie des anarchistes collectivistes avaient en commun, c'était la conviction qu'un contrôle centralisé des ressources et de la distribution des biens de consommation était nécessaire » (p.131). Encore du n'importe quoi, les anarchistes n'ont tiré aucune leçon de la Commune et surtout pas remis en cause leur conception de l'autogestion plouc. Héritière du petit Rubel elle se sent des ailes de disciple moderniste : « Marx, qui disait parfois que lui-même n'était « pas marxiste », n'a jamais été aussi anarchisant ou communaliste, comme beaucoup (?) l'ont remarqué, que lorsqu'il écrivait sur la Commune » (p.133).
Elysée Reclus fût certes un extraordinaire savant et militant, mais sa conception du communisme anarchiste, avec ses trois piliers : la commune, le syndicat et l'association comme piliers de la société libérée, prête à sourire. Contrairement à ce que lui fait dire Ross, pour Reclus c'est la ville qui est historiquement un lieu de liberté. Il ne s'emballe pas non plus comme Kropotkine pour l'exemplarité communarde, d'autant qu'il y était présent lui comme simple garde. Vingt ans après la Commune Reclus se montre très sceptique devant l'idéologie anarchiste, voire hostile, vis à vis des tentatives individualistes et volontaristes visant à constituer des micro-sociétés anarchistes, des « milieux libres ». Cette position contredit toutes les affabulations de Ross avec sa théorie campagnarde. Les communautés anarchistes d'époque étaient fondées à la campagne et véhiculaient par conséquent une
idéologie anti-urbaine. Reclus contribue d'ailleurs sur le sujet dans la revue de Jean Grave - « Temps nouveaux » (1895-1914) – où il rejette toute tentative de se situer en marge pour privilégier l'action dans la société réelle : « En un mot, les anarchistes se créeront des Icaries en dehors du monde bourgeois ? Je ne le pense ni le désire (…) Dans notre plan d'existence et de lutte, ce n'est pas la petite chapelle des compagnons qui nous intéressent, c'est le monde entier ». Pierre Kropotkine porta un jugement tout aussi sévère sur l'impasse de ces « communes volontaires » et c'est la position adoptée par le congrès anarchiste de Londres en 1896 où sont présents Reclus et Kropotkine.
Ross connait cette prise de position mais tente d'en noyer le sens en s'étalant sur les hésitations de Reclus, voire ses propres tentatives communautaires, mais mal lui en prend, elle est obligée de noter la conclusion imparable du géographe révolutionnaire :  « on avait eu le ferme vouloir de transformer le monde, et tout bonnement on se transforme en simple épicier ». Elle est incapable d'analyser une réflexion de Reclus, provenant de son vécu pendant la Commune : « Il n'est pas de fonctionnaire de village qui ne se prenne pour un petit empereur ». Et pour raccrocher quand même Reclus à sa théorie gramsciste tiers-mondiste elle nous ressort le fameux texte de Reclus « à mon frère paysan », quand à notre époque le paysan classique a disparu dans les principaux pays développés et qu'ailleurs il est remplacé par le chômeur massif.
L'écrit tape à l'oeil, artistique et trafiqué de Kristin Ross ne doit pas effacer les nécessaires critiques du camp révolutionnaire maximaliste à une expérience, certes riche théoriquement, mais qui a pris un coup de vieux face aux exigences d'une révolution moderne, et qui, tout en respectant nos morts, ne doivent pas zigouiller une énième fois cette expérience en la réduisant à un culte religieux, à l'aide de quelques graffitis anarchistes creux.

LA REVOLUTION EST-ELLE TERRORISTE ?
La violence des émeutes du XIXème siècle/Terrorisme des Communards ou de la populace ?/Adresse ou maladresse de l’Internationale ?/Un soulèvement inattendu/Du Paris armé au parti armé ?/Passions mauvaises et querelles/Un Etat petit bourgeois/Les conséquences réformistes de l’échec de la Commune/Les lois anti-socialistes en Allemagne/La belle époque du syndicalisme révolutionnaire/La paysannerie n’est pas révolutionnaire.
La tragique expérience de la Commune de 1871 ne scinde pas son souvenir au XXIème siècle entre des partisans pieux et des bourgeois haineux. Etudier cette révolution est complexe. La réaction d’un Gobineau à l’époque l’appréciation ne pouvait être d’une pièce. L’écrivain réactionnaire est marqué par le désenchantement et l’amertume, effrayé par les Communards et écoeuré par les Versaillais. Les exagérations zoologiques, racistes, triviales et pathologiques de l’intelligentsia ne sont pas infondées, elles reflètent la terrible trouille de la bourgeoisie face à un monde de forces obscures, démoniaques, qui prétendent lui succéder en la dépouillant de tous ses oripeaux d’accapareuse et de prostituée sadique. Les critiques de la Commune nous intéressent mais surtout de la part de ceux qui se sont situés à ses côtés. Les laudateurs beaucoup moins. Les historiens staliniens communient dans la religiosité anarchiste sur la Commune : « Ils reproduisent inlassablement , comme vérités révélées une fois pour toutes, les affirmations erronées de Marx-Engels-Lénine sur l’égalité entre le traitement maximum des traitements des fonctionnaires communalistes et un salaire ouvrier ou sur la création par la Commune d’un Etat de type nouveau, annonciateur de l’Etat soviétique, Etat prolétarien sans doute, mais qui s’avère au XXe siècle l’antithèse dictatoriale et totalitaire de la République démocratique et sociale souhaitée par les communards ».
Dans la longue période de deuil de la Commune qui fût surtout terreur étatique pour les prisonniers et déportés et oppression sociale pour les prolétaires, chacun resta prostré dans son coin. Ni les anarchistes, ni les partisans de Marx, ni le fourbe Kautsky, ni le brouillon Sorel n’ont abordé la question qui fâche : peut-on changer la société face à la violence illimitée de la bourgeoisie par une guerre de position de deux armées se faisant face? La violence n’est pas révolutionnaire en soi, et la violence révolutionnaire n’est plus ce qu’elle était ou ne sera plus possible à l’avenir comme violence terroriste. Les religieux anarchistes sont les rois de la conservation des images pieuses du passé comme leurs confrères staliniens, ils refusent de s’associer aux critiques posthumes de la Commune. Ils perpétuent bien plus que Marx les plus grosses contre-vérités colportées sur cette révolution vaincue. Les anarchistes ont l’art de ne pas tirer les leçons des échecs et réformistes au quotidien ils savent exalter la barricade et le fusil, avec la plus innocente des inconséquences.
Dans sa fameuse introduction contestée aux luttes de classe en France, Engels écrit : « Après la guerre de 1870-1871, Bonaparte disparaît de la scène, et la mission de Bismarck est terminée, de sorte qu'il peut de nouveau redescendre au rang de vulgaire hobereau. Mais c'est la Commune de Paris qui constitue la fin de cette période. Une tentative sournoise de Thiers pour voler ses canons à la garde nationale de Paris, provoqua une insurrection victorieuse. Il s'avéra de nouveau qu'à Paris il n'y a plus d'autre révolution possible qu'une révolution prolétarienne. Après la victoire, le pouvoir échut tout à fait de lui-même, de façon absolument indiscutée à la classe ouvrière. Et on put voir une fois de plus combien à ce moment-là, ce pouvoir de la classe ouvrière était encore impossible vingt ans après l'époque que nous décrivons ici. D'une part, la France fit faux bond à Paris, le regardant perdre son sang sous les balles de Mac-Mahon, d'autre part, la Commune se consuma dans la querelle stérile des deux partis qui la divisaient, les blanquistes (majorité) et les proudhoniens (minorité), tous deux ne sachant ce qu'il y avait à faire. Le cadeau de la victoire en 1871 ne porta pas plus de fruits que le coup de main en 1848 ». Le résumé d’Engels est simpliste et peut convenir aux spectateurs nostalgiques anarchistes et stalinistes.
LA VIOLENCE DES EMEUTES DU XIXe SIECLE
La violence, liée à une faible industrialisation dans les pays à dominante agraire, s’explique-t-elle par les dérapages dans Paris assiégé ? Un fait divers contemporain peu avant la Commune illustre un racisme de classe, disons un rejet, et une propension à une violence impulsive d’un autre âge. Ce fait divers du 16 août 1870 sera connu comme « village des cannibales ». Dans le petit village de Hautefaye en Dordogne se déroule un drame en cette fin du 19ème siècle : le meurtre, ou plutôt le supplice pendant deux longues heures d’un jeune aristocrate, Alain de Monéys, pourtant connu pour sa générosité. Supplicié sans raison car noble, accusé à tort d’être un républicain et un prussien, il est brûlé, peut-être vif, après avoir été roué de coups par une foule déchaînée. Des centaines de personnes sont témoins du massacre ; seuls les amis de la victime tenteront de s’interposer. Ce drame révèle la persistance dans la société française d’une vieille barbarie rurale. Il révèle la faible conscience politique républicaine et nationale dans les villages éloignés. La politique républicaine s’exprime dans les zones urbaines. Les élus républicains se soucient peu de la campagne où ils sont régulièrement battus par des monarchistes, en Dordogne justement. Le meurtre à Hautefaye sera exploité par les républicains comme le symbole de l’Empire, permettant d’associer ce régime à la barbarie du drame. La « populace paysanne » incarne le mal pour les républicains bourgeois, au même titre que la « tourbe des faubourgs », les ouvriers, incarnent la primitivité pour les conservateurs. La République apparaît jusqu’au bout comme l’ennemi le plus résolu de leur souverain, la fidélité à l’Empereur subsiste, malgré la chute du régime. Ce fait divers est le reflet de la mentalité rurale encore dominante en France, où souvent avant même d’aller se prolétariser à la ville, le jeune paysan fait un long séjour à l’armée. Le sadisme dont feront preuve les troupes versaillaises n’est pas étranger à ce contexte rural dominant, malgré le mensonge pervers du « républicain » Thiers qui assurait nepas vouloir qu’on confonde son action répressive avec la barbarie féodale et religieuse.
Tous les renégats qui ont quitté le terrain de la classe et de la guerre sociale pour se porter sur celui de la guerre entre les armées des Etats et des nations cherchent leur justification historique dans les traditions françaises de 1792-93; or c'est précisément contre ces traditions que Marx mettait le prolétariat parisien en garde, dans un passage que Lénine rappela en 1915 et qui est une critique de la Commune: «L'engouement d'une partie des ouvriers parisiens pour 1' «idéologie nationale» (la tradition de 1792) attestait de leur part une défaillance petite-bourgeoise, que Marx avait signalée en son temps et qui fut une des causes de l'échec de la Commune».
La Commune de Paris, vantée par tant d’acteurs de cette révolution, n’en déplaise à Engels et à Lénine, n’est plus exemplaire. Si je l’écris au XXIe siècle, je ne cache toujours pas que j’aurais combattu jusqu’au bout avec les Fédérés si j’avais été de leur temps. Le soulèvement était aussi inattendu qu’il aurait pu tout aussi bien ne pas se produire. C’est autre chose d’assurer qu’on peut imiter ou reproduire un tel événement en assurant qu’après la grève générale fantasmatique on appellera à « l’insurrection » communarde aussi fantasmatique. L’appel à la « guerre civile » est le credo de tous les apôtres inconscients de la « guerre révolutionnaire ». Nulle concession au pacifisme ici car il faut s’interroger sur pourquoi les révolutions n’ont jamais vaincu une fois plongées dans des guerres civiles. Pourquoi dès que la « guerre civile » pointe son nez la révolution est-elle perdue ? (cf. Commune de 1871, Russie 1918, Espagne 1936). Cela n’excuse en rien la bourgeoisie qui, comme le montre le livre de Lecaillon, n’hésite pas à massacrer sans vergogne. La question qui continue à être posée est que la révolution ne doit pas faciliter la tâche sanglante de la bourgeoisie, qu’elle doit disposer d’orientations politiques qui lui évite de commettre elle aussi des atrocités. Qui peut décréter qu’une révolution moderne ne peut gagner autrement que par les armes face à la faillite du capitalisme et à ses horreurs ? La Commune, n’est pas une sainte Bible montmartroise pour anarchiste romantique ou marxiste bègue, ramenée à ses justes proportions elle ne doit pas être oubliée parce que trop lointaine, dans son chaos dégoulinant d’hémoglobine. Elle reste un événement moderne qui montre trois claires leçons :
1. la tentative du prolétariat (aussi diffus dans la population qu’aujourd’hui dans cette grande ville petite bourgeoise) de changer et contrôler le pouvoir, sans être encore constitué et mature pour l’exercer ;
2. la quasi inutilité de penser que la révolution pourrait l’emporter sous forme de « guerre (de tranchée) révolutionnaire ». A ce compte la Commune ressemble plus à Verdun 1916 qu’à Petrograd 1917 ;
3. la capacité de déchaînement automatique de la pire des barbaries de la part de la bourgeoisie si la confrontation se passe sur le terrain strictement militaire.

Les yeux rivés vers Paris, sans réseau internet ni télévision, les internationalistes européens sont bien en peine d’appliquer la théorie de la guerre révolutionnaire au soulèvement parisien. Le 8 avril, le gendre de Marx se fait mal voir du beau-père en lui demandant si Engels, considéré comme le « meilleur général » de l’Internationale, ne pourrait pas aller mettre ses talents au service des insurgés parisiens. Comme en témoignent les lettres de Marx à sa fille Jenny, la plupart des socialistes ne croient pas aux chances de succès ni militaire ni sociale de la Commune. Le 25 mai au Reichstag, le chef parlementaire de la social-démocratie August Bebel lance déjà une sonore déclaration funèbre : « La lutte à Paris ne fut qu’une escarmouche d’avant-postes (…) Quelques décennies s’écouleront et l’appel du prolétariat français deviendra l’appel de tout le prolétariat européen ».
La libération accélérée en mai par Bismarck des soldats français, d’origine rurale et provinciale, vient renforcer les troupes versaillaises avec cette supplication de Thiers : « Que M. de Bismarck soit bien tranquille. La guerre sera terminée dans le courant de la semaine… Je supplie M. de Bismarck de nous laisser accomplir nous-mêmes cette répression du brigandage social qui a, pour quelques jours, établi son siège sur Paris. Ce serait causer un préjudice au parti de l’Ordre en France, et dès lors en Europe que d’agir autrement ». Ce courrier qui ne fut connu ni de Marx ni de Trotsky infirme leur critique de la mollesse de la Commune qui aurait dû dès le début foncer à Versailles. Si la Commune avait été plus « ferme » pour engager l’affrontement, Bismarck n’aurait pas attendu alors ni une supplique de Thiers ni l’action des Versaillais « français eux-mêmes », pour envoyer ses troupes déjà victorieuses, supérieures en nombre et véritable armée hiérarchisée face à l’improvisation militaire communarde. Marx croit détenir des informations essentielles, qu’il communique le 13mai à Varlin et Frankel : « La Commune me semble perdre trop de temps à des bagatelles et à des querelles personnelles. On voit qu'il y a encore d'autres influences que celles des ouvriers. Tout cela ne serait rien si vous aviez le temps de rattraper le temps perdu. Il est tout à fait nécessaire de faire vite tout ce que vous voulez faire en dehors de Paris, en Angleterre ou ailleurs. Les Prussiens ne remettront pas les forts dans les mains des Versaillais, mais après la conclusion définitive de la paix (26 mai), ils permettront au gouvernement de cerner Paris avec ses gendarmes. Comme Thiers et Cie se sont, comme vous le savez, assuré un important pot-de-vin dans leur traité conclu par Pouyer-Quertier, ils ont refusé d'accepter l'aide des banquiers allemands offerte par Bismarck. Dans ce cas, ils auraient perdu le pot-de-vin. La condition préalable de la réalisation de leur traité étant la conquête de Paris, ils ont prié Bismarck d'ajourner le payement du premier terme jusqu'à l'occupation de Paris. Bismarck a accepté cette condition. La Prusse, ayant elle-même un besoin très pressant de cet argent, donnera donc toutes les facilités possibles aux Versaillais pour accélérer l'occupation de Paris. Aussi, prenez garde ! ».
Paris entourés de soldatsprussiens et fric-frac des banquiers ne sont pas des informations de nature à œuvrer àa l’extension de la révolution enfermée dans la capitale. Thiers refuse habilement les services des « Chouans », les troupes de bretons de la réaction cléricale prêts à s’engager à son service, pour ne pas risquer la fragmentation de l’armée républicaine. Les gardes nationaux de province sont opposés en revanche à venir prêter main forte aux Versaillais. En province il y a eu de quelques cas d’insubordination. Des milliers d’anciens prisonniers, peu sûrs, ont été démobilisés, à Cherbourg par exemple selon l’historien R.Tombs.
TERRORISME DES COMMUNARDS OU DE LA POPULACE ?
Le mouvement socialiste et révolutionnaire n’a jamais cesé de revisiter la Commune, sans concessions et en comparant avec les autres révolutions. Pour excuser les premières exécutions sommaires, Kautsky remarque que la Commune n’avait pas encore été élue, et qu’ensuite elle a présenté une motion se désolidarisant des fusillades impulsives. Le deuxième texte critique pertinent du point de vue marxiste, après celui de Lénine, bien que bourré de chausses trappes, est contenu dans le livre de Kautsky, charge contre le bolchevisme. Trotsky théorise grossièrement la terreur et promeut les mesures coercitives de « l’Etat prolétarien », comme il promeut l’armée rouge… nationale. Il ridiculise toute révolution ultérieure qui prétendrait vouloir recommencer Octobre 17 et la tchéka. Contre ce contradicteur servile de l’Etat russe, Kautsky se démarque des massacres sommaires de la population parisienne tumultueuse, qui ne contient pas que de probes révolutionnaires : « Ils ne caractérisent point la mentalité du prolétariat, mais celle du militarisme qui ne fait pas beaucoup de cas de la vie humaine ». Kautsky veut surtout régler des comptes avec les bolcheviques, aussi son utilisation de remarques justes sur les faiblesses de la Commune incite à la méfiance. A côté de considérations ponctuellement justes il en est d’autres qui accablent EN MEME temps bolcheviks et communards. Si peu de dirigeants de la Commune appartenaient à la classe ouvrière, il est supposé que du côté de la direction intellectuelle du parti bolchevique au pouvoir ce n’était guère différent… S’il critique le Préfet de police communeux Rigault, après Mendelsson et Lissagaray, c’est pour cibler la tchéka. Mais Kautsky s’efforce surtout de montrer les DIFFERENCES qui perturbent son fond politique petit bourgeois : les bolcheviks méprisaient les assemblées élues comme la Commune ; la preuve ils ont dissout l’assemblée constituante immédiatement en Russie. Le Conseil communal, lui, a respecté la démocratie, même si ce fut un désordre ahurissant et une gabegie d’une durée si courte que rien de grand n’a été créé socialement ; Marx s’est trompé en y voyant une dictature du prolétariat alors qu’en Russie les bolcheviques accomplissent bien une dictature mais sur le prolétariat…
Les premiers meurtres par dizaines du début de la guerre civile sont le fait des troupes versaillaises, quoiqu’il y ait des hésitations parmi les troupes des Mac-Mahon, Galliffet et Boulanger. Le meurtre du chef communard Flourens qui a scandalisé des générations de prolétaires est dû à la maladresse de son aide de camp Cipriani qui, alors qu’ils sont tous deux découverts dans une auberge, tue deux gendarmes. Suite à quoi le capitaine de gendarmerie Desmaret fonce sur son cheval vers Flourens et lui fend le crâne d’un coup de sabre. La lutte à mort est lancée sans pitié par les officiers de Boulanger et Galliffet. Les prisonniers communards sont sommairement exécutés. En réaction, le 5 avril l’assemblée communale vote ses décrets sur les otages dont l’article 5 stipule : « Toute exécution d’un prisonnier de guerre ou d’un partisan du gouvernement régulier de la Commune de Paris sera, sur le champ, suivie de l’exécution d’un nombre triple des otages retenus en vertu de l’article 4, et qui seront désignés par le sort ». Ce décret ne sera pourtant jamais appliqué, les exécutions ayant lieu en général dans l’improvisation totale.
Les premières exécutions sommaires de généraux et des prêtres soulèvent des protestations au sein du comité central de la garde nationale. C’est une populace en meute qui inaugure le meurtre des otages en s’emparant le 18 mars des généraux Lecomte et Thomas. Le général Clément Thomas avait beau avoir été le chef de la répression en 1848 méritait-il un jugement aussi expéditif, tué à bout portant avec Lecomte dans un déchainement de cris haineux ? Dans sa troisième déclaration du 20 mars, le comité central de la garde nationale affirme : « Jamais la Garde nationale n’a pris part à l’exécution d’un crime ». Les partisans anarchistes pieux et les staliniens sont restés sévères à l’encontre de George Sand qui n’a pas soutenu la Commune parce qu’elle en contesta le caractère ouvrier ; pour une grande part elle n’avait pourtant pas tort de souligner que le Conseil communal avait été mené par des déclassés ouvriers ou petits bourgeois, hommes « n’appartenant plus aux habitudes et nécessités du prolétariat » ; constat que partageront sur ce plan Marx et Elisée Reclus, mais aussi Trotsky.
Le biographe de Vallès, Roger Bellet, écrit qu’à la veille de la semaine sanglante qui commencera le 21 mai, la Commune tourne en rond comme prise de folie : « Rarement révolution aura été, jusqu’au bout de la chute des dernières barricades, conscience lucide de la fatalité : pour le Conseil de la Commune collectivement, pour les individus qui le dirigent ou croient encore le diriger. Vallès, plus que tout autre, a conscience que la Commune ne dirige plus ; que la foule, le plus souvent, réagit par la violence ou la panique, n’écoutant plus personne ». L’avancée sauvage des Versaillais décuple de désir de violence et de justice expéditive aveugle. Dans le 5e arrondissement on vient d’exécuter un apprenti boulanger, un « traître » : « Vallès proteste ; un combattant intervient : remarquable dissension de « classe », dans le même combat, entre « l’intellectuel » et l’ouvrier :
  1. « Vous voulez garder vos pattes nettes pour quand vous serez devant le tribunal ou devant la postérité ! Et c’est nous le peuple, l’ouvrier, qui doit toujours faire la sale besogne… ».
« Ce n’est pas vrai pourtant ; Vallès tente d’arrêter le mécanisme des exécutions sommaires ; il veut sauver et sauvera plusieurs têtes, cette semaine-là ; mais il y a de la vérité dans l’apparence des « pattes nettes ».
Les grands incendies sont plus probablement déclenchés par les bombardements versaillais aveugles, préfiguration des bombardements civils de deux futures guerres mondiales. La Commune n’avait pas besoin d’en rajouter. L’historiographie bourgeoise ne se gênera pas pour lui mettre sur le dos les plus stupides incendies. L’idole du quartier du Panthéon, Varlin, tente d’apaiser les esprits. Il s’oppose à la destruction du Panthéon et de la Bibliothèque Sainte Geneviève. Il lui a fallu chapitrer qu’incendies et destructions ne terrifieraient pas seulement les ruraux qui composent l’armée versaillaise mais « les nôtres ». Vallès ne peut refuser de signer pour l’incendie de deux maisons rue Vavin et d’une boulangerie. Il s’oppose lui aussi à l’incendie du Panthéon. Raoul Rigault a donné son feu vert pour l’exécution de Gustave Chaudey. Vallès, qui n’est pas un grand courageux, ne cache pas sa culpabilité. Il aura validé aussi l’exécution mais est content de ne pas avoir eu à assumer la signature. Dans un de ses manuscrits il raye un passage non destiné à être publié : « A mesure qu’on piétine dans l’insurrection, à force de voir passer des blessés, après avoir eu pour descente de lit deux cadavres, dans ce va-et-vient de civières, on a le mépris de la vie et l’on gagne le mépris de la vie des autres ».
Le 6 avril un comité de quartier avait tenu symboliquement à briser en mille morceaux une guillotine, cette « hideuse machine » quand à peine un mois plus tard il faudrait « pour terrifier les aristocrates, quatre guillotines en permanence ». Les appels à la terreur se multiplient.
Vallès qualifie de boucherie horrible et de lâcheté le massacre de Mgr Darboy et des pères jésuites. Du 23 au 28 mai une centaine de prisonniers seront massacrés. A l’annonce de la fusillade des prêtres pour venger la mort des six fédérés du 66e, Vallès s’en prend à Ferré : « Lefrançais, Longuet et moi, nous sommes devenus pâles. Et de quel droit, au nom de qui a-t-on tué ? La Commune toute entière sera responsable de cet égorgement ! Nous avons des éclaboussures de leurs cervelles sur nos écharpes ! ». Le journal « Paris libre » déplore le légalisme excessif des élus quand les journaux le Mot d’Ordre de Rochefort, la Révolution politique et sociale les félicite de ne pas avoir renouvelé la Terreur de 93. Les cris sanguinaires entendus dans les Clubs manifestent en réalité une énergie du désespoir devant l’isolement de la ville insurgée et maintenant assiégée. Le Comité central de la Garde nationale se désolidarise de cette « boue sanglante » qu’il n’a ni souhaitée ni surtout eu pouvoir d’empêcher.


ADRESSE OU MALADRESSE DE L’INTERNATIONALE ?
Cette Adresse est rédigée par Marx et soutient l’exécution des otgaes. Marx s’en prend à ce « plouc » de Thiers :
« Mais l’exécution par la Commune des soixante-quatre otages, archevêque de Paris en tête ! La bourgeoisie et son armée en juin 1848 avaient rétabli une coutume qui avait depuis longtemps disparu de la pratique de la guerre, l’exécution des prisonniers désarmés. Cette coutume brutale a depuis été plus ou moins suivie lors de la répression de tous les soulèvements populaires en Europe et aux Indes, ce qui prouve qu’elle constitue bien un réel « progrès de la civilisation » ! D’autre part, les Prussiens, en France, avaient rétabli l’usage de prendre des otages, gens innocents qui avaient à répondre au prix de leur vie des actes des autres. Quand Thiers, comme nous l’avons vu, dès le début même du conflit, établit la pratique humaine d’abattre les communards prisonniers, la Commune, pour protéger leur vie, fut dans l’obligation de recourir à la pratique des Prussiens de prendre des otages. Les otages avaient déjà mille et mille fois mérité la mort du fait des exécutions continuelles de prisonniers du côté des Versaillais. Comment leur vie eût-elle pu être épargnée plus longtemps, après le carnage par lequel les prétoriens de Mac-Mahon avaient célébré leur entrée dans Paris ? La dernière garantie contre la férocité sans scrupules des gouvernements bourgeois – la prise des otages – devait-elle elle-même tourner à la frime ? Le véritable meurtrier de l’archevêque Darboy, c’est Thiers. La Commune, à maintes reprises, avait offert d’échanger l’archevêque et tout un tas de prêtres par-dessus le marché, contre le seul Blanqui, alors aux mains de Thiers. Thiers refusa obstinément. Il savait qu’avec Blanqui il donnerait une tête à la Commune; alors que c’est sous forme de cadavre que l’archevêque servirait au mieux ses desseins. (…) La conspiration de la classe dominante pour abattre la révolution par une guerre civile poursuivie sous le patronage de l’envahisseur étranger, conspiration que nous avons suivie du 4 septembre même jusqu’à l’entrée des prétoriens de Mac-Mahon par la porte de Saint Cloud, atteignit son point culminant avec le carnage de Paris. Bismarck contemple avec satisfaction les cadavres du prolétariat de Paris, où il voit le premier acompte de cette destruction générale des grandes villes qu’il appelait de ses vœux alors quil était encore un simple rural dans la Chambre introuvable de la Prusse de 1849. Il contemple avec satisfaction les cadavres du prolétariat de Paris. Pour lui, ce n’est pas seulement l’extermination de la révolution, mais l’extermination de la France, maintenant décapitée, et par le gouvernement français lui-même ».
Sous la plume vibrionnante de Marx, ce texte nous justifie la prise d’otage par IMITATION, la Commune n’a fait que recourir « à la pratique de prise d’otages des Prussiens » et des otages « qui avaient mille fois mérité la mort », avec qui il ne fallait pas « frimer » mais reconnaît paradoxalement que l’excéution des otages devait servir « les desseins » de Thiers ! Quelle mauvaise Adresse pour défendre la Commune ! Et qui fait fi des circonstances, critiquées sur le terrain par Vallès et d’autres. Comme en 1793, une populace en furie de petits bourgeois, cette « lie du peuple » parisien qui s’est jetée sur des personnes et les a massacrées séance tenante. Et les otages qu’avaient-ils à voir avec la guerre civile ? A moins que Marx n’ait pas été aussi tolérant qu’il le prétendait pour la religion, pourquoi prendre en otage des prêtres sans défense puis les tuer comme des chiens ? Au point qu’aucun organisme de la Commune, y inclus ses membres internationalistes, ni l’AIT à Londres ne pouvait se vanter d’en avoir donné l’ordre. Il fallait bien montrer que la prise d’otages n’était pas de la frime…Quel argument intelligent ! En quoi cela a-t-il servi la postérité de la Commune ? L’argument détestable a plu à Trotsky ministre et aux staliniens ! Certains ont pu objecter que même s’il n’y avait eu que l’exécution d’un seul otage, le boucher Thiers aurait quand même accompli son œuvre. Marx justifie les premières exécutions d’otages de circonstances, les deux généraux, comme réplique aux premières tueries de soldats fédérés par les versaillais aux portes de Paris. Or c’est déformer la réalité. C’est une cohue furieuse, irresponsable, de petits bourgeois affolés qui, sans jugement, sans logique, massacre les deux gradés. Cette même exécution, la Commune aurait pu s’en passer, et après, peut-être, comme Marx l’a écrit en privé à Nieuwenhuis, « avec un peu de bon sens » et aboutir à un « compromis favorable », qui était devenu rigoureusement impossible avec cet acte qui avait valeur de déclaration de guerre pour la bourgeoisie versaillaise.
En face des agresseurs versaillais il n’y a pas d’armée communarde. L’anarchie règne. L’antimilitarisme intrinsèque des fédérés, pourtant armés et en uniforme, leur interdit toute unité de commandement militaire. Les fédérés sont plus passionnés à prendre des mesures symboliques comme la démolition de la colonne Vendôme qu’à se couler dans de nouvelles centuries militaires comparables aux armées napoléoniennes. Le foisonnement des corps francs spontanés, les « vengeurs de Flourens », les « Volontaires de Montrouge » et la contestation systématique du délégué à la guerre démontrent l’incapacité du mouvement social communeux à mener une guerre de tranchées ou même une guerre tout court ; qui pourrait le leur reprocher ? Les prolétaires en révolution ne sont pas de simples soldats ?
Les morts et les blessés ne sont pas remplacés aux premières lignes. La fuite et l’absentéisme se généralisent. Au final pas de nouvelle levée en masse mais débandade de la Garde nationale. Tragique carence, mais aussi tragique que la Commune est accidentelle et en décalage dans un capitalisme encore progressiste ; et toujours apte à patauger dans la boue et le sang.. Quand l’armée versaillaise entre dans Paris, elle fait plus de victimes par exécutions sommaires que lors des combats de rue. L’exécution précipitée par les derniers résistants communards de dizaines d’otages ôte toute culpabilité aux tueurs versaillais. Les gigantesques incendies de la mairie et d’édifices publics qui contenaient des trésors culturels sont les ultimes décisions parfaitement stupides prises par le dernier quarteron du Comité de Salut public et ne sont pas une page glorieuse de la Commune, même s’il faut prendre en compte que la plupart des incendies ont été causés par les bombes des canons versaillais depuis le mont Valérien, à Suresnes.
Dans sa précipitation sans faire de quartier Thiers a exterminé une partie de la classe ouvrière la plus qualifiée…
Une compilation de témoignages peut être une utile façon d’approcher l’événement communard hors des sentiers rebattus de la mythologie d’une révolution pure et sans parti dictatorial. Pour le néophyte comme pour le connaisseur, la confrontation des témoignages est profondément éclairante, permet au lecteur de se passer de la médiation de l’historien et de ses propres clichés partisans. Mieux encore la lecture des « opinions différentes », à la manière de Lecaillon, au milieu d’un massacre supérieur à la Terreur de 1793 permet de juger l’homme derrière l’uniforme ou sa classe d’appartenance, et que le public des révolutions n’est pas tout noir ou tout blanc. Les « purs marxistes » ou les « purs anarchistes » qui invoquent à tout bout de champ la nécessité de la « guerre civile », sans préciser s’ils seraient les premiers exposés aux balles de l’adversaire, assurent toujours que « le prolétariat n’y coupera pas ». La présentation des témoignages divers par J.F. Lecaillon montre qu’une guerre civile au XIXe siècle n’est jamais une chose simple, est souvent très embrouillée. Des théâtres peuvent fonctionner dans un quartier tranquille pendant que l’on s’égorge un pâté de maisons plus loin. Des « bourgeois réactionnaires » peuvent s’émouvoir de l’ampleur de la répression comme de prétendus grands révolutionnaires pour la postérité faire preuve de la plus insigne lâcheté dans la réalité.
UN SOULEVEMENT INATTENDU
On a reproché à Marx son manichéisme, des hyperboles dérisoires qui expriment au fond un attachement passionnel au drame communard. Il en aura déduit un changement de position radical concernant la conquête du pouvoir: « La classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l'Etat et de la faire fonctionner pour son propre compte ». Marx est plus critique en privé qu’Engels. Il exagère, comme les anarchistes, les pas accomplis: « La Commune a réalisé ce mot d'ordre de toutes les révolutions bourgeoises, le gouvernement à bon marché, en abolissant les deux grandes sources de dépense: l'armée permanente et le fonctionnarisme d'Etat ». Il croit même que la police politique est abolie alors qu’elle a été toilettée par Rigault. Raoul Rigault qui dirige la police exaspère la population. Il a fait emprisonner plusieurs centaines de gendarmes, d’inspecteurs et de magistrats, mais a conservé le corps dans sa fonction de surveillance et de répression. Félix Pyat a fait décréter l’abolition de la conscription et de l’armée permanente mais la Garde nationale ne fait-elle pas office d’armée de défense permanente de la révolution communarde? Le comité chargé des finances sous la direction de Jourde remue ciel et terre pour financer en premier lieu la Garde nationale et continuer à rémunérer hiérarchiquement les hauts fonctionnaires. On discute des modalités des prêts avec les banquiers qui font l’aller et retour à Versailles entre barricades et bombardements.
Le Conseil de la Commune élue fonctionne comme un demi-Etat patriotique et dans la pagaille. Il est dominé par des républicains bourgeois.Il n’est donc pas le gouvernement de la classe ouvrière. Les représentants communistes de l'AIT sont peu nombreux et ont une faible influence. Le mouvement est ensuite canalisé vers une activité purement militaire, laquelle n'a jamais favorisé le développement des révolutions ni dissout les hiérarchies ; Vaillant ne craint pas de doucher la vision mythique d’une révolution aux mains des prolétaires : « La guerre et la police sont les deux bras de la Commune ». Les armes ne remplacent ni la socialisation consciente ni la décision collective réelle des prolétaires. La Commune n’a pas fait grand-chose comme « gouvernement ouvrier » même si elle a aboli le travail de nuit des compagnons boulanger et remis aux ouvriers les fabriques où les patrons avaient pris la fuite ; pour quelques jours.
On a reproché à Marx de ne pas avoir vu venir la révolution parisienne, et d’avoir souhaité la défaite de l’armée française. Le reproche est typique des anarchistes superficiels. Marx analysait l’apparition d’un nouveau grand Etat en Europe. La victoire militaire de la Prusse devait signifier d'une part l'unification allemande sous la bannière prussienne et d'autre part, du point de vue de la « géopolitique du mouvement ouvrier » l'intronisation du prolétariat allemand en lieu et place du prolétariat français pour mener la révolution sociale en Europe. Dans sa lettre à Engels du 20 juillet 1870, Marx trouvant que cette guerre est une bonne chose pour l'Allemagne en ce qu'elle devait en hâter l'unification (malheureusement sous la bannière prussienne), et par suite en ce qu'elle doit permettre la centralisation du pouvoir et de la classe ouvrière : « Les Français ont besoin d'une raclée. Si les Prussiens l'emportent, la centralisation du pouvoir d'Etat favorisera la centralisation de la classe ouvrière allemande». Marx ajoute que cette guerre va assurer la suprématie du prolétariat allemand en Europe : « La suprématie allemande déplacerait le centre de gravité du mouvement ouvrier ouest-européen en le transférant en Allemagne et on n'a qu'à comparer le mouvement dans les deux pays, de 1866 à aujourd'hui [1870], pour constater que la classe ouvrière allemande est supérieure à la française, tant sur le plan théorique que sur celui de l'organisation ; la suprématie qu'elle a, sur la scène mondiale, sur la classe ouvrière française, serait en même temps la suprématie de notre théorie sur celle de Proudhon ».
Avant la Commune en décembre 1870 Marx était belliciste pour les ouvriers parisiens et leur souhaitait une « râclée » : « Toute tentative de renverser le nouveau gouvernement, quand l’ennemi frappe presque aux portes de Paris, serait une folie désespérée. Les ouvriers français doivent remplir leur devoir de citoyens ». Certes ses deux schémas de la formation d’un nouvel Etat puissant en Europe et un déplacement du centre de gravité du prolétariat en Allemagne se sont vérifiés. Il a le mérite de le laisser de côté son analyse pour soutenir les communards mais avec une hypothèse erronée de stratégie de guerre révolutionnaire, néo-girondine. La victoire militaire était impossible dans tous les cas dans la situation des communards assiégés et vu la prépondérance rurale de la France à l’époque où le paysan « sac de patates » n’avait aucune probabilité de redevenir révolutionnaire.
Tout à une stratégie de guerre révolutionnaire dépassée, Marx conseillait d’un côté, que dès la prise des canons les parisiens auraient dû marcher sur Versailles sans défense et ainsi mettre fin « aux complots de Thiers et de ses ruraux » ; d’un autre côté il suppute qu’en trois mois de communication Paris aurait pu amener « un soulèvement général des paysans » ! Ces mêmes paysans français, qualifié peu avant par lui de « sac de patates », recrutés in extremis par les Versaillais pour massacrer les communards ! Quel intérêt stratégique aussi de reprocher de ne pas avoir pris en otage la Banque de France - antienne chantée en long et en large par les historiens staliniens et anarchistes - qui aurait accéléré même la chute du gouvernement petit bourgeois de la Commune incapable alors de payer ses fonctionnaires et soldats face à l’effondrement monétaire de la France ? Beaucoup de supputations inutiles ou invraisemblables pour une victoire impossible dont se doutaient depuis le début Marx et Engels, soulèvement désespéré dominé par un peuple anarchiste, pour lequel il ne sert à rien de reprocher finalement aux seuls animateurs politiques le manque d’initiative ou des conceptions poltronnes.
Dix ans plus tard, le 22 février 1881, Marx était moins enthousiaste : « Ce fut simplement le soulèvement d’une ville dans des circonstances exceptionnelles, la majorité de la Commune n’était nullement socialiste ». Connaissant l’intransigeance du massacreur Thiers et son approbation de l’exécution des otages, Marx est un peu culotté d’ajouter : « Avec un tout petit peu de bon sens, elle eût pu, cependant obtenir de Versailles un compromis favorable à toute la masse du peuple – ce qui était la seule chose possible d’ailleurs ». Fatuité. Marx ne tiendra jamais ce genre de propos méprisant en public. Les négociations furent rigoureusement impossibles dès l’exécution des deux généraux, laquelle a trop bien rendu service aux « desseins » du sinistre Thiers. L’écrivain Marx n’écrit pas l’histoire de la Commune, il fait son apologie avec emphase limite obscène, avec des projections souvent fausses ou de l’ordre de l’à peu près. Les élus de l’Hôtel de ville révocables à tout moment ? Vrai pour les petits soldats des corps francs mais pas pour les élus. Le secret de la Commune … « un gouvernement de la classe ouvrière », très discutable au vu des élus représentants de l’artisanat, de professions artisanales et de partis qui se considéraient plutôt comme mandants du peuple. Qui était vraiment le « gouvernement » : l’assemblée communale élue des arrondissements inter-classistes ou le comité central de la Garde nationale ? Un peu les deux, et qui se chamaillaient sans fin.
La propriété privée n’est pas en voie d’être abolie. Les mesures financières de la Commune ne sont pas « remarquables » mais bricolage d’emprunts à la banque de France. Marx a une singulière vision romantique et distanciée du massacre des communards : « Le peuple de Paris se fait tuer dans l’enthousiasme pour la Commune (…) Les femmes de Paris donnent joyeusement leur vie sur les barricades et devant le peloton d’exécution (…) Le Paris ouvrier (accomplit) son propre, son héroïque holocauste » ! Joyeusement !? Vraiment ?
Du Paris armé au parti armé ?
Dans son pamphlet de 1920 dirigé contre Kautsky – Terrorisme et communisme – remake miteux du pamphlet de Lénine en 1918 (cf. Le renégat Kautsky) le ministre d’Etat prolétarien Trotsky tente de justifier la terreur gouvernementale bolchevique qui a dû, certes, confronter le terrorisme des anarchistes impatients et des concurrents socialistes-révolutionnaires. Il n’y parvient pas plus que lorsqu’il sera incapable d’expliquer sa participation à la répression des marins de Cronstadt à Emma Goldman. Avec sa théorie de la guerre révolutionnaire, à la place de la révolution politique et sociale, le chef bientôt déchu de l’armada rouge russe se croit autorisé à fustiger aussi la Commune pour sa défaite militaire, son incapacité à structurer une vraie armée avec de vrais généraux, méprise le « sentimentalisme humanitariste » du comité central de la Garde nationale (dont Kautsky a cité le communiqué du 19 mars s’agissant des exécutions sommaires des généraux). Cette attitude pathétique et sentimentale est le fait d’hommes du passé : « Il va de soi que le Comité Central n'avait aucune raison de prendre sur lui la responsabilité d'un meurtre dans lequel il n'était pour rien. Mais le ton pathétique et sentimental de la déclaration caractérise très clairement la timidité politique de ces hommes devant l'opinion publique bourgeoise. Ce n'est pas étonnant. Les représentants de la garde nationale étaient pour la plupart des hommes au passé révolutionnaire fort modeste. "Il n'y a, écrit Lissagaray, pas un nom connu. Tous les élus sont des petits bourgeois, boutiquiers, employés, étrangers aux coteries, jusque-là même à la politique pour la plupart ». Et cet humanitarisme sentimental n’était que «l’envers de leur passivité révolutionnaire »… Et Trotsky de prétendre ferrer Kautsky en lui reprochant de ne pas voir que ce sont ces mêmes hommes qui avaient été incapables de foncer sur Versailles au tout début, faisant preuve d’indécision comme l’avaient noté Marx et Engels… Or, Marx, tout autant que Kautsky et Trotsky ont tort. De toutes les façons, Marx avec sa longue vue depuis Londres, le Kautsky faux-cul et Trotsky assis dans sa bibliothèque ministérielle, jamais une révolution prolétarienne n’a pu gagner militairement, ou ce qu’elle a gagné militairement, dans le cas de la Russie, a été gagné sur le dos du prolétariat et d’autres peuples. La victoire prolétarienne ne peut pas se produire pacifiquement mais encore moins au plan militaire. La lutte révolutionnaire du prolétariat ne peut pas user des mêmes méthodes et des mêmes armes que la bourgeoisie, même si le prolétariat s’empare d’une des armes. Sur un champ de bataille classique du XIXe siècle ou à notre époque d’armements sophistiqués, le prolétariat n’avait et n’a aucune chance. Il est facile à Trotsky de critiquer « la timidité politique » des membres du comité central de la Garde nationale et de radoter Lissagaray, mais plusieurs de ces « phraseurs » étaient en même temps membres de la Commune, et la qualité de certains « employés étrangers aux coteries » ou « étrangers à la politique » n’est un défaut que pour le ministre d’Etat prolétarien !
Le ministre « prolétarien » Trotsky se goure complètement en croyant que l’on peut combattre la terreur par la terreur. Il ne se place pas dans les conditions de Paris assiégé ni ne comprend l’exemplarité ternie pour la postérité des dérapages d’une partie de la population, populace de marginaux qui pensaient tout régler par quelques exécutions sommaires. Il manquait en somme une armée rouge aux parisiens pour triompher et faire régner la terreur. Trotsky donne ainsi des verges à Kautsky – « insurrection et terrorisme » seraient la même chose - pour qu’il continue à dénoncer l’expérience d’Octobre 1917. Son pamphlet n’a pas la force de celui de Lénine contre le même Kautsky deux ans avant en 1918. Tout n’est pas faux dans ce que dit Kautsky et relève en partie du même type de critiques déjà faites par Rosa Luxemburg de son vivant. Rosa ne s’était pas gênée pour dénoncer l’usage de la terreur par le jeune Etat « prolétarien ». Trotsky veut jouer au jacobin et faire du zèle, mais il ne comprend plus, contrairement à son texte de 1911 contre le terrorisme, la force de la supériorité morale du prolétariat qui ne repose pas sur l’exaltation de la violence ou d’actes terroristes.
Cruautés et destructions sont inévitables dans toute guerre, même dite civile, et il peut même y avoir des marchandages pour échanger des otages. On aurait pu échanger les deux généraux contre Blanqui, mais on ne sait plus si Thiers avait refusé lorsqu’ils étaient encore vivants ou même si la négociation a eu le temps d’avoir lieu. Le tractations n’ont pas pu se dérouler rationnellement ni comme Trotsky tente d’en poser les conditions terroristes. Pour contrer les Versaillais qui ont déjà tué sans vergogne des ouvriers et des communards, il aurait suffit de « prendre des otages parmi les gens qu’affectionne la bourgeoisie, en qui elle met sa confiance » ? Des généraux otages et vivants, bien sûr, mais pas les curés arrêtés au hasard et abattus comme des lapins ! Trotsky tolère et estime digne du prolétariat les exactions d’une populace furieuse comme au moment de la « Grande révolution française… révolution classique ( ?) (qui) a correspondu (à) un terrorisme classique ( ?) ». Se prenant pour Robespierre ou Marat, il couvre les exactions au nom de la vengeance qu’il reprochait comme motivation simpliste aux terroristes dans son texte de 1911 : « Sous un régime d’esclavage de classe, il est bien difficile d’apprendre aux masses opprimées les bonnes manières ».
Kautsky a raison d’opposer à Trotsky que la révolution n’implique pas logiquement le terrorisme mais Trotsky surrenchérit mieux que Staline : « Quelle grandiloquente banalité ! Mais la révolution exige en revanche de la classe révolutionnaire (il parle au nom de cette classe alors qu’il est ministre d’Etat !) qu’elle mette tous les moyens (sic) en œuvre pour atteindre ses fins ; par linsurrection armée ; par le terrorisme, si nécessaire ». Le dernier membre de phrase suppose mais ne réaffirme pas que le terrorisme n’est pas une méthode pour cette classe révolutionnaire (comme il le disait dans sa jeunesse) mais parce que Trotsky confond désormais l’Etat terroriste des bolcheviques de 1920 avec une violence aveugle dans le prolétariat soumis !
Le déroulement de la Commune n’est pas aussi dichotomique que l’imagina Trotsky et ne pouvait pas contenir un parti démonologique infaillible.
En 1871, l’événement est révolutionnaire justement en ce qu’il brise les classes, et inévitablement il se charpente à terme sous l’influence de la classe la plus exploitée : « Ainsi, le 17 mars, les ressentiments accumulés contre Thiers s’avérèrent-ils plus forts que les différences de classe ». La révolution n’est pas folie furieuse ni guerre civile aveugle, explique J.F. Lecaillon : « Les témoignages font apparaître une troisième explication, moins visible mais peut-être plus décisive : la persistance d’un esprit de modération dans une partie étendue de la population. Malgré les affirmations de quelques-uns, la terreur ne règne pas vraiment et les Parisiens étonnés « flânent » dans Paris ! Ils vont aux remparts comme au spectacle ! En toute civilité, ils se joignent « aux groupes qui discutent » sur les boulevards ; les plus réactionnaires reconnaissent eux-mêmes que les fédérés « ne sont pas tous des canailles ». Il ne faut pas croire les racontars qui circulent en province, ces rumeurs qui ne peuvent profiter qu’aux extrêmes (…) Au final, l’analyse attentive des témoignages montre qu’il n’y a pas d’un côté les ouvriers émeutiers et de l’autre les bourgeois réactionnaires. Entre Belleville et Versailles la réalité sociale est tout en nuances, faisant apparaître des bourgeois modérés d’une part, des gardes nationaux dont les motivations n’ont rien de révolutionnaires d’autre part ! Dans les rangs des fédérés se rencontrent des hommes, qui n’adhèrent pas aux idées de la Commune ; ceux qui dénoncent les réformes n’applaudissent pas pour autant aux objectifs ou méthodes de Versailles ». Un travail d’exhumation, non pas impartial – l’impartialité est impossible face aux crimes sans nom des « versaillais » - pour qui rappelle qu’une révolution se nourrit surtout des débats et des projets plus que des ressentiments dans l’ensemble de la population, et que si elle doit vaincre c’est surtout par l’adhésion consciente de l’ensemble aux orientations politiques choisies.
PASSIONS MAUVAISES ET QUERELLES
ANTISEMITISME ?
Curieusement on ne trouve pas d’ouvrage explicitant comment Thiers s’est servi de la « peur de l’étranger » pour souder ses nouvelles troupes de « soldats paysans », les conditionnant à penser l’adversaire comme « étranger à la nation ». La désignation du juif comme responsable de la guerre civile exista dans les deux camps, Robert Tombs, dans son ouvrage novateur, insiste surtout sur l’invention du principal « ennemi intérieur » (le prolétariat) que la bourgeoisie républicaine choisit d’éliminer physiquement même en trahissant les idéaux de la révolution de 1789. En germe, et oublié volontairement par les historiens juifs de la Shoah, la contre révolution versaillaise, mêlant discrètement « étranger juif » et « étrange prolétariat », est la mère du nazisme.
Léo Fränkel est le symbole de l’internationalisme de la Commune qui l’a « nationalisé ». Cela suscite des récriminations parce qu’il est d’origine juive. Il devient membre de la Garde nationale, membre du Comité central républicain des Vingt arrondissements et reconstitue, avec Eugène Varlin, le Comité fédéral de l'Internationale pour Paris. Il est politiquement irréprochable tout au long de sa vie. Il est l’un de ceux qui prend des mesures socialistes, en particulier la création des ateliers coopératifs ainsi que l’interdiction des amendes et retenues sur les salaires. Blessé sur les barricades durant la Semaine sanglante, il réussit cependant à échapper aux Versaillais et à gagner la Suisse puis l’Angleterre. Les frères Élie et Gustave May n’auront pas les mêmes égards que Fränkel. Chargés de l’intendance de la Commune, ils sont démis cependant dès le 2 mai car suspectés de malversation, à connotations antisémites, par le Comité de salut public. Sans preuves. Mais la contre-révolution versaillaise avec ses Boulanger et Drumont va exploiter le filon jusqu’au moment de l’Affaire Dreyfus alors que les français d’origine juive ont été en majorité plus versaillais que communards et n’ont pas hésité à verser leur sang pour la patrie en 1870 et en 1914.
DES CHEFS INCAPABLES ?
Un grand témoin mais aussi acteur, s’est tu longtemps. Il a été fait prisonnier à la fin de la guerre civile. Elisée Reclus refuse de parler aux juges et les regarde avec sérénité. Il a été condamné à la déportation simple en Nouvelle Calédonie : « Sa pensée sur la Commune, il l’a exprimée vingt-six ans plus tard. La revue blanche préparant un numéro spécial sur 1871, a interrogé aussi bien le général de Galliffet qui n’avait rien à dire, que Lissagaray, Rochefort, Vaillant, Chauvière ou Xavier de Montépin. Elisée Reclus donne deux pages et demie de réflexions. Elles sont sévères. Il prend soin de dire qu’il ne les formule tout haut que parce que le temps a passé. Il dénonce l’organisation militaire grotesque : le seul exemple qu’il en ait vu, celui de la mobilisation du 4 avril, est concluant. Il dénonce « la gloriole des chefs empanachés », leur inintelligence, leur incurie. Il note le manque de bon sens et de volonté : la Commune a gardé le fonctionnarisme, l’esprit bureaucrate, et il donne comme exemple les convois d’argent partant sous escorte de la Banque de France vers Versailles. Il raille ceux qui eurent « la honteuse naïveté » de rédiger à l’adresse de l’étranger « des notes diplomatiques dans le style de Metternich ».
Les chefs de la Commune, Elisée est plus dur contre eux que les marxistes, « S’ils furent honnêtes, se montrèrent niais ». Jugement très rude porté plus d’un quart de siècle après les événements et sans doute sous l’influence de la situation contemporaine : en 1897, Elisée de nouveau est en exil ; sa rancœur est à la mesure de ses espoirs déçus, si souvent déçus. Mais, dit-il, ce que ne firent pas les chefs, la foule sans nom sut le faire, c'est-à-dire agir héroïquement et savoir mourir ; 30 000 ou 40 000 qui moururent autour de Paris, tombèrent dans la ville, sous la décharge des mitrailleuses… « La Commune (…) a dressé pour l’avenir, non par ses gouvernants mais par ses défenseurs, un idéal bien supérieur à celui de toutes les révolutions qui l’avaient précédée ». Elisée Reclus, tel qu’il est devenu en 1897, porte-parole et phare de l’anarchisme, grande figure respectée, éléphant blanc de la révolution, inclut la Commune dans sa pensée actuelle : « Le mot Commune se rapporte à une humanité nouvelle, formée de compagnons libres, égaux, ignorant l’existence des frontières anciennes et s’entraidant en paix d’un bout du monde à l’autre ». Après cette profession de foi, on peut comprendre la nature des griefs d’Elisée Reclus à l’encontre des dirigeants de la Commune : manque d’imagination, esprit de routine parce qu’ils ont accepté telles quelles les structures héritées, contrairement à ce qu’avait affirmé Marx.
Face à l’armée versaillaise - pourtant constituée rapidement avec des recrues paysannes, mais consolidées par l’instauration de lourdes sanctions disciplinaires alternant avec force récompenses et rétributions symboliques, comme troupe soigneusement coupée de la population - les fédérés communards, comme tous les « fédérés » restèrent une armée hétéroclite : « La Garde nationale (…) conserva toujours un caractère profondément démocratique et politique, et des allures de club ou de syndicat (…) (elle) fût une création hybride originale, dont le fonctionnement ne fut assuré ni par le seul dévouement révolutionnaire ni par le recours à la contrainte ». R. Tombs, par son travail approfondi qui remet en cause beaucoup de poncifs anarchistes et les illusions de Marx sur les paysans, démontre la vacuité de la théorie de la guerre révolutionnaire, que la social-démocratie internationale enterrera sans discernement comme prouvant l’inutilité de la « violence de classe » pour tomber dans le pacifisme et la soumission à l’Etat national en guerre ; ce qu’on va voir avec le révisionniste Bernstein. Ni la IIème internationale ni la IIIème avec Lénine ne discuteront de la faillite de la théorie de la guerre révolutionnaire, qui ne permet jamais la victoire sociale et politique du prolétariat. La preuve par l’histoire : incompétence de l’armée mexicaine communarde, et trop grande compétence de l’armée du général Trotskyqui se traduit par la militarisation de la société et l’enterrement de la révolution de 1917. La violence armée n’est jamais qu’une étape transitoire des révolutions lesquelles ne peuvent triompher que la participation active et civile consciente des peuples sans uniforme, et pas sur des champs de bataille d’armées rivales. L’étude de R.Tombs est géniale enfin parce qu’elle tarabuste les exagérations du camp des opprimés et vaincus, exagérations qui favorisent tous les simplismes. La bourgeoisie elle-même ne vainc pas essentiellement non plus sur les lieux de bataille militaire comme elle ne massacre pas complètement sur ce terrain.
Le chiffre exagéré des massacrés de la semaine sanglante (de 17.000 à 30.000 voire 100.000 par les historiens staliniens) sert trop bien les historiens bourgeois qui en général déplorent « une rage compréhensible mais regrettable des soldats », et excuse les meurtres des tribunaux. Après une recherche minutieuse dans les archives et les cimetières, Tombs se rapproche du chiffre de 10.000 morts, ce qui change tout. En effet, les soldats-paysans récemment embrigadés n’ont pas eu le temps de devenir tous les hyènes déchainées que la propagande anarchiste et stalinienne s’est ingéniée à dépeindre, couvrant d’autres criminels plus autorisés : les juges républicains. Loin d’être le résultat d’une « haine » ou d’une « rage incontrôlée », la tuerie devient plus exactement une « épuration organisée et contrôlée, car les morts auraient dans une forte proportion été victimes des cours martiales et des pelotons d’exécution agissant sur ordres du commandement ».
LA POLICE MAINTENUE AVEC LES ARRIVISTES
Cluseret dénonça "la manie du galon", des uniformes chics richement facturés de cette "armée amateur parisienne"Rigault, qui fait fonction de préfet de police, emploie les procédés que la police impériale utilisait contre les révolutionnaires dont il était. On garde la préfecture de police, on garde la prison de Mazas. On change seulement une partie du personnel. « Les hommes de tous les comités veulent montrer qu’ils ne sont pas des voyous, qu’ils sont des individus raisonnables, capables d’employer le langage de ceux qu’ils ont remplacés : d’où le souci des formes. Rossel en est un fort exemple : il se veut officier, il exige le respect de ses pairs (qui sont de l’autre côté et le traitent comme un brigand révolté), il exige la discipline de ses subordonnés. Il est, des pieds à la tête, un officier de l’Empire fourvoyé dans une aventure pour laquelle il n’y a pas de modèle, pas de rôle préétabli, où tout doit être improvisé. Si, il y a un modèle, celui de la Commune de 1793. Malheureusement il ne peut s’appliquer à 1871. Et on aperçoit là que ce que les révolutionnaires doivent posséder au plus haut degré est la puissance d’invention. L’autre qualité étant l’aptitude à sentir ce qui dans la foule germe et bouillonne, qui reste informe mais puissant et propre à susciter des actions étonnantes, telle l’absurde défense des barricades : aberration pure mais sans laquelle la Commune n’aurait laissé que le souvenir, légèrement ridicule, d’une Convention sans pouvoir ».
UN ETAT PETIT BOURGEOIS
La Commune élue, Conseil communal, fonctionne comme un demi-Etat patriotique, gouverné par des ambitions de petits bourgeois et dans la pagaille. Elle est dominée par des républicains bourgeois. Les représentants communistes de l'AIT sont peu nombreux et ont une faible influence, comme on l’a déjà souligné. Le Conseil de la Commune, est le gouvernement élu de Paris du 28 mars au 28 mai 1871. L’élection s’est déroulée sur la base inter-classiste des divers arrondissements de Paris, pas comme en Russie près de cinquante ans plus tard sur la base d’élections professionnelles et d’un « coup d’Etat » de parti adossé à des Conseils ouvriers d’usine. En 1871 à Paris, la classe ouvrière este un patchwork d’ouvriers artisans. Ce gouvernement àl’échelle d’une seule ville est issu des élections municipales à Paris du 26 mars 1871. Il y eût ce nombre dérisoire de 229 167 votants sur 484 569 électeurs inscrits. Les abstentions furent nombreuses, et il faut tenir compte du départ de nombreux fonctionnaires qui avaient suivi le gouvernement Thiers à Versailles et d'habitants hostiles à la Commune. Les listes favorables à la Commune obtiennent une écrasante majorité dans le XXe (100% des voix), le XVIIe, XVIIIe et XIXe arrondissements. Plus des trois quarts des électeurs votent en faveur des Communards dans les IIIe, IVe, Ve, VIe, VIIe, Xe, XIe, XIIe, XIIIe, XIVe et XVe arrondissements. Par contre les Ier, IIe, IXe et XVIe arrondissements votent très majoritairement pour des listes présentées par les maires d'arrondissement opposés à la Commune. Le Conseil devait être formé de 92 membres. Mais 15 élus issus des quartiers bourgeois (Ier, IIe, VIe, IXe, XIIe et XVIe arrondissements) refusent de siéger. Certains élus démissionnèrent rapidement pour protester contre le décret sur les otages pris par le Conseil de la Commune. Les élus appartiennent à deux groupes sociaux, celui des ouvriers-artisans (12 artisans, 6 petits commerçants, 6 cordonniers, 6 ouvriers métallurgistes, 2 relieurs, 2 typographes, 2 chapeliers, 1 teinturier, 1 menuisier, 1 bronzier) et celui de la petite bourgeoisie intellectuelle (12 journalistes, 3 avocats, 3 médecins, 2 peintres, 1 pharmacien, 1 architecte, 1 ingénieur, 1 vétérinaire). Les membres de ce gouvernement restreint à l’enclave parisienne n'appartiennent pas à des partis organisés. Quatorze conseillers sont des Internationaux que côtoient neuf blanquistes. On compte une vingtaine de jacobins nostalgiques de la Révolution française de 1789 et pour une partie d'entre eux ayant participé à la Révolution de 1848. S'y joignent entre 25 à 30 indépendants. Ceux qui se disent "socialistes révolutionnaires" veulent la collectivisation des moyens de production, d'autres sont plus attachés aux réformes politiques. Marx a raison, malgré ses lacunes d’information, par sa composition le Conseil de la Commune est bien « la représentation véritable de tous les éléments sains de la société française », ce n’est pas par contre « un véritable gouvernement national » ni « en même temps un gouvernement ouvrier », ni ce « champion astucieux de l’émancipation du travail » par un autre dérapage hyperbolique de plume. Dans son imperfection ce gouvernement d’une ville « représentation véritable de tous les éléments sains de la société » est certainement plus intéressant comme exemple pour notre future révolution moderne que l’Etat bolchevique phagocyté par un seul parti, nonobstant que parfois il vaut mieux un seul parti pour mettre de l’ordre que de multiples partis qui se complaisent dans le désordre. Circonstanciellement, ce Conseil gouvernemental n’est pas le seul pouvoir, il coexiste avec une Garde nationale, moins désordonnée que ce Conseil élu, et qui prouve que l’organisation d’une révolution ne dépend pas strictement d’un suffrage universel des diverses classes. Cet organisme élu démocratiquement est plombé par ladite guerre civile.
Le soulèvement de Montmartre a été immédiatement canalisé vers une activité purement militaire, dans une absurde et inutile défense des barricades, constatée par après par Engels ; Bernstein et Reclus.
Lénine prendra le relais plus pragmatique de l’enchantement de Marx, sur la question de la destruction de l’Etat esquissée selon celui-ci par la Commune. Il est plus précis et plus critique que Marx dans « L'Etat et la révolution ». « Il ne faut au prolétariat qu'un Etat en voie d'extinction, c'est-à-dire constitué de telle sorte qu'il commence immédiatement à s'éteindre et ne puisse pas ne point s'éteindre ». Lénine aurait pu se moquer des hyperboles passionnées de circonstances et des à peu près de Marx, mais c’est secondaire car il faut viser la question du fonctionnement de la société post-révolution. En 1898 et 1899, Rosa Luxemburg dans sa réplique déjà si lointaine (et si actuelle en 2011) à Bernstein, abordait, avec le brio et la hardiesse qui l’ont toujours caractérisée, la possibilité d’une révolution ou de mesures transitoires prématurées. Comment ne pas penser bien évidemment à l’accusation fallacieuse subséquente de « révolution prématurée » par les mencheviques contre les bolcheviques ? Mais on est loin de la tentative communarde : « Cette objection révèle une série de malentendus quant à la nature réelle et au déroulement de la révolution sociale. Premier malentendu : la prise du pouvoir politique par le prolétariat, c'est-à-dire par une grande classe populaire, ne se fait pas artificiellement. Sauf en certains cas exceptionnels – tels que la Commune de Paris, où le prolétariat n’a pas obtenu le pouvoir au terme d’une lutte consciente, mais où le pouvoir lui est échu comme un bien dont personne ne veut plus – la prise du pouvoir politique implique une situation politique et économique parvenue à un certain degré de maturité. C’est là toute la différence entre des coups d’Etat de style blanquiste, accomplis par « une minorité agissante », déclenchés à n’importe quel moment, et en fit toujours inopportunément, et la conquête du pouvoir politique par la grande masse populaire consciente ; une telle conquête ne peut être que le produit de la décomposition de la société bourgeoise ; elle porte donc en elle-même la justification économique et politique de son opportunité ». Rosa Luxemburg, quoique son souci reste juste et moderne, exagère quelque peu également l’ampleur de la prise du pouvoir politique par un prolétariat français encore faible et dominé par l’aristocratie artisanale et bientôt syndicale. Le double pouvoir du gouvernement communal et de la Garde nationale, plus les querelles incessantes des fractions politiques rivales, excluaient un parti unitaire et une action véritablement commune, naturelle au mouvement d’un prolétariat développé. Preuve que la Commune fut plus petite bourgeoise que prolétarienne. Elle trimballera longtemps unvieux boulet de la propagande versaillaise. Le socialiste Paul Faure rappelait que les communards avaient trainé pendant cinquante ans la réputation de pétroleurs, terme mité, équivalent à terroristes !
LES CONSEQUENCE REFORMISTES DE L’ECHEC
DE LA COMMUNE
Trotsky a entièrement raison, dans son pamphlet - sur commande d’Etat « prolétarien » contre Kautsky - de souligner que la défaite de la Commune a signifié la fin de la Première Internationale. Mais, dans sa hâte propagandiste ministérielle à tirer sur tout ce qui critique le « gouvernement révolutionnaire » russe, il répond trop impulsivement au renégat Kautsky, qui a de beaux restes marxistes même s’il est retord. On ne peut pas ni exalter la terreur ni la méthode terroriste du point de vue du prolétariat, grand chambellan Trotsky ! Sans examiner au niveau international toutes les conséquences, l’échec de la révolution violente - sous son aspect classique de rupture de la paix sociale avec armement du prolétariat - donne un coup d’arrêt au versant révolutionnaire et marxiste et favorise la réaffirmation du réformisme. Ce courant sera endossé également par d’anciens insurrectionnalistes anarchistes en France (convertis au syndicalisme apolitique de clocher) et surtout en Allemagne par une social-démocratie gradualiste. Pour cette dernière, opportunément, la répression inouïe de la bourgeoisie versaillaise fournissait l’argument de base pour valider le crétinisme électoral et revenir aux conceptions de Marx antérieures à la Commune, à savoir de conquête graduelle (non violente) de l’Etat bourgeois « tel que ». De 1872 à 1879, avec l’étiolement de la répression, le mouvement ouvrier en France se relèvera lentement mais au plan corporatif. Il faut noter que la main d’œuvre ouvrière et artisanale a quasiment été exterminée à Paris par les pelotons d’exécution sous les ordres du « haut commandement » et des juges. Il faut reformer les corporations en même temps qu’instruire de nouveaux compagnons ou en faire venir de province. Les groupements syndicalistes demeurent résolument pacifistes et dialoguent en position de faiblesse avec les pouvoirs publics. En 1872 il était passible de prison celui qui invoquait en public l’insurrection. L’Ordre moral continuait à régner par la terreur juridique et policière. En 1875 le tribunal de Grasse procède à la dissolution d’une Chambre syndicale des maçons de Cannes, non pour violences mais simplement parce que le Parquet reprochait à ce syndicat d’avoir posé le principe d’un lien fédéral avec les ouvriers des autres villes. Il faudra attendre la loi de 1884 pour que les syndicats soient reconnus et après l’amnistie. Le relèvement politique du mouvement socialiste français de la saignée versaillaise ne sera pas terrible.
Le 18 novembre 1877, aidé de Gabriel Deville, Victor Marouck et d’autres jeunes gens, Jules Guesde fonde le journal socialiste L’Egalité qui publie d’anciens textes de Blanqui et des extraits du Capital de Marx. Guesde commence sa carrière électorale en 1878. Le 5 septembre de cette année, au soir de l’ouverture du premier congrès socialiste, frappé d’interdiction, Guesde est arrêté avec d’autres socialistes. Il est condamné à six mois de prison. 1879 sera l’année de l’affirmation de la nécessité de l’amnistie des communards (obtenue en 1880), de l’élection et de la libération de Blanqui mais aussi du congrès du parti ouvrier de Guesde à Marseille. Les courants du mouvement ouvrier si longtemps muselés se relèvent en claudiquant avec un versant corporatiste et un versant politique - qui n’enthousiasme pas trop la plupart des ouvriers échaudés par le massacre de 1871 et à qui on a bourré le crâne que les communards étaient morts pour des politiciens. Sous la chape de plomb étatique d’un pays encore surtout agraire c’est donc le mouvement syndical qui refait surface en premier avec la survivance du même esprit syndical étroit de 1864. Les premiers congrès syndicalistes s’attirent la foudre des Blanquistes encore réfugiés à Londres qui dénoncent leur bassesse et servilité: « Dans la ville de la Révolution, cinq ans après la lutte de la Commune, sur la tombe des massacrés, devant le bagne de Nouméa, devant les prisons pleines, il semble monstrueux que des hommes aient pu se trouver, osant prendre le caractère de représentants du prolétariat, pour venir, en son nom, faire amende honorable à la bourgeoisie, abjurer la Révolution, renier la Commune. Ces hommes se sont rencontrés : ce sont les syndicaux, et ils viennent de tenir leur congrès (…) Pour nous, Communeux, nous n’avons qu’à nous féliciter que ces hommes aient ainsi produit au grand jour leurs idées réactionnaires. Par là même ils ont cessé d’être un danger. Ils pourront trouver quelques complices ; ils ne trouveront ni dupes, ni partisans dans ce prolétariat qu’ils voudraient arracher à la révolution pour l’égarer à leur suite dans le labyrinthe de leurs vaines réformes et de leurs intrigues ».
Les anarchistes de la Fédération jurassienne de l’Internationale, tout en reconnaissant qu’il n’est rien sorti de bon des débats, se félicitent que des ouvriers aient pu se réunir en congrès à Paris. En 1876, la fédération jurassienne s’en prend vivement au journal de Guesde, l’accusant d’avoir insulté les socialistes italiens et se démarque : « Les chambres syndicales n’auront rien à voir dans ce journal, ni les ouvriers révolutionnaires non plus : ce sera une feuille tout simplement radicale, représentant un petit groupe d’hommes qui, dans les dernières élections, s’étaient joints à la coalition bourgeoise des 363 contre le gouvernement de Mac-Mahon. Un article que Guesde a récemment publié dans la nouvelle revue allemande de Berlin, Die Zukunft, disait positivement que les ouvriers doivent voter pour les candidats de la République bourgeoise, parce qu’il s’agit avant tout de maintenir la forme républicaine contre les tentatives des monarchistes : voilà qui indique suffisamment la couleur et les intentions de ce groupe de journalistes et d’ambitieux qui désirent arriver à la Chambre » . De 1879 à 1895, le combat politique socialiste semble reprendre le dessus. Le guesdisme triomphe du corporatisme. L'action syndicale redevient un prolongement et une annexe de l'action socialiste. L'esprit d'opposition au capitalisme et au gouvernement est si fort que, lorsque la loi du 21 mars 1884 vient donner au syndicat une réglementation juridique cependant très libérale, la majorité des groupements professionnels (plus politiques) repousse ce présent de l’Etat et refuse d'observer les prescriptions légales. À partir de 1895 commence une troisième période, la période de corporatisme radicalisé syndicaliste, durant laquelle s'élaborent une doctrine et une tactique à prétention révolutionnaire, mais qui se distinguera de plus en plus du socialisme politique pour finir par s'opposer à lui. La question de la grève générale produira le clivage. Les guesdistes se montrèrent hostiles à la grève générale. Ils la considéraient comme une chimère et pensaient que tant que le pouvoir politique serait aux mains de la bourgeoisie, il n'y aurait pas de révolution sociale possible. L'objectif essentiel de la lutte devait donc rester la conquête des pouvoirs publics et le syndicat devait demeurer subordonné au parti comme en Allemagne. La chimère de grève générale triompha au congrès de Marseille (1892). Si les guesdistes la repoussaient, elle était vue avec ferveur par deux sectes socialistes : les allemanistes et les blanquistes. Les allemanistes étaient une branche dissidente du groupe possibiliste. Allemane s'était séparé du Dr Brousse en 1890. Ancien communard, condamné par un conseil de guerre aux travaux forcés à perpétuité, rentré en France en 1880, Allemane était de son métier ouvrier typographe, et sa querelle avec le docteur était marquée pour une part avec l'antagonisme du manuel et de l'intellectuel. Une fois constitués en groupe distinct, les allemanistes en 1892 dressèrent un programme d'action qui donnait une place très large à l'action syndicale ouvrière, et qui admettait expressément la grève générale. Quant aux blanquistes ils prévoyaient qu'au lendemain de la Révolution, la dictature du prolétariat devrait être établie et maintenue jusqu'à ce que le régime nouveau fût définitivement consolidé. Sans attacher à la grève générale une importance primordiale, ils n'y étaient pas opposés, et au congrès de Marseille ils unirent leurs voix aux allemanistes en sa faveur.
Ces éléments, préexistant au syndicalisme révolutionnaire, lui ouvrirent la voie. Les anarchistes eux avaient rompu avec les socialistes en 1879, au congrès de Marseille, et vivaient isolés ou en petits groupes à Paris, Marseille et dans la région lyonnaise. Cet isolement allait favoriser l’impatience révolutionnaire et le désir de forcer l’histoire. Si la majorité des anarchistes se reconvertissent d’abord dans la branche du syndicalisme révolutionnaire, une partie, tout en restant liée avec leurs camarades d’ateliers ou d’école communale ne peut se satisfaire d’une lutte aussi gradualiste que le parlementarisme socialiste au fond. La haine de la barbarie versaillaise est toujours présente dans les esprits, un peu d’ailleurs comme le crucifixion de Jésus. Et des conceptions sommaires de la bourgeoisie se résument à des personnes opulentes, à des hôtels de plaisir bourgeois, etc. En cette fin du XIXe siècle que la classe ouvrière s’extirpe encore peu à peu du monde rural lequel reste prégnant au niveau des besoins et des comportements. Les besoins des éléments récemment prolétarisés, mêlés à une faune d’individus instables qui fréquentent des cafés où certains passent beaucoup de temps à écouter celui qui parle le plus fort, sont marqués par l’impatience et le goût de la violence dans les échanges. Parmi les ouvriers les plus vindicatifs, voire les plus décidés à passer, on trouve des immigrés italiens, mais plus souvent encore des paysans/ouvriers monté à Paris des diverses provinces. L’ouvrier immigré italien, venu d’un pays tardivement constitué, se retrouvera peu à peu en tête des luttes de classe. La venue de l’immigrant italien remonte au Second Empire (1852-1870) et ce phénomène subit une nette accélération dans les années suivantes, à partir de 1875 sous la Troisième République. L'immigration italienne provient pour l'essentiel du nord de la péninsule, en particulier du Piémont et de la Toscane et, dans une moindre mesure, de Lombardie et d'Émilie-Romagne. Dans l'ensemble, ces immigrés étaient des hommes jeunes et à forte mobilité. La cause première était la nécessité pour tous ces hommes et femmes de quitter un pays où les paysans étaient globalement exclus du processus de structuration capitaliste. Autre caractéristique de cet ouvrier immigré jeune, il veut aller plus vite que tout le monde et en finir avec la société capitaliste. D’une manière ou d’une autre.
Le souvenir de la Commune n’a-t-il donc pas suscité des vocations terroristes, comme l’a suggéré au chapitre précédent un propagandiste anarchiste anonyme ? Pour une part, la mémoire du carnage sanglant et l’avachissement politique des organismes qui se réclamaient du mouvement ouvrier n’empêchait pas de dormir ni ne motivait de jeunes éléments anarchistes mécontents de leur situation sociale (animés par un désir de vengeance) et, certainement ignorant dans le détail le déroulé des événements trois décennies auparavant. En Russie par contre au même moment, où le drame de la Commune était peu connu, les jeunes intellectuels se révoltaient non simplement par vengeance mais contre l’étau d’une autocratie d’un autre âge. Après 1870 en Russie le nihilisme anarchiste passe à l'action. Les réformes d'Alexandre II avaient laissé de lourdes déceptions sociales; beaucoup des paysans, affranchis du seigneur, étaient tombés sous les griffes de l'usurier, plus misérables, et désespérant de posséder jamais le coin de terre que la loi leur accordait nominalement. Le tsar lui-même, inquiet du mouvement dit nihiliste, avait renoncé à développer les institutions libérales qu'il avait concédées dans un accès de générosité. Les étudiants russes allaient tenter d’apporter de l’extérieur le réveil pour les masses exploitées. En janvier 1876 Vera Zassoulitch tire sur le chef de la police de Saint Pétersbourg, Trepov qui avait torturé un de ses camarades, le blesse. Elle est acquittée de cet attentat et devient une égérie de la révolution en Europe et même une correspondante de Marx. L’histoire de la Narodnaya Volia (La volonté du peuple) est connue, son credo, la terreur systématique contre les tyrans finira par être contre-productive et simple prurit d’une idéologie de révolte paysanne dépassée, relayée par l’intelligentsia en colère.
LES LOIS ANTI-SOCIALISTES EN ALLEMAGNE
Le mouvement socialiste avait assisté impuissant en Allemagne à l’écrasement sanglant de la Commune alors que le pays était en situation d’armistice avec la bourgeoisie française vaincue. Il n’y avait aucun risque par conséquent de généralisation de la « révolution violente ». Pour la période moderne de la fin du XIXe siècle, l’Allemagne est désormais toujours en avance sur la France pour les réformes ou les lois sociales exceptionnelles. Des « lois scélérates » avaient été adoptées quinze années avant la France. En 1878, à l’occasion de deux attentats minables contre le kaiser Guillaume 1er, qui ont été évoqués au chapitre précédent, Bismarck s’en sert pour museler la social-démocratie. Le prétexte d’une collusion avec les terroristes était pourtant bien mince, ils avaient assisté à des réunions du parti SD alors qu’ils n’en étaient ni membres ni sympathisants. Le droit de réunion avait été suspendu un peu partout, perquisitions et condamnations pleuvaient. Au lieu de répliquer sans baisser la garde ou en organisant de grandes manifestations ou grèves, la social-démocratie se coucha devant Bismarck. Pendant des semaines l’organe central du parti, le Vorwärts, publia en tête de chaque numéro l’appel suivant : « Camarades ! Ne vous laissez pas provoquer ! On veut tirer ! La réaction a besoin d’émeutes pour gagner la partie ! ». Cet appel pleutre signifiait bien que l’appareil socialiste allemand avait gardé son appréhension de la Commune de 1871 comme une tempête sociale dangereuse à éviter. Répondant au téméraire Jules Guesde qui avait objecté que bientôt « la violence répondra à la violence », les bonzes socialistes se justifiaient de leur mollesse : « La S.D. allemande veut un mouvement pacifique et réformateur ; elle ne veut pas autre chose. Elle a progressé avec succès, selon ses vœux, opposant par son organisation une digue, la seule digue réelle, aux tentatives d’émeutes et à celles des faiseurs de révolution ». Au Reichstag, Willhelm Liebknecht n’eût pas honte de déclarer non plus tenir « pour insensée la fabrication de révolutions par la force ». Pourtant la plupart des organismes et associations du parti avaient été dissous et Marx et Engels s’arrachaient les cheveux devant cette lâcheté politique. En réaction contre ce délitement opportuniste, le député Johann Most, réfugié à Londres prôna d’ailleurs pendant quelque temps « la liberté par le terrorisme ». La réaction d’un bonze socialiste à la critique anarchiste « par le fait » contre la répression - et donc en même temps contre la politique conciliationniste de la social-démocratie – montre comment cette critique a servi à renforcer la régression anti-révolutionnaire de la S.D. allemande. La S.D. coinçait en même temps tout prolétaire révolté dans le faux choix ou terrorisme (qui est nommé encore anarchisme) ou pacifisme électoraliste. Au surplus, la totale démocratie ronflante se pavanait comme sauveur de l’ouvrier égaré : « Il y eût beaucoup d’ouvriers qui, sous l’effet de la loi anti-socialiste, tombèrent dans les bras de l’anarchisme. C’est à la S.D. exclusivement que revient le mérite d’avoir empêché l’anarchisme de gagner du terrain en Allemagne. C’est la S.D. qui l’a combattu partout et lui a interdit l’entrée de la grande armée des travailleurs socialistes, ce dont ni un gouvernement ni une police ne seraient capables ». La « totale démocratie » opportuniste en était venue à se considérer plus efficace que laz police. C’est tout dire ! En quelque sorte une autre mère putative du futur stalinisme !
LA BELLE EPOQUE DU SYNDICALISME REVOLUTIONNAIRE
Comparée à l’Allemagne, il faut bien considérer que la gigantesque saignée de la Commune, suivie d’un long désert politique, a empêché la renaissance et même la naissance d’un véritable parti socialiste, influent et unitaire en France. L’industrialisation s’est développée à pas de géant en Allemagne et a produit un prolétariat moins dépendant de l’entreprise artisanale individualiste. On a vu que, peu après la période de punition de la Commune, la bourgeoisie française n’avait toléré que des organismes corporatifs. Ces mêmes organismes se sont développés en bourses du travail en fédérations mais seront incapables de générer un grand parti politique de masse. La renaissance du corporatisme, cet enfant chétif d’une classe ouvrière décimée, parviendra tout juste à une sorte d’adolescence maladive et immature : le syndicalisme révolutionnaire.
En 1895, sans rompre totalement avec la théorie de la propagande par le fait, encore en vogue, la Confédération Générale du Travail (C.G.T.) a été créée. Ses fondateurs, blanquistes, allemanistes, anarchistes et modérés, étaient d'accord pour répudier l’horrible politique guesdiste et patienter dans l’attente d’un changement de société lointain avec des moyens de luttes au niveau économique plutôt qu’en ayant recours aux diaboliques moyens politiques ! Fernand Pelloutier qui devient cette même année secrétaire de la Fédération des Bourses du Travail est une variété d’anarchiste violemment anti-parlementaire, qui connut un certain succès en milieu ouvrier dégoûté des scandales politiques et d’élections qui ne concernaient que ceux qui savaient lire ou occupaient des professions de fonctionnaires. En 1902, était décidée la réunion, en un faisceau unique, de la Fédération des Bourses à la C.G.T. Quand il s'agit de choisir les moyens de lutte contre la société capitaliste, la doctrine des militants syndicaux radicaux s'avère plus originale. Tout d'abord — et c'est ici le seul point peut-être où révolutionnaires et modérés du syndicalisme vont se trouver d'accord —, on affirme la nécessité pour l'action syndicale d'une autonomie et d'une indépendance complètes. Le congrès CGT de 1906 élabore la séparation du politique et de l’économique avec sa « Charte d'Amiens ». En ce qui concerne les individus, liberté entière est laissée au syndiqué d'adhérer au parti politique qui a ses préférences, mais sous la réserve expresse qu'il n'introduira pas dans le syndicat les opinions qu'il professe au dehors. En ce qui concerne les groupements syndicaux, ils n'ont pas à se préoccuper des questions et des luttes des partis politiques ; leur action doit s'exercer exclusivement contre le patronat sur le plan économique. En outre, bien qu’elle ne soit pas notifiée, ce qui est typique de toute proclamation opportuniste, la charte suppose une ambiguë « action directe » dont les modalités ne sont pas précisées mais qui remontent à l’esprit de complot et de clandestinité qui régissaient les très anciennes corporations artisanales.
De quelles armes fera-t-on usage pour cette « action directe » ? Le syndicalisme révolutionnaire en recommande surtout trois: la grève, le boycottage, le sabotage. La grève, partielle d'abord, générale quand les circonstances le permettront, est un entraînement, une gymnastique salutaire qui aguerrit le prolétariat en vue des luttes suprêmes. Grève, boycottage et sabotage seront organisés et dirigés par le syndicat, et pour que celui-ci ne se dérobe pas à sa mission révolutionnaire, il ne sera composé que de l'élite militante de la classe ouvrière, minorité active qui entraînera les masses à sa suite. Les théories des militants réformistes étaient plus nuancées  Les Niel, A. Keüfer, Guérard, tout en se montrant favorables à la grève, qu'ils considèrent comme un droit imprescriptible pour les ouvriers, estimaient que, dans l'intérêt même de la cause ouvrière, il faut éviter les grèves trop fréquentes et qu'il y a pour les ouvriers obligation morale à s'abstenir de la grève, quand elle risque d'engendrer une calamité publique dont les conséquences pèseraient sur la masse de la population innocente. S'ils acceptent le boycottage comme moyen de pression sur le patron, si quelques-uns admettent même le « sabotage immobilisateur », tous condamnent le sabotage destructeur, dont Keüfer déclare qu'il manque « de moralité, de courage, de dignité ». Tandis que les syndicalistes radicaux repoussent avec mépris la législation de protection ouvrière, les réformistes l'acceptent et la sollicitent.
Les réformistes étaient nombreux et dominaient nettement dans quelques-unes des fédérations à gros effectifs, en particulier à la Fédération du livre. Mais, dans les congrès confédéraux, ils furent toujours mis en minorité. Cela tient au mode de votation qui était en usage dans ces congrès : chaque syndicat avait droit à une voix, quel que fût l'effectif ouvrier qu'il représentait. Les réformistes tentèrent bien à plusieurs reprises de faire abandonner cette règle qu'ils jugeaient irrationnelle, mais les radicaux se refusèrent à leur donner satisfaction : ils faisaient remarquer que les syndicats les plus petits sont aussi les plus ardents et les plus résolus, et qu'il serait inadmissible que leurs voix fussent étouffées par celles des grandes fédérations modérées, et ils ajoutaient que ce ne sont pas les individus, mais les professions qui doivent être représentées au congrès, et que ces professions sont des entités de valeur sociale égale.
La vogue dont bénéficia pendant quelques années cette doctrine du syndicalisme révolutionnaire ne devait pas survivre à la montée vers la Première guerre mondiale et confirmer la faiblesse du mouvement ouvrier français, toujours pas remis de l’écrasement de la Commune. Les Sorel, Berth et Largardelle qui se proclamèrent les théoriciens de ce syndicalisme radical d’origine anarchiste restèrent toujours très éloignés dela lutte de classe et des ouvriers. Ils n'exercèrent à peu près aucune influence sur l'orientation de la C.G.T. et le syndicalisme en général. Les théorie de la violence et de la grève générale ne furent pour eux que des thèmes sur lequel ils brodèrent de savantes variations littéraires et idéologiques. Georges Sorel, cet ancien ingénieur des Ponts et chaussées venu tardivement à la réflexion politique a cependant assez bien résumé le programme syndicaliste révolutionnaire sous ses deux aspects saillants :
  1. L’apologie (confuse) de la violence
  2. L’exaltation de la grève générale.
Lorsqu’on relit Sorel aujourd’hui, on s’aperçoit non seulement qu’il est au fond, lui, pacifiste, et brouillon mais qu’il discute de la catégorie « violence » non pas politiquement et en lien avec l’événement clé sur la question – la Commune de Paris – mais dans les catégories éthérées d’une philosophie bergsonienne. Il ne s’agit que d’une apologie symbolique de la violence. De ce qu'il consacre tout un chapitre de ses Réflexions à la « moralité de la violence », il ne s'ensuit pas qu'il souhaite qu'entre la bourgeoisie et le prolétariat se livrent des combats sanguinaires. Sorel n'appelle et n'approuve la violence que d'une manière en quelque sorte virtuelle, en tant qu'elle marque la volonté d'intransigeance et d’affirmation du prolétariat. Si cette volonté existe, il suffira de quelques manifestations concrètes pour la renforcer de temps en temps. Sorel déclare qu'on peut concevoir « que le socialisme soit parfaitement révolutionnaire, encore qu'il n'y ait que des conflits courts et peu nombreux ». Peu explicite. Avec l'idée de grève générale, Sorel se moque de ses lecteurs intellectuels anarchistes puisqu’il l’envisage comme un mythe (qu’elle fut et est toujours effectivement) qui vaut moins comme anticipation du futur que comme image capable d'exciter les énergies et d'entretenir l'ardeur combative. Sorel donne l'exemple des premiers chrétiens, qui attendaient pour une date très prochaine le retour du Christ. Le mythe apocalyptique joua un rôle capital dans l'histoire de l'Église, puisqu'il entretint l'exaltation des croyants, soutint leur énergie, et contribua finalement d'une façon efficace à l'essor du christianisme. De même le mythe de la grève générale n'est peut-être point destiné à durer mille ans mais était supposé permettre la transsubstantiation du socialisme. Puis cette vogue d’un syndicalisme radical improbable et inutile au renforcement de l’Etat libérale moderne, s’évanouissant dans les charmes vénéneux de la Belle époque et les fusillades de Clemenceau, Georges Sorel fit ses adieux au syndicalisme révolutionnaire pour s’amouracher le temps d’un été du bolchevisme.
Le temps des révolutions du XIXe siècle est passé, se revendiquer de la Commune n’est plus qu’un anachronisme sentimental pour anarchiste pratiquant. Il n’y aura plus de leader de la taille d’un Blanqui en France mais de petits politiciens du rigide Guesde au brave républicain Jaurès. L’anarcho-syndicalisme s’installe dans le paysage corporatif en refusant la lutte pour le pouvoir politique. Le syndicalisme révolutionnaire lui a succédé peu de temps avant de s’effondrer face au fracas des bombes artisanales et les lois scélérates, à la veille de la vague révolutionnaire du début du XXe siècle. Le syndicalisme révolutionnaire fut en crise en 1908-09, avec la grève de Draveil-Villeneuve-Saint-Georges, violemment réprimée par Clemenceau. Plusieurs grévistes sont tués, à bout portant, par l'armée. Clemenceau fait arrêter les principaux cadres de la CGT, absents lors du Congrès de Marseille d'octobre 1908. Avec l'adhésion de l'importante Fédération des métallurgistes, plus modérée et pragmatique, les syndicalistes révolutionnaires perdent insensiblement du terrain, ce que les bordiguistes ont assez bien restitué : « Formé dans une société au passé rempli de luttes politiques, le prolétariat français s’est donc épuisé dans des révoltes sanglantes en vue d’abolir le capitalisme avant que le développement de ce capitalisme lui en ait fourni la force. S’il a ainsi écrit les premières pages glorieuses du mouvement qui devait conduire à la victoire prolétarienne de l’Octobre russe, s’il a tracé avec son sang les lignes immuables du programme révolutionnaire de sa classe, il y a perdu une énergie historique qu’il ne devait plus jamais reconquérir, même quand l’industrialisation capitaliste fût venue grossir ses rangs de centaines de milliers d’hommes, et qu’il eut assimilé les principes fondamentaux du socialisme moderne ».
LA PAYSANNERIE N’EST PAS REVOLUTIONNAIRE
L’enfoncement de la social-démocratie internationaliste dans le crétinisme parlementaire qui n’appréhende plus la population civile que comme un tout indistinct, laisse au second plan la place et le rôle de la paysannerie moderne. On a vu que le jugement de Marx et Engels sur les paysans a souvent varié de leur apologie révolutionnaire à un mépris caractérisé. Dans La guerre civile, Marx croyait que l'isolement de Paris et la brève durée de la Commune avaient seul empêché les paysans de se joindre à la révolution prolétarienne. Il commettait la mâme erreur d’appréciation sur « le sac de patates » que lors de la rédaction du 18 brumaire : « Le paysan a été bonapartiste parce qu'il confondait la grande révolution et les avantages apportés par elle avec le nom de Napoléon. Sous le Second Empire, cette erreur avait presque complètement disparu. Ce préjugé de l'ancien temps n'aurait pas pu résister à l'appel de la Commune qui touchait aux intérêts vitaux, aux besoins immédiats des paysans. Messieurs les ruraux comprenaient parfaitement que si le Paris de la Commune communiquait librement avec les départements, l'ensemble de la paysannerie s'insurgerait au bout de quelque trois mois ».
L'histoire de la Troisième République a démontré que sur ce point, Marx s'était trompé. Dans les années 1870, les paysans (comme, du reste, une grande partie de la petite bourgeoise citadine de la province française) étaient encore très loin de rompre avec le capital et la bourgeoisie, de reconnaître en celle-ci « la classe d'oppression », de considérer le prolétariat comme la « classe libératrice » et de confier à ce dernier la direction de leur mouvement. En 1895, toujours dans la préface de La lutte des classes, Engels devait dire : « Il s'est avéré une fois de plus, vingt ans après les événements de 1848-1851, que le pouvoir de la classe ouvrière n'était pas possible », car «  la France n'a pas soutenu Paris » ; La France, c’est dire la population paysanne. D'autre part, Engels désignait, comme cause de la défaite, l'absence d'unité au sein même du prolétariat insurgé, ce qui témoignait de son insuffisante maturité révolutionnaire et le poussait à gaspiller ses forces dans une « lutte stérile entre blanquistes et proudhoniens ».
L’écrasement puis l’amnistie de la Commune n’ont-ils pas préparé les esprits à l’Union nationale patriotique de 14-18, plus qu’aux révolutions russes de 1905 et 1917 ? En France, le poison nationaliste réactivé avec l’affaire Dreyfus gomme la lutte des classes sociales et l’horreur répressive de la bourgeoisie versaillaise et rurale pour ne retenir que la « division des français » qui aurait permis la victoire allemande et la perte des deux provinces de l’Est. Ni communiste ni terroriste, la Commune de Paris avait posé plus de questions qu’elle n’avait pu en résoudre. Elle avait montré que les conditions de la guerre civile étaient un des meilleurs moyens pour liquider la révolution, ce que les jeunes socialistes italiens comprenaient un demi-siècle plus tard :
« La révolution contrainte à la guerre : c’est le triomphe commun des tendances contre-révolutionnaires tant des Empires centraux que de l’Entente. La guerre est la fin certaine d’une révolution ouvrière parce qu’elle tue le contenu vital de la politique socialiste et asphyxie son économie politique ».

La politique des otages. Dès le 5 avril 1871, la Commune décide en un décret historique « que toutes personnes prévenues de complicité avec le gouvernement de Versailles […] seront les otages du peuple de Paris ». Elle précise en outre dans l’article 5 : « Toute exécution d’un prisonnier de guerre ou d’un partisan du gouvernement régulier de la Commune de Paris sera, sur-le-champ, suivie de l’exécution d’un nombre triple des otages retenus […] et qui seront désignés par le sort. » Ce décret suscite émotion et indignation dans le camp versaillais, de même que chez certains « observateurs » comme Victor Hugo dans son poème « Pas de représailles » (L’Année terrible, 1871). Dans les rangs communards mêmes, cette mesure est souvent désapprouvée, ainsi par Prosper-Olivier Lissagaray, l’un des premiers historiens de la Commune, qui l’évoque comme une « razzia de soutanes ». Quelques jours plus tard, la Commune propose l’échange de Monseigneur Darboy, l’archevêque de Paris, contre le vieux révolutionnaire Auguste Blanqui retenu prisonnier à Versailles. Les négociateurs versaillais manifestent peu d’empressement à répondre aux propositions des autorités parisiennes. La Commune réitère son offre à plusieurs reprises. Elle en change même les termes puisque, le 14 mai 1871, elle propose de libérer les soixante-quatorze otages qu’elle retenait à Paris contre la libération du seul Blanqui. Thiers refuse la proposition, tandis que son secrétaire Barthélemy Saint-Hilaire ajoute : « Les otages ! Les otages, tant pis pour eux ! » Et si Versailles reprend ses massacres de blessés et de prisonniers, la Commune n’applique d’abord pas son décret. Ce n’est qu’avec la « Semaine sanglante » que Théophile Ferré (1846-1871) signe finalement l’ordre d’exécution de six otages, qui sont passés par les armes le 24 mai dans une cour de la prison de la Roquette. 

SUR LA QUESTION DE LA VIOLENCE Robert Tombs est très éclairant du point de vue révolutionnaire, et va dans mon sens contre les jacobins et blanquistes apologistes de la prise d'otage et de la terreur rouge, comme plus tard les ministres Lénine et Trotsky, cf. chapitre: LA COMMUNE ET LE PROBLEME DE LA VIOLENCE POLITIQUE EN FRANCE:

"... la Commune (l'assemblée communarde à ne pas confondre avec la masse, note de JLR) se refusa toujours à autoriser les exécutions , non seulement des otages mais aussi des gardes nationaux condamnés pour manquement au devoir" (p.312).















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