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mardi 3 novembre 2015

AU-DELA DU TRAFICOTAGE ELECTORAL TURC, LA CUREE IMPERIALISTE REGIONALE



"Peuple : nom collectif difficile à définir parce qu'on s'en forme des idées différentes dans les divers lieux, dans les divers temps et selon la nature des gouvernements »
Article de l'Encyclopédie (1765)




UNE VICTOIRE ELECTORALE RELATIVE AU PLAN NATIONAL

Le 12 octobre, après le lâche attentat des services secrets islamistes en Turquie, j'écrivais qu'il n'y avait rien à attendre des nouvelles élections forcément trafiquées par les gangs de l'oligarque Erdogan. Je faisais référence à un article du Monde le même jour peu amène avec le cynisme de l'Etat turc :
« Confronté, samedi 10 octobre, à l’attentat terroriste le plus meurtrier de l’histoire de la Turquie moderne (97 morts), le gouvernement a réagi en accusant les victimes, en interdisant aux médias de couvrir l’attentat et en bloquant l’accès aux réseaux sociaux, notamment Facebook et Twitter. Quelques heures après la double explosion, une circulaire signée du vice-premier ministre Yalçin Akdogan était envoyée au Conseil supérieur de l’audiovisuel (RTUK), interdisant aux radios et aux télévisions de couvrir l’attentat. Mais personne n’en a tenu compte. »
Confronté à une perte de popularité après le terrible accident de la mine, une perte de crédibilité économique et politique autant que la révulsion face à la brutalité de bandes armées du pouvoir, le camp laïc bourgeois s'attacha à faire croire que les élections allaient permettre de modérer les ambitions du Sultan ; jouant ainsi le même rôle de rabatteur que la gauche bourgeoise ici en Europe. Or, en muselant les médias hors de son emprise islamico-conservatrice, et en flirtant, comme tous les gouvernements précédents, avec la lie de la société, la pègre des bandes islamistes sanguinaires, et en rallumant la guerre avec les nationalistes kurdes, la clique à Erdogan a su parfaitement mener à bien la traditionnelle stratégie de la tension, si bien appliquée par notre De Gaulle en juin 68 et par la bourgeoisie maçonnique italienne en 69. Cela marche à tous les coups : « moi ou le chaos », les sondeurs amateurs turcs en ont été pour leur frais, si tant est qu'on veuille bien considérer qu'ils n'ont pas été complices des électoralistes de tout bord pour illusionner le prolétariat de toutes les ethnies.
Dans les sociétés de dictature traditionnelle il se confirme que la démocratie représentative que les Erdogan et Cie ont apprise au biberon de l'école occidentale peut tout à fait être adaptée, « sur mesure », aux pires régimes autoritaires. On vous a fait voter, alors de quoi pouvez-vous vous plaindre ? Le « peuple » a tranché ! « Le peuple a confiance en Erdogan »...
Même nos gauchistes français et la base rose du PS peuvent être satisfaits puisque les immigrés avaient droit de vote, en France comme en Belgique – pour les turcs de souche – et ainsi, comme le note un commentateur belge, ont exercé leur droit de vote : « Appartenant pour la majorité à une seconde ou à une troisième génération d'immigrants, nés pour la plupart en Belgique, on pouvait espérer que les Belgo-turcs se distancient de la dérive islamiste et autoritaire du leader turc. Il n'en est rien. Aux dernières élections, 63% de leurs voix sont allées à l'AKP, le parti islamo-conservateur du président, alors qu'il n'en obtenait que 41% en Turquie » (cf. Le Figaro du 2 novembre)1.

ANKARA (Reuters) - Le Parti de la justice et du développement (AKP) du président Recep Tayyip Erdogan a retrouvé dimanche la majorité absolue qu'il avait perdue il y a cinq mois au Parlement turc, progressant de près de neuf points dans les urnes.
Le succès d'une ampleur inattendue de la formation islamo-conservatrice pourrait conduire à un renforcement des pouvoirs du président turc et risque d'accentuer les clivages dans un pays en première ligne face à la guerre en Syrie et à la crise des réfugiés.
Sur les marchés, la nette victoire de l'AKP a été accueillie positivement. La livre turque a gagné près de 3,5% contre le dollar tandis et la Bourse d'Istanbul a clôturé en hausse de 5,4%.
Les résultats officiels ne seront pas proclamés avant une dizaine de jours mais d'après les projections de la chaîne de télévision publique TRT portant sur 99% des suffrages dépouillés, l'AKP a triomphé avec 49,4% des voix, un score qui devrait lui assurer 317 députés au Parlement, où la majorité absolue est fixée à 276 sièges.



L'empressement des Merkel et Hollande a saluer la victoire de la clique à Erdogan, confirme la complicité des diverses oligarchies gouvernementales, même quand leur système électoral apparaît invariablement comme truqué et biaisé par les sommes énormes utilisées par les mafias du faux système représentatif2.
La palme du comique (de situation trafiquée) revient tout de même à Erdogan soi-même : « "Aujourd'hui, un parti a obtenu le pouvoir en Turquie avec environ 50% des voix (...) Cela mérite d'être respecté par le monde entier mais je n'ai pas observé une telle maturité." Il se permet de se ficher du monde entier car, en effet c'est bizarre que avec moins de 50% des voix le parti islamique obtienne la majorité des députés ! Sur fond de bourrage d'urnes et de pressions terroristes en tout genre. Mais c'est un clin d'oeil à l'ex-système gériatrique stalinien qui se prenait pour la plus grande démocratie du monde avec des résultats sans appel frôlant les 99%.
Les voies impénétrables de la bourgeoisie US ont simplement exprimé lundi leur profonde préoccupation au sujet des pressions que des organes de presse et des journalistes ont subies pendant la campagne et Josh Earnest, porte-parole de la Maison blanche, a invité les autorités turques à respecter les valeurs inscrites dans leur constitution (ce dont ils se fichent comme d'Attaturk) ; quant aux branleurs, observateurs du Conseil de l'Europe et de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) ils ont jugé que la campagne n'avait pas été équitable et qu'elle s'était trop souvent déroulée dans un climat de violence et de peur (mais qu'elle est restée pacifique comme maman Merkel s'en est félicité).
Cette victoire « à l'arraché », ne stabilisera pas la situation en Turquie, elle-même au cœur d'enjeux impérialistes rivaux, particulièrement sanglant et aussi... à l'origine du merdier migratoire.
« Son pouvoir absolu a été mis à mal pour la première fois à travers l’occupation du Parc Gezi au printemps 2013 lorsqu’un mouvement spontané et apolitique de jeunes se crée pour empêcher la construction d’un énième centre commercial. Quelques mois plus tard en décembre 2013, éclate un énorme scandale de corruption touchant les plus hautes sphères du gouvernement. Depuis rien ne va plus. On verra comment l’AKP (A pour la justice, K pour développement), arrivé au gouvernement treize années auparavant presque jour pour jour, va pouvoir gérer sa victoire. Un parti qui, après l’exercice d’un pouvoir sans partage, laisse derrière lui une «justice» entièrement dépendante de l’exécutif. Et un «développement» économique sauvage, irrespectueux de l’environnement, sans freins ni contrepoids, tenant compte d’aucun règlement et reposant sur un clientélisme patent. Ainsi la Turquie s’est couverte au cours de la décennie passée d’autoroutes, de gratte ciels et de shopping centers pour une population avide de consommation dans sa forme la plus primaire. Aujourd’hui l’économie du pays se base quasi entièrement sur cette manne consumériste, sans réelle production.L’explication de l’énigme du score encore élevé du vote AKP malgré un paysage sociopolitique très dégradé réside justement chez tous ceux qui craignent de perdre des prébendes, menues ou larges, distribuées généreusement par le régime depuis des années. Mais cette manne économique dit également les limites structurelles que le pays doit maintenant affronter: une industrie basée sur l’importation et l’assemblage, une agriculture en liquidation depuis des décennies, qui dégage en continu une masse de chômeurs non qualifiés tout en faisant de la Turquie un importateur net de produits agricoles, un système éducatif en faillite, une recherche très insuffisante. C’est pour toutes ces raisons que cette victoire ne stabilisera pas le pays » (cf. Cengiz Aktar, Tribune dans Libé) .

UNE SITUATION TOUJOURS PLUS COMPLEXE AU NIVEAU INTERNATIONAL

Comme la plupart des Etats de la région à proximité des champs pétroliers et gaziers, la bourgeoisie turque, avec son pilote islamo-capitaliste, joue de plusieurs cartes, affiche un double ou triple langage selon les moments, roule un coup pour la CIA, un coup pour Merkel. La manipulation des chiffres réels des migrants est du domaine des mensonges de guerre, le nombre peut être grossi ou amoindri selon l'utilisateur et l'intérêt en jeu. On nous parle généralement des passeurs (sorte de maquereaux malhonnêtes) mais pas des vrais commanditaires: prude Angleterre bourgeoise, généreuse Allemagne cossue, à condition de virer les ex-réfugiés de l'Est et d'y mettre les nouveaux arrivants, la Turquie complice... sous le regard narquois de l'auguste Amérique multiraciale mais très raciste.

Qui l'eût cru? Le départ massif des réfugiés en Turquie ne s'est pas fait spontanément, comme le reconnaissait une jeune journaliste turque hier à la télé. La meilleure preuve de l'intérêt à « foutre la merde » en refilant les réfugiés à l'Europe (comme chantage à l'adhésion... nécessaire) aura été cette déclaration arrogante d'Erdogan, à même le territoire français, à Strasbourg en mai 2015, se pavanant sous les applaudissements nourris de ses fans électeurs « immigrés », mais restés de souche turque en pays de réception économico-sociale le nouveau « sultan » a ironisé, condamnant : « ...avec virulence, la réponse européenne à la crise des migrants et a présenté la Turquie comme le défenseur de «la vraie civilisation» face à une Europe rongée par «la xénophobie, l'islamophobie et le racisme». La foule - nos concitoyens franco ou belgo-turcs (sic) - a copieusement hué ces Etats «donneurs de leçons».(op. Cit. Alain Destexhe).
Chaque impérialiste se profile, soit pour dénoncer soit pour compatir, soit pour renchérir sur cette question des migrants, une question qui renvoie pourtant à la grave question d'une guerre mondiale opaque qui ne dit pas son nom, qui met aux prises toutes les puissantes et même des moindres, ou de nouvelles venues...
Erdogan ne s'en cache pas, il rêve d'un nouvel Empire Ottoman comme Poutine rêve d'un nouvel Empire russe. L'armée turque, qui est la deuxième armée de l'OTAN, marche au pas avec la direction gouvernementale islamique, de même que le gouvernement Erdogan fait des mamours avec la bourgeoisie allemande. Mais cela ne signifie pas un affaiblissement de la capacité de manipulation américaine dans la région, comme le croit bêtement le résidu du CCI. Au contraire, la bourgeoisie américaine, qui milite pour la création d'un Etat kurde, garde en main le contrôle de la puissance militaire turque, comme en Egypte, comme dans les redondantes pétromonarchies, comme en Israël. La faction islamiste de la bourgeoisie turque peut rêver devenir une puissance régionale, voire (qui sait) européenne3, elle peut toujours rêver implanter mosquées et électeurs fidèles mais cela restera un rêve de pays coincé entre pillards du sous-sol planétaire avec une industrie pas à la hauteur de la compétition mondiale4.
Plus inquiétant est l'ombre de la Chine qui se profile à son tour au cœur du théâtre impérialiste majeur à l'heure actuelle :
« Au début du mois de septembre 2015, la chaine d'information MEMRI présentait dans un de ses reportages l'incroyable ouïghourisation de la province d'Idlib puisque ce sont près de 3.500 Ouïghours qui aurait été implantés de Turquie vers la province d'Idlib, devenant meme majoritaires dans certains villages tel que par exemple Zanbaq. Des images de camps d'entrainements pour enfants ont été tournées tandis que les sources de MEMRI affirment que la Turquie aurait soit disant en "réserve" près de 20.000 Ouïghours militants pouvant aller mener le Djihad tant en Syrie qu'en Asie centrale ou… en Chine! Plus récemment c'est une école d'apprentis terroristes issus de pays russophones d'Asie centrale qui a été démantelée sur le territoire Turc. (…) L'équation ouïgoure en Syrie se greffe sur un contentieux complexe entre Ankara et Pékin à ce sujet. La Turquie hébergerait près de 350.000 Ouïghours et le "sultan" Erdogan intègre cette minorité comme une minorité périphérique à défendre comme les Tatars de Crimée ou les minorités musulmanes des Balkans, traduisant en quelque sorte une restauration d'un attentisme néo-ottoman. Alors que les relations entre les deux pays s'étaient considérablement améliorées, la crise en Syrie a refroidi la relation sino-turque »5.

C'est la curée!

Le terme curée  désigne la chair, les os et les entrailles des grands gibiers abattus qui sont distribués aux animaux en récompense lors de cette même cérémonie.
Il existe trois types de curées :
  • la curée chaude, réalisée tout de suite sur place(par ex les attentats)
  • la curée froide, réalisée plus tard dans un lieu de rendez-vous (envoie de drones)
  • la curée aux flambeaux, réalisée la nuit. (organisation de massacres que la presse doit passer sous silence)
  •  
  • Ainsi les impérialismes locaux, régionaux et de grandes puissances dépècent avec leur boucherie militariste et leurs divers attentats en sous-main, les populations et les millions de prolétaires de toutes races et de toutes ethnies.










1Lors de sa parade extra-turque, Erdogan : « ...le Palais des expositions de Bruxelles (capacité de 18 000 places) lui ayant été refusé, (il) s'est rabattu sur Strasbourg où 12 000 Turcs de France, de Belgique et d'Allemagne sont venus l'acclamer. Chef d'Etat étranger invité sur le sol français, il s'est permis d'insulter le pays hôte, ce qui a été peu relevé et n'a pas suscité la moindre protestation du gouvernement français. Il y a condamné, avec virulence, la réponse européenne à la crise des migrants et a présenté la Turquie comme le défenseur de «la vraie civilisation» face à une Europe rongée par «la xénophobie, l'islamophobie et le racisme». La foule - nos concitoyens franco ou belgo-turcs (sic) - a copieusement hué ces Etats «donneurs de leçons». Les autorités françaises et européennes, apathiques et indignes, se sont laissé fustiger sans réagir! Peut-on imaginer une seule seconde François Hollande tenant un meeting électoral pour les expatriés français à Istanbul au cours duquel il critiquerait ouvertement la politique turque? «  (Alain Destexhe).

2La marche électorale est aussi viciée et mafieuse en France. La stratégie de la tension, même avec de soit-disant débats télévisés (très encadrés par la valetaille des journaleux) ne vise qu'à diaboliser outre mesure l'adversaire, ce qui occasionne souvent l'effet contraire au niveau de la perception du vague « peuple », sans oublier « l'inexistant prolétariat » (si l'on en croit ceux qui l'assurent) ; par exemple quand la gauleiter Valls décrète « le FN ne doit avoir aucune région », c'est une injonction de type fasciste, non ? Le FN n'étant pas fasciste et ne disant pas la gauche bobo et la droite baba ne doivent obtenir aucune région. Normalement un raisonnement démocratique suppose que le meilleur gagne sur son programme. Avec la gauche « fasciste », il est décidé que le diable FN « ne doit pas », ou n'a pas droit à », n'est-ce pas comme Erdogan avec les Kurdes ? Vous m'avez compris. Je vous remercie.
3Lorsque, aux temps jadis, les turcs ont débarqué sur les rives de la Méditerranée, ils étaient moins d'un million, ils sont 90 millions aujourd'hui. Ils venaient de Chine, d'où aussi.. peut-être... le rapprochement actuel...
4Et une classe ouvrière très exploitée et opprimée, qui sera de plus en plus dangereuse pour le pouvoir, plus que la fraction laïque de la bourgeoisie, comme l'a montré la prise de position du PCI du 18 octobre, à relire sur ce blog).

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