PAGES PROLETARIENNES

vendredi 4 octobre 2013

MORT D'UN SCIENTIFIQUE


ALAIN TESTART enfant sur la plage du Touquet

Alain Testart, né le 30 décembre 1945 et mort le 2 septembre 2013 à  Paris, était un anthropologue français. A l’heure où toutes les formes d’arriérations religieuses et nationales semblent triompher, la mort d’un scientifique, chercheur atypique et brillant, d'une érudition et d'une inventivité exceptionnelle, est  une bien triste nouvelle.
Sur son site, extrait de sa bio : « …Toutefois, après mon baccalauréat obtenu à 17 ans, mes dons naturels en mathématiques firent que l’on m’orienta vers les classes préparatoires des Grandes Écoles d’Ingénieur. Je garde un assez bon souvenir de ces années, en dépit du travail colossal que l’on nous imposait. L’argot par lequel on désigne ces classes préparatoires en sciences, la « taupe », et les élèves, les « taupins », en dit suffisamment sur le sujet. Je me souviens d’un étudiant, ayant avoué n’avoir pas lu La princesse de Clèves (lecture obligatoire du programme en français) mais prétendant faire valoir, en guise d’excuse, l’avoir vu au cinéma, s’être entendu répondre : « Comment, Monsieur, vous êtes en taupe et vous allez au cinéma ! » C’est à cette époque que j’ai pris conscience, fortement aidé par des professeurs que ma mémoire chérit encore, de ce qu’était une science. Je me souviens de l’émerveillement qui me saisit lorsqu’un de ces géniaux enseignants nous expliqua comment les couches électroniques de l’atome permettaient d’expliquer la plus grande partie de la chimie. Émerveillement car toutes ces combinaisons colorées et fumantes que l’on faisait en travaux pratiques – toute cette chimie que je détestais – pouvaient être réduites à quelques équations simples. Équations dont j’admirais la sobre abstraction et la puissance explicative.
Ayant échoué de peu au concours de Polytechnique, et plutôt que de refaire une année ou plusieurs années ainsi qu’il était courant à cette époque, je préférai intégrer tout de suite l’École Nationale des Mines de Paris, ce qui était somme toute assez honorable, et ne décevait pas trop ma mère dont le souhait le plus cher aurait toutefois été de voir défiler son fils en tenue de Polytechnicien sur les Champs Élysées les 14 juillet.
C’est pendant ces années que je découvris les sciences sociales, tout particulièrement l’ethnologie. Après la sortie de l’École et la fin de mon service militaire, j’entrai en entreprise pour y exercer le métier d’ingénieur pour lequel j’avais été formé. J’entrais à la SEMA (Société d'Etudes de Mathématiques Appliquées) en tant que spécialiste de recherche opérationnelle. Je m’y ennuyais ferme à faire des calculs de rentabilité. Je démissionnai peu de temps après, je me souviens, c’était un 1er avril, et mon patron, croyant à « un poisson d’avril », m’offrit une augmentation. J’avais l’idée de reprendre des études, dans des disciplines qui m’attiraient plus. Après avoir hésité entre la psychanalyse, l’histoire et l’ethnologie, j’optai pour la troisième. J’avais 26 ans ».
Dès ses premiers écrits, Alain Testart s’affirme très explicitement comme évolutionniste. C’est tout particulièrement le cas dans l’article de 1992, « La question de l'évolutionnisme dans l'anthropologie sociale », où, tout en saluant l’originalité souvent méconnue des grands évolutionnistes du XIXe siècle, en tout premier lieu de Morgan, il en critique les méthodes. L’anthropologie comparative où la seule observation des peuples actuels ou subactuels ne peut en aucun cas suffire pour reconstituer l’évolution passée des sociétés et des cultures. Il souligne que cette reconstitution ne peut qu’être appuyée sur des documents historiques ou d’archéologie préhistorique. C’est pourquoi la collaboration – et souvent le débat – avec les archéologues, préhistoriens ou protohistoriens, lui paraît essentielle.
Cette préoccupation l’a conduit à un regard croisé sur les pratiques funéraires en archéologie et en ethnologie, ainsi qu’à une thèse sur l’origine de l’État. Dans cette optique, il s’est intéressé à ce qu’il appelle « l’accompagnement funéraire », qui fait qu’un ou plusieurs hommes doivent être tués pour accompagner un défunt. Dans La servitude volontaire, (2004, 2 vols.) il a examiné tous les témoignages ethnographiques et historiques de cette pratique. Or elle s’avère extrêmement répandue dans le passé, pas seulement dans les royaumes ainsi qu’on le croit souvent, mais également dans des sociétés lignagères (en Afrique) ou dans des sociétés acéphales comme celles des Amérindiens de la côte Pacifique. Elle concerne les esclaves, lesquels ont souvent joué le rôle de fidèles serviteurs auprès de leur maître. C’est l’idée de cette fidélité que le maître veut emporter dans la tombe. Alain Testart montre que la pratique se rencontre donc, en ethnographie, dans les sociétés sans État et, en archéologie, dans des sociétés néolithiques dont tout montre qu’elles ne sont pas étatiques. Elle se rencontre aussi à foison dans certaines formes d’État archaïque. Toutes ces données pointent vers l’idée que les germes d’un pouvoir étatique – et despotique – sont déjà présents avant l’État. Un puissant tient son pouvoir de dépendants qui dépendent de lui au point qu’ils savent qu’ils ne lui survivront pas. Ils sont ses fidèles serviteurs et les données ethnographiques montrent assez que les pouvoirs se font plus sur la base de tels serviteurs que sur une base parentale, les parents ayant toujours le double inconvénient d’avoir des droits analogues au prétendant et d’être ses concurrents potentiels. Les données historiques et ethno-historiques montrent aussi maints royaumes, surtout en Afrique et dans le monde islamique, où les rois s’appuient sur des « esclaves de la couronne » ; ils possèdent même des armées entières de régiments serviles. Comment ne pas y voir une continuité ? La « fidélité exceptionnelle des esclaves », comme dit un proverbe arabe, fournit une base assurée pour un pouvoir qui veut s’affirmer, et, comme le soutient Alain Testart, pour un pouvoir qui veut s’affirmer sous une forme étatique.

1982 : Les Chasseurs-cueilleurs et l'origine des inégalités (Société d'ethnographie)
1993 : Des dons et des dieux : anthropologie religieuse et sociologie comparative (Armand Colin)
2007 : Critique du don : études sur la société non marchande (Syllepse)
2012 : Avant l'histoire. L'évolution des sociétés, de Lascaux à Carnac (Gallimard)
Son prochain et dernier ouvrage L'amazone et la cuisinière. Anthropologie de la division sexuelle du travail paraîtra en janvier 2014.

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