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jeudi 24 avril 2008

MEMOIRE JUSTIFICATIF AU PCF AU SUJET DE MON EXCLUSION

Par Dionys Mascolo (18 mars 1950)

J’habitais dans le XIVe arrondissement lorsque je me suis inscrit au parti, en mars 1946. Comme il était normal, j’ai été rattaché à la cellule de l’entreprise où je travaillais : cellule Gallimard-Rombaldi (Vie arrondissement) dont le secrétaire est le camarade (nom illisible). Les réunions de cellule avaient lieu une fois par semaine, à 18 H. Comme je ne quittais pas mon travail avant 19H30 ou 20 H, je ne pouvais assister aux réunions que très irrégulièrement, en prétextant des rendez-vous de travail à l’extérieur. Cette situation a duré un an environ. J’ai fini par demander ma mutation. J’habitais alors 165 av. du Maine (XIVe), avec ma mère et un jeune frère, tous deux à ma charge. Mais ma femme, Marguerite Duras, membre du parti depuis 1944, ainsi que notre enfant, né en juin 1947, habitaient rue Saint Benoît (VIe). C’est à partir de novembre 1948 que la rue Saint Benoît est devenu mon domicile régulier. Nouvelle mutation. Je n’avais donc jamais milité de façon suivie lorsque j’ai été rattaché à la cellule Saint-Germain des Prés (722). Cette cellule était alors composée presqu’entièrement d’intellectuels, d’écrivains, du journalistes, de cinéastes, d’actrices, etc. Les fêtes qu’elle organisait parfois, et qui avaient lieu à deux pas des cafés de Flore, des Deux-Magots, etc., attiraient à peu près la même clientèle que ces cafés. Cela pour dire quelle pouvait être l’atmosphère dans laquelle on était invité à faire acte de communistes.

C’est ici que je dois donner quelques explications sur mon compte, explications qui doivent être prises à la fois comme plaidoyer (ce serait hypocrite de ma part de le nier) et comme une autocritique.

Par tendance native, que ma profession a sans doute développée, j’ai toujours été rebuté par les ridicules, les prétentions, les faussetés de toutes sortes des intellectuels en général. Par exemple, j’ai toujours évité de fréquenter les cafés « littéraires » du quartier. Non pas en raison de toutes les corruptions qui, dit-on, y règnent (je crois plutôt que c’est la naïveté la plus plate qui y règne). Mais parce que j’aurais été assuré d’y retrouver les gens à qui j’ai affaire dans mon travail, et que ce n’est pas à cela que j’avais envisagé de consacrer mes heures de liberté. C’est sans doute de là que me vient la réputation d’être un « sauvage », de me « replier sur moi-même », etc. Mais il y a plus grave. Ce ne sont pas seulement les intellectuels en général qui me rebutaient par leur manière d’être.
Pour parler franchement, et tout à fait sans nuances, à quelques exceptions près, la compagnie des intellectuels du parti m’a toujours déplu profondément. J’ai tort sans doute. Il n’est pas possible que tous soient mauvais. Mais presque tous, en tout cas presque tous ceux que j’ai connus à la cellule Saint-Germain, m’ont paru méprisants, aristocratiques, ou intrigants et arrivistes. Bref, profondément animés d’un esprit bourgeois de recherche du privilège. Je sais que cela peut paraître excessif. J’ai certainement été parfois excessif dans ce sens. Mais, étant considéré moi-même comme un intellectuel, je n’en suis que plus sensible à ce que je considère comme des travers propres aux intellectuels.

Je sais bien qu’il serait imbécile d’exagérer dans ce sens. Je sais que les intellectuels, même médiocres, sont nécessaires. Je ne fais pas d’ouvriérisme. Mais justement, parce que l’intellectuel communiste lui-même risque de se conduire comme un privilégié, il me semble qu’il est juste d’exiger de lui le maximum de scrupules à cet égard. C'est-à-dire qu’il montre qu’il se garde d’abuser de sa situation. C’est la première règle, pour moi, de la morale d’un intellectuel communiste. Et je ne pourrai jamais passer là-dessus. Je vais en venir aux faits. Pour clore ce chapitre d’explication sur mon propre compte (qui était nécessaire pour la compréhension des faits eux-mêmes) j’ajouterai simplement ceci.

Les camarades de cellule se sont mis à rire lorsque je leur ai fait dire qu’en m’inscrivant au parti, mon espoir était de me trouver en compagnie de véritables travailleurs, et que cet espoir était loin d’être réalisé dans la cellule Saint-Germain. Ces camarades avaient tort de rire. J’ai été plus de deux ans garçon de courses, un an standardiste de téléphone, six mois chômeur, et je sais ce que c’est concrètement que des travailleurs. Tandis que la plupart d’entre eux, n’en ayant aucune expérience personnelle, ne le savent pas. Je ne veux pas me livrer à trop d’attaques personnelles, mais enfin, est-ce un hasard si ceux qui se sont attachés à me faire exclure sont presque tous des espèces de « fils à papa », munis de parents riches et aisés qui les ont fait vivre ou les font encore vivre ? (Encore une fois, je regrette d’avoir à dire ces choses-là, les seules qu’ils aient à me reprocher vraiment et ce sont ces choses-là qui m’ont fait exclure). Je maintiens donc que c’est un fait que, lorsqu’on n’a jamais connu des travailleurs dans le travail, ce n’est pas en fréquentant aux réunions de cellule qu’on peut les connaître vraiment, savoir vraiment quelle est leur vie, quelles sont leurs difficultés, leurs besoins, et parler en leur nom de façon valable.

J’ai eu l’occasion de le dire à quelques-uns de ces camarades intellectuels de la cellule. J’ai toujours pris au sérieux les recommandations de Maurice Thorez – « pas de mannequins dans le parti » - « Que les bouches s’ouvrent », etc. Mais, avec des exceptions, j’ai plus souvent vu des mannequins et des bouches closes qu’autre chose chez les intellectuels que j’ai connus à cette cellule. Et c’est pourquoi les réunions de cellule étaient le plus souvent d’un ennui mortel, c’est pourquoi chacun finissait par les considérer comme une corvée : parce qu’aucun effort n’était fait pour revivre et exposer de façon vivante les problèmes, parce que, pour être plus sûr d’être dans la ligne, on se contentait de réciter une leçon inintelligible et que personne n’écoutait. On peut demander leur sentiment là-dessus aux camarades de la cellule. Je me souviens par exemple d’avoir dit un jour à un camarade, après une réunion, qu’il semblait que je venais d’entendre réciter la ligne du parti comme en latin.

J’ai bien conscience qu’en ce moment j’explique seulement ce qu’était ma psychologie, et que je n’explique pas assez pourquoi je n’ai pas su m’élever, au sein de la cellule, contre ce que je considérais comme un mal. J’avoue que je n’ai pas su le faire, par maladresse, par manque de courage politique, de persévérance, et en raison d’un parti pris d’isolement auquel je n’ai que trop tendance à me résoudre en ces cas-là. Il y a aussi que j’étais nouveau dans la cellule, que je n’avais encore jamais milité de façon suivie, et que j’aurais craint de jouer au mauvais coucheur, de troubler la cellule, etc.

Pour en finir avec moi, je tiens encore à affirmer ceci :
Le sens de ma fidélité au parti est très simple. C’est la fidélité à la classe ouvrière. Cela signifie que si la classe ouvrière se trompait, je préfèrerais en tout cas me tromper avec elle que d’avoir raison contre elle. J’ai toujours conformé ma conduite à cette règle. »


En souvenir d’Anouke… dix ans déjà que tu es partie. (cf. revue Lignes n°33, mars 1998, éditions Hazan)

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