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mardi 31 mars 2026

Idée reçue antifa : L’Europe doit sa liberté aux États-Unis

 

Le texte suivant de Serge Halimi est très éclairant concernant la continuité de l'idéologie impérialiste américaine. Malgré son comportement gaslighting (projection ou désordre mental) Trump est bien le continuateur de la « loi de neutralité américaine », prétendu isolationisme qui ne l'empêche pas de recourir à la guerre sans honte pour faire massacrer ses milliers de prolétaires en uniforme, chaque fois que la situation devient plus compliquée. L'analyse de Halimi reste pourtant partielle (et niveau gauchiste paraplégique).

La loi du prêt bail adoptée par le Congrès des États-Unis en mars 1941 et appliquée jusqu'en août 1945 autorisait le président à vendre, céder, échanger, prêter le matériel de guerre et toutes marchandises aux États dont la « défense était jugée vitale pour la défense des États-Unis ».

Roosevelt et le premier ministre anglais Winston Churchill ont signé un accord de défense qui s'est conclu par le transfert de 50 destroyers américains en Angleterre en échange de prêts-bails d'une durée de 99 ans permettant aux États-Unis d'installer des bases militaires sur les territoires désignés.

Quel pays a le plus contribué à la victoire de la Seconde Guerre mondiale ? Qu'elle est bonne la question de l'IA !

Aux États-Unis, trois personnes sur cinq estiment que leur pays a fait davantage que la Grande-Bretagne ou l'URSS pour vaincre les nazis (59 %) (et c'est vrai ! JLR) Environ 13 % attribuent ce rôle le plus important à l' Union soviétique (qui, avec environ 27 millions de victimes, a subi les pertes humaines les plus lourdes durant le conflit), tandis que seulement 6 % estiment que le Royaume-Uni a joué un rôle déterminant.4 juin 2024.

Le prêt-bail est signé en mars 1941. L'entrée en guerre directe des Etats-Unis survient neuf mois plus tard, avec l'attaque de Pearl Harbour. Entretemps, Hitler aura envahi l'URSS en juin.

Et se sera posée la question de l'extension du prêt-bail à... Moscou.

Car le prêt-bail va être étendu à l'Union soviétique. C'est une question qui n'apparaît guère dans les reconstitutions historiques de Poutine : la grande Guerre patriotique de Staline aurait-elle pu être gagnée sans le soutien américain ? En décembre 1941, le général de Gaulle -qui, soit dit en passant, bénéficia lui aussi de quelques miettes du mécanisme- observait que la guerre serait gagnée par les Etats-Unis car leur structure économique était la plus capable de tenir dans la durée.

En 1942-1944, l'URSS, le plus vaste pays du monde, avait la chance d'être si vaste qu'on pouvait mettre hors de portée beaucoup de lieux de production. Le prêt-bail a servi à appuyer ces nouvelles localisations.

Le prêt-bail a même concerné le goulag.

Evidemment vue l'étendue de celui-ci. Aux limites du Goulag existait une terre aux dimensions infinies qui n'était qu'un espace concentrationnaire. C'était la Kolyma, capitale Magadan dont témoignent les récits du déporté Chalamov. Chalamov raconte sur un mode qui finit par devenir comique l'arrivée d'un envoyé spécial américain. Le vice-président de Roosevelt, Henry Wallace, en effet, est venu en personne dans la Kolyma. Il avait fallu tout bouleverser pour qu'il ne s'aperçoive de rien. Et, en effet, il est revenu enchanté par les Soviétiques.

-Et depuis, guère de trace du prêt-bail dans l'histoire officielle russe (ni dans les histoires wokistes de la gauche bourgeoise et néo-stalinienne)

Non plus d'ailleurs que du vice-président Wallace dans l'histoire américaine. En 1945, Roosevelt concourt pour un dernier mandat dont on sait qu'il ne le finira pas. Les alliances nouées par le prêt-bail ont rendu Wallace trop idéaliste. Il est débranché et remplacé sur le ticket démocrate par Truman qui déclenchera Hiroshima, s'affrontera à Staline, lancera le plan Marshall qui, lui, sera destiné aux vrais amis, pas aux "camarades". (cf/ Le prêt-bail selon les Etats-Unis | France Inter ). Et aussi : L'aide des États-Unis à leurs alliés - La loi prêt-bail

Je connais cette « contribution » du prêt bail à la fausse victoire de Staline depuis des décennies, c'est Souvarine qui le premier avait levé le lapin dans sa première bio de Staline mais personne ne l'avait relevé1. Cette connaissance remet en cause évidemment toute l'historiographie antifasciste et pro-stalinienne de la guerre. Toutes choses que M. Halimi, directeur du Monde Diplo et gauchiste bcbg appointé fait semblant d'ignorer. Mais son article, quoique incomplet, et bienveillant pour la gauche bourgeoise (avec cette vision paraplégique de la bourgeoisie comme seulement « de droite) nous intéresse pour comprendre le bordel actuel en Iran.


                                                                           O O O

Du rôle des États-Unis pendant la seconde guerre mondiale on retient souvent le débarquement allié de Normandie, qui permet de consacrer le pays comme « libérateur de l’Europe ». On oublie ainsi qu’entre 1939 et 1941 Washington préférait la neutralité et l’isolationnisme au « combat pour la liberté ».

Au fil des victoires idéologiques de la droite, deux idées reçues se sont enracinées. La première postule l’existence d’une complicité historique entre « les deux totalitarismes du XXe siècle », fasciste et communiste (lire « Tous les totalitarismes se valent »). D’elle découle le sentiment (erroné) que l’armée américaine, pas soviétique, le débarquement en Normandie, pas les batailles du front de l’Est, auraient joué un rôle décisif dans l’écrasement du IIIe Reich. Hollywood a amplifié cette illusion : Sergueï Eisenstein eût-il vécu à l’époque de Steven Spielberg, avec un public comparable, les images et les perceptions auraient sans doute été transformées. L’autre idée reçue décrète qu’un lien d’airain existerait entre les « démocraties occidentales » et le combat universel pour la liberté. C’est en raison de ce mythe historique que chaque crime de masse commis sur la planète suscite l’interrogation rituelle des grands médias et des puissants esprits : « Mais que fait l’Occident ? » 

En vérité, il fait ce qu’il a toujours fait : il défend ses intérêts au moment précis où ceux-ci sont directement mis en cause. C’est en 1973, pas du temps de Mathusalem, que les Etats-Unis appuyèrent le coup d’Etat militaire d’Augusto Pinochet au Chili contre un gouvernement d’unité populaire ; en 1977 que le président James Carter déclara son « amitié personnelle » pour le chah d’Iran qui, selon lui, bénéficiait « de l’admiration et de l’amour de son peuple » ; en 2010 que le directeur général du Fonds monétaire international, Dominique Strauss-Kahn fit du régime du dictateur tunisien Ben Ali un « bon exemple à suivre » pour les pays de la région ; en 2013 que le secrétaire d’Etat américain John Kerry estima qu’en dépit de leur massacre d’un millier de manifestants islamistes les généraux égyptiens avaient « indiqué » qu’ils entendaient « rétablir la démocratie » dans leur pays. Et les choses ne se sont pas présentées différemment quand se joua la liberté du monde.

Car, même entre 1939 et 1941, lorsque le pacte germano-soviétique donna un semblant de consistance à la thèse conservatrice des deux totalitarismes jumeaux et complices, que firent les Etats-Unis, futurs parrains du « monde libre » ? Beaucoup moins connue que l’autre, cette histoire-là aussi est édifiante… En mai 1939, Adolf Hitler s’est emparé de toute la Tchécoslovaquie.

Pourtant, le Congrès des Etats-Unis refuse alors d’amender la « loi de neutralité » américaine interdisant toute vente d’armes à un pays menacé par l’Allemagne. Selon les mots d’un sénateur démocrate influent, « la situation en Europe ne paraît pas justifier une action urgente »…Le 3 septembre 1939, l’urgence s’est-elle enfin précisée à Washington, dès lors que la France et le Royaume-Uni viennent enfin de mettre un terme à leur politique d’apaisement envers Berlin ? Eh bien toujours pas. S’adressant à ses compatriotes, le président Franklin D. Roosevelt leur annonce qu’il « souhaite et prévoit que les Etats-Unis se tiendront à l’écart de cette guerre ».

Quelques jours plus tard, Charles Lindbergh prend à son tour la parole dans un grand discours radiodiffusé. Héros national, premier homme à avoir franchi l’Atlantique en avion, sans escale et en solitaire, Lindbergh a reçu, l’année précédente à Berlin, une décoration allemande des mains du chef nazi Hermann Göring. Sa plaidoirie isolationniste (« L’Amérique d’abord ») suscite un engouement immédiat aux Etats-Unis. Des millions de télégrammes, lettres, cartes déferlent sur les élus américains tentés de voler au secours du peuple anglais. Amer, Winston Churchill observera plus tard que, jusqu’en avril 1940, les responsables américains étaient « tellement sûrs que les Alliés l’emporteraient qu’ils ne jugeaient pas qu’une aide serait nécessaire. Là, ils sont tellement certains que nous allons perdre qu’ils ne la jugent pas possible ». Une fraction de la droite américaine réserve son énergie au combat contre le New Deal. Une autre, inspirée par les mots de Lindbergh, « préfère cent fois être alliée avec l’Angleterre ou même avec l’Allemagne, malgré tous ses défauts, qu’avec la cruauté, l’athéisme et la barbarie de l’Union soviétique ». Le futur président Harry Truman a fait son choix lui aussi : « Si nous voyons que l’Allemagne gagne, nous devons aider la Russie ; mais si c’est la Russie qui gagne, nous devons aider l’Allemagne, afin qu’ils s’entre-tuent au maximum. » En définitive, c’est l’Allemagne qui, par solidarité avec son allié nippon, décidera, le 11 décembre 1941, de déclarer la guerre aux Etats-Unis, dont la flotte vient d’être détruite, le 7, à Pearl Harbor. A l’époque, l’armée nazie se bat depuis près de six mois aux portes de Moscou…

Serge Halimi

Directeur du Monde diplomatique. Auteur de l’ouvrage Le Grand Bond en arrière, Agone, 2012.



1'L'URSS a-t-elle remboursé un prêt-bail ?Les négociations se poursuivirent jusqu'en 1972, date à laquelle les États-Unis acceptèrent une offre soviétique de remboursement de 722 millions de dollars , soit seulement un quart de la somme demandée compte tenu de l'inflation. Même ce remboursement fut long et fastidieux, et le dernier versement fut effectué par la Fédération de Russie après l'effondrement de l'Union soviétique. Le programme de prêt-bail fonctionnait dans les deux sens.